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LES RÉSULTATS DE NOTRE ADMINISTRATION; LES RÉFORMES NÉCESSAIRES

Notre précédente étude a montré comment Tlndo-Chine ne se prête à aucun autre mode de colonisation que celui de Fexploitation commerciale, mode incomplet, très instal^le par nature.

D'autre part, nous avons vu (jue la population annamite, uniquement adonnée à Texploitation directe du sol, offrait un type intéressant et même sympathique d'organisation sociale, modelé sur le régime communautaire. Mais de nombreux et caractéristiques exemples nous ont contraints de constater que la France, en imposant sa domination dans ces pays, y a introduit en même temps un système politique et administratif éminemment propre à les troubler, à les désorganiser, à les ruiner.

Les résultats d'un tel mode de gestion n'ont pas tardé à se faire sentir. Les voici dans toute leur désolante vérité.

1. LES RÉSULTATS DE iVOTRE OCCUPATION AU POINT DE VUE FRANÇAIS.

Au point de vue français, les résultats de notre occupation sont déplorables. Nous aboutissons au gâchis, au désordre, à rinq:)uissance les mieux caractérisés.

(i)Voir le premier article dans la livraison précédente.

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Et d'abord, l'administration coloniale se montre en général d'une insouciance et d'une prodigalité inimaginables. En Cocliinchine, dit M. deLanessan, « l'énorme budget créé par le conseil colonial et l'administration préfectorale, dont la colonie a été dotée en 1879, est absorbé chaque année par un personnel trop nombreux et par des travaux improductifs... On m'a montré à Cantho un pont en pierre, œuvre des Ponts et Chaussées, sous lequel il ne passe pas d'eau, et sur lequel il n'existe pas de route. On se demande ce qu'il fait au milieu du marécage dans lequel il a été construit ». Nous ne savons même pas conserver les travaux utiles établis par les Annamites avant la conquête . « En Cocliinchine même, nous avons laissé s'envaser les magnifiques canaux creusés jadis par les Annamites et nous n'avons fait que très peu de routes. » Il est vrai qu'on parlait beaucoup de construire des chemins de fer très profitables à leurs entrepreneurs, en vue de remplacer des canaux peu coûteux, mais arriérés au gré de ces colons avisés.

Voici un fait plus significatif encore : cette administration si nombreuse, si compliquée, n'a pas su seulement procurer à nos soldats des abris convenables et adaptés au climat! C'est M. de Lanessan qui le ccmstate en ces termes : « Quand on arrive dans notre Indo-Chine après avoir visité les Indes anglaises, on éprouve à la vue de nos soldats et de leur installation un sentiment très pénible. Autant les soldats anglais sont propres, bien tenus, bien logés et bien nourris, autant les nôtres sont malpropres, négligés, mal nourris et mal logés. »

En revanche, l'administration a su procurer à ses amis de jolis bénéfices. En 188G, au Tonkin, comme elle manquait de locaux pour loger ses approvisionnements, elle passa un marché avec un entrepreneur qui s^engageait à construire les bâtiments nécessaires : elle lui alloua un loyer annuel de 180.000 francs pour des magasins valant 600.000 francs; soit un revenu de 30 0/0 par an. (De Lanessan.)

Voici encore un plaisant exemple de ce gaspillage. La justice française installée au Cambodge a coûté en 1887, selon le même observateur, 7i.000 francs. Or, en trois mois, le tribunal de Pnom- Penh, la capitale, n'a eu à juger pour tout procès « qu'une contes-

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tation entre une cal)aretière et deux chanteurs ambulants ». Et Ton réclame contre Vinactivité de nos tribunaux d'arrondissement! Ils sont surchargés de Ijesogne, si on leur compare leurs collègues du Cambodge.

Ces fonctionnaires si peu occupés cherchent à tuer le temps en se disputant les uns les autres. Les conflits sont facilités d'ailleurs par les nuances que nous avons signalées dans Forganisatioii générale du pays. M. de Lanessan dit à ce propos : « Au moment où je visitai TAnnam , p/iis déplorablr drsordrr rrr/nait dans tadministration du jjrotrctomt. La Cochinchine , qui, sous prétexte de pacification, venait de s'emparer du sud de rAnnam , y avait placé un administrateur dont les actes étaient ceux d'un principicule indépendant et autonome. 11 avait affermé les douanes du Binh-Thuan et du Khanli-Hoa, etc. Mais Fadministration des douanes du Tonkin ne reconnaissant ni son autorité ni les mesures prises par lui , 1rs jonques étaient à chaqiw instant exposées à joat/er dvux fois les droits, »

Au Cambodge, même situation : (( La seule administration française importante et entièrement organisée du Cambodge, celle des contributions indirectes, échappe presque totalement ;i Faction du résident général. Les agents de cette administration ne reconnaissent pour ainsi dire pas son autorité ni celle des résidents. Bien plus, ils ont la prétention de jouer le rôle d'agents politi(jues, s'occupent de choses qui leur sont entièrement étrangères, engagent les dépenses sans que la Résidence en soit prévenue, en un mot se comportent trop souvent comme s'ils représentaient Fadministration politique du protectorat. »

Au Tonkin, les choses ne vont pas autrement. Le Temps du 17 avril dernier contenait en effet ce récit instructif : (( Un fait tout récent va me servir d'exemple pour vous montrer comment la question des pirates est traitée au Tonkin : le vice-résident de Monkay signalait dernièrement de nombreuses bandes chinoises dans sa province, laquelle a une importance particulière en raison de sa proximité avec la Chine. Non seulement ce vice-résident demandait d'urgence des ren-

forts, mais encore il informait les exploitants européens de quelques mines voisines qu'ils devaient déguerpir au plus vite. Immédiatement YAvenir du To?ikin^ journal du parti militaire, publie que tout est perdu à Monkay, tandis que le Courrirr dr Hffïphongy organe du régime civil, affirme que c'est à tort qu'on s'affole et que le vice-résident est en train de désorganiser les exploitations naissantes par ses faux avis. Sans vous donner tous les détails de cette polémique, permettez-moi de vous en fournir la conclusion d'après le journal même qui approuvait le vice-résident de Monkay. VAcf'uir du Tonkin du \ mars s'exprime ainsi : « M. le vice-résident de Monkay, autour duquel (( on a fait tant de bruit pour rien, resterait à son poste, l'admi- (( nistration s'étant enfin aperçue qu'il n'y avait rien à lui imputer <( et que les mouvements signalés sur la frontière étaient exacts. « Tout provient, dit-on, d'un malentendu, ou plutôt d'une prise (( de possession par les troupes chinoises d'une partie du territoire « de la frontière, qui jusqu'alors avait été considérée comme nous « appartenant (*t qui aurait été cédée à la Chifir sans qur M. Ir « i:ice-véùd(nit de Monkaf/ en ait eu connaissance. » Si vous voulez bien remarquer que cette question des pirates chinois de Monkay a agité sérieusement l'opinion publique au Tonkin, vous avouerez qu'il est sincèrement regrettable qu'on cède des parties de territoire à la Chine sans en informer le résident français qui gouverne la province intéressée. Cet exemple, que j'ai pris parce qu'il est tout frais et qu'il arrive après l'aventure de Cho-Bo, démontre que chaque fonctionnaire est livré à ses propres inspirations, qu'il envisage la question de la piraterie à son point de vue et opère pour son compte bien ou mal, dans la région qu'il est supposé administrer. »

Voilà les faits; ils sont assez précis et significatifs pour se passer de commentaire. Ajoutons seulement ceci : cette anarchie déploralile, qui paralyse notre administration, agit par contre-coup sur les autorités locales dont nous avons parlé dans le précédent article. Celles-ci, recevant des ordres de tous côtés, ne savent plus auquel entendre, et le désordre pénètre jusque dans le sein des petites communes annamites.

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Joignez «i tant de causes de trouble l'instabilité des agents, le Tonkin a eu dix-huit gouverneurs en quinze ans, comme l'Algérie cinquante et un en cinquante-deux ans! et vous vous rendrez un compte à peu près exact du gâchis dans lequel nous avons plongé ce pays.

L'ingérence du Gouvernement central dans les «iffaires indochinoises est en outre poussée jusqu'à l'absurde. Ce dernier abus produit des résultats tout à fait caractéristiques. Le 20 novembre 1888, un ancien gouverneur, M. Constans, disait à la tribune de la Chambre des Députés : « l^endant mon séjour en Indo-Chine, je me suis trouvé sous les ordres de plusieurs ministres de la marine et de quatre sous-secrétaires d'État successifs. En arrivant, j'eus à comparer mes instructions avec celles du général Begin, commandant en chef des forces militaires; (kniont directemmt opposées. Il fallait en appeler à l'administration supérieure; elle nous donna tort à tous les deux... Quand je suis arrivé, trois colonnes étaient en marche : on m'a demandé d'en organiser deux autres; j'ai demandé pourquoi, à quoi elles servaient ? On m'a répondu : Nous, nen savons rien; les expéditions ont été ordonnées de Paris, on les a entreprises, il faut les achever. »

M. Blanchy, président du Conseil colonial à Saïgon disait aussi en 1888 : <^ Notre principal danger réside dans notre instabilité, et je ne veux point parler ici de Tinstabilité des personnes, mais de l'instabilité même de nos institutions. N'avezvous point vu paraître dans les deux dernières années cette série de décrets bizarres se supprimant, se modifiant les uns les autres avant même qu'ils soient arrivés jusqu'à nous... Qui donc aurait l'imprudence de projeter un établissement diu^able dans un pays où les valeurs immobilières peuvent baisser de vingt à quarante pour cent sur un simple caprice ministériel? la stabilité nous est avant tout nécessaire. »

Enfin, le Temps du 14 avril dernier rendait compte du fait suivant : c( L'ingérence du ministère dans des questions de détail a amené une protestation de la part du conseil municipal de llaïphong; ce dernier a refusé de voter le budget de 1891 tel

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qu'il a été remanié par la résidence supérieure à la mite des> rrctiftcatiom reçues de Paris. Le budg-et municipal, adopté en premier lieu par le conseil, avait été préparé avec le plus grand soin par iM. Chavassieux, résident-maire, puis approuvé par le résident supérieur et par le gouverneur général. Et voilà que maintenant, en plein mois de mars, la ville se trouve sans budget arrêté pour 1891. » Après cela il faut tirer Téclielle; les bureaux de Paris réglant le budget d'une ville du Tonkin, dont le maire est d'ailleurs un fonctionnaire, n'est-ce pas le modèle du genre? Et peut-on s'étonner de voir le désordre partout?

Et cependant, est-il donc besoin de tant d'agents, de tant de précautions, de tant de combinaisons bureaucratiques pour gouverner ce pays si foncièrement paisible et facile à conduire ! Non, certes; il suffît souvent d'un homme intelligent, expérimenté, au courant de la langue et des usages du pays, pour contenir une province entière, a L'exemple de M. Brière à Nam- Dinli, dit M. de Lanessan, prouve qu'un seul administrateur hal)ile suffit à l'exercice de toutes les fonctions du protectorat dans la plus vaste et la plus peuplée des provinces du Tonkin. » Cette province compte à elle seule deux millions d'habitants.

Les effets d'un tel régime sur la colonisation et le commerce sont aisés à prévoir ; ils ne peuvent être que mauvais.

Les personnes disposées à tenter quelque chose pour mettre en valeur les richesses naturelles du pays rencontrent mille obstacles. On leur fait subir des délais interminables, on leur impose des formalités sans nombre, on les tient sous le coup d'un contrôle tracassier. C'est là ce qui fait dire à M. J. Chailley : « Sauf de très rares exceptions, on peut dire que le peu qui a été fait au Tonkin l'a été par des colons, mais non pas par l'administration, ou avec l'aide de l'administration, et quelquefois Ta été contre le gré de l'administration. »

Quant au commerce, on a fait exactement tout ce qui pouvait l'entraver ou même le tuer tout à fait. Pour se procurer de l'argent, l'administration a établi une foule de taxes sur le mouvement de la navigation : droits d'entrée, de sortie, de cabotage fluvial et maritime, de tonnage, d'ancrage, de phare (sans

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qu'on puisse trouver trace, d'ailleurs, au moins dans la plupart des cas, de phares, de bouées ou de quais). Au Cambodge, après avoir exigé la suppression des douanes intérieures en 1884, ou ne tarda guère à les rétablir sous une autre forme (un droit à la circulation), mais au profit du trésor colonial. La Cochinchine faisait une exportation considérable de paddys (riz brut) et de riz, des droits de sortie exagérés en ont arrêté la demande. Enfin Tune des plus grosses fautes que nous ayons commises dans ces pays, c'est l'application faite à TLlnion indo-chinoise, en 1881, de notre tarif général des douanes, frappant de droits très élevés toutes les importations étrangères. Cette mesure a été un coup mortel pour le commerce, parce que, nous l'avons dit, la France ne pouvait à aucun point de vue remplir le vide laissé dès lors par l'abstention du commerce anglais, chinois ou allemand. M. de Lanessan dit à ce propos : « 11 est manifeste qu'en établissant les tarifs de l'Indo-Chine, les administrations métropolitaine et locale se sont préoccupées de toute autre chose que de protéger rinduslrie française. Ou je me trompe fort, ou ce qu'elles ont voulu par-dessus tout, c'est créer au trésor de l'Indo-Chine des ressources susceptibles de combler ses déficits. Plus besoigneuses qu'intelligentes et expérimentées, elles ont saisi l'occasion que leur fournissaient les protectionnistes de la Chambre; sous prétexte de tarifs protecteurs, elles ont créé un tarif essentiellement fiscal. »

En d'autres termes, Taction des causes signalées plus haut amenant un Apre besoin d'argent, on ruine le pays pour s'en procurer, on tue sottement la poule aux œufs d'or.

Selon M. de Lanessan, qui écrivait en 1889 : « Déjà on signale une diminution considérable de toutes les affaires, le départ de très nombreux trafiquants et ouvriers chinois, des faillites nombreuses, le mécontentement des indigènes qui fait craindre des troubles. » M. J. Cliailley exprime la même idée en d'autres termes. « Ainsi, dit-il, ce pays, qui est une route commerciale, on Ta hérissé de barrières artificielles au nord et au sud, à Test et à l'ouest; ce peuple, qui ne demande qu'à travailler et à échanger, on lui a rendu le commerce impossible, soit en fermant

rentrée du pays aux marchandises européennes par un tarif de douanes insensé, soit en arrêtant, par un contrat de fermes d'opivim, qui est un chef-d'œuvre de sottise, le trafic entre le Yunnam et le Tonkin; ces meurt-de-faim, qui ne demandaient qu'à déposer les armes contre un morceau de pain assuré, on les a réduits à la misère en ne sachant ni leur ouvrir au nord et à l'est des régions sûres où cultiver leurs champs, ni les faire vivre des travaux publics indispensables dans un pays neuf; enfin, ces pirates de profession que quelques travaux de fortification judicieusement placés ou des voies de communications nouvelles, canaux, routes, chemins de fer, soit commerciaux soit stratégiques, auraient chassés de presque tous leurs repaires, on leur a comme abandonné une fraction du pays, sauf à la reconquérir plus tard au prix des plus cruels sacrifices. »

Ce n'est pas tout encore, les tracasseries bureaucratiques ajoutent aux rigueurs du fisc; ainsi, de déplorables règlements sont aggravés par la manière dont on les applique. « Le douanier français ne se contente presque jamais de la déclaration qui lui est faite par Tindigène; il fait débarquer des marchandises, les compte, les pèse, estime les objets un par un et se montre toujours disposé à dresser un procès-verl>al contre une contravention quelconque à des règlements que Tindigène ne connaît même pas. S'il est à déjeuner ou s'il fait sa sieste, si riieurc de la fermeture du bureau a sonné lorsque la barque passe, il faut que celle-ci s'arrête et qu'elle attende pendant des heures et même des journées entières. (De Lanessan.)

Un autre auteur, M. J. Laffitte, cite dans le même sens ces deux faits topiques : vme jonque chinoise, expédiée d'un point privé de bureau de poste à un autre point également sans ])ureau reçut de son propriétaire des lettres à porter, que cet homme scrupuleux avait revêtues d\in timbre-poste. Visitée en douane, la jon([ue fut arrêtée et le patron condamné à 100 francs d'amende pour port illégal de correspondance! Un ]iavire anglais naufragé en pleine côte d'Annam dut payer des droits d'entrée sur les objets sauvés, et, en outre, on réclama au capitaine des droits de port et de pliare^ alors que la côtr //Vy.

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frait ni abri ni éclaiirtgr. On assure que l'Anglais trouva la chose un peu forte, et il n'avait pas tort.

Toutes ces mesures ne semblent-elles pas calculées comme à plaisir pour entraver les relations économiques, décourager les initiatives, et arrêter le commerce européen? Or, encore une fois, nous ne pouvons faire en Indo-Chine que du commerce, ou à peu près. Par suite , les agissements de l'administration tendent directement à nous rendre inutile une conquête déjà si coûteuse, et de plus à couper court aux relations précédemment établies par les Européens. Voilà pour ce qui concerne ceux-ci; que dirons- nons au sujet des indigènes?

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