II. — LES RÉSULTATS DE l'oCCUPATION FKANÇAISE Al POINT
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Si les Français, les autres Européens et aussi les Chinois, souffrent de cet état de choses, les Annamites en pâtissent plus encore. Nous savons par tout ce qui précède combien ils sont troublés dans leur vie publique par l'ingérence aveugle ou abusive des fonctionnaires français. Leur vie privée subit ellemême de véritables bouleversements , par Teffet des mêmes causes. Le régime commercial prohiljitif de 1887 a fait hausser les prix d'un bon nombre d'articles de consommation. De plus on les rançonne de toutes les façons. Ils ont à supporter d'abord les conséquences de fréquentes expéditions militaires : réquisitions, logements, corvées de transports, etc. M. de Lanessan dit à ce propos : L'Annamite est habitué aux corvées , mais les mandarins ont soin de ne jamais l'éloigner beaucoup de son village. Notre manière de procéder est toute différente. Des coolies levés au début d'une expédition ne reviennent qu'avec elle, c'est-à-dire au bout d'un, deux ou trois mois, quand ils reviennent... Un médecin me racontait que souvent le sel faisant défaut par suite de l'incurie de l'intendance, les coolies étaient réduits à manger leur riz sans assaisonnement; au ])out de quelques jours ils avaient la dysenterie. Parfois le riz lui-môme
manquait et Ton donnait à ces mallieureux, après une pénible journée de marche, du paddy (riz brut) qu'ils n'avaient aucun moyen de décortiquer et que la plupart étaient oblig^és de laisser de côté au risque de mourir de faim. La province de Bac-Ninh a été décimée par les levées de coolies, et les habitants ont fini par abandonner leurs villages afin d'échapper à notre contact. J'ai pu voir moi-même sur la route de Phu-Lang-Tuong- au Kep (Tonkin) les ruines de nombreux villages et les traces d'immenses rizières transformées en marécages. »
Les fonctionnaires civils imposent de leur côté aux indigènes de fréquentes corvées qui, pour être moins longues et pénibles, n'en sont pas moins vexatoires, onéreuses et arbitraires. On requiert des coolies pour expédier des dépêches, conduire des jonques, tracer des routes en montagne, transporter du matériel, etc., etc., et cela sans pc/f/er^ bien entendu.
Mais le moyen d'exploitation le plus général et le plus efficace, c'est l'impôt. On a augmenté les taxes anciennes, et on en a imaginé de nouvelles. (De Lanessan.) L'ensemble pèse lourdement sur ce peuple de petites gens. Et pourtant il ne suffit pas encore pour satisfaire au gaspillage que nous avons signalé. On emploie en outre, pour tâcher de combler le déficit, des procédés inavouables, comme la mise en ferme de maisons de jeu, cette fameuse affaire qui a fait du bruit en France il y a quelque temps. Elle vaut la peine d'être résumée ici.
D'après M. de Lanessan, « le gouvernement indigène de TAnnam a toujours sévèrement interdit les maisons de jeu et frappé de peines sévères les gens qui provoquent au jeu. » Mais l'administration française s'est montrée infiniment moins scrupuleuse. A peine maîtresse de la Cochinchine, elle chercha « dans le fermage des jeux un moyen de se procurer des ressources dont la colonie naissante avait le plus grand besoin ». Les suites naturelles de ce procédé immoral ne tardèrent pas à se faire sentir. En effet, les Annamites, comme tous les individus sortis de souche communautaire, sont fort imprévoyants. Aussi les jeux de hasard, avec leurs promesses et leurs émotions, les attirent-ils irrésistiblement. Comme toujours, la perte et la ruine atteignent
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en peu de temps Timmense majorité des joueurs, qui trop souvent se laissent ensuite aller au désordre et même au crime. « Le vol, dit M. de Lanessan, d'abord discret et dissimulé, puis la piraterie , sont les 2^hases consécutives iVune évolution provoquée élctns les maisons de jeu. C'est ainsi que sont nées en Cochinchine la plupart des insurrections. »
En 1875, on se décida enfin à supprimer cette cause de ruine, de démoralisation et de révolte. Mais en 1885, le besoin d'argent s'aggravant, on eut Tidéc de recourir de nouveau à cette source infAme. Le gouverneur général, avant de se décider, crut devoir ouvrir une enquête préalable parmi les fonctionnaires et les principaux indigènes. Us se montrèrent presque unanimes pour repousser cette fâcheuse idée; mais l'année suivante, en 1886, les maisons de jeu n'en furent pas moins réouvertes sous la fausse enseigne de Bourses de Commerce ^ afl'ermées à des Chinois moyennant deux millions et demi par an. On se borna à en interdire rentrée aux Européens, et, en même temps, on imposa aux fermiers de ces prétendues Bourses Fahonnement à dix journaux français; comment ceux-ci auraient-ils pu médire de leurs abonnés? (De Lankssan.)
En présence des résultats obtenus et des plaintes nombreuses qui s'élevaient de toutes parts, il fallut fermer les Bourses de commerce en juin 1887; mais on les remplaça de suite par huit « Cercles », bientôt fermés à leur tour, rouverts de nouveau quelques mois après, et ainsi de suite.
Au Cambodge, dit encore M. de Lanessan, le jeu sévissait avec d'autant plus de fureur, que « nous avons organisé le protectorat et les finances du Cambodge de telle sorte, que les jeux sont à peu près la seule source de revenus laissée par nous au roi pour payer les dépenses de sa cour et de Tadministration indigène. » Depuis lors, le scandale est devenu tel qu'on a obligé Norodom à fermer ostensiblement les tripots.
(( Au ïonkin, écrivait en 1889 le même auteur, la ferme des jeux est aussi florissante que possible. En 1886, elle fut concédée par Paul Bert moyennant une redevance de 000.000 francs. A ce propos on m'écrit : Nous avons eu pendant plus de trois se-
maines à Hanoï des incendies tons les soirs à la môme heure... La cause, c'est l'extension formidal)le c[u'ont prise les maisons de jeu depuis que le g-ouvernement français a tenté de se créer des revenus en exploitant le principal vice des Annamites. »
Seul, TAnnam proprement dit a pu échapper à cette plaie. Mais grâce à cjui? A son gouvernement indigène, lequel s'est constamment et énergiquement refusé à employer ce procédé misérable, donnant ainsi à ses dominateurs européens une haute leçon de morahté politique et do bonne administration.
Nous avons spéculé encore sur un autre vice grave des Annamites : sur leur goût excessif pour Topium. Le commerce de cette drogue a été monopolisé et affermé. 11 en est résulté une contrebande active qui aide et recrute la piraterie.
Tel est le sort des indigènes entre nos mains. Le résultat final est aisé à prévoir. Désorganisés par notre adn)inistration, ruinés par nos impôts et nos exactions, démorahsés par nos maisons de jeu , poussés à la contrebande par nos monopoles et nos tarifs, les Annamites tombent dans le désordre et s'abandonnent en grand nombre à la piraterie, qui n'est ici qu'une forme de la rébellion. Patriotes armés contre une domination cjui les opprime, et demibrigands pour vivre, ces hommes se forment en bandes qui infestent presque toute l'Indo-Chine française. Cependant la Cochinchine , solidement occupée, TAnnam où nous ne sommes pas maîtres absolus, en souffrent moins cjue le Cambodge et surtout le Tonkin. Dans cette dernière région, la disposition des lieux favorise les pirates, en leur olfrant un abri sûr dans les montagnes abruptes et boisées qui l'enveloppent. De plus, la population, fort serrée, souffre énormément de nos procédés. Les corvées et réquisitions, par exemple, poussent beaucoup d'hommes au désespoir et à la fuite vers la montagne. Un ancien gouverneur général, M. Constans, disait en 1888 (1) : « On prend les hommes comme on peut, on les force à venir; lorsqu'ils sont fatigués, ils s'échappent et si on veut aller les cj[uérir pour leur appliquer une peine quelconque, ils prennent la clef des champs, et une fois hors de
(1) Discours à la Chambre, 20 norambre 1888.