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chez eux, il faut bien qu'ils vivent, et ils se font pirates. » On peut citer encore la fameuse et récente affaire de Cho-Bo, où un chancelier de résidence, M. Rougery, fut assassiné par une bande à hi suite de remprisonnement peu justifié du neveu d'un chef Muong (1). Cette bande fit coup double en pillant la Résidence et en s'emparant d'un certain nombre de fusils, avec VO.OOO cartouches, qu'on avait eu l'imprudence d'y accumuler.
Les tirailleurs indigènes, que nous avons levés en grand nombre à un moment donné, puis licenciés brusquement, ont fourni aussi beaucoup de recrues à la piraterie ; dès leur période de service sous nos drapeaux, ils trouvaient moyen d'être utiles aux pirates en leur vendant ou donnant des cartouches, ou même des fusils volés ou emportés par désertion. M. de Lanessan disait en ce sens : a La plupart des bandes qui désolent actuellement les provinces d'Haï-Dzuong , de Rac-Ninh, d'Hanoï et de Son-ïay sont formées en majeure partie d'anciens tirailleurs. » Une cause analogue apporte au brigandage d'autres recrues. Dans les provinces de Chine autres que le Petchili, on fait des levées au besoin, puis le soldat est licencié. Beaucoup se font pirates plutôt que de revenir au travail. Chassés par la gendarmerie chinoise, ils fuient au Tonkin. Ce ne sont plus là des patriotes, des rebelles, mais bien de purs brigands dont les avides déprédations ajoutent un élément de plus à l'horreur de la situation.
11 résulte de tout ceci que la piraterie sévit avec une intensité extraordinaire dans ce malheureux pays. On ne s'en rend pas bien compte à la simple lecture des journaux, parce que la géographie du Tonkin n'est pas dans toutes les mémoires. Mais en examinant les choses de près, on voit que les rebelles ou les pirates (il y a synonymie dans les termes dans le cas actuel), sont partout et (( travaillent » avec une audace qui est la meilleure preuve de notre faiblesse. Du reste, un exemple pris entre cent fera bien comprendre la situation.
Le Calédonien^ courrier du Japon et de Chine, avec escale à Saigon, arrivé à Marseille le 10 avril dernier, apportait,
(1) V. Journal des Débals de mars 1891.
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d'après le Temps du 11, les nouvelles suivantes du Tonkiu :
(( La colonne qui opère dans la région ouest de Caohaar/ a rencontré une forte résistance de la part des l)andes établies depuis longtemps dans la contrée. — Une bande, chassée du Ngé'An depuis deux mois, a reparu et a été surprise par la garde civile du Tlum-lloa , qui lui a enlevé un convoi et fait de nomJn^eux prisonniers. — Une rencontre a eu lieu dans le Baf/-S(n/, entre 250 gardes civils et de fortes bandes de pirates. La garde civile a perdu 11 hommes, dont un garde prmcipal, et a eu 30 J^lessés. Quand les secours sont arrivés, les pirates avaient disparu dans la direction du canal des rapides. — Le 1""' mars, le résident de Son-Tafj a reçu dix rapports lui signalant de noml3reux actes de piraterie dans la région des Muongs : le poste de Phu-Anh-Bhi/t est entouré par de fortes bandes qui lui rendent les communications impossibles; une bande menace Cko-lio^ mais des mesures sont prises pour la repousser », Or il est essentiel de noter que :
Cao-Bang est un point situé dans l'extrême nord du Tonkin ;
Than-Hoa est placé, au contraire, à Textrème sud, près de la cote; c'est un chef-lieu de la province la plus méridionale de TAnnam proprement dit, en dehors du Tonkin, par conséquent;
Le Bay-Say et le canal des rapides sont situés au cœur du Tonkin, entre Hanoï, la capitale et la ville importante de Bac- Ninh;
Enfin Son-Tay et les localités citées plus haut, qui en dépendent, occupent le sommet du delta, à l'entrée de la région montagneuse.
Conclusion : Presque toutes les parties du Tonkin étaient encore, au dél)ut de cette année 1891, livrées aux excès de la piraterie. Les environs môme de la capitale manquaient totalemont de sécurité.
Un témoin oculaire, M^^" Puginier, écrivait en janvier dernier : u La piraterie a tellement fait de progrès et s'est tellement généralisée, surtout depuis deux mois, que, dans la seule province de Hà-Noï 7ie se jjasse pas un jour où l'on, ne signale deux ou trois villages pillés ou brûlés, en tout ou en partie. Cependant,
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je sais positivement qiron ne les signale pas tous, de peur de s'attirer de plus grands malheurs. Dans la dernière quinzaine, j'ai eu l'occasion de rencontrer un grand nombre de personnes de différents endroits. Un jour, des notables de six cantons se trouvèrent par hasard ensemble chez moi. Je leur demandai, à chacun, le nombre des communes de leur canton et le chiffre de celles qui ont été piratées dans l'espace des quatre derniers mois. Voici ce que j'ai appris : les six cantons forment ensemble un total de vingt-neuf communes, et sur ces vingt-neuf, il y en a eu dix-huit piratées, en tout ou en partie, en moins de trois mois. Quelques-unes Tout été deux et même trois fois. »
Nous disions tout à Theure que la rébellion, quoique moins active dans les autres parties de Tlndo-Chine, n'était pas cependant localisée au Tonkin. En voici la preuve. Le Temps du 28 avril dernier publiait la note suivante : (( Les dernières nouvelles parvenues de la province de Vinh (Annam), à la date du 18 mars, annoncent que, grâce à l'activité et à Ténergie vraiment extraordinaire de M. le vice-résident Damade, officier démissionaire, une grande partie des rebelles ont abandonné la province et se sont réfugiés dans la montagne. » 11 est fort probable que ces rebelles réfugiés dans la montagne n'ont pas tardé à redescendre.
Les procédés employés pour réprimer la piraterie sont d'ailleurs rarement aussi efficaces. Au Tonkin, on expédie dans diverses directions des colonnes de troupes, convoyées par de nombreux coolies de corvée. Ces colonnes dévastent le pays pour (( l'épouvanter », frappant (( amis et ennemis ». Les gens paisibles, exaspérés, rejoignent es pirates, qui passent entre les colonnes et s'échappent. Soldats et coolies reviennent épuisés, et bon nombre d'hommes entrent à riiôpital. Ces expéditions, dit M. de Lanessan, coûtent horriblement cher pour un résultat nul. On a calculé que le vin transporté pour le ravitaillement d'une colonne au delà de Lao-Kaï revenait à 8 francs le litre! En définitive, les expéditions font dépenser beaucoup d'argent, et, ce qui est pire, beaucoup d'hommes, sans atteindre le résultat cherché, car elles ne parviennent pas à effrayer ou à comprimer les rebelles et
pirates (il faudrait pour cela occuper tout le pays, et on l'a essayé sans pouvoir continuer, cela coûtait trop cher) ; elles réussissent encore moins faire à disparaître les causes de ce déplorable état de choses.
Est-il donc impossible d'arrêter la piraterie? est-ce un mal endémique, inguérissable? Nullement, c'est chose au contraire extrêmement facile. Il suffît de rendre à ces malheureux ce que nous leur enlevons, c'est-à-dire la libre disposition de leur vie municipale et familiale, la liberté de travailler sans être dérangés à chaque instant par des réquisitions et des corvées^ la modération dans les taxes intérieures et douanières. A l'époque où M. de Lanessan visitait le Tonkin, la province de Nam-Dinh, avec deux millions d'habitants, était absolument tranquille sous la direction des autorités locales, avec huit cents miliciens indigènes et un résident bien au courant du pays, qui laissait agir les forces locales. Un an après, le pays était sillonné de colonnes qui procédaient à des exécutions sommaires, et les rebelles faisaient des coups de main jusqu'aux portes d'Hanoï. D'après M. J. Chailley, un officier intelligent chargé d'une expédition, le commandant Servières, se trouvant en présence d'une bande de sept cents pirates, entra en pourparlers avec eux avant de les attaquer. Chargé d'ouvrir une route militaire, il leur offrit du travail, et les enrôla « sans coup férir ».
On voit par ce qui précède que le sort fait aux indigènes par notre domination est tout à fait digne de pitié. C'est là de l'oj)pression bien caractérisée ; et cette oppression est si dure, si ruineuse, si insupportable, que ces gens doux, laborieux et paisibles en règle, vont jusqu'à prendre les armes pour essayer de délivrer leur pays de notre présence, et sont trop souvent réduits à vivre de brigandage.