‹ La France dans ses grandes coloniesChapitre 16 sur 19 · EN INDO-CHINE · texte numérisé non relu

EN INDO-CHINE

Les effets de notre occupation en Indo-Chine sont donc en défitive mauvais à tous les points de vue. Nous sacrifions les intérêts

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LA SCIENCE SOCIALE

des indigènes, etnons ne servons pas intellig-emment les nôtres. A part les quclqvies centaines de fonctionnaires cjni troublent le pays sous prétexte de le diriger, personne ne se déclare satisfait. Les colons se plaignent, les indigènes se révoltent. C est pourquoi notre domination garde indéfiniment un caractère ixstablk, i ha- GiLEETPRÉCAiRK. Jcvaislc démontrcr par de nouveaux témoignages, très faciles d'ailleurs à rassembler, car c'est là une impression unanime chez ceux qui ont vu. M. de Lanessan d'abord s'exprime ainsi en parlant du Tonkin : « Le pays est pacifié, mais l'état des esprits y est tel, que persoime ne serait étonné de le voir se soulever tout entier, du nord au sud et de r est à T ouest , à la première occasion. »

Puginier est absolument du même avis : « Tous ceux qui voient im peu clair dans les affaires du Tonkin et qui savent apprécier à leur juste valeur les regrettables événements qui se passent et vont en se compliquant de jour en jour, tous ceux-là s'accordent à dire que des soulèvements se préparent et que nous verrons de grands malheurs. J'ai vu bon nombre de Chinois et d'Annamites intelligents et pratiques, qui ne s'étaient pas communiqué leurs impressions, me parler tous avec conviction dans le même sens. »

Un missionnaire écrivait récemment du Tonkin : « Au Tonkin, tout va de mal en pis, ou, pour mieux dire, le j)ays marche à sa ruine... Le Y)ays est à la lettre réduit à la misère, et cette misère s'aggrave de jour en jour... Actuellement, chrétiens et infidèles ne songent qu'à fortifier leurs villages et à acheter des armes. »

Selon M. J. Chailley : « A l'heure actuelle, les fonctionnaires, même les meilleurs, se sentent impuissants et demeurent inactifs; les colons sont à bout de courage, et les indigènes à bout de patience; le commerce est languissant; ce pays, naguère si vivace, a Fair d'un mourant. »

Enfin, un correspondant du Temps écrivait en avril dernier : « En prenant pour point de départ Tannée 1885, la fin de la campagne, jamais peut-être notre colonie n'a traversé une époque aussi remplie, pour les colons, de doutes anxieux, de désirs ar-

dents d'entreprendre enfin quelque chose. Toute la question est là : « Qu'est-ce que la métropole fera décidément pour mettre le Tonkin en valeur ? En premier lieu, elle devrait lui donner un gouvernement local bien établi et des fonctionnaires stables : c'est le contraire qu'elle fait. Le gouverneur général, toujours suspendu au fil télégraphique le reliant avec le sous-secrétaire d'État, sollicite de Paris le mot d'ordre pour trancher les questions les plus infimes! Et au-dessous du gouvernement général, quels rouages? En ces derniers jours encore, rien que des officiers et des fonctionnaires par intérim : résident supérieur, général commandant les troupes, ingénieur-directeur des travaux publics, etc., tous par intérim! »

Phis récemment encore, en mai dernier, M. U. Pila, arrivé du Tonkin depuis quelques jours, disait dans un rapport cjdressé à la Chambre de commerce de Lyon : u Entre le Tonkin que j'ai visité en 1 886, alors presque complètement pacifié, naissant aune activité commerciale pleine de promesses, et le Tonkin que je viens de voir, la désillusion est grande : la sécurité n'existant plus en dehors des grandes villes ; la contrebande et la piraterie organisées et menaçantes; le commerce né d'hier menacé dans son existence; les colons français et asiatiques découragés et prêts à l'abandonner, telle est la situation! »

Il est bien évident que ni les Annamites proprement dits ni les Cambodgiens ne sont plus heureux ni plus favorables à notre domination que les Tonkinois. Là avissi Tinsurrection menace et la crainte seule retient les indigènes prêts à se soulever au moindre signe de faiblesse. Une commotion politique en Europe allumerait presque sûrement en Indo-Chine un incendie destructif de notre domination. Telle est la perspective.

Sans vouloir nous attarder dans la voie difficile des comparaisons, nous rappellerons cependant que les Anglais sont nos voisins, ou peu s'en faut, en Indo-Chine. En trois étapes successives, 1826, 1852, 1885, ils se sont emparés de la Birmanie entière. Ont-ils employé les mêmes procédés que nous? Non certes. C'est un voyageur français qui le déclare : « Un de mes copassagers, qui a occupé à Calcutta une très haute situation, me donnait l'autre

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jour des détails sur roccupation de la Birmanie. Le vice-roi des Indes, me disait-il... désigna pour organiser la nouvelle conquête (celle de 1852) , les fonctionnaires les mieux notés. Nombre dr déclassés venus d'Angleterre s'étaient présentés avec des lettres de recommandation émanant de personnalités influentes^ mais ils furent imjntofjablement écartés. (Correspondance du Temps, 15 avril 1891.)

Un autre Français, iM. Mahé de la liourdonnais, employé durant quelque temps comme ingénieur en Hirmanie, confirme le fait en indiquant les résultats de cette politique : « 11 faudrait être de mauvaise foi, dit-il, pour nier les immenses progrès que la Birmanie a accomplis depuis c[u'elle est sous la domination anglaise... Routes, canaux et chemins de fer, services réguliers de bateaux à vapeur, perm(,4tent d'amener à Rangoon, à Akyal, à Moulmein, et dans les principaux ports, quantité de marchandises recherchées en Europe et dans Tlnde, et dont les habitants n'avaient jamais su tirer le moindre parti. »

Le même auteur ajoute : « Les Ponts et Chaussées ont été Toi) jet de frais considérables; il existe tout un système de voies de communication dont l'exécution fut terminée en 1883. Les revenus de l'État démontrent que les derniers exercices ont été signalés par de grands progrès et par une prospérité générale, >>

Le résultat est sensible : « En dix ans la population de la basse Birmanie s'est accrue de un million d'habitanis ».

l^a comparaison n'est pas à notre avantage. 11 est vrai que le système social de l'Angleterre est bien différent du nôtre, et que par suite les procédés employés ne sont pas les mêmes. Un petit nombre d'agents choisis et expérimentés régit la Birmanie anglaise et y facilite l'action d'un commerce vigoureux, hardi, bien organisé. Dans l'Indo-Chine française, une armée de fonctionnaires pris au hasard des influences politiques, dépourvus de toute compétence, foulent l'indigène et font toutes les maladresses capables de décourager l'initiative, déjà si peu accusée, d'un commerce affaibli par l'immixtion intempérante des pouvoirs publics.

11 résulte, en dernière analyse, des nombreux témoignages

énumérés plus haut, que, en Indo-Chine comme en Algérie, nous marchons, — ou plutôt nous courons, — vers un échec ruineux pour notre considération autant que pour nos finances, et cela grâce aux procédés employés , procédés qui sont du reste les mêmes dans les deux colonies. D'où vient donc cette fatalité qui nous pousse à agir partout de la façon la plus propre à nuire à nos propres intérêts, tout en faisant le plus grand tort aux races qui subissent notre domination? Elle provient d'une cause générale que nous allons exposer maintenant.

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