‹ La France dans ses grandes coloniesChapitre 7 sur 19 · ET POUR LES COLONS · texte numérisé non relu

ET POUR LES COLONS

La crise algérieime était trop évidente depuis longtemps pour que les agents responsables chargés de la diriger, et aussi les trop rares observateurs qui l'ont étudiée, ne se soient pas efforcés de trouver les remèdes propres à Tadoucir et à la clore. On

(l) L'extraction cl le commerce de l alfa sont principalement aux mains des Anglais.

l'échec de la colonisation française en ALGÉRIE. 470

en a proposé plusieurs, quelques-uns même ont été essayés. Ils se sont toujours montrés parfaitement inefficaces. Et la raison de cet insuccès est bien simple. Elle réside dans un fait indépendant de la volonté des hommes, en général consciencieux et bien intentionnés, qui ont gouverné ou administré l'Algérie; ce fait capital, c'est le mode d'organisation sociale et politique de notre pays. Comment aller là-contre? C'est chose impossible. Les gouverneurs se succèdent, s'usent en peu d'années, se retirent et font place à d'autres ([ui agissent de même, tâtonnent, essaient à Taveuglette, empiriquement, de pallier telle ou telle défectuosité de détail. Mais la cause subsiste, agit incessamment, déroute les bonnes volontés, et conserve le désordre.

On a beaucoup préconisé le refoulement des Arabes et la colonisation officielle. Nous savons ce que vaut le procédé. Il a échoué misérablement dans son double but. On a eu ensuite ridée de laisser les indigènes à eux-mêmes, en se bornant à les diriger de haut. Cela revenait tout simplement à les livrer à la gestion arbitraire de quelques officiers, et les abus n'ont pas tardé à foisonner. On s'est engoué dès lors du régime purement civil; les al)us ont pris une autre forme, mais ils ont subsisté. On a fait pour les Arabes des lois à la française ; elles ne servent qu'à faciliter la spoliation et la ruine de ceux qu'elles doivent protéger et « civiliser ». Enfin on a voulu instruire les Arabes, on leur a envoyé le maître d'école, ce fameux agent de « civilisation » auquel on demande tant de choses depuis quelques années ; les indigènes lui ont tourné le dos. Pour déterminer quelques-uns d'entre eux à envoyer leurs enfants à l'école, il fallait leur donner cm leur promettre des places, M. Tirmau l'a déclaré sans fard au Sénat, le 26 février dernier.

Voilà bien des solutions, mais autant d'échecs. Il en est une autre, proposée avec insistance et timidité tout à la fois depuis une dizaine d'années déjà, et reprise avec force en ces derniers temps par quelques publicistes. Il s'agit de donner à l'Algérie une autonomie assez large pour lui permettre de s'organiser elle-même au mieux de ses intérêts propres, qu'elle doit sentir et soigner comme personne. L idée est importante et mérite

480 LA SCIENCE SOCIALE

qu'on s'y arrête pour l'examiner avec soiu. Diminuer l'ingérence excessive de raclministration centrale, laisser à TAlgérie la libre disposition de sa législation et de ses finances, réduire le personnel exagéré des bureaux, faciliter l'arrivée de colons indépendants, spontanés, les attirer même par l'attrait de la terre à bon marché et des libertés locales, voilà certes un beau programme. Mais ce n'est pas tout de le concevoir, il faudrait encore le réaliser. Est-ce chose possible? Hélas non. Voici pourquoi.

Et d'abord, comment le gouvernement français, renonçant à tous ses « principes », oubliant toutes ses traditions, pourrait-il admettre l'établissement en Algérie d'un régime dont l'esprit serait diamétralement opposé au sien propre ? Cela est chose bien improbable. Et en effet, dès que le mot fatidique, d' « autonomie » a été prononcé au Sénat, un membre, ancien fonctionnaire, s'est levé pour protester au nom de 1' « unité nationale », c'està-dire de l'uniformité et de Tomnipotence administrative. Quant au Gouvernement, il s'est montré d'une tiédeur significative à l'égard des projets élaborés par M. Tirman. Est-ce donc que ces projets étaient réellement subversifs des principes établis? Oh non! 11 s'agissait de décentralisation à la mode française, c'est-à-dire rfe rendre à la bnrecmeratie locale et non pas aux individus^ les pouvoirs absorbés par l'administration centrale au moyen du système des rattachements. Si on n'admet pas même cela à Paris, comment admettrait-on l'idée d'un véritable régime de libertés locales? Encore une fois il n'y faut pas songer, c'est chose impossible.

En second lieu, supposons même que le Gouvernement s'avise de dépouiller le vieil homme, et de concéder à l'Algérie une véritable et large autonomie. Quel usage en ferait-elle? N'oublions pas qu'il existe là deux couches bien distinctes de population : la race indigène, la colonie européenne. Elles vivent séparées et même hostiles ; leurs mœurs et leurs idées sont dilférentes. Les colons demandent l'autonomie, afin de s'en faire un arme contre les indigènes. Les indigènes réclament l'autonomie, afin de mieux se replier sur eux-mêmes pour résister plus efficacement à la poussée européenne. Voilà, il faut en convenir, une situation bien com-

l'ÉCïIEC de la colonisation française en ALGÉRIE.

pliquée, bien délicate, l)ieii propre aux doutes et aux hésitations. AJiOutirons-iious donc à une impossibilité, à une négation désolante et décourageante? Évidemment nous en sommes bien près.

Il semble pourtant qu'il y ait quelque chose à faire. Puisque le régime administratif ne peut disparaître, il faudrait au moins Taméliorer, le réduire à sa plus simple expression, préparer ses agents par un stage sur place, diminuer l'excès de ses pouvoirs arbitraires vis-à-vis des indigènes, et, en même temps, lui rendre une initiative plus large et une responsabilité plus complète, en coupant ces fils démesurés qui le rattachent membre par membre aux bureaux de Paris. Il faudrait arrêter complètement la colonisation artificielle, et s'en tenir à la vente des terres domaniales, faite à bureau ouvert ou par des enchères régulières et fréquentes. On pourrait accorder aux colons établis certains privilèges, l'exemption du service militaire par exemple, et un régime municipal approprié à la situation. Il faudrait encore simplifier la législation générale, et laisser au commerce plus d'aisance, — dut la concurrence étrangère en profiter.

En ce qui concerne les indigènes, la première chose à faire serait l'abrogation des lois absurdes, antisociales, de 1873 et de 1887, et leur remplacement par un régime foncier facultatif permettant aux communautés indigènes de préciser leurs droits, sans les exposer à une brusque rupture et à la ruine. Il faudrait encore leur rendre leurs juges, garantir la paisible possession de leurs terres de culture et de parcours, restituer à leurs chefs naturels une autorité raisonnable, les traiter enfin en hommes et non pas en sauvages. Il est possible que, dans ces conditions, les indigènes, rassurés et prenant confiance, se rapprochent peu à peu de nous. Les sédentaires d'abord, plus faciles à saisir, à influencer, à diriger par le conseil et surtout par Texemple, viendraient certainement les premiers. Quant aux nomades, ce serait plus long , à cause de leur mobilité et de la forme simple de leur mode d'existence. Mais il est permis de croire qu'avec le temps on les verrait se multiplier (1) se serrer les coudes, enfin se

(1) La race arabe est Irès prolifique et augmente rapidement.

LA SCIENCE SOCIALE

cantonner et adopter la culture comme travail principal, surtout dans le Tell. Plus au sud, en multipliant les oasis artificielles au moyen de puits artésiens, on exercerait sur les tribus du désert une action certaine, et, par elles, la pacifique intluence française se répandrait effectivement dans toute la région centrale. En un mot, l'hostilité disparaîtrait partout à partir du moment où nous cesserions de tracasser les indigènes en les menaçant dans leurs intérêts les plus immédiats. Or il est certain que le jour où deux races cessent de se regarder en ennemis, elles sont bien près de s'entendre.

Mais, dira-t-on, pour en arriver là, il faudra bien des efforts, bien de la prudence et surtout bien du tenips. C'est vrai. Mais considérons ceci : avec les procédés actuels, nous sacrifions tous les intérêts : ceux des indigènes, ceux des colons, ceux de la métropole. Avec une politique plus libérale, plus éclairée, plus intelligente, étant donnée d'ailleurs notre faiblesse d'expansion bien constatée, nous mettrons peut-être cent ans, deux cents ans même à la conquête sociale de IWlgérie , mais nous aurons du moins quelques chances de réussite. Telle est donc pour nous Texpectative : une Irlande africaine exploitée par des fonctionnaires et des usuriers (pourvu toutefois que nous ne la perdions pas avant le terme de cette évolution), ou bien vme colonie mixte , à la fois de peuplement et d'exploitation, où la population indigène, sympathique à notre domination, sera attirée vers nous par le prestige d'une civilisation plus large, plus libérale, plus active, et, à tout prendre, plus progressive, malgré ses très graves imperfections.

Léon PoiNSARi).

Page 1