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CHAPITRE TROISIEME

DE XiA TURQUIE.

ARTICLE UNIQUE

Cet empire, autrefois si puissant, et qui , sous les Mahomet , les Bajazet et les Ahmurat , menaçait l'Europe entière du joug des TurcomanSy s'écroule depuis un siècle, plus encore sous les coups de la civilisation que sous ceux de la Russie.

En effet, comment un peuple dont toute la science est consignée dans un livre saint , le koran; dont toute la politique est renfermée dans un dogme , la fatalité: comment un sultan qui a pour sujets, dans la partie européenne de son empire , deux fois plus de chrè-r tiens grec» que de mahométans, dont 1* armée est sans organisation régulière , sans généraux , sans ingénieurs, pourrait-il résister i la tactique et i la discipline des armées européennes I

Constantinople prise d'assaut en l<hS& par Mahom^ Il , resierat-elle pendant quatre siècles aux mains des successeurs du prophète, ou bien, avant que ce terme soit accompli, cette admirable cité , cette position unique au monde aura-t-elle cessé de leur appartenir?

Telle est la question grave que nous avons a traiter; car sa

solution décidera du maintien de l'équilibre européen, fera passer en d*autres mains le commerce de FOrient et de l'Inde, et donnera,, pour ainsi dire, le jour à une nouvelle puissance maritime destinée à devenir maîtresse de la Méditerranée.

L'occupation de cette capitale par une autre puissance sera don r une des grandes époques de Thistoire de l'Europe.

En présence des résultats immenses qu'elle doit avoir, disparaissent toutes les jalousies des cabinets , tous les empiétemenspartiels de territoire, etc., etc.; car, il faut en convenir, la suzeraineté de l'Europe , la puissance maritime et les richesses qui en découlent appartiendront à la Russie du jour où elle s'emparera de cette position si belle , si avantageuse , el si invulnérable quand les Dardanelles seront fortifiées.

Classer la Turquie au rang des puissances ennemies ou alliées de la France, ne serait pas conséquent , car elle ne s'appartient pas à elle-même : on ne peut non plus la ranger au nombre des états neutres , car c'est un corps politique qui se meut au hasard, que mine la guerre civile , un état dont les forces diminuent chaeque année , et qui menace à chaque instant de tomber en dissolution complète.

Il faut donc considérer l'empire ottoman comme un horsd'enivré gênant dans la situation politique actuelle de l'Europe, ou plutôt comme un empire qui ne tient à l'Europe que par les eni^ barras qu'il lui donne et les guerres acharnées que sa chute doil suadter.

n 7 a moins d'un siècle, la mer Noire était un lac turc; depuis ce temps, les czars ont enlevé aux Ottomans la moitié des cotes de cette mer , à partir des bouches du Phase en Asie , jusqu'aux bouches du Danube en Europe ; et , sur cette longue étendue de côtes, les sultans ont cédé aux Russes un territoire de plus de 9,000 milles carrés géographiques et une population de i millions d'ames.

Cependant le grand seigneur n'a pjti transmettre que les droits qu'il possédait ; or , il est démontré qu'il n'en a jamais eu sur les Cîrcassiens et sur les Abases , à l'exception peut-être d'un droit de suzeraineté plutôt honorifique que réel. Les Turks ne possédaient que trois postes sur les côtes d'Abasie : Anapa, Sudschuckalé et Soghumkalé ; ce sont ces trois forteresses seules qui avaient été cè~

dées à la Russie, et que cette dernière s'était engagée à restituer à la Porto par le traité de Bukarest, en 1812 , traité imposé , comme nous l'avons dit, par la flotte anglaise embossée sous les murs du sérail. £h bien I (preuve nouvelle de sa foi punique] jamais la Russie n'a voulu, malgré les termes formels de ce traité, restituer ces places , et jamais les tories n'en ont réclamé la restitution. Les Russes n'ont d'autres droits sur les Abases et les Circassiens que ceux de la force et de l'iniquité.

Voici , au surplus, quel était l'état de ces contrées et de ce long littoral au commencement du viii* siècle , et ce qu'il est devenu depuis.

Les habitans du Caucase étaient liés avec le grand-seignour» sans être pour cela ses sujets.

Les Tatars et les Cosaks du Don, de la mer d* Azoff et de la mer Noire reconnaissaient, en partie , sa suzeraineté.

A l'ouest, la Bessarabie formait les sangiacats turks de Bielgorod et de Bonder ; puis le territoire situé de l'embouchure du Dniester au Dnieper, et le long de l'Ingoul et du Bug, en remontant ces fleuves, formait le sangiacat d*Otchakof. En remontant encore le Borysthène, on trouvait à gauche les Cosaks Zaporoghes, la steppe Djiké-Poli et la nouvelle Servie ; à droite, sur la rive gaucho do ce fleuve, jusqu'au confluent de la Kouskaia avec le Dnieper, s'étendait la steppe déserte qui, avec la presqu'tle de Crimée et celle de Taman , était la domination des Tatars de Pérekop et de Crimée.

En 176^, Catherine II ordonna que la nouvelle Servie et toutes les conquêtes subséquentes faites du même côté par ses armes seraient organisées en gouvememens, sous le nom de Nomodle Rame.

Le gouvernement d' AzofT a été formé en 1T75. On y fit entrer la province de Bakhmouth et l'ancien territoire des Cosaks d'AxofT.

En 1783, la Crimée, que Catherine II avait d'abord rmAiêmâé'pendante des Turks, fut incorporée à rem[Hre avec le Nogai oriental et le Kouban.

Observons ici que , fidèle à ses traditions, le cabinet niaae commence toujours ^àT protéger ou rendre indipendans les pays qu*il veut s'adjuger plus tard. C'est le système dont il a usé largement avec la Pologne et la Courlando, et dont il use de nos jours avec la Turquie.

En 1791, rimpératrico se fit céder par la Porto, en vertu de U

paix d'Iasai, la province turque située entre le Bug et le Dniester avec Otchakof.

Enfin, par le traité de Bukarest ( 16 mai 1812 ] , la Russie avança sa frontière jusque sur le Pruth , et ajouta à ses possessions la Bessarabie avec la Moldavie orientale.

Quant au traité d* Andrinople de 1829, il a fait plus que de donner des provinces à la Russie ; car, outre les cessions de territoires faites en Asie, il a livré à cette puissance toutei les bouches du Dornube, et Ton peut prédire avec raison que le passage du Danube est pour la Russie envers l'Europe ce qu'était pour César le passage du Rubicon envers le sénat romain. Ce n'est pas tout encore ; cet acte diplomatique admet le czar au partage du gouvernement dans les provinces de Yalachie, de Moldavie et de Servie ; il soumet à son pouvoir exclusif tous les Russes établis ou qui s'établiront en Turquie , et comme si ce commencement d'abdication n'était pas assez destructif de son autorité, le malheureux sultan s'est vu forcé, pour échapper aux coups d'tt)rahim, d'appeler le czar à son aide, de se placer sous sa terrible protection et, par le traité d'Unkiar-Skélessi, du 9 juin 1833, de lui livrer le passage des Dardanelles.

Ainsi, l'Europe a laissé avilir et dégrader le successeur de Mahomet aux yeux de ses peuples ; ainsi la Russie a renouvelé, à la face de FEorope divisée et engourdie , les drames politiques qu'elle a joués jadis en Pologne avec le roi Poniatowski, en Courlande avec le duc Pierre , et en Crimée avec les Cosaks I et la France , et TAngleterre, et l'Autriche ont abandonné le sultan dans une circonstance aussi grave ! . . . et elles se contentent de vaines représentations!.... et elles souffrent que la Russie poursuive ses plans la tète haute et se riant de leurs bouderies et de leurs notes diplomatiques I ... .

Encore si l'ambition de la Russie devait s'arrftter à ses derniers progrès en Turquie, l'Europe pourrait garder quelque sécurité; mais il n'en sera pas ainsi. Enhardi par tant de succès, l'aigle moscovite ne perd pas de vue la riche proie qui palpite sous ses serres; il plane et cherche à s'abattre sur Constantinople.

Aux concessions de territoire faites aux czars il faut ajouter encore des pertes d'une grande importance éprouvées par les sultans.

Les provinces placées sous leu suzeraineté en Afrique , i l'ex—

cepiion des régences de Tripoli et de Tunis qui y tiennent à peine, sont perdues pour eux.

Outre FEgypte, il a fallu céder à Méhemet-Ali les grandes lies de Chypre et de Candie, la Syrie , et la suzeraineté sur T Arabie.

lia fallu céder, aussi, aux rayas révoltés et soutenus par la Russie les provinces qui forment aujourd'hui le royaume de Grèce.

A ce sujet , nous voudrions bien ne pas rappeler la conduite imprudente de l'Angleterre et de la France qui ont contribué si impolitiquement à la victoire russe de Navarin.

Enfin , si la Russie a bien voulu consentir à laisser compter au nombre des provinces turques la Moldavie, la Yalachie et la Servie, on peut dire que ce n'est que nominalement et par courtoisie , car ses troupes parcourent les deux premières principautés dans tous les sens , et elles les occupent quand et comme il convient au czar ; on peut même soutenir, sans crainte de se tromper, que ce sont les agens russes qui les gouvernent en réalité.

Au surplus, pour donner une preuve irrécusable de cette assertion, nous n'avons qu i citer une allocution de M.Ruckinann, consul-général de Russie dans les principautés.

Le conseil des boyards, présidé par l'hospodar prince Stouzza, étant assemblé à Jassy le 18 août 1836 , le consul russe s*y présenta, et y lut une lettre autographe de l'empereur Nicolas, adressée au prince et aux boyards. Cette lettre portait : a que Feropereur » était très satUfait de la conduite de l'hospodar, mais qu'il était » mécowUnt de celle des boyards, auxquels il conseillait de se ré- » concilier avec leur prince et d'avoir pour lui l'obéissance due à » un souverain. L'empereur ajoutaitque dans le cas où les dissen- » sions continueraient t7 ferait entrer de$ troupes sur [le territoire » moldave pour rétablir Tordre et punir les coupables. »

Après la lecture de cette lettre , M. Ruckmann ajouta : « Mes- » sieurs, je vous conseille de vivre en bonne harmonie avec votre » digne prince et de lui obéir. La protection et la climenee de sa » majesté impériale sont grandes, mais sa colère le serait aussi ; il » sait protéger , mais il sait aussi punir. Vivez en bonne intel- » ligence , telle est la volonté de l'empereur, mon maître, d

Ensuite la séance fut levée. D*après cette réprimande, les boyards ont pu croire à la réalité de ce que le général MouraviefT

avait dit aux Moldaves, il y a quatre mois : «Qu ils devaient se ro- » garder comme iujets de l'empereur de toutes les Russies, »

Quant à la Servie, on sait que cette province importante, située en deçà du Danube, est placée sous la protection de la Russie, et cpie le prince Milosch la gouverne bien plus d* après les ordres qu'il reçoit de Saint-Pétersbourg, que d* après ceux qu on lui envoie Ae Constantinople.

La Bosnie, F Albanie et la Macédoine sont presque toujours en pleine révolte ; il résulte de cet état de choses que Tempereur des Turks règne sur un pays épuisé et réduit au tiers de ce qu'il était il y a moins de cent quarante ans.

Et cette perte en territoire, en population et en revenus n*est pas malheureusement le plus grand malheur qui ait affligé le sultan. Il doit surtout regarder conmie l'élément le plus actif et la cause la plus déterminante de sa chute la désaflection de ses peuples , fruit de ses réformes peut-être trop hâtives et de la nécessité où il s* est trouvé d'implorer la protection de la Russie.

Insistons sur ces faits dont la gravité ne saurait échapper à personne.

D'une part, les défaites nombreuses essuyées, depuis prés d'un siècle, par les Turks , ont produit chez eux un découragement qu'augmente encore la doctrine du fatalisme qui leur persuade que leur destinée va s'accomplir ; d'autre part, les réformes du sultan ont indisposé la grande masse du peuple qui tenait aux janissaires, à l'ancienne organisation militaire, au costume ainsi qu'à certains détails d'étiquette autour de la personne du sultan , et dont Mahmoud s'est affranchi ; aujourd'hui les ulémas conjurés cherchent à exciter le fanatisme des vieux musuhnans contre ses atteintes à l'ancien culte mahométan, enfiiè la protection de la Russie à laquelle la Turquie s'est soumise par le traité d'Unkiar-Skélessi , a blessé profondément l'orgueil national.

Cet acte, comme on va en juger, est un des plus habiles de la politique russe ; d'abord, par un article secret, la Porte s'engage envers Ja Russie à fermer le passage des Dardanelles à tout bâtiment étranger ^ c*cst là une reconnaissance d'un droit, un commencement d'occupation do ce poste tant désiré ; puis ce traité rappelle trop à la pensée ceux qu imposait l'habile Catherine aux derniers rois de la Polo-» gne avant de les avoir asservis. L'empereur Nicolas répète, comme

son aïeule : « qu il n est conduit que par le plus fineire dé$ir d'assurer la duréejemainiien et Rentière indépendance de la Sublime-Porte t »

Et pour preuve do son amitié sincère , il aflecte d'étaler à Constantinople la protection dont il couvre le sultan, et cela dans le but de le perdre dans l'opinion de ses peuples, de FafTaiblir ainsi , et de le réduire à la nécessité de se jeter aveuglément dans les bras delà Russie.

En même temps, cette puissance cherche à s'emparer des bouches du Danube et à se rendre maltresse du commerce de ce fleuve; mais quand elle s'aperçoit que ses projets inquiètent F Autriche et blessent l'Angleterre, que lord Palmcrston fait écrire officiellement à une maison anglaise (Bell et compagnie] : « Que les autorités russes n'ont nuUtment le droit d'exiger le paiement d'un péage à l'embouchure du Danube^ » le cabinet de Saint-Pétersbourg opère une retraite sage et calculée, et ajourne ses prétentions.

On reconnaît encore cette habileté et Fadresse de ce cabinet dans le traité passé le 27 mars 1836, pour Févacuation de SiUstrie. « Cette transaction (dit avec emphase la Gazette officidle de Saini- » Pétersbourg) contribuera à resserrer les liens d'amitié et d'al- » liance qui unissent les deux empires, en justifiant hautement » la confiance absolue que le sultan a placée dans les intentions de » Fempereur ; de F autre, elle offrira i F Europe un témoignage ir- » réfragable du désintéressement et de la loyauté de la politique ék la » Russie, )) Loyauté!,,, qui , malgré les plus saintes promesses, a opéré le démembrement de la Pologne et ensuite sa conversion en provinces russes. Désintéressement ! qui, depuis soixante ans seulement, a produit à la Russie un territoire de 3S^,500 milles carrés géographiques et 25 millions de sujets.*

* iNoas reproduisons le passage le plus saillant do discours de lord Ftlmerston, relalivement aux engagemens contractés par la Russie dans le trtilé de Londres (séance du 17 mars 1837):'« On a prétendu que la Russie avait vio- » lé les clauses de ce traité, en vertu duquel elle s'obligeait à n'acquérir au-

• cun territoire aui dépens de la Turquie. Je ne crois pas que cette obligation

• particulière se rattache au cas de guerre entre la Russie et la Porte. Je penie, » comme Tamiral (Codrington), que cette obligation était limitée aoi transac- » tions qui se rattachaient au règlement des affaires de la Grèce. J*ijoaterai

«» que la Russie, bien qu'elle ne Tût pas tenue en fertn de ceUe ttipalallon

• particulière , avait conuractà néaitmoim, au tnemeni où tUt commença ta

• guerre contre la Turquie^ l'obligation , en vertu d'une déclaratiom adressée à ■ l'Europe entière ^ de ne pat penur à un agrandi stemetU territorial, quelle qu€

Puis, fiez-vouâ à la loyauté et au désintéressement de la politique russe 1...

Malgré ces belles déclarations la Russie n*en poursuit pas moins Texécution de ses desseins secrets.

Elle fomente des dissensions intestines en Grèce , et , dans la crainte d'y voir organiser un gouvernement régulier , elle refuse de livrer la troisième partie de l'emprunt.

Elle cherche à brouiller le Divan ^ dont elle a séduit les principaux membres, avec la France et T Angleterre.

Pour y parvenir y elle a conseillé une expédition navale contre le bey de Tunis, allié do la France , espérant provoquer un engageaient entre la flotte turque et la flotte française, et amener un nou-veau combat de Navarin.

En 1837, elle fait recommencer à la Porte cette tentative insensée, et pour lui faire oublier la perte de ses belles provinces de la mw Noire , elle la pousse à vouloir reprendre des possessions éloî-» gnées et qui lui sont échappées à jamais.

Elle excite le reis-eflendi, qui lui est vendu , à maltraiter les sujets anglais ; mais sa politique Tégare, car lord Ponsonby, pour ouvrir les yeux au sultan et obtenir justice complète des mauvais traitemens infligés à ses compatriotes , lui fait connaître lé plan de partage des possessions ottomanes , soumis à F Autriche et à la Prusse dans les conférences de Tœplitz.

Tel est Fétat vraiment critique et presque désespéré de Fempire ottoman ; tels sont les embarras et les difficultés sans nombre que le sultan réformateur doit surmonter ; tels sont les projets et la conduite astucieuse du cabinet russe.

Ainsi, Mahmoud, ce réformateur courageux, s'il veut poursuivre ses plans de régénération, doit lutter avec les moyens les plus iai— blés contre des prêtres hostiles et fanatiques , contre des sujets dé*-

» soit Vitsue de celle guerre. C'était là une déclaration obligaloire autant que

• peut l'être pour toute puissance une déelaraUon volontaire ; je dofs dire ,

• dés lors, que les observations critiques présentées par l'honorable membre » (M. Rœcbuck), bien que les raisons sur lesquelles il se fonde ne soient pas

• eiactes,sont parfaitement justes en ce qui regarde l'extension des frontières » ruMOi à l'embouchure du Danube , au wd du Caucase et sur tes rives êe ta > mer Noire. Ce sont là, certainement, des diveloppemens territoriaui qui ne

• peuvent se concilier avec la déclaration solennelle faite par la Russie, à la » face de l'Europe, au début de la guerre avec la Turquie. •

courages et mécontens , contre dos pachas puissans et insonmis , contre des princes et des hospodars livrés à son plus grand ennemi , et surtout contre la protection et les intrigues souterraines, bien plus à craiiidre encore, du cabinet de Saint-Pétersbourg.

La tâche de cet homme extraordinaire est donc bien difficile ; aussi tous les cœurs généreux doivent faire des vœux pour ses succès, comme les gouvernemens de France et d'Angleterre doivent le seconder de toutes leurs forces.

Nous ne disons pas qu'il faut le seconder avec des fXBux sUriUêf avec un traité aussi niais et aussi débile que celui de la quadruple aUiance. Non, ce n'est point ainsi qu'agissent de grandes puissances qui se respectent et qui veulent être respectées; mais c*est avec un traité qui garantisse à la Porte-Ottomane l'étendue actudle de son territoire et qui lui assure l'assistance d'une flotte et d'une armée; c'est avec la volonté de contraindre le pacha d'Egypte à se contenter de ses grands domaines et à ne (aire aucun pas en avant, sous peine d'encourir l'intervention armée de la France et de l'An^terre ; enfin , c'est avec des secours en généraux, instructeurs, ingénieurs, officiers du génie et d'artillerie et, au besoin encore, par des envois en objets d'armement et d'équipement. '

Il faut que cette protection accordée à la Turquie soit hautement avouée, afin qu'elle donne au sultan une grande puissance morale , qu'elle relève le courage et l'espoir de ses sujets abattus et qu'elle fasse ajourner les projets ambitieux de la Russie, si die ne la force è y renoncer entièrement.

Dans ces circonstances, compter sur l'Autriche, ce serait s'abuser étrangement. Le cabinet autrichien est égoïste ; il a une politique expectante , immobile, et, comme nous l'avons dit i l'article concernant cette puissance, il aimera cent fois mieux obtenir quelques dépouilles de l'empire turk que de se compromettre , par une détermination énergique , avec son puissant voisin du nord.

Le cabinet autrichien nous a donné un exemple décisif de sa timidité ou de sa faiblesse, lorsqu'il commit, non par oubli , mais par peur, la faute de laisser la Russie s* emparer, par le traité d'Andrinople, du délia formé par les bouches du Danube : suivant nous , cette audacieuse entreprise des Moscovites était, pour TEurope, l'acte le plus significatif de leurs desseins ultérieurs, et pour r Autriche c'était un acte d* empiétement beaucoup plus grave que si

la Russie avait demaDdé à la Porte la cession immédiate de la Moldavie et de la Valachic, (|ui entourent la Hongrie à Test et au sud.

En effet, le Danube est un fleuve allemand qui traverse T Autriche et la Hongrie par leur centre, et où viennent affluer toutes les rivières navigables de Tempire; il est la grande artère de ses Vastes états ; il les vivifie tous. S'emparer des bouches du Danube, c'est provoquer F Autriche , car c'est une infraction nouvdle aux traités de Vienne , c'est fermer au commerce autrichien le débouché de la mer Noire , c'est, en un mot, le rendre tributaire de la Russie.

n a fallu les énergiques représentations de l'Angleterre et les plaintes de la Hongrie pour réveiller de sa léthargie M« de Metternich, et lui rappeler *qu' il avait à défendre les droits et les intérêts d'un empire de 33 millions d'hommes. Reste à savoir maintenant, s'il comprendra ses devoirs, s'il saura réparer Ténormité de sa faute.

Il y aurait peut-être encore un moyen de sauver la Turquie sans avoir recours à une guerre terrible et de longue durée ; ce serait de la séparer le plus possible de la Russie d'Europe.

Quoique ce résultat ne puisse être atteint entiéreuient depuis que la paix de Bucharest, en 1812, a fait passer sous le sceptre des czars la Moldavie orientale et la Bessarabie, cependant il mérite la peine d'être médité par les gouvernemens de France et d'Angleterre. Si ce plan venait à se réaliser, la frontière russe ne toucherait plus à la partie du Danube qui la sépare de l'empire ottoman que sur une étendue de trente lieues , du confluent du Pruth à la mer Noire.

Cette séparation aurait lieu, soit en formant un état indépendant de la Moldavie et de la Valachie, soit, si cela était de nécessité absolue, en livrant ces deux principautés à la puissance autrichienne.

Dans le cas cependant où les vœux que nous formons pour la conservation de la paix ne seraient pas exaucés, et où l'ambition moscovite provoquerait des hostilités en Orient, il n'est pas hors de propos d'observer que, malgré son éloignement du théâtre de la guerre, l'intervention de la France, au moyen de sa nouvelle colonie d'Alger, y serait d'un grand poids.

L'armée française qui irait au secours de la Turquie serait puis-

sammeut secondée par les nouveaux Français d'Afrique. Les Maures ci les Arabes soumis donneraient avec empressement un renfort considérable en cavalerie et en infanterie légère/

Faire combattre ces peuples avec des Français, et sous dos dra- |)eaux, pour la défense du chef des croyans, serait un moyen de plus de les attacher à leur nouvelle patrie. « Cela n'est qu un beau » rêve de votre imagination (nous dira-t--on ) , auparavant il faut » soumettre r Algérie. — D'accord. » Aussi espérons-nous prouver dans le chapitre relatif â cette colonie, que oette soumission est plus facile qu on ne 1* imagine généralement.

Maintenant passons brièvement en revue les forces et les ressources de r empire ottoman.

Les provinces d'Asie et d'Europe qui reconnaissent encore le pouvoir du grand-seigneur, renferment tout au plus 16 millions d'habitans divisés comme il suit :

En Europe 7 millions et demi (y compris la Servie), dont 5 millions professent la religion grecque ;

En Asie, 8 millions et demi (non compris la Syrie) , dont 1 million et demi seulement professent la religion grecque et arménienne.

On ne peut connaître l'état des finances de ce gouvernement : tout est conjecture à ce sujet. Aucuns documens certains n'existent; nous nous abstiendrons donc d'en parler ; disons seulement qu'autrefois les provinces étaient soumises aux exactions des pachas et des janissaires; qu'aujourd'hui on cherche à y établir Tordre, mais qu'il s'écoulera de longues années avant qu'une bonne administration civile et financière ait pu y être régulièrement instituée.

L'armée pourrait être portée à 80,000 hommes en temps de paix, et à 200,000 en temps de guerre; la cavalerie est très brave, très bien montée ; malheureusement elle . n'est ni disciplinée , ni exercée.

Cet empire possède encore des vaisseaux fort beaux, construits par des ingénieurs étrangers; mais peut-on appeler cda un» marine?

11 ne suffit pas de pouvoir créer des bâtimens de guerre, il Caut

* Quand nous écrivions ces lignes en 1836. nous ne pensions guère que le gouvernement français traiterait avec des chefs arabes et reculerait devant la soumission de l'Algérie.

encore ponr les défendre et s'eo servir utilement, posséder des matelots exercés, des artilleurs habiles , et pour les diriger et les commander^ il faut avoir des officiers unissant la théorie à une longue pratique.

Tous ces élémens se trouvent-ils en Turquie? Non. Le person^nei manque entièrement, et comment former, avec des Turks, des marins instruits et capables de lutter avec ceux de l'Angleterre, de la France et même de la Russie! Cela sera impossible tant qu'ils auront une foi aveugle dans le fixtalisme: tant qu'ils s'écrieront : H n'y a rien de vrai et futile q^êe cequi eei écrit dam le koran; car tant qu'un fidèle musulman croira n'avoir rien i apprendre au-delà de ce qui est enseigné dans ce code religieux, politique et social^ il se fera un devoir impérieux de rejeter tout ce qui n'y est pas ren-^ fermé.

Malheureusement pour ses successeurs, Mahomet a oublié d'Ibsérer dans son livre de la loi sainte, un chapitre sur la nécessité de posséder les deux plus grands élémens de force, de puissance et de richesses des temps modernes : la marine et la civilieatùm.

Concluons que Tempire ottoman doit être défendu et protégé contre la Russie, si l'on veut conserver l'équilibre européen. Et toutefois, l'équilibre européen existe-t-il encore, quand on compare, d'une part, l'industrie, les richesses et la marine delà Grande- Bretagne ; de l'autre, la population et l'immense étendue du territoire de la Russie, avec celles des autres puissances continentales!... L'Angleterre et la Russie ! toutes deux inattaquables : Tune par sa marine redoutable, ses richesses et sa position insulaire; l'atftre par le nombre et la valeur de ses armées et son climat de fer!

a Ainsi, malgré les protestations de paix et d'amitié que se font » les cabinets européens , chacun d'eux n'en poursuit pas moins » ses plans et ses desseins ; et il est vraiment curieux d'examiner )) comment, au milieu même de la paix , l'équilibre européen est )) attaqué par les uns et défendu par les autres , et comment , sans » en venir à la force ouverte , il y a une lutte cachée entre les di— » verses puissances.

» Rien ne se décide et ne se conclut; tout s'élude et se diffère. » Venons aux exemples :

» C'est en Orient qu'est le nœud de l'équilibre européen , tout » le monde l'avoue. Eh bien! décide-t-on quelque chose pour

» l'Orient? En vient-on à quelque arrangement définitif? Pas le » moins du monde !

D En 1833 , on a empêché Méhémet-Ali d* entrer à Constanti- » nople. Cela a-t-il décidé quelque chose pour T Egypte et la Tur- » quie? Non. Les choses en sont restées où elles étaient au moment » de la lutte, avec quelques mécontentemens de plus de chaque côté; » et y ce qu'il y a de pis, c*est que rien ne peut se décider. La » difficullé est réservée pour Favenir. En Orient encore , pendant » Tannée 1833, est intervenu, efttre la Tui^itiie et la Russie le celé- » bre traité d'Unkiar-Skélessi. A peine connu , ce traité excita les n réclamations de la France et de F Angleterre ; il mécontenta F Au- 9 triche. Que fit-on à F égard de ce traité? A-t-il été aboli? A-t-il » été maintenu? On no saurait dire précisément s'il vit ou s'il est x> mort. Ce qui semble le plus vraisemblable, c'est qu'il dort pour » le moment. Ce traité , qui soumet Fempire ottoman à la suzerai- » neté effective de la Russie, détruit évidemment Féquilibre euro- » péen. Il livre les Dardanelles à la Russie , il la rend inattaquable » elle-même et, en même temps, lui rend plus faciles toutes les at- » taques qu'elle voudra faire contre FEurope. Encore un coup, » qu'a-t-on faR à Fégard de ce traité? Rien ! On a réclamé , pro- 9 testé , déclaré qu'on le regardait comme non avenu, mais on n*a D rien décidé ; on attend , on diffère , on veut voir venir. Encore » une difficulté qu'on réserve pour Favenir, et celle-là est la diffi- » culte capitale pour FEurope.»

Nous avons cru ne pouvoir mieux terminer cet article qu'en empruntant les réflexions qui précèdent au publiciste distingué qui a si bien stigmatisé Fallocution barbare de Fempereur Nicolas A la députatioB de Varsovie, le 10 octobre 1835.

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