A L ÉTAPE
samment, d'un regard amusé, qu'il sait faire, en temps opportun, des concessions à la nature humaine. Et nous voilà causant du chemin qu'on a fait et du chemin qui reste à faire. On sait à peu près où l'on va, et la grande préocupation est de rattacher ce mouvement à l'ensemble des opérations militaires. On veut absolument que je dise ce que je ne sais pas. La veille, du Mont Yvron, éperon nord du plateau de Valmy, j'avais eu sous les yeux le spectacle des deux artilleries en action. Au prochain village de Gourtémont, troué des obus, j'appris le lendemain que j'aurais eu la surprise d'une agréable rencontre. J'étais demeuré sur la hauteur, pour voir. Grâce à quoi, précisément, je ne vis pas ce que je voulais rencontrer.
Mon sergent exige que je raconte ce que j'ai vu, que je porte des jugements à la Jomini, et surtout que je prédise des choses telles que nous voulons qu'elles soient. Je ne me fais pas prier pour décréter la victoire. Cependant j'attache mon observation aux hommes q ue j 'ai devant les yeux. Je les retrouve tout aux douceurs d'une molle couche de glaise, sur le talus du fossé ou dans la bonne glèbe, à l'exception des délicats, gravement assis sur quelque gros caillou pointu. On cause à mi-voix, par petits groupes de voisinages, chacun prêt à se trouver, du premier bond, à son rang.
Cette réserve, cette discrète attitude d'hommes en déplacement de combat, dans la halte où les énergies pourraient se détendre, impressionne vivement l'esprit comme d'une cohésion de forces qui, même au repos, demeurent sous la suggestion supérieure de l'effort attendu de l'ensemble. Je reviendrai sur cet aspect de notre soldat en campagne, car la même sensation nous suivra de lagrand'routeàlaplaine et dans la tranchée. Les officiers, les hommes ne se quittent pas de l'œil, non sans une amusante affectation d'indifférence. Abandon mesuré d'une halte qui n'est qu'un moyen de recruter des forces pour l'action, constant objectif de toutes les pensées.
A d'imperceptibles signes on a compris que la mise en
route était proche. Simultanés Tordre et l'obéissance. Et nous regardons défiler cette bonne petite troupe de poilus imberbes, au cœur chaud, qui a déjà fait des ravages dans les tranchées ennemies etne veut rien que débarrasser sa terre natale du Boche immonde. On n'est pas loin du trentième kilomètre et je ne cacherai point que quelques-uns traînent la jambe. J'en ai même vu trois qui boitaient. Pour leur rendre justice, il faut dire, pourtant, que ces boiteux-là, clopinantr ne couvraient pas moins de cln que tes autres.
Nous avons devancé le bataillon à l'étape, où déjà, le cantonnement s'organise. Des sous-of fieiers inscrivent, à la craie, sur des portes, des indications chiffrées, qui feront Tordre à l'heure de la dislocation.
Et voici, en effet, qu'on annonce la troupe à l'entrée du village. Un bref repos, pour se mettre en état de faire une entrée digne du soldat français. La nuit va venir, mais il ne faut pas que les deux ou trois douzaines de villageois dont se compose la population puissent croire que le
e bataillon du e régiment n'est pas capable d'en remontrer à tout autre. Les sacs s'ajustent, les corps se redre^ bras au flâne, fusils fermes sur l'épaule, les pas se rythment avec une belle saccade militaire et, tambour battant, clairont sonnant, la belle troupe de guerre, où mon cœur vient de s'enrégimenter, fait son entrée sous le regard heureux des enfants et des ménagères. Je retrouve mes boiteux. Les misérables ne boitent plus. Je voudrais les embrasser. Nous saluons bien bas, nous voudrions crier des choses,
i France qui passe, toute la France, le passé rieux qui afai Lee présent, non indigne, en train d'enfanter l'avenir : toute la patrie, en un sublime cortège d'< ranc
Immobile, muet, tout enveloppé de noir sur sa b monture, le commandant a vu défiler ses hommes devant lui. Un signe, et sans mém^ que la sonorité d'un ordre soit parvenue jusqu'à nos oreilles, sans un heurt, sans un cri, à travers les charrettes beniea et la fil<i des eho\
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qui vont à l'abreuvoir, nos poilus, comme l'eau qui s'écoule aux canalisations du sable, se répandent par les interstices d'une cohue ordonnée, sans que rien se découvre d'une imprévision, d'une inadvertance. Ni encombrements, ni éclats de voix. On passe, on échange des propos sur le logement, quelques-uns déjà se promènent bras dessus, bras dessous, tandis que de vagues magasins s'emplissent de visiteurs. On est gai doucement, avec la ferme résolution de passer une bonne nuit sur la paille, après avoir amplement satisfait un appétit de vingt ans.
Des premiers, notre sergent nous a rejoints, la face enluminée :
— Nous sommes troupes de poursuite. On v'a s'amuser. Tout le monde est à la joie.
Et, aussitôt, commence l'histoire d'un colonel, d'un commandant, d'un capitaine comme il n'y en a pas, et dont nos heureux guerriers se trouvent propriétaires. On les aime, on est fier d'eux. 11 ne se peut pas qu'il y en ait de pareils. Les récits ne tarissent pas, et je vois bien que le capitaine, en particulier, a une certaine manière d'emmener tranquillement ses hommes au feu, la cigarette aux lèvres, qui doit donner envie de le suivre partout. Au risque de le déranger, je me permets de lui adresser mes félicitations sur le lier aspect de ses hommes, et le voilà qui, de quelques paroles brèves (comme s'il voulait retourner les éloges qui, à son insu, montaient vers lui tout à l'heure), campe ses hommes devant moi, les yeux brillants d'orgueil.
— C'est eux qui font tout. Nous tâchons de les seconder. Jusqu'où ils peuvent aller, je ne le sais pas moi-même. Tout simples, toujours prêts, toujours contents. Nous voulons tous ensemble. C'est la plus grande chose qu'on puisse voir. Je ne pourrais pas dire combien je suis heureux de les commander.
En quelques phrases embrouillées, j'essaye, sans blesser sa modestie, de lui dire à quel point ses sentiments d'affectueuse admiration lui sont retournés. J'observe qu'un général, la veille, m'avait dit que, si nos enfants s'étaient
ainsi mués, dans le suprême péril, en des figures d'héroïque gaieté, comme l'histoire, sans doute, n'en avait pas encore vu, ils n'avaient garde de méconnaître qu'aux officiers du corps de troupe revenait, pour une grande part, le mérite de cette magnifique rénovation. La figure de mon interlocuteur s'éclaire :
— Eh bien, puisque vous me le dites, je suis heureux que justice nous soit rendue: Nous y avons mis tout ce que nous avons en nous de meilleur. Pour moi, je n'ai pas eu d'autres pensées. Mais, quels hommes ! où trouver cette jeunesse de bon vouloir, ce complet désintéressement de soi-même, cette ardente recherche d'un raffinement du devoir, cette ingéniosité d'un zèle que rien ne lasse, ces empressements généreux d'amitié, tant de douceur dans tant de force?...
Que pouvais-je dire ? Les mots me restaient dans la
gorge. J'étreignis une noble main et nous nous séparâmes.
Chacun à sa destinée.
VHbmme Enchaîné, 3 octobre 19(5.