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C'EST PAS FINI

La tranquille marche à l'étape n'est que le prélude du spectacle mouvementé que va nous offrir la route qui conduit au front, c'est-à-dire à la guerre en action, au drame vivant.

Jusqu'à Suippes des chariots circulent, d'un train qui nous paraît lent en comparaison de notre vitesse, mais qui ne se précipite ni s'arrête jamais. Des hommes sont juchés sur des bâches, d'autres suivent la pipe aux dents. Liés l'un à l'autre, chevaux et conducteurs s'en vont, comme poussés par quelque chose d'irrésistible vers l'inexorable destin. Des files de mulets qui jamais ne se lassent. Des tracteurs de toutes formes et de toutes charges pour des ravitaillements de toute nature : caisses de munitions, matériel d'ambulances, fourrage, et des choses

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sans nom, en des emballages, sans forme, où la méthode, pourtant, se fait sentir.

De petits détachements, sous la conduite de sous-officiers, circulent avec aisance dans cet encombrement disparate que règle le commun accord sur la nécessité commune d'arriver à l'heure marquée. Sur toute cette presse, un silence. Le trait universel est que ces hommes ne parlent pas. Ni jurons de charretiers, ni cris de récriminations à quelque choc inopiné. On se range pour nous faire place, à l'appel continu d'une trompe qui se fait elle-même discrète. Nulle interrogation des regards. Le hasard d'un coup d'œil amène parfois le geste machinal d'un salut militaire. Les pensées sont tendues vers un autre objet. Chacun est tout à Tordre qu'il a reçu et dont la proximité du but lui fait apparaître en relief l'importance particulière. Quoi qu'il arrive, il faut que l'achèvement, dont l'heure fait chaque homme responsable, s'accomplisse à tout prix. Pas un instant perdu en gestes, en paroles qui n'iraient point au but. Dans les petites ou les grandes choses, toutes concourant aux mêmes fins, pas un homme qui ne soit sous la hantise d'un unique propos : dans les conditions établies, exécuter une tâche prescrite dans le temps voulu. De là cette impressionnante unanimité d'attention silencieuse, en une foule mouvante qu'entraînent, comme le cours d'un fleuve, des fatalités naturelles que rien ne peut arrêter.

L'aspect pittoresque de certains groupements, où s'accuse l'imprévu d'uniformes que la boue du chemin et les accidents diversifient, peut frapper l'œil du civil, mais ne saurait retenir le regard de ces coryphées inétonnables de la grande tragédie vers laquelle tous s'empressent, pour seconder les protagonistes dans le feu de l'action. Au loin, les files de chevaux se profilent sur l'horizon, plaqués en ombres chinoises sur le fond lumineux d'un ciel clair, et prennent, par l'absence des plans successifs qui les mettraient à l'échelle, l'importance d'un progrès de masse militaire, qui, peut-être, pourrait faire décision.

Dans la plaine, bientôt, des parcs s'éparpillent, chevaux au piquet, des entassements de voitures qui attendent l'heure du mouvement, des baraques, des tentes, un inexprimable grouillement de vie au dedans comme au dehors de l'enceinte — vision lointaine des campements de bohémiens où se plaisait Gallot — tandis qu'à quelque pas de nous, trois Marocains majestueusement voilés de safran, immobiles et graves, dans la rigole boueuse du sillon qu'ils ont prise pour siège, s'entretiennent, sans doute, des choses de l'éternité. Au loin le canon retentit.

Je regarde et j'admire, pris aux entrailles par l'émouvant spectacle de cet immense concours d'énergies, si complètement fondues que l'immobilité islamique d'une méditation d'idéal semble couronner d'une volonté supérieure, intangible, cet impassible torrent d'hommes et de bètes, lentement, mais irrésistiblement canalisés vers l'action.

Ce sont, à la vérité, de vieux tableaux de l'histoire qu'en des aspects divers, le cycle des rencontres ethniques ramène, en des tranches de temps, au regard des hommes passagers. En ces mêmes champs, grands chemins des invasions que les cupidités de l'Occident précipitèrent vers les Gaules, que de hordes de farouche sauvagerie ont passé, annonçant leur descendance légitime : ces tribus atroces de Boches, avides de toutes les brutalités du meurtre, de tous les raffinements de torture et de dévastation I

Ici môme encore, les nôtres accourent pour La du foyer. Nous revivons ainsi une très ancienne histoire que nos guerres de la Révolution ont si magnifique continuée. Et si la folie de quelques-uns fut de croire que, le trésor de civilisation s'accroissant à mesure que la grande évolution des hautes pensées de droit ordonnait les mouvements humains dans une paix heureuse, l'irréductible barbarie des bètes hu maines d'Outre-Hhin al i de suspendre sur nous la-menace des violences ti nellesoù le progrès ne fut, potlT.elies, qu'une occasion d'inlire des méthodes perfectionnées de barbarie, j'aime à

« C EST PAS fixi » -ara

penser que les doux mystiques de la paix éternelle ont laissé, à La Haye, comme à Berne, la dernière défroque d'une candeur enfin désillusionnée.

Autrefois, ces bons Huns, dont la selle s'ornait de têtes coupées, mais qui avaient, peut-être, des accès de douceur aux heures de fatigue, rassemblaient, en d'affreux tas sanglants, le produit des pillages où leur vague conscience de primitifs ne pouvait discerner que l'exercice légitime d'une puissance de la nature. Aujourd'hui, les « Intellectuels » d'une Germanie au-dessus de tout regardent aux vitrines flamboyantes de Berlin les meubles, les objets d'art, la lingerie fine de France, dont l'usage doit leur paraître étrange : le tout à peu près nettoyé de taches rouges dont la trace est un précieux certificat d'origine. La douce Frau s'épanouit, et les petits réclament une part de quelque chose, à titre de souvenir. Point d'inutile rougeur: « savants », « artistes », « penseurs » de toute catégorie, que votre bonhomie se réjouisse à bon compte. Cela n'a coûté que la peine de tuer des femmes, des enfants, après quelques supplices préalables, dont la pudeur germanique n'a pas besoin de s'alarmer. Enrichissez le foyer domestique d'une fierté de ces- souvenirs. Vous êtes de la race qui se plaît à ces choses — en progrès seulement par « la méthode d'organisation » qui permet d'en accroître et d'en multiplier L horreur. Prenez sans fausse timidité. Ces dépouilles sont dignes de vos sentiments, de votre caractère, de votre idéalisme germanique.

Cependant, nous sommes à Suippes, trouée d'obus, effondrée, dévastée. Des ambulances partout, jusqu'en d'incroyables « abris », pratiqués sous les décombres. Le miracle de quelques maisons intactes, et le miracle supérieur de l'éternelle sérénité des habitants. C'est la note dominante de tout ce cataclysme de civilisation. Personne n'est étonné. Dans cet effondrement de tout, rien qui paraisse provoquer un sursaut de nervosité. Comme, de sa fenêtre, on voyait passer l'humanité paisible, on contemple, du même balcon, maintenant, toutes les accumulations

d'horreur, et les yeux et les lèvres acceptent, immuables, le passage de la fatalité.

Des soldats au repos — un repos bien gagné — causent, sans gestes, d'un air content, comme ils feraient au quartier. Les voitures d'ambulances s'acheminent vers leur destination, vont recueillir leur chargement de blessés pour l'évacuation sur l'arrière. Des approvisionnements se distribuent. Tout parait simple et normal. Chaque chose, chaque homme est à sa place, à son rang. Tout est au rebours de jadis. Mais c'est l'inévitable. Il faut admettre que tout est comme il doit être, c'est-à-dire que tout est bien.

Des groupes de Marocains, toujours somptueusement drapés, paraissent avoir oublié, dans une rigidité souriante qui montre des dents aiguës, qu'hier leur élan furieux emporta toutes les résistances au prix de pertes cruelles. On raconte qu'un fort parti d'Allemands, cerné, refusa de se rendre, mais qu'en apprenant qu'on allait lui envoyer les Marocains, ce fut à qui lèverait les mains pour capituler. Marocains ou petits poilus baïonnette en avant, nos Boches peuvent hésiter sur le choix. C'est tout un.

Nous voulons voir le général Marchand et le féliciter, car tout le monde proclame qu'il a fait un bon en avant, tel que l'imagination la plus folle n'aurait pu le prévoir. C'est une explosion d'épithètes admiratives. Le major vient de constater un mouvement de fièvre. Nous ne troublerons pas le glorieux blessé, dont la vie, heureusement, n'est pas en péril. Nous lui laisons transmettre nos félicitations et nos vœux.

On nous conduit à l'église, totalement éventrée, où des installations de planches permettent d'organiser des parties abritées. Le sol, couvert de paille, parmi des amoncellements de statues brisées ou de débris d'objets cultuels. Partout des blessés étendus, parmi lesquels des infirmiers, des chirurgiens, circulent sans bruit. Nous n'avons là que des « petits blessés », c'est-à-dire des hommes venus du poste-secours pour un séjour d'une durée relativement courte à l'arrière. Faute de place, quelques-uns sont assis

sur des fûts de colonne, ou même des bois croise's en forme de chaises. Quelle transformation de décor î

Toujours de ces visages impassibles, qu'on dirait fermés aux émotions humaines. Effet du traumatisme, dit le savant. Un mot î Ici, j'y vois joindre le souvenir d'un choc d'arrêt, avec la tension des pensées vers le recommencement qui doit s'ensuivre. En sortant, j'aborde un petit homme, de visage inexpressif, tout en barbe et chevelure mêlées, sous un casque déchiré par l'obus. Assis sur une vraie chaise, à la porte, il sourit tout à coup, et la face hérissée s'éclaire au récit de son « accident ». Le casque Fa sauvé. Il rit de bon cœur en racontant l'affaire.

— C'est pas fini y ronchonne-t-il à mi-voix.

Voilà le mot qui leur revient, à tous, éternellement aux lèvres. Non, ce n'est pas fini, il a dit vrai, le bon poilu blessé, — à l'affût du Boche jusque dans la paille de son ambulance, — et ça ne finira que lorsque nous permettrons, nous, de notre pleine volonté, que ce soit vraiment la fin — une fin à notre convenance.

L'Homme Enchaîné, 4 octobre 191 5,

Et maintenant, en route pour Souain. C'est la partie la plus chanceuse du voyage, car on ne sait pas très bien ce qui se passe à si brève distance, et la course de cette foule muette et volontaire est de celles qui ne souffrent point de retard. Comme dans une glissière à double partie, nous sommes pris entre deux courants opposés. L'un, retour du front, sa mission accomplie. L'autre, poussé en avant par la force d'un pressant devoir. Mêmes tableaux de tumulte ordonné dans la loi d'un silence plus imposant encore, à mesure que le but se rapproche. Des engorgements se produisent. On attend sans une parole, et les deux fleuves reprennent, sans remous, leur cours en sens contraire.

La route a souffert, mais partout j'ai trouvé des équipes des ponts et chaussées en train de pourvoir à l'entretien des voies. On ne peut pas demander qu'un chargement de cailloux suive opportunément l'explosion de chaque marmite, pour combler le trou plus large que profond. Nous sommes donc ballotés, cahotés, mais on ne peut que s'étonner de ne l'être pas davantage. Des cavaliers ont franchi le fossé, pour suivre comme ils peuvent. En des bouquets de pins on entrevoit des formations au repos, à moins que ce ne soit au poste d'attente. Des chevaux mâchent délicieusement des pousses résineuses. L'appétit du temps de guerre !

Bientôt nos rangs se. sont éclaircis. Aux approches du front, déployé perpendiculairement à la route, hommes, bétes ou véhicules se sont lentement écoulés, chacun vers sa destination particulière, et lorsque notre conducteur déclare qu'il faut abandonner l'automobile pour l'exercice excellent du piéton, nous pouvons nous frayer à peu près notre chemin. Même on pourrait procéder sans trop de fatigue, n'était l'ennui de franchir, sans relâche, les vallonnements de terrain modelés par les obus. On a l'aide du bon mulet de devant qui vous pousse doucement de la tète, et du bon mulet de derrière dont la croupe vous est un appui. Mais le mulet a d'autres affaires. Il quitte, de luimême, la route pour le parc où il est attendu. L'es] devient libre au point que des chariots passent au petit trot.

La plaine se découvre : une morne étendue c dominée par la butte de la ferme de Navarin. Mon regard s'élance, e ne pouvoir s'arrêter à rien. Dans leci

à nos pieds, ce qui fut Souain, c'est-à-dire des pans de murailles avec des débris de poutres qu'une explosion volcanique semble avoir dispersés. Des taches n<> etià, indiquent que la besogne du fossoyeur n'est pas encore achevée. Dans le fossé même, des corps qui s'é( Teignirent mortellement sont couchés côte à cote, quelques-uns ti MMit étendus, face à ! infinie, d'autres coui pelotonné nains sur Le visage, comme <in méditation,

— une méditation d'éternité. L'accompagnement des chevaux morts, en des attitudes convulsées.

Des marmites ont tout à coup rompu la paix de l'horizon, quelques-unes dirigées sur la route où les attroupements de Souain peuvent servir de cible. Personne n'y prend garde. Ces hommes, dont l'impassibilité paraissait naturelle tout à l'heure, laissent transparaître maintenant le fond d'une âme inaccessible, sous le déchirement de l'acier d'où monte une haute colonne de fumée noire rayée d'éclats . Personne qui détourne la tète. La marmite boche ne vaut pas cet honneur. Indifférents, des soldats passent isolés.

La montée de Navarin, devant nous, est déserte, labourée de projectiles, en tous sens, partout sillonnée d'invisibles tranchées, sous nos batterie de 75 qui, de temps à autre, détonent en un bref claquement. On annonce, au hasard peut-être, une reprise d'offensive. Aucun signe n'indique la présence du Boche. De notre côté, des formations noires à l'horizon semblentindiquer des troupes qui se disposent.

Les marmites écorniflent les arbres de la route. Notre guide, toutefois, déclare qu'on peutmonter jusqu'à laferme de Navarin, d'où Ton verra sûrement des choses. La suite allait montrer que l'espérance avait devancé d'assez loin l'événement.

Nous prenons à travers champs, et nous avons bientôt rejoint nos 75, dont le feu s'anime décidément. Des artilleurs muets, en mouvements d'automates, là où l'on aurait pu attendre une bourdonnante activité de combat. Dans l'immence étendue, toute chargée d'une suprême volonté de mort, on ne voit rien, on n'entend rien. La mariai te fait hausser les épaules, et la petite fumée blanche du shrapneil paraît un jeu. Chose admirable, la voix du 75 donne gaiement la sensation du décisif, comme un fort claquement de drapeau. On a partout le sentiment d'une énergie formidable, partout répandue, qui ne dérobe ses plus fermes desseins, comme notre classique Providence, que pour les faire plus magnifiquement éclater.

L'homme, dans ce tragique ensemble, n'est plus qu'une intimité perdue. Tout à l'heure, à l'aspect du torrent militaire, roulant à cette plaine des flots irrésistibles, je voyais toute la France à l'effort, en digue infranchissable, sur tous les chemins des Vosges à la mer, où elle à refoule' l'invasion. Et, soudain, voici que tout ce bouillonnement s'est dispersé, ordonné, disposé pour des déclanchements d'énergies savantes qui doivent tout emporter, au moment voulu. Que devient l'homme imperceptible dans l'infinité du drame où les peuples, et l'humanité même, se mesurent avec tout ce qu'ils ont pu dégager de forces destructives de l'énorme planète, pour qui les plus terribles cataclysmes ont à peine la douceur d'un léger tressaillement?

Nous avons dépassé nos 75, qui résonnent allègrement derrière nous. Shrapnells et marmites nous dépassent si bien que, malgré l'apparence, nous sommes presque en zone de sécurité. Au-dessus de nos têtes, les détonations, qui se font plus nombreuses, nous accompagnent comme d'un salut joyeux. Et tout serait très bien, si les Boches n'avaient cru , sans doute, voir une raillerie dans ces ombres qui tachent la plaine blanche. Ils nous cherchent de leurs sales machines, et nous trouveraient peut-être si l'ordre ne venait de prendre la tranchée. Un saut au prochain trou, et nous sommes dans un bon défilé de terre où, en se profilant aux bons endroits, tout un homme peut passer de front. Des tours et des détours sans fin, pour ne pas permettre aux projectiles de prendre la ligne en enfilade, et puis des buttes imprévues qui font saillir brusquement le passant hors du sol pour l'y replonger tout aussitôt, — dispositions bien propres à éviter la fastidieuse monotonie.

Obstinément, nous nous orientions vers Navarin, quand un avis autorisé nous informe qu'il ne sera pas pos-il»le d'aller plus loin. Navarin est de pièges. Tout à coup, en effet, éclate sur nos tôtes un fracas d'artillerie où les détonations se confondent en un roulement continu. Nos oreilles novices distinguent sans peine les coups de l'une et de l'autre partie. J'ignore quelle figure nous ferions au ras du

sol, mais dans la confortable tranchée il n'est besoin de nul effort pour une contenance de douce équanimité.

Notre cher petit 75 fait rage joyeusement, et nous lui en demanderions toujours plus qu'il n'eoi pourrait donner. La grosse bêtasse de marmite arrive stupidement avec son bruit de friture, qui rassure les gens sur sa destination. Mon ami Poissonnier, que je vous présenterai bientôt, ne perd pas une occasion d'afficher son mépris pour cet engin ridicule, auquel vont inlassablement ses plus dédaigneuses invectives, sans parler de la naturelle imbécillité du pointeur, qui excelle à manquer son but.

Appuyés au talus qui frémit aux détonations prochaines, nous nous demandons si le hasard ne nous a pas jetés dans la préparation de la fameuse attaque dont on nous parlait à Souain, ou s'il ne s'agit simplement que d'un accès passager de fureur. Nous ne sommes pas en première ligne. Tout se poursuivra donc normalement. A la file indienne, chacun de nous fait, sans doute, un attroupement, car, pour nous faire ranger, des soldats qui passent nous jettent brièvement ces mots: « Nous avons une mission. »

Il est curieux qu'au contact immédiat de l'homme de la tranchée, le survenant ait l'étrange surprise de chercher un sujet de conversation. En toutes circonstances, on n'aborde qu'avec un sentiment de respect et de crainte l'ouvrier au labeur. Que dire, quand l'œuvre où s'est jeté celui-ci est d'une telle envergure qu'il y a tout donné, tout apporté des plus beaux enjeux de sa vie ? Quelle suprême dissonance de le troubler d'une interrogation stupide, quand la parole est et ne peut être qu'à l'action ! On voudrait rassembler en un mot quelque formule de fraternel concours, et, sans que rien ait été dit, Ton sent d'abord que l'encouragement vient de celui qu'on voudrait encourager.

Nous raisonnons, nous philosophons, nous cherchons des moyens défaire. Lui, dès la première heure, il a trouvé, tout à Tunique pensée de mettre l'ennemi hors de combat. On a vécu, ainsi, à moins de cent kilomètres les uns des autres, et l'on se sentait si proche, et, bien que mus d'un

môme cœur, en nous rencontrant, nous sommes étonnés d'avoir été si loin.

La révélation brutale m'en vient, lorsque le sérj Poissonnier, de Roubaix, inspectant sa tranchée d'un pas nonchalant, nous gratifie au passage de cet avis profitable :

— Où allez-vous? Pour Souain, vous n'avez qu'à prendre le couloir du Languedoc.

Et comme nous ne pouvons retenir un geste d'ignorance, l'enfant sourit avec indulgence, comme ferait un Parisien rencontré, place de la Concorde, par quelqu'un qui lui demanderait la ruede Rivoli.

D'où pouvions-nous venir pour être étrangers au couloir du Languedoc ? L'idée amuse Poissonnier au point qu'il éclate de rire. Il se contient, toutefois, pour ne pas nous blesser.

— Je vais vous conduire, dit-il. Venez.

Et nous venons docilement, charmés de l'aimable rencontre.

L'Homme Enchaîné. 5 octobre 19i3.

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