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L'EMPRUNT DE GUERRE

À la veille de notre grand emprunt de guerre, je veux répondre, pour ma part, à l'éloquent appel que M. Ribot vient d'adresser à tous les Français. Cette implacable lutte, qui éprouve les forces physiques et morales de nos contemporains au-delà de ce qui fut le lot de nos anciens, réclame de nous ce noble sacrifice du sang que nos vieux territoriaux, parfois sombres d'aspect et silencieusement résolus, sont fiers d'offrir à la patrie, aux côtés de cette jeunesse glorieuse qui donne tout et ne regrette, en tombant sur le champ de bataille, que de ne pas avoir assez donné.

Nous en voyons passer tous les jours, emmaillotés dans des bandages, qui semblent s'excuser de n'avoir pas fait mieux et violentent médecins, parents, amis pour satisfaire encore cet appétit d'histoire qu'aucun acte d'héroïque vaillance ne peut apaiser. Ceux-là, nous les avons donnés, comme le plus précieux de notre âme, comme la plus haute force de notre volonté, comme le plus pur de notre cœur, et notre seule souffrance est de ne pouvoir, aux grandes heures tragiques, apporter, avec eux, dans la lutte éperdue, notre part d'une vie finissante, désormais sans valeur-

Pour nous excuser, à nos propres yeux, d'une si douloureuse absence, nous leur envoyons, sous toutes les formes qui se présentent, quelque chose d'une aide matérielle toujours insuffisante, précieuse encore parce que le meilleur de ce que nous sentons, de ce que nous souffrons, l'accompagne, et que la parole du foyer, si proche et si lointain, porte au plus haut la joie suprême de ramasser, soudain,

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toute la beauté d'une vie dans un éclair de surhumanité.

Ces vieux, ces jeunes, ces héros, encore parés de modestie, qui ont trouvé moyen d'accroître l'histoire de France au-delà des limites tracées par des ancêtres qui s'él bien promis de n'être jamais dépasses, nous les accueillons, nous les soignons, nous essayons de leur faire, entre deux explosions de dévouement sublime, une douceur de joies familiales où se retrempe, comme l'épée dans la vertu magique d une source choisie, le plus fier ressort de la créature humaine : l'amour en volonté.

Mais s'ils donnent tant, ceux-là, au point que notre faible cœur serait peut-être tenté de leur dire tout bas de ne pas trop donner,, pouvons-nous nous regarder nous-mêmes d'un œil tranquille, et nous rendre silencieusement ce témoignage que nous donnons assez? Non, Si l'âge, si les accidents de la vie nous ont enlevé les moyens d'égaler ceux que nous n'accompagnons que d'espérances, une f nelion non moins haute est échue dans l'immense effort de tout un peuple, du plus fort au plus faible, pour tout ce que nous voulons sauver des images saintes du foyer contre les fureurs de la barbarie.

Oui, le vieillard qui va mourir tout à l'heure, avant d'avoir reçu la récompense anxieusement attendue de la grande nouvelle, dont l'incommensurable joie nous inclinera d'abord en larmes sur des tombes chéries ; oui, ces femmes qui tricotent de mains tremblantes, en rêvant de ce défilé prodigieux du retour, qui fera passer de nous, parmi les drapeaux déchirés, claquant aux vents des musiques guerrières, parmi les acclamations coupées d'heureux sanglots, les cris, les applaudissements. 1- Il iurs, les gestes exprimant un immense besoin de s'aimer, 'unir, un cortège d'enfants couturés de victoires, d'hommes stupéfiés de grandeur, sourcils froncés, regards és de foudre, claudicaftt derrière des chefs éblouis d'avenir, qui, cette fois, voudraient être dans le rang | ne pas perdre une parcelle de la gloire du soldai ; oui, amins qui, sans rien comprendre de ce qu'a coûté de

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larmes, de sang, de ruines, cet énorme prodige, choqueront de petites mains vers de sublimes malheurs dont ils ne pourront voir que le somptueux revêtement de glorieuse joie : tous ceux-là sont de la bataille à cette heure, tous, sans aucune exception, môme s'ils ne peuvent le comprendre, même s'ils ne peuvent le savoir.

Ils sont du combat meurtrier, car ils en reçoivent des blessures de privations, de misères, de maladies, de douleurs ; car ils tombent non moins sûrement que ceux qui sont debout sous la mitraille, et marquent à leur tour le grand chemin de la France et d'obscures tombes prématurées. Tous des mêmes souffrances, tous de la même gloire, ces hommes qui dénient militairement alignés avec des regards tendus vers le grand choc des âmes françaises, et ce tumulte inexprimable d'une foule accourue pour s'émerveiller d'elle-même en ce bloc mouvant, frémissant, prodigieux lleuve d'acier irrésistible, où se reflètent de trop beaux espoirs pour que de simples mots puissent les exprimer !

Eh bien, ce jour-là, Français qui voulez le voir, il faut le mériter, il faut le payer son prix, racheter. En ce moment, ils payent sans compter, ces hommes pâles, couverts de boue, sous le casque bleu symbolique qui leur met au visage comme une réduction de la grande voûte d'azur. Ils payent sans compter, toujours gais, toujours fiers, toujours parés de cet inexprimable sourire de confiance, signe éternel des âmes qui ne peuvent pas fléchir.

J'en ai vu tout couverts de bandages sanglants, entassés je ne sais comment en des tracteurs qui les amenaient du champ de bataille, lancer de légers traits de gaieté tranquille aux infirmiers qui s'efforçaient de les extraire d'un affreux enchevêtrement de blessures avec des précautions de vieilles mamans. Ils riaient, oui, ils riaient, vous dis-je, et l'un d eux, si cruellement labouré qa'on ne savait comment le prendre, se tourna vers moi qui osais l'aborder d'une parole de commisération, et me jeta ce mot, dans un éclat de rire:

— Y a pas de mal, allez. Les Boches, ils sont f... ichus.

Je n'aurais pu répondre qu'en le serrant dans mes bras. Voilà nos Français, nos soldats, nos frères, nos enfanls, devant qui, dès qu'on s'aboMe d'homme à homme, le Boche agenouille' lève les mains en demandant pardon. De loin, la milrailleuse fauche les nôtres, quand on n'a pas bien su leur faire le chemin. Mais aussitôt que des yeux rencontrent des yeux, et il faut toujours en arriver là, la faiblesse s'effondre devant la force invincible de l'homme totalisé.

Eh bien, je vous le répète, il faut payer cela. Il faut le payer avec la vile monnaie que le sort ne répartit pas toujours équitablement, et qui peut aujourd'hui racheter bien des choses par la fraternité du sang, par la libre contribution de la richesse et de la pauvreté à l'universel apport de tout ce qu'une prudence, désormais trop basse, nous inspira de réserver. 11 faut donner de l'argent pour que nos hommes aient le droit de verser leur sang. Qui donc oserait se lever dans l'éclat de sa honte et dire : « J'attendrai, ce sera pour une autre fois ! » car il mentirait, celuilà, il mentirait à sa race, à son peuple, à son foyer môme, puisque, selon la juste et accablante parole de M. Ribot, son épargne déshonorée ne pourrait être que la rançon de la défaite, au lieu du prix de la victoire dont une haute fortune lui offre la chance en ce jour.

Ce discours admirable de M. Ribot, je voudrais qu'il pût être condensé en une petite affiche placardée en tous les lieux publics, au lieu de cette stupide parole de peur : Taisez-vous, méfiez-vous I Non. Non. Parlez, parlez, vous, les Français, à voix bien haute, etque toute la Bocherie se rue de tous côtés pour vous entendre. Dites sans crainte tout ce que vous avez dans le cœur, car il est nécessaire, d'abord, que ceux qui prétendent vous imposer le silence vous entendent et soient capables de vous comprendre — et tout le cortège àa-Kaiser à son tour. Vous n'avez rien à cacher, car non moins librement que ceux du champ de bataille, vous croyez en vous-mêmes, et vous aurez une

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superbe joie à le dire bien haut. Ne vous méfiez pas, car l'ennemi ne peut rien apprendre de vous qui ne soit beau et bon, et rassurant pour la France, et menaçant et mortel pour l'immonde Bocherie.

Et quand vous aurez parlé la France, vivez-la, vivez-la en lui donnant le moyen de vivre. Vous lui avez-déjà fourni plus d'un milliard d'or spontanément. Ce n'est que pour commencer. Il faut poursuivre, il faut achever. On ne s'arrête pas à mi-chemin de la noblesse infinie, en proclamant qu'on se trouve amolli, qu'on se sent fatigué. La gloire des forts a pour compensation l'avilissement des faibles. Ou la France ne sera plus, ou elle sera d'hommes forts. Tous au guichet de l'emprunt, pour peu ou pour beaucoup. Celui qui donnera le moins est peut-être le plus méritant. On a conté l'histoire d'une vieille femme qui, apportant son or, fut surprise de recevoir des billets de banque et s'écria :

— Gomment, on donne encore de l'argent ?

Parole sublime d'un cœur qui n'entendait rien réserver. Voilà l'exemple à suivre. Il en est parmi nous qui gagnent beaucoup, beaucoup d'argent dans cette crise affreuse d'universelle misère. Qu'ils se le fassent pardonner. Je le leur dis tout bas, il est temps. Il y a une grande bourgeoisie en France. C'est l'heure, pour elle, d'imposer silence à ses adversaires. Et que les petits bourgeois, qui ont déjà donné, cherchent bien au fond des vieux tiroirs : ils trouveront encore un petit paquet de pièces ou de billets réservés pour l'imprévu. Or, sachez-le, amis, l'imprévu, c'est aujourd'hui. Que pourrait-il y avoir de plus imprévu que la France menacée dans sa vie, que notre terre, notre race, notre territoire en danger de périr ? Après cela, il n'y a plus rien à dire.

Le Français penche vers l'épargne dont le danger est de changer l'épargnant, trop enclin à sa pente, en thésauriseur. Cela même ne mérite peut-être pas le blâme, mais à la condition que chacun sache choisir le moment où cette accumulation de force, petite Ou grande, laborieusement amassée, trouve son juste emploi au profit d'une cause qui rehausse un naturel sentiment de prévoyance en une

vertu supérieure. Puisqu'il n'y aurait rien pour nous à prévoir au-delà de la fin de la France, la suprême échéance de l'épargnant est arrivée. Qu'il paye de son or, comme l'autre de son sang, et la France est sauvée.

Les conditions du placement (!), je n'en dirai pas un mot, car si le Ministre des finances aie devoir de les mettre en valeur et si la naturelle condition des choses veut qu'on ne puisse s'en désintéresser, c'est assez de pouvoir dire que grands et petits prêteurs ne feront pas, personnellement, une mauvaise affaire. Le point de vue financier n'est pas négligeable. Je demande seulement à mes concitoyens d'oublier pour un temps, qu'un juste calcul de profit peut s'établir en leur faveur, et de s'élever, même sans rien perdre (au contraire), à la hauteur d'un acte désintéressé. Je ne voudrais pas qu'il y eût une seule famille où l'on ne conservât, comme quelqu'un de ces anciens titres de chevalerie^ un récépissé, si modeste qu'il lut, permettant, comme à de vieux chevronnés, de s'écrier: « L'emprunt de guerre de 1915, j'en étais. » Lecteurs, amis et ennemis, soyons-en !

V Homme Enchaîné, 1A novembre 191 5,

PIAILLEMExNTS DE PAIX

. . . Quoi donc ? S'être répandu sur le monde, avoir violé, en plein soleil, toutes les paroles que l'honneur commande de respecter, s'être rué sur la Belgique sans défense, avoir versé tant de sang innocent que le duc d'Albe en est presque regretté des Flandres, avoir massacré plus de vieillards, de femmes et d'enfants, pillé, ravagé, brûlé plus de villes que les pires dévastateurs, avoir fait pleurer plus de mères que ne rêva jamais ce romantique tueur, désormais médiocre, Attila, stupide de respect devant un Paris embryonnaire, avoir trouvé moyen de concréter, de îer toutes ces choses dans l'assassinat bochissime d'une femme devant la tombe de qui toute l'humanité se

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