‹ La France devant l'AllemagneChapitre 117 sur 133 · EN TOURNEE D'INSPECTION · texte numérisé non relu

EN TOURNEE D'INSPECTION

... Si le général J offre était un humoriste, il enverrait un beau laissez-passer, avec les faisceaux et la hache de la République, au chef de toutes les bocheries, que je me chargerais d'aller chercher jusqu'à Ghâlons pour le conduire à la tranchée de Souain, où il pourrait faire la connaissance de mon cher ami, le sergent Poissonnier.

Celui-là n'est pas fatigué. Vous le trouveriez rose, frais, Majesté, souriant et gaillard autant qu'il se peut désirer. Comme vous avez fait à vos hommes, je lui recommanderais volontiers la patience, mais pour le retenir, non pour le pousser. Il essaye de dormir, comme les vôtres, sous la mitrailleuse et le canon, dans les flaques boueuses de la tranchée, et il dort, et il se réveille, content, parce que l'immense catastrophe, par vous déchaînée, lui a donné la sAre conscience d'une destinée magnifique pour laquelle ses camarades et lui-même ne se croyai nt pas nés. Sous les bombes et parmi les cadavres, je ne lui ai rien dit parce qu'il m'inspirait le respect des grandes choses de simplicité. Un encouragement ridicule, même au moment du dépari, eût allumé une flamme d'indignation dans ses yeux. Surtout, il se serait convulsé de rire à cette simple question: « N'êtes- vous pas fatigués? »

Fatigué, il ne peut pas l'être, même lorsqu'il tache le parapet de son sang, parce qu'il ne lui faut rien de moins que la mort, toute la mort, pour l'arrêter. Encore garderait-il, jusqu'à la suprême lueur, le sentiment d'une volonté collective qui ne peut pas faiblir. Pour le contraste, il faut voir défiler devant lui les Boches de l'autre côté de la tranchée, qui accourent, les bras en l'air, dès qu'il* en trouvent la chance, en criant: « Bien contents, bien contents que ce soit fini ! » Je vous offrirais de les sermon-

ner, Sire, s'il n'était déjà trop tard, et si je pouvais vous sauver des témoignages trop vifs de leur exécration.

Et quand vous aurez interroge le sergent Poissonnier, de Roubaix, hors de ma présence même si cela vous convient, nous reprendrons la route de Souain à Suippes, sans que votre incognito soit rompu, et vous admirerez, comme moi, cette impressionnante ruée d'hommes, que l'obus ne fait point dévier d'une ligne, et qui s'en vont d'un pas tranquille, le sourire auréolé d'une fumée bleue, vers la ferme de Navarin, où il y a des Boches à tuer.

Je veux encore que vous vous arrêtiez aux postes de secours, aux ambulances, pour voir vos Deutsckland iïber Ailes, le visage contracté d'une fureur muette à l'aspect des nôtres, tout saignants, qui discutent entre eux sur le moment, appelé de toute leur espérance, où ils pourront reprendre leur tranchée.

Et quand vous aurez vu cela, et bien d'autres choses encore, je vous offrirai une tournée d'inspection dans notre pays français. Vous devez bien une visite de courtoisie à nos Anglais de Calais, de Rouen, de Brest et de Nantes. Ah! ils n'ont pas l'air fatigué, ceux-là. Je crois même qu'ils s'amusent. Et puis Clermont-Ferrand, Bordeaux, Marseille, Lyon, sont dignes d'être vues, avec beaucoup d'autres villes, et nos campagnes où je vous montrerai des femmes conduisant la charrue, aussi rebelles à la fatigue que les vieillards courbés et les enfants rieurs qui les accompagnent pour une aide morale de gaieté.

Vous chercherez à démêler l'énigme de l'éclair qui jaillit de tous ces yeux, et si vous ne la devinez pas, je vous dirai tout net que vos hommes sont fatigués parce que vôtre « organisation » ne leur a laissé que la force du corps, tandis que notre « légèreté » — bien coupable à certaines heures — nous a cependant permis de garder intacte- Les puissances maîtresses de la conscience et de la volonté. Enfin, vous ne refuserez pas de vous arrêter, avec moi, au guichet de nos banques, et je vous ferai voir comment ces Welches, tant haïs, excellent à construire, avec defl

LES QUESTIONS DE i/HEURE 301)

montagnes de sons, des pyramides de milliards, devant lesquelles je serai content que vous vous extasiiez.

Je vous soufflerai, pour conclure, ce mot du général Alexeieff: Notre guerre ne fait que commencer . Alors, vous comprendrez très bien cette conclusion de la Hamburger Volkszeitung : L'Allemagne doit profiter de cette situation favorable pour entamer des pourparlers de paix. Si elle laisse passer ce moment, il sera trop tard.

Sur quoi, je vous ferai mon plus beau salut militaire, et nous verrons bien ce qui arrivera.

L'Homme Enchiîné, 29 novembre 191 o.

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