LES FEMMES
dos femmes — à leur juste place, elles aussi — dans le grand bataillon carré, pour la France qui ne veut pas mourir? Tout le vaste domaine de l'arrière s'ouvre à leur zèle, à leur dévouement de toute heure. Elles n'en occupent encore qu'une faible partie. C'est bien de panser les blessés, c'est bien de tricoter des lainages, d'économiser sur le nécessaire pour le petit paquet du soldat. Il faut plus encore. Que servirait de se dépenser en de silencieuses misères? La France veut tous les Français, toutes les Françaises. Qui donc résisterait quand la France a parlé ?
Dans les vallées de la Normandie, je vois des femmes, des enfants, des vieillards courbés sur les travaux de la lerre. Par eux, les moissons sont venues, par eux, notre peuple a pu vivre hier et vivra demain. D'instinct, ils ont ainsi montré le chemin du devoir. Sait-on que dans leur crise d'effectifs, qui leur annonce le commencement de la fin, les Allemands ont déjà 20.000 femmes mineurs, aux travaux du fond, dans le bassin de la Ruhr? 11 semble que notre destinée soit d'être toujours en retard. Mais nous avons montré que nous savions rattraper le temps perdu. A l'œuvre, et partout. Le programme est bien simple. Que pas un homme de l'arrière n'occupe une place — je dis une seule — où une femme, dans la plénitude de ses moyens, soit en état de le remplacer.
. . . Que ceux de l'arrière n'attendent pas d'être poussés, d'une méprisante main féminine, aux postes de l'avant. Il y a des'places à prendre jusque dans les administrations publiques et privées. Les bons travailleurs des usines sont à leur poste de combat. Je suis de ceux qui les y ont appelés. N'ayant rien de commun avec l'embuscade, ils proclameront eux-mêmes que partout où des besognes de force et de technicité ne se présentent pas, une bonne ouvrière peut occuper la place d'un homme que son âge appelle au combat.
Je sais que rien ne nous presse encore. II n'en est pas
31G LA. FRANCE DEVANT l'aLLE.Ma-ÏNE
moins temps d'y songer. L'occasion ne tardera pas d'entrer dans le détail de la manœuvre. Les belles dames ellesmêmes, qui sont l'ornement, mais non la substance profonde de la nation française, pourront se rendre utiles en mouchant les peti ts des ouvrières au labeur. Tout le monde sous les armes. Il ne faut pas que la France soit moins li ère de ses femmes que de leurs enfants.
L'Homme Enchaîné, 21 décembre 1915,
La commission chargée de relever les actes principaux de la barbarie allemande vient de présenter un nouveau rapport, qui, joint aux précédents, forme le plus redoutable acte d'accusation contre la Bocherie.
. . . Sur le fait même des ignominies allemandes, il n'y a plus grand chose adiré. L'opinion de tous les peuples de la terre est désormais fixée. La phrase immortelle où des hommes, dits de haute culture, défendaient leurs compatriotes d'avoir commis d'autres actes que de cruauté disciplinée, restera dans les fastes de l'histoire comme l'aveu innocemment cynique des plus abominables crimes contre la civilisation, contre l'humanité.
S'il était besoin d'éclairer les esprits sur les effets à venir de cette universelle conquête allemande, qui déchaîna sur nous l'effroyable tourmente de fer et de feu, la simple relation de ses premi les, dans les parties de terri-
toire où il lui fut donné d'exercer sa puissance, suffirait ;i soulever contre elle l'arrêt de la conscience humaine. La relation d'infamies, qui ne peuvent que se répéter indéfiniment, n'est plus lire, les moyens de nuire de la brute se trouvant limités. Quand on a oui - femmes avec des raffinements d'ivrognerie sadique, massacré des vieillards, achevé des blessés, tué des petits enfants, pillé,
volé, brûlé, il faut bien que la bête humaine, gorgée de vin et de sang, en vienne à s'arrêter dans l'épuisement de ses facultés de descendre au plus bas de la dégradation.
... Tout cela est irrévocablement acquis. Il n'y a plus à y revenir. Les criminels qui ont trouvé moyen d'atteindre un nouveau degré dans l'échelle de l'avilissement humain ont d'abord commencé par nier avec impudence, à l'exemple de tous les bandits pris dans l'acte, puis ils ont allégué que la faute était aux victimes, coupables de résistance. Et, de recul en recul, ils ne contestent plus que sur des incidents — réduits à doctriner l'infamie des pires violences comme le plus prompt moyen d'imposer leur civilisation.
Même, j'apprends des pays envahis que, pour tâcher de de faire oublier l'inoubliable, le Landsturm boche se fait bonhomme, joue avec les petits enfants, affecte une déférence de chevalerie humanitaire envers ce qui a survécu aux dévergondages de sa bestialité. L'un de nos rapatriés a reçu ce message : « Dites donc à vos Français que nous ne sommes pas si méchants. » Pour un peu, l'immonde bête s'offrirait à nous salir de son amitié. Bas les pattes ! l'irréparable est consommé.
Entre tous les peuples du monde, il y a le sang des guerres, mais une civilisation dont le christianisme et la philosophie se dispustaient l'honneur nous avait mis au point de croire que l'homme commençait à sortir de la gangue de barbarie où un créateur implacable, qui pouvait lui prodiguer tous les biens, avait préféré le laisser. Et nous étions très fiers. Et le monde idéal que nous étions en train de construire était très beau dans les livres, et nous promenions sur les peuples emplis de folles espérances de grands mots que nous annoncions, avec pompe, comme de grandes réalités. Ce que le génie des plus hauts cultes n'avait pu faire — laissant l'être inchangé sous un verbalisme nouveau — la « culture civilisée » avait promis de l'accomplir, et l'aspect extérieur de la vie hu-
mainese trouvant modifié, nous décrétions que l'homme profond était en voie de surhumaniser.
. . . L'Allemagne, en 1870, nous avait démembrés, pillés, mais nombre de Français, qui se révèlent, aujourd'hui, comme d'excellents patriotes, faisaient de leur mieux pour l'oublier. Des neutres se disaient : « Après tout, ce n'est que la France qui a souffert », et des gens nous faisaient un crime de nos regrets. Enfin, voici venir l'universelle réconciliation des hommes dans une organisation « scientifique » des activités humaines, instituant l'infaillible mathématique du bonheur.
Patatras, c'est la guerre ! La guerre éclate sur nous en coup de foudre. Guerre d'empereurs, sans doute, dont la classique ambition est de reculer les limites de leur empire pour accoître le nombre de leurs sujets. Mais guerre de peuples aussi, car toute l'Allemagne est derrière son Kaiser : hobereaux hautains, liges dans leur armure du Moyen Age, grands et petits bourgeois ankylosés dans la servitude ancestrale, et le monde boche du labeur, incapable de comprendre la liberté autrement que comme une fonction d'obéissance. Oui! La Sozialdemokratie, qui s'apprêtait à révolutionner Puni vers par une juste rétribution de félicité économique, s'enrégimente dans une entreprise de militarisme dominateur. Et tout ce monde en armes fait rouler soudainement ses canons contre nous, très fier d'avoir, jusque dans ses moindres détails, préparé savamment ce grand jour.
El par quels exploits la tourbe meurtrière commencet-elle sa tache ? Par la violation de la foi jurée. Par le plus cynique attentat contre le droit international, fondement de tous 1rs traités sans lesquels il n'y aurait que la violence des sauvageries à régner parmi des troupeaux de misérable humanité. Tout le r» est suivi. Crime en masse ou
crimes individuels, c'est tout un. La hideuse créature de proie était lâchée. Le Kaiser avait renié les lois élémentaires de la c '■ humaine. Ses sujets ne pouvaient
que l'imiter. Rendons-leur cette justice qu'ils ont fait de leur mieux pour le dépasser. Comme ils doivent souffrir de ne pouvoir mieux faire que les anciennes invasions de barbarie ! Mieux armé qu'Attila, Guillaume II déchaîne, en un plus bref espace de temps, plus de souffrances humaines. Mais lorsqu'il a tué, violé, mutilé, brûlé, il ne peut aller au delà.
Cependant, nous inscrivons, en nos registres, le juste compte de ses attentats, et puisqu'une soudaine explosion de la fureur sauvage des anciens temps s'est révélée dans les forêts de la Germanie, la question se trouve posée de savoir qui l'emportera, parmi les hommes, de l'ancestrale férocité de la brute, ou de notre tardive, mais apaisante civilisation.
. . . Bête lâchée, ai-je dit? A nous la battue. A nous les hommes dignes de ce nom, contre les derniers soubresauts de l'humaine bestialité. Après capture, griffes et dents seront limées. Telle est la raison du compte moral établi par notre commission chargée de dresser l'incomplet bordereau des atrocités allemandes. Affaire de doit et avoir. La sommation finale est l'affaire de nos soldats.
VEomme Enchaîne, 23 décembre 1915.