‹ La France devant l'AllemagneChapitre 14 sur 133 · POUR LES BERNOIS · texte numérisé non relu

POUR LES BERNOIS

prends pas mon parti, Polyphème se verra dans la nécessité de vaincre son penchant inné pour les douceurs de la paix, et le sort du méchant Ulysse peut m'apprendre ce qui m 'arrivera.

Ces discours, accompagnés du bruit de ferraille dont retentit soir et matin la demeure du géant, auraient pu me causer quelques incertitudes sur la pensée profonde de mon redoutable interlocuteur.

Depuis des siècles, nous avons eu ce qu'on appelle des « histoires ». Il paraît que c'est inévitable quand on est si proche voisin. Chose curieuse ! Il n'en était point resté de mauvais sentiments entre nous. Nousnons rendions visite, et trouvions même parfois quelque agrément dans la société l'un de l'autre. Il me versait à longs traits l'hydromel dont il est friand. Je l'écoutais dire sa petite fleur bleue, chanter Gretchen aux tresses blondes que guette le vilain démon, le sabbat des sorcières ou la chevauchée des Walkyries. Il avait appris toutes choses, et savait' en tirer bon parti. Il n'y a que mes pensées, trop éloignées de lui peutêtre, dont il ne put jamais prendre sa part.

Je l'intéressais pourtant, car, profitant, unjour, de ce que j'étais sans défense, il arracha la haie démon jardin pour agrandir son parc, disant que tout serait mieux ainsi. Et comme je ne pouvais résister, il prit ma bourse en même temps, par la raison, expliqua-t-il, que les bons comptes font les bons amis.

La chose n'arriva pas cependant tout à fait comme il avait prédit. Ce qu'il m'avait laissé de jardin lui parut bientôt trop grand à son gré. Là où je sème des fleurs, il voudrait une plate-bande de choux et jure que mes rosiers sont une offense à ses pommes déterre. Ma vertu n'est pas sa vertu : il paraît que c'est un grand tort. Et dans la bonne intention de m'apprendre à vivre, il me crie parfois qu'il aimerait à me couper en quatre, pour voir.

Cette manière de voisiner est très fatigante. On ne peut ni dormir ni veiller en paix.

... Il n'y a pas trois mois, je rendais visite, à Paris, à

une dame étrangère dont le mari occupe une situation éminente dans son pays. L'institutrice des enfants, une charmante jeune fille toute rose, aux yeux bleus, aux boucles dorées, entra dans le salon et vint à moi directement :

— Je vous connais bien, dit-elle en me serrant la main amicalement. Vous êtes notre ennemi, car je suis de Dantzig, moi Vous nous détestez.

Je protestai qu'elle se méprenait fort.

— Tout au plus, répliquai-je, ai-je dit quelquefois comme Diogène à Alexandre, que vous me cachiez des parties de soleil.

— Non, non, vous me haïssez. Je ne vous en veux pas. Je déteste bien les Anglais et je vis en Angleterre. On se battra l'un de ces jours. Voyez-vous, Monsieur, les peuples ne peuvent se régénérer et grandir que par la guerre. Il leur faut du sang. C'est la loi. Croyez-moi, le salut de l'humanité est dans la guerre, dans la guerre seulement.

Et la belle enfant riait, très amusée de ma ligure ! Polyphème, Polyphème, voilà de tes enfants!

L'Homme Libre, 2 juin 4943.

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