‹ La France devant l'AllemagneChapitre 15 sur 133 · LA QUESTION D'ALSACE-LORRAINE · texte numérisé non relu

LA QUESTION D'ALSACE-LORRAINE

Les Allemands proclament qu'il n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine. En ce cas, d'où vient que c'est, pour eux, un sujet permanent de conversation?

Il est certain que, si vous interrogez les chancelleries, tout le monde, du ministre au dernier scribe, vous dira, sans même avoir besoin de consulter les documents du jour, qu'aucun rapport d'ambassadeur, aucune pièce diplomatique ne met en discussion le régime allemand dans les pays annexés.

Ce n'en serait pas moins une grande sottise si les diplomates se mettaient dans La tète qu'une question dont ils ne parlent pas est inexistante. J'ai lieu de croire, d'ailleurs que, s'ils n'ouvrent jamais la bouche à M Mijefc — ce qui

LA QUESTION D'aLSACE-LORRAINE 59

n'est pas sûr — la question d'Alsace-Lorraine n'en est pas moins présente à leur pensée lorsqu'ils discutent soit des rapprochements de peuple à peuple, soit des causes de dissentiment qui opposent les nations l'une à l'autre et les entretiennent dans un esprit d'hostilité.

Il n'en peut être autrement pour la raison que la question d'Alsace-Lorraine se trouve vivante non point dans les champs d'asphodèles de la diplomatie, mais en un lieu d'où aucune gendarmerie allemande ne saurait Fexpulser — je veux dire en l'asile inviolable de la conscience humaine. Il n'y a point de loi du Reichstag, pas même de décret de l'empereur allemand, pour empêcher les gens de penser et de penser selon les règles de droit et de morale qu'ils ont reçues de l'enseignement universel.

. . .La République de Mulhouse était de langue allemande lorsqu'elle se donna à la France en 1798. Peut-on s'étonner si elle n'avait pas.prévu que se donner à la France, c'était se donner à l'Allemagne? Par la suitedes temps, il n'y eut pas de « question de Mulhouse » parce que Mulhouse pensait français en parlant allemand et que la France la laissa faire à sa guise. Il y aune « question d'Alsace-Lorraine » parce qu'il y a une différence de pensée, bien plus encore que de langue, entre les pays annexés et nos vainqueurs.

Peut-on atteindre cette pensée, par la force ou par la douceur, au plus profond de son asile irréductible? Je me permets d'élever quelques doutes à cet égard.

. . . L'Allemagne peut choisir. Les Polonais de Prusse lui diront la même histoire que les Alsaciens-Lorrains, à savoir que le sort d'une terre peut se décider, pour un temps, sur les champs de bataille, non la maîtrise des âmes qui échappent à la puissance du fer.

L'Homme Libre. 3 iuin 1913,

POUR ETRE

... Si l'on me dit que « le peuple » recule devant le service de trois ans réduit à trente-trois mois, je réponds que « le peuple » encore n'a chargé personne de nous le dire, mais que, si telle est sa volonté, il nous faut sans délai renoncer à notre indépendance, et aller solliciter à genoux « l'amitié » de l'Allemagne, qui ne demande qu'à se servir de nous pour déborder sur le reste du monde — en échange de quoi elle nous permettrait peutêtre de garder la Bourgogne et la Champagne.

Je me demande, en effet, pourquoi nous nous acharnerions à conserver juste assez de puissance militaire pour attirer le choc des foudres allemandes, nous voir à nouveau dépecer, taillader, pressurer, dépouiller de nos biens, de notre dignité, de notre raison d'être, tomber au plus profond de l'asservissement, couronner d'un ignoble abandon de nous-mêmes les gestes des grands aïeux.

J'ai déjà dit ce que vaut cet argument des volontés supposées du pays. Tout homme qui travaille pour lui-même et pour les siens désire naturellement n'être distrait de son labeur que pour une période de temps strictement nécessaire. Et quand on lui demandera quelle durée lui paraît préférable, il répondra toujours : « La plus brève que vous pourrez. »

Mais peut-on, de bonne foi, soutenir que la question se pose dans ces termes ? Ce travailleur ne veut pas devenir Allemand, je vous assure. Il tient à son foyer, à sa patrie, par toutes les fibres de son être. S'il avait pu prévoir, avant la guerre de 1870, quel danger le menaçait, il aurait prodigué les sacrifices sans compter, et du seul point de vue financier — ici subordonné — il aurait fait

une bonne affaire.

L'Homme Libre, S juin 4913.

Page 1