‹ La France devant l'AllemagneChapitre 32 sur 133 · AUX THERMOPYLES · texte numérisé non relu

AUX THERMOPYLES

... Il n'est pas de contribuable qui n'accueillit comme très bien venue l'idée d'une diminution de ses charges.

Impôt du sang, impôt d'argent nous alourdissent do la façon la plus cruelle dans tous nos développements d'activité. Au moment où nous sommes mis en demeure de trouver, du jour au leudemain, 600 millions d'impôts nouveaux (il en faudrait 800 avec le Maroc), pourquoi personne ne propose-t-il que l'Etat se contente de 400 ou de 200 millions, pour payer la différence par le moyen de bonnes hypothèques sur les rayons de la lune? C'est que le cas est trop clair. Il faut des espèces sonnantes et pas d'autre chose. Les louis en carton doré n'ont pas cours. On est bien ennuyé- On récrimine fort, sans vouloir convenir que, si électeurs et parlementaires y avaient regardé de plus près, bien des gaspillages auraient pu être évités On se chamaille dru sur la question de savoir selon quelle doctrine et quelle pratique de taxation Ion acquittera l'impôt, mais en tin de compte on se prépare à payer et c'est tout ce qu'il faut. Quelles grosses ou petites veines seront piquées de la lancette liseale, on ne sait pas encore; Ce qui est sur, c'est que des éléments de vie nous seront soutirés. Nous ne nous déroberons pas.

Dans l'ordre du service militaire, c'est de la « ie encore qui nous est demandée, d'une manière non moins palpable puisqu'il faut payer de nos muscles et de notre chair, dont la force, détournée de l'activité privée, s'aliène au profit du service public. Si nous ne pouvons pas honnêtement chicaner sur les sommes d'arg mt inscrites aux livres de corap* tabilité, loule doctrine <!u moindre effort peut librement se donner- carrière, dès qu il ne s'agit plus que de supputer ! ndement d'une entrep-ise d'éducation militaire. Ici 1 esprit peut se laisser bercer (<>ul à sou aise. Quoi depjufl propre aux dicussions que la juste mesure de IVntrainement nécessaire? Magique vertu des mots ! Le verbalisme est un coursier qui se rit des ailes de Pégase. Avec des mois,

on Construit des empires. Avec des mois, on pourrait les

détroire aussi. Peut-on demander aux hommes de ne pas se laisser prendre aux séductions dont on les tente ainsi? La patrie m bien défendue — mieux même, la pro-

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messe n'en coûte rien — et par un sacrifice moindre! Qui donc résisterait à la tentation d'essayer, lorsque des raisonnements captieux, offerts aux simplistes facultés de la foule, font luire à ses yeux Pespoir d'acquérir tout autant de force, ou plus, en payant moins? Rien n'est plus cher que le bon marché, professent certaines gens. Le mot pourrait avoir ici son application.

Malgré tout, l'esprit humain ne trouve pas derepos dans le déséquilibre du raisonnement. Que des hommes, dont le patriotisme n'est pas suspect, se aissent entraîner au mirage du moindre effort: notre nature veut qu'il en soitainsi. Mais la réflexion fait son œuvre. On se dit qu'il ne s'agit pas seulement de mettre chaque Français à un certain point d'éducation militaire, en vue d une action éventuelle dans un temps indéterminé. Il faut encore que cette préparation militaire, qui nécessite un suffisant concours d'individualités ilans une organisation d'ensemble, puisse être sur l' h ire mise en œuvre, à tout événement*. Gela ne saurait être évité, puisque, au point de civilisation où nous en sommes arrivés, les nations peuvent èlre requises, au premier signal, de se jeter, en coup de foudre, les unes sur les autres

Vo'là ce qu'il faut faire comprendre, et ce n'est vraiment pis aussi difficile qu'on pourrait !e croire, quand il sutfit d ouvrir les yeux pour découvi ir q.t*e I assassinat de i'arch duc 'léritier d'Autriche- Hongrie, à S -rajevo, occasionne des concentrations de troupes aux frontières de Serbie, en même temps que des manifestations de violence; jusque da Vienne même, tandis que de violentes menaces à l'adresse du peuple serbe se font entendre aussi bien dans la presse que dans les notes du gouvernement de la double monarchie. N'a-t-on pas vu la presse allemande employer toute son ardeur à souffler sur le feu, dans le dessein trop manifeste d'ameuter l'opinion germanique contre la Russie, dont les journaux se sont vus obligés de répondre par d'énergiques protestations? Est-ce que toute l'Europe n'a pas pris soin de préparer, parmi les tribus albanaises, un

perpétuel foyer d'incendie qui flambe à souhait pour le moment? Qui nous préservera des dangers d'une étincelle ?

Lllom me Libre, 6 ju il le t 1914.

IIANSI!

Voilà Hansi condamné à un an de prison pour le crime de n'avoir pas donné une ligne assez esthétique aux gendarmes allemands figurés dans son charmant album : Mon village, où les gestes, insuffisamment germaniques, de la jeunesse alsacienne semblent accuser, nous dit-on, des sympathies françaises sous le poids desquelles « l'inébranlable empire » du Kaiser pourrait vaciller. Pauvre Allemagne, j'aurais cru te faire injure en supposant que c'était assez d'un spirituel coup de crayon pour t'afloler.

Quoi donc ! La plus nombreuse armée du monde, et la mieux dressée, une accumulation de richesse qui récompense un merveilleux labeur, un développement de p qui a tenu et tient encore l'une des premières plaecs la civilisation européenne, — mère du grand mouvement qui est en train d'approprier la planète aux besoins de l'humanité — la maîtrise de la force dans la paix et dans la guerre, l'Angleterre menacée sur les mers, le continent prêt à succomber sous l'écrasante charge des armements, les peuples de la terre, traditionnellement orientés vers la puissance, se demandant chaque matin quel sort leur sera le cataclysme d'Europe qui est en monstrueuse .ration, car une trombe peut être déchaînée de Bei p ir laquelle il serait possible que le sort du monde, pour emps que nous ne connaissons pas, fût changé : comment peut-on concevoir que tout cela soit à la merci d'un humoriste, dessinateur?

Si j'étais Allemand, ce spectacle me ferait réfléchir. .Mais

li loi des compensations, qui régit l'univers, n'a pas voulu

permettre que les belles qualités qui commandent l'action

-ent toujours l'achèvement de la méditation. Re-

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Tanche profonde des esprits capables de s'observer. Les hommes et les peuples qui se laissent entraîner au vertige de faire, arrivent trop vite à croire, parce qu'ils régissent brutalement, qu'ils sont capables, aussi, de déterminer les pensées.

Rome, qui fut, en son temps, le conquérant modèle, eut assez de pouvoir sur elle-même pour s'imposer parfois un frein, quand rien ne lui résistait. La Grèce fut par elle abominablement ravagée. On ne verra probablement jamais un plus complet triomphe d'intellectualité barbare sur des formes de civilisation supérieure que la force de vivre avait quittées. Non seulement les chefs-d'œuvre de Fart anachés du piédestal où la plus belle histoire les avait consacrés, prenaient, au hasard des mutilations, le chemin des villas romaines, mais la terre de Phidias se couvrait de basses productions de dégénérescence, pour la délectation des vainqueurs. L'heureux naufrage d'un des vaisseaux de Sylla sur la côte de Cythère nous a rendu le chef-d'œuvre achevé d'un des grands bron/iers de Cor nthe. Allez voir au musée d'Athènes de quels pitoyables morceaux les pillards, inconscients de leur crime, n'avaient pas craint de l'accompagner. Commentaire frappant du mot fameux par lequel le général romain avertissait le charretier, qui emmenait son butin grec, que, s'il abîmait ses statues, il en devrait fournir de nouvelles. Et tout cela pour aboutir à la parole retentissante par laquelle le poète allait proclamer que la Grèce avait conquis son féroce vainqueur. Car c'est à l'école de sa victime que voulut bientôt se mettre le triomphateur, et Rome ne serait pas Rome sans la quantité d'hellénisme qu'elle tenta, plus ou moins heureusement, de s'infuser.

L'Alsace n'est point l'Attique et Berlin rencontrera, sur les chemins de sa domination, des résistances plus redoutables que celles où vinrent se heurter les légions de Varus. Le problème moral n'en demeure pas moins de même ordre. L'Allemagne, à Strasbourg, a respecté la statue de Kléber, avec les belles paroles d'action militaire inscrites

au piédestal. C'est bien. Elle commence à dresser, où l'occasion s'en offre, les produits de son art. C'est moins recommandable. On est reçu au seuil de la bibliothèque 4e Strasbourg par une grande statue de L'empereur Guillaume 1er. Quelle surprise du commentaire que j'ai recueilli de la bouche d'un fonctionnaire allemand : « Elle nous a coûté 60.000 marks. Pour ce prix-là on aurait mieux fait d'acheter des livres. » Au moins celui-làavait la notion du meilleur instrument de conquête, car c'est bien là qu'il faut en revenir.

Si Hansi avait été condamné à cent ans de prison et plus s'il était scellé aux murailles de sa cellule par de bons crocs de fer, afin que, môme quand il sera mort, il ne puisse pas s'échapper, si, tombé en poussière, portes et fenêtres murées devaient le garder là pour des siècles sans fin, de peur qu'une minuscule partie de lui-même ne pût gagner, sur les ailes du vent, la route des Vosges, en quoi la germanisation de l'Alsace en serait-elle plus avancée?

La force brutale, il faut en convenir, a de très grands avantages, puisqu'elle régit tout le monde extérieur. Mais l'Allemand le plus allemand, dans son âme bardée de fer, ne peut ignorer qu'il y a, malgré tout, une barrière impalpable de l'homme intérieur où vient se briser Pépée la plus durement aiguisée. Et s'il n'ignore pas cela, peut-être sait-il tout de même qu'avec l'aide du temps, équitablement dispensée à tout le monde, c'est l'homme intérieur qui finit par déterminer l'autre. L'histoire de toujours est là pour l'attester. Force morale et violence matérielle : duel inégal où la victoire de l'apparente faibless» esl assurée.

One peuvent croire les juges de Leipzig et toute la (icimanie qui leur fait fête! Ils savent très bien que leurs pouvoirs s'arrêtent au seuil des pensées de l'Alsace. Leur espérance est non pas de supprimer des sentiments qui leur déplaisent, mais d'en entraver la propagande, en arrêtant l'expression. C'est l'imbécile prétention de toutes les tyrannies,* dont les déiaites sont inscrites à chaqi.e

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page de l'histoire humaine. lise rencontrera peut-être, en Alsace — encore est-ce fort douteux — des âmes dénuées de noblesse en qui cette pensée se fera jour : « Soyons Germains pour n'aller pas en prison, comme Hansi, et pour obtenir même de positives faveurs. » Ceux-là, même avant le procès de Leipzig, ont eu le temps et l'occasion de se faire ce raisonnement, dans le silence de leur dignité perdue. Je ne vois pas que cela ait beaucoup avancé les affaires de la germanisation.

Et puis il y a les autres, les autres qui ne disent rien, puisqu'il est défendu de dire, mais qui, tant qu'on ne les aura pas tous bâillonnés, momifiés, ensevelis dans des catacombes scellées de toutes parts, trouveront des âmes et des cœurs, sans la permission de Leipzig, où épancher leurs pensées. Et ceux-là, j'en suis bien fâché pour les prétendus maîtres, sont des hommes qui, par la parole ou le geste d'une conscience révoltée, préparent sûrement la prochaine rupture des entraves d'un jour que tout le silence des asservis ne peut consolider.

En cela est la force de Haï si. Seulement, cette fois, les juges de Leipzig se font ses collaborateurs et chaque jour de la longue année de prison qui va se dérouler si lentement, pour le prisonnier muet dans l'ergastule, sera comme un appel vivant de l'homme dont on étouffe la voix aux hommes dont la conscience ne peut pas être étouffée. Et quand les petits enfants de Mon village demanderont pourquoi Hansi est en prison, le malheur de la Germanie est qu'il faudra leur dire pourquoi. Terribles, les enfants, parce qu'ils raisonnent tout droit. Et si l'un d'eux :

— Alors, quand l'Alsace est devenue française, est-ce qu'il y a eu des hommes comme Hansi pour regretter l'Allemagne, et le dire, et souffrir pour son idée, ainsi que fait le nôtre pour la France aujourd'hui?

— Non II n'y en a pas eu.

— ■ Pourquoi?

Àhl les questions des enfants ! Impossible d'y échapper. Il faudra bien leur dire que la France a laissé les Alsaciens

être Alsaciens tout àleuraise, tandis que la Prusse a entrepris de les germaniser. Pourquoi se serait-on révolté contre la France, quand la France n'opprimait pas ? Comment ne protesierait-on pas contre l'Allemagne, quand l'idée piédominaute de l'Allemagne, en Alsace, est d'opprimer? Grâce à Hiinsi et à la cour de Leipzig, ces idées feront de plus en plus leur chemin. Et plus les Germains s'irriteront dans la vanité de leurlutte contre l'impossible, plus ils emploieront de violence contre L'obstacle infranchissable, plus ils enfonceront dans l'âme de l'Alsace l'idée indestructible de son droit. Et puisqu'il faut, historiquement, que le droit finisse par triompher... Fataviam invenient. Les Deslins s'accompliront.

Y eut-il jamais de sort plus cruel que celui de la Pologne prussienne? Les pires violences ne cessent de se déchaîner. La contrainte a pris Paspecl d'une guerre civile de tous les moments. Les petits enfants de l'école en sont les premières victimes, quand ils s'oublient à faire une prière en langue polonaise. Tudesque jusqu'aux moelles, le Dieu de Luther, sanglé d'un uniforme de gendarme,' donne du poing à tour de bras. On exproprie, on dépouille, on chasse, on meurtrit tout ce qui fait résistance, et le colon allemand, avec son pot de bière, sa femme et ses enfants, vient s'installer aux frais de l'Etat, dans les « biens sans maîtres », au nom du droit qu'a tout individu de s'emparer du bien de son voisin quand ceux dont la fonction est de l'en empêcher lui donnent, à coups de sabre, leur concours.

L'Alsace est sous l'œil de l'Europe. Des spectacles corn me ceu x qui se rencontrent encore aux confins du monde slave n'y seraient pas tolérés. L'Allemagne est tenue, là, à plus de respect d'elle-même. Elle ne peut donc se dévoiler à nous, du Rhin aux que sous l'aspect d'une brutalité d'à-

coups. C'est toute la philosophie de l'affaire H an si, aussi réconfortante pour l'Alsace qui entend demeurer maîi i

es, que pour la France elle-même, qui n'a j aman rien fait pour fomenter l'agitation à ses frontières, mais qui garde précieusement le souvenir d'une communauté d'his-

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toire dont la continuité s'affirme, en dépit des conquêtes, dans les épreuves, heureuses ou malheureuses, des sentiments communs.

Un salut au condamné de Leipzig. Il restera quelque chose de lui au delà des murailles de sa prison.

L'Homme Libre, 13 Juillet 1914.

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