‹ La France devant l'AllemagneChapitre 45 sur 133 · MULHOUSE, LIÈGE ET LE BON DROIT · texte numérisé non relu

MULHOUSE, LIÈGE ET LE BON DROIT

Le charme est rompu Tout notre peuple a tressailli. Les Français sont à Mulhouse. J'attendais la nouvelle, comme tout le monde, depuis vingt- quatre heures. Et pourtant, quand elle vint, mes yeux stupides restaient fixés sur les lettres que j'épelais une à une pour être sûr que je ne me trompais pas. Oui, c'était vrai, Mulhouse, la ville française par excellence, avait vu, après Altkirch, entrer les soldats français. Seulement, Àltkrich, c'était la bataille — une brigade allemande retranchée, mise en déroute, baïonnette au canon, par une brigade française — et Mulhouse, c'était l'embrassement. J'étais là, il n'y a pas deux ans. Partout des mains tcndues; des cœurs bat-

tants. Je regardois silencieusement ces vieilles pierres de France et je leur disais, sans oser fixer mon espérance: Quand les reverrez-vous, ces petits soldats qui, du fond de la Bretagne à la Provence, n'attendent qu'un signe pour revenir à vous? Eh bien, ils sont venus, le képi sur l'oreille, riant, pleurant, faisant je ne sais quoi de déraisonnable, mais fous de joie à l'idée qu'ils sont là, avec un seul chagrin, celui de n'être pas venus plus tôt. Et je les revois, tous les bons de Mulhouse, tremblant d'une émotion qui leur étreint la gorge et tendant des mains affolées au drapeau tricolore qui passe, sans qu'ils puissent trouver la force de proférer un son.

Je sais que ce n'est pas une grande action de guerre, je sais que cette belle escapade française ne se relie point à nos plans de stratégie, et qu'il n'en faut point attendre de conséquences militaires. Mais c'est, tout de même, une joie qui nous était due avant que le rideau se lève sur la grande tragédie. Et si notre jeune armée avait contracté cette dette envers nous, elle l'a payée de la bonne manière, au bon moment.

. . . Quelle que soit l'issue de cette petite promenade, qui n'est qu'une aventure de guerre, elle n'en mettra pas moins, dans toute la France, et surtout parmi nos troupes en ligne à la frontière, tous les cœurs en mouvement. C'est un signe. Nous avons pris l'offensive, en Alsace même, et l'ennemi, quoique retranché, n'a pas pu tenir devant nous. Cela veut dire qu'il y a quelque chose de changé. Quelle plus belle introduction aux grandes opérations qui seront bientôt au premier plan ! Recul des Allemands devant Liège, recul I Altkirch, à Mulhouse, si cela l'ait partie du fameux plan de Guillaume II, je n'ai rien à dire, sinon que ce n'est pas en courant en arrière qu'on gagne du terrain en avant.

... Sans dire encore que \w résiï tance «le Lifrge n bousculé

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l'heure des grands déploiments soit venue, que les Allemands, incertains, se trouvent rejetés hors des voies qu'ils avaient lentement préparées. Effet moral, avantage militaire : les deux r ésultats se confondent pour les désorienter.

... En causant avec mon ami de Belgique, l'autre jour, je lui disais :

— Nous n'avions pas prévu, en France, que vos compatriotes, si calmes, pouvaient devenir, à ce point, enragés.

— Nous non plus, répondit-il, en riant, et eux, pas davantage. On les a blessés au plus vif d'eux-mêmes. Us ont bondi, voilà tout.

Notre erreur de prévision n'importait guère, puisque nous ne demandions rien des Belges. De l'Allemagne, c'était plus grave, puisqu'elle avait besoin de leur territoire pour être mieux en mesure de nous frapper traîtreusement. Elle s'est trompée sur eux, elle s'est trompée sur nous. Les Belges n'ont eu qu'un jour pour la maudire. Nous avons eu quarante- quatre ans. Pendant quarantequatre ans, jour par jour, elle a avivé nos plaies, meurtri notre cœur, fait couler, goutte à goutte, notre sang. Et puis, comme Shylock, parce qu'il lui manque encore sa livre de chair, elle a résolu de nous achever. Seulement, notre volonté fait défaut, et nous lui prouverons que notre volonté compte. Enfin, comme elle a menacé, outragé, violenté la conscience européenne, voilà que toute l'Europe digne de ce nom se soulève, et que ses soldats, qui combattent pour obéir, fléchissent, tandis que les nôtres ont la garde. haute parce qu'ils combattent pour être indépendants.

L 'Homme Libre, 40 août 1916.

Rencontres d'avant-postes. La concentration s'achève des deux parts. Plus ou moins hésitantes encore, les prépara-

lions stratégiques meuvent les unite's selon des vues qui décideront de l'issue des rencontres prochaines. Chaque soldat, la main sur son arme, vil, minute par minute, le terrible silence qui va déchirer tout à L'heure l'effroyable tonnerre d'un ouragan d'artillerie. L'âme sûre, nous attendons.

Nous avions trop de raisons de demeurer attentifs au fameux coup de massue de [attaque brusquée dont l'héroïsme des Belges a détourné le péril, alors que, pour des raisons indépendantes de notre volonté, la mobilisation française était notablement en retard sur l'allemande. Aujourd'hui, déjà, nous pouvons dire que cette première partie du plan de l'état-major ennemi a décidément échoué. Tandis que le Kaiser cherche à soutenir le moral de son Allemagne par de grossiers mensonges sur l'état de Paris et de la France, aussi bien que sur le résultat des premières rencontres, notre force s'accroît méthodiquement, à chaque heure, d'un nouveau complément d'hommes et d'armement. Il en est ainsi, sans doute, de l'autre côié de la frontière, mais l'Allemand perd de plus en plus l'avantage des facilités de rassemblement que lui procura la fourberie de ses manœuvres avant le décret de mobilisation.

Il est malaisé de prévoir encore sous quelle forme se produira, s'il doit se produire, le gros effort annoncé sur la Meuse, ou si quelque grand déplacement stratégique ne va pas appeler notre attention d'un autre côté. Les dés s'agitent aux miins de la Destinée. Ma parfaite incompétence dans Tari de la guerre, soutenue par cette idée qu'aucune science n'échappe aux lois supérieures de bon sens, fait que je n'éprouve aucune hésitation à donner librement des avis qui ne peuvent engager personne, mais où le lecteur peut rencontrer des éléments de méditation.

Eh bien, parla simple vertu de ma raison raisonnante, je me. dis que l'attaque brusquée faisant désormais figure de coup manqué, nous n'en demeurons pas moins en préno- de la grande conception supérieure de l'étal Dl allemand. Le plan connu. !1 traîne dans toutes les gazettes,

dans toutes les revues depuis assez longtemps. On nous a toujours dit que l'immense empire russe pe'chait par le défaut de rapidité dans sa mobilisation. De là l'idée, peutêtre un peu trop simple, des Jomini berlinois, de se porter en masse sur la frontière française, de l'écraser d'un torrent d'acier et de se frayer, coûte que coûte, un chemin vers le cœur du pays, avant que l'armée russe fût en état de se montrer sérieusement menaçante, à l'autre extrémité du pays.

L'idée fait belle figure sur la carte. On laisse 3 corps d'armée sur la frontière russe, avec quelques divisions de réserve. On en lance 23, accrus, s'il se peut, d'un complément autrichien, sur nos 20 corps qui sont magiquement débordés, anéantis; on entre à Paris en boulet de canon; on se retourne et l'on s'élance vers la Vistule pour abattre d'un revers de main la Russie. Il n'y a pas longtemps, on soutenait môme que nous aurions capitulé avant que la Russie fût entrée en campagne, et qu'on lui épargaerait ainsi les horreurs d'une inutile guerre.

... En somme, le problème, pour l'armée allemande, consiste à forcer notre frontière simultanément sur un certain nombre de points. Alors même qu'elle devrait, par hypothèse, obtenir quelques succès partiels passagèrement, nous sommes dès ù présent assurés de garder de tels points stratégiques que la marche en avant s'en trouvera plus qu'embarrassée. Seulement, pour garder tous ces avantages, faut-il se garder, s'il m'est permis d'avoir une opinion en ces matières, de prononcer l'offensive pour le moment. Nous tenons à cette heure, avant que la Russie ait commencé à faire acte de guerre, des positions inexpugnables où, jusqu'à ce jour, l'ennemi qui devait voler en flèche de Longwy, de Nancy à Paris, n'ose pas nous aborder. Chaque journée ajoute à la concentration de nos forces et de celles de la Russie, avec qui il est d'un suprême intérêt que nous puissions coopérer au même moment. C'est pourquoi je voudrais que nous puissions ré-

primer un peu de noire furie française, puisque, en stratégie comme en toute chose, Fart doit être de faire chaque chose en son temps. Cela n'empêche pas, bien entendu, que nous ferons largement tout notre devoir en Belgique avec nos frères d'armes, si la Meuse, comme on l'annonce, continue de tenter l'Allemand.

Mais où l'état-major de Guillaume II a commis la faute sans excuses, c'est lorsqu'il a compté comme égales valeurs le Français de 1914 et celui de 1870. C'est là plus encore qu'en ses erreurs de guerre (qui pourtant sont assez nombreuses jusqu'ici), ce qui nous montre voués à une perte certaine nos futurs envahisseurs. Quarante-quatre ans de querelles stériles, ont-ils pensé sottement, nous condamnaient à l'impuissance. Insensés qui n'avaient pas su voir. Il faut la plaie pour que le muscle se greffe au muscle, et la peau à la peau. En dehors de l'Italie, nous avons probablement poussé nos dissensions plus loin que peuple au monde, mais le sang, chez nous, n'en est que plus prêt pour l'union des cœurs quand l'étranger menace l'existence de la patrie.

Peu à peu, sans que nous puissions nous-mêmes préciser comment, les forces profondes de la race se sont mises en mouvement, et voilà qu'un formitlable réseau de racines puissantes a pénétré jusqu'au vif de nos âmes pour y faire circuler, dans une ardeur de reconnaissance, la forte sève des anciens jours. Que de fois, de toutes les forces de ma vie, ai-je appelé la jeunesse, qui ne me semblait pas venir. Elle se taisait, en quête d'elle-même, le manteau du malheur. Tout en sachant ce qui lui serait demandé, peut être ne se connaissait-elle pas. Peut-être, aussi, confiante en je ne suis quelle puissance irrésistible, attendait-elle simplemenl son jour.

Le jour est venu, et, d'un bond, la France s'est retrouvée, j tient fi ère deToiraoeourw Mil de femmes vaillantes, tout un peuple Is, en attitude de combat, inné I);i'. i ' licheî-ÀE

Mille, millions d'hommes qui n'en

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