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LA CONVENTION FRANCO-ALLEMANDE

aurait été réduite en cendres ; et M. Jules Favre exposa la situation au vainqueur en termes excellents, j'en suis sûr. Mais M. de Bismarck lui répondit : Non ! il faut tout au moins que nos troupes franchissent une porte, parce que je ne veux pas, une fois rentré chez moi, dans mes terres, m'exposer à rencontrer un homme, amputé d'une jambe ou d'un bras, qui puisse dire à ses camarades, en me désignant: «Tu vois cet homme-là, c'est celui qui m'a empêché d'entrer à Paris. »

Gomme Jules Favre répondait que l'armée allemande avait acquis assez de gloire sans cela, M. de Bismarck ripostait : « La gloire ! ce mot-là n'est pas coté chez nous. » [Mouvements divers.')

J'ai réfléchi souvent à cette parole. 11 est certain que le verbalisme de gloire est différent dans les deux pays.

L'Allemand, autant que j'en ai pu juger, est surtout épris de la force, et il perd rarement une occasion de le dire: mais où il se distingue du Latin, c'est que sa première pensée est d'utiliser cette force. Gomme le grand développement économique de l'Empire est une tentation perpétuelle à cet égard, il veut, — le journal la Post l'a répété il y a quelques jours, à propos du Maroc, — il veut que les Français sachent que, derrière chaque négociant allemand, il y a une armée de cinq millions d'hommes.

Voilà le fond ; mais il y a autre chose encore. L'Allemagne nous a, comment dirais-je? pris une indemnité de guerre de cinq milliards ; elle nous a enlevé ainsi une force vive. C'est la forme moderne de l'antique esclavage. Autrefois, les guerriers s'appropriaient les hommes pour les faire travailler et jouir du fruit de leur travail, Aujoud'hui, la doctrine a changé. Les vainqueurs obligent les vaincus à leur payer une rente perpétuelle.

C'est ce qui a été fait. Nous sommes libres, nous sommes chez nous, nous travaillons, mais, chaque année, nous prélevons la rente de la somme que nous avons payée.

Le souvenir de ces cinq milliards, de la rapidité avec

laquelle nous avons recouvré nos forces, reconstitué nos richesses, a vivement impressionné, me semble-t-il, l'esprit des Allemands. Je suis bien obligé de penser qu'il en est ainsi: car je vois constamment, dans leurs journaux, qu'on viendra chez nous et qu'on exigera une indemnité énorme, grâce à laquelle on reconstruira la flotte détruite par les Anglais au cours de la guerre. Et si notre temps, messieurs, n'était pas si précieux, je pourrais vous lire de nombreux articles de journaux : tous, jusqu'à ces jours derniers, ne cessent de proclamer que c'est la France qui payera de ses milliards les frais de laconstruction de la nouvelle flotte allemande. Voilà l'état d'esprit de l'Allemagne, yoilà la vérité qui apparaît bien dans votre traité : l'Allemagne pense d'abord à utiliser sa gloire et sa force.

Mais ce n'est pas tout. Elle a conquis l'unité par la force, par le fer, dans le sang ; elle a tant voulu cette unité — et il n'y eut certes pas de désir plus naturel — qu'elle entend s'en servir ; elle veut répandre dans le monde un surplus énorme de population. Elle setrouve donc conduite, par une fatalité à laquelle il lui est impossible de se dérober, àexercer sur ses voisins une pression telle qu'ils devront lui accorder tout au moins les facilités économiques dont elle a besoin.

Il s'est établi, au cours des siècles, à la suite des invasions venues de l'Est, un flux et un reflux de conflits sur les bords du Rhin, et il serait de l'intérêt supérieur de la civilisation que ces conflits prissent fin, qu'un bon règlement, qui devrait être salué avec bonheur par toute la civilisation, vint mettre un terme à ces alternatives de paix toujours suiviesde nouveaux massacres, à lasuite dos victoires des uns ou des autres.

Seulement, cela ne sera possible que Lorsqu'il se rencontrera un vainqueur supérieur à sa victoire, vainqueur qui serait un héros de modération. Napoléon n'a pas été ce héros de modération; l'Allemagne ne l'est pas davantage. C'est toujours le fameu ne «le Pyrrhus e1 deCinéas. Pyr-

i conquérir «les terres et, parce qu'il va à Rome, i arrive à lui faire dire que de K<»me il passera en

Sicile, puis de Sicile en Egypte, et d'Egypte dans l'Inde. Il y a toujours de la terre devant un propriétaire qui cherche à s'arrondir. Il y a toujours des peuples devant le guerrier qui cherche à conquérir d'autres peuples. (Très bien ! très bien !)

J'ai parlé des Allemands avec discrétion, je crois, avec le respect que méritent leur culture, leurs méthodes, leur discipline, leur science, et si j'avais des défauts à décrire pour contrebalancer les traits que je viens de tracer, je ne le ferais pas. Je ne suis pas ici pour critiquer le peuple allemand, je cherche à reconstituer l'état mental dans lequel il est à notre égard. Je sais qu'il y a une social-démocratie, très différente de notre socialisme révolutionnaire, qui est pour la paix, et j'en parlerai tout à l'heure. Mais il y a en même temps, en Allemagne, un organisme de gouvernement et une opinion publique de minorités agissantes qui ne permettent pas aux pacifistes — je le dis à regret devant mon honorable ami M. d'Estournelles de Constant — de faire prévaloir leur volonté.

M. Le Bon a dit : « Le droit est une force qui dure. » Eh bien ! pour que la force puisse durer, pour que l'abus de la force n'amène pas la destruction même de la force, il faut, je le répète, que le vainqueur soit supérieur à sa victoire : ce vainqueur-là ne s'est pas encore rencontré.

Et maintenant nous, le peuple français ?

Le peuple français est un peuple d'idéalisme, de critique, d'indiscipline, de guerres et de révolutions. {Mouvements divers.)

Ses dispositions se prêtent mal h l'action continue ; certes, le peuple français a des élans magnifiques, mais, comme dit le poète, il lui arrive de mesurer à son élan la profondeur des chutes.

Nous étions au plus bas de l'un de ces intermèdes de torpeur, de somnolence, lorsque nous avons été assaillis, assommés, écrasés. Et ce qui m'a surpris le plus au moment de ces effroyables défaites, ce n'est pas que nos soldats eussent été vaincus, puisqu'ils trouvaient unies contre

eux toutes les fatalités qu'avait accumulées une longue incurie dans le silence de la nation ; ce qui m'a frappé profondément, à Bordeaux en particulier, c'est cette dissociation de tous les liens politiques et sociaux, parce que le maître avait disparu ; il y avait de la poussière de Français, il n'y avait plus de France ; ou, du moins, on la cherchait : on cherchait quelque chose qui la représentât, quelque chose qui la fît vivre, qui la rendît agissante à nos yeux. On ne trouvait pas la France. Oh ! je peux dire qu'on ne la trouvait pas, puisque nous étions divisés à ce point qu'il y avait des hommes qui, se battant héroïque-1 ment contre l'ennemi, en même temps criaient, clamaient, à toute occasion, qu'il fallait faire la paix. Le peuple s'était donné les chefs qu'il avait rencontrés ; il y en a un qui siège dans cette enceinte ; j'ai le regret de ne pas le voir à son fauteuil. {Mouvements.)

La France a heureusement conservé leur souvenir; et jusqu'au dernier moment, elle leur rendra l'hommage qu'ils ont mérité. [Applaudissements .)

... Songez, messieurs, à tous les malheurs accumulés ; que votre esprit se reporte vers ces temps-là : la guerre étrangère; l'invasion, et l'Assemblée, pour faire la paix, qui veut imposer la monarchie à la République, les révoltes de la Commune, Paris en flammes, une réaction s'organisant dans le sein de l'Assemblée directrice de la République pour détruire la République, les luîtes sans fin qui s'ensuivent. Toutes les forces sociales sont anéanties ; une seule demeure debout, intacte, l'Eglise catholique, avec une armature qui était de tradition, je peux le dire, plus que de foi vive, et qui, dans les luttes politiques, avait perdu la meilleure partie de son près! Puis rien. Des hommes en désaccord, sans discipline, vivant dans l'anarchi mandant commeni pourra sortir d'une tell

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