‹ La France devant l'AllemagneChapitre 6 sur 133 · LA CONVENTION FRANCO-ALLEMANDE T · texte numérisé non relu

LA CONVENTION FRANCO-ALLEMANDE T

forces militaires de la France, mais à refaire la France elle-même tout entière, dans son esprit, dans son avenir.

Voici la différence des deux régimes : un régime centralisé, fort en apparence, qui fait taire tout le monde, qui impose le silence partout; le chef croule : il n'y a plus, comme je le disais tout à l'heure, qu'une poussière de citoyens.

Ce n'est pas là la reconstitution française dont le parti républicain a conçu l'idée. Il a fallu reprendre la construction à la base, là où la base est inébranlable, c'est-àdire dans le cœur de chaque citoyen : il a fallu faire des citoyens français en qui allait se développer et prospérer, dans l'intimité du cœur et de la pensée, la France de l'avenir.

Naturellement, les forces militaires et administratives, dans le cadre des institutions nouvelles, allaient se reconstituer, mais ce qu'il s'agissait d'entreprendre d'abord, ce qu'on a entrepris, c'était de corriger l'élément qui avait été la cause de notre faiblesse, mais qui sera notre grande force dans l'avenir : c'était de faire des citoyens. Il y avait des hommes, il n'y avait pas de citoyens, et il fallait en faire. Il fallait détruire cette habitude de l'esprit français, cause de tous nos malheurs, de s'emballer, comme l'on dit, de vibrer à certains moments pour retomber ensuite dans la torpeur, dans le laisser-faire. Non, il ne fallait pas que la confiance donnée au Gouvernement républicain fût la même que celle donnée à l'empire ; il ne suffisait pas de changer le Gouvernement, il fallait que ce Gouvernement fût capable de gouverner lui-même. {Applaudissements à gauche.

Gela nous a créé une situation dure. Nous sommes aux prises avec cette grande œuvre ; nous espérons la mener à bien. Les derniers événements dont on parlait tout à l'heure, l'intervention de l'opinion publique dans ses propres affaires, avec calme, avec tranquillité, sans un mot de fanfaronnade, c'est là un des meilleurs signes que la France ait encore donnés. (Très bien! très bien !)

L'œuvre que nous avons accomplie, il ne faut pas la juger par ce qu'on voit, mais par les idées, le sentiment que nous avons mis au cœur de tous les citoyens français. {Applaudissements à gauche.)

La démocratie, à la suite de la Révolution française, a poursuivi sa marche par le monde ; il y a maintenant un Parlement en Chine, en Turquie; le peuple allemand a gagné le suffrage universel et le Reichstag sur les champs de bataille de France.

Il n'en est pas moins vrai que son gouvernement est un gouvernement de la nature de celui qui nous a manqué. Il est fort, il est puissant, il a l'avantage de l'action immédiate. Et si c'était la force, la victoire, le sabre, le fer, le poing ganté de fer, comme on aime tant à le dire dans les brasseries d'outre-Rhin, qui devaient assurer l'avenir de l'humanité, il aurait toutes les chances.

Mais il n'en est pas ainsi ; notre œuvre ne brille pas, elle n'a pas le panache, elle est lente. Quand nous nous reculons après les événements que je viens de dire, quand un recui nous est donné de quarante années, nous voyons tout de même que nous avons fait quelque chose et qu'une grande œuvre est accomplie.

Mais le plus beau ne se voit pas. Le plus beau, c'est cette jeunes e ardente à toutes les œuvres de la pensée désintéressée, cette jeunesse dans le cœur de qui germent des espoirs dont je ne verrai pas la réalisation — je mourrai cependant avec l'idée que tout de même j'y suis pour une modeste part {Approbation,) — cette jeunesse en qui nous avons mis nos espoirs, qui sera comme nous, qui se trompera... Nous avons lait des choses bonnes, utiles, grandes, nous nous sommes trompés cent fois, l'esprit public s'est trompé, et, à un moment donné, il a voulu retourner au vomissementducésarisme. Nous avons commis des fautes ; nos Gouvernements, nos Parlements ont souvent manqué de caractère, de volonté. Notre peuple, qui est bon et excellent, croit, trop souvent, que la violence pourra lui donner la victoire à laquelle il aspire.

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Oui, nous nous sommes trompés, nous nous tromperons peut-être encore. Mais, malgré tout, nous avons entrepris, sur des bases nouvelles, de faire une France nouvelle qmi a déjà reconstitué sa force économique. Je veux donner sa part à la politique d'expansion qui s'est répandue dans le monde avec honneur, qui a promené son drapeau aux applaudissements des populations.

Mais sur le terrain de la bataille directe, immédiate, avec le choix de l'heure laissé à l'adversaire, peut-être, au regard du gouvernement allemand, n'aurions-nous pas l'avantage.

Cette situation, il faut le reconnaître, peut inquiéter certaines gens. Pourtant, si l'esprit public s'est refait, si le sentiment de l'unité morale, qui a manqué à un tel point sous l'empire, nous a rendu la confiance en nous-mêmes, si nous avons compris que nous avons en nous, dans les traditions de notre histoire, et dans notre volonté énergique, une force interne qui veut se développer normalement, justement, qui ne veut empiéter sur le droit de personne, qui réclame pour elle son droit, je dis que nous avons fait un grand pas et que nous avons semé le germe de l'avenir.

J'en ai eu deux preuves singulières : il y a quelques jours, le directeur d'une grande feuille anglaise m'écrivait pour me demander un article sur la France nouvelle ; je lui demandais ce que c'était que cette France nouvelle ; et mon correspondant, pour que je comprisse bien, me disait : « La France nouvelle, c'est celle qui vient de manifester cette fermeté tranquille que nous avions considérée jusqu'à ce jour comme la crème de la plus pur* vertu anglo saxonne. »

Dans sa pensée, on ne pouvait pas concevoir un plus grand éloge ; cet éloge, je l'ai accepté pour mon pays ; j'ai considéré que nous avions, certes, conservé notre audace, — nous en voyons tous les jours des exemples, donnés par ces jeunes gens qui se précipitent, lorsqu'un aviateur vient à périr dans un de ces épouvantables ac-

cidents que vous savez, et que dix, vingt se présentent, pour recommencer et retourner au plus haut du ciel faire jaillir 1 éclair de l'audace française. [Applaudissements .)

Mais s'il vient à cela s'ajouter la maîtrise de soi, la domination de ses nerfs, cette vertu de composition, de volonté froide et tranquille, alors nous avons la revanche, la vraie, celle contre laquelle il n'y a pas de victoire possible, celle de l'homme reconstitué, celle de l'homme d'énergie, de volonté, qui sait son devoir, qui sait son chemin, qui sait se discipliner, qui sait se soumettre à une loi librement acceptée et qui est prêt à se sacrifier pour son pays. On peut dire du mal de la patrie: des rhétoriciens, des malheureux, qui ne comprennent pas le sens des paroles qu'ils prononcent, peuvent médire de la mère, de la vraie mère, celle pour laquelle ils ont droit au respect de tous, mais si jamais le jour vient où il faudra marcher, ces sans-patrie viendront vous demander un fusil. {Applaudissements.)

... Messieurs, ce qu'il faut noter, c'est que le peuple français n'a jamais eu moins qu'aujourd'hui de dispositions agressives. Pourquoi ? Parce qu'ilcomprend que, pour développer son génie, pour vivre, dans la plénitude du sens du mot, il n'a besoin que d'invoquer le droit de tous les peuples à vivre. Eh bien, ce droit de tous les peuples à la juste mesure de vie, c'est ce qui nous a été refusé par l'Allemagne au lendemain de la défaite.

Vous connaissez bien l'affaire de 1875, vous savez bien que, parce que nous nous étions permis de faire des quatrièmes bataillons, nous avons été sur le point d'être envahis à nouveau. C'est une histoire que vous trouverez tout au long dans les Mémoires de M. de Gontaut-Biron (t\ dans la correspondance de Bismarck. Ah ! naturellement, une fois que le coup s'est trouvé manqué, par l'intervention dé la reine Victoria et de l'empereur Alexandre II, aie. On aie toujours dans ces cas-là [Mais il y a des preuves, il a été acquis que le maréchal de Moltke avait

parlé, et vous trouverez, dans les Mémoires de M. Gontaut- Biron, l'entretien le plus curieux et le plus décisif, entre notre ambassadeur à Berlin et M. de Radowitz, qui vient de mourir. Permettez-moi d'en extraire quelques lignes. C'est M. de Radowitz qui parle :

« Pouvez-vous assurer que la France, regagnant son ancienne prospérité, ayant réorganisé ses forces militaires, ne trouvera pas alors des alliances qui lui manquent aujourd'hui et que ses ressentiments qu'elle ne peut manquer de nourrir, qu'elle conserve pour la pertede ses deux provinces ne la pousseraient pas inévitablement à déclarer la guerre à l'Allemagne ? Et, puisque la revancheest la pensée intime delà France, et elle ne peut être autre — concluait M. de Radowitz, — nous avons intérêt, nous autres Allemands, à ne pas la laisser se relever, grandir, reprendre des forces dont elle se servirait contre nous, et à la mettre, dès maintenant, hors d'état de nous nuire plus tard. »

11 n'y a qu'un mot pour caractériser une telle politique : c'est le système qui consisterait à achever les blessés sur le champ de bataille. (Très bien! et applaudissements.) Parce que le fer s'est brisé dans la main de l'homme, et parce que celui-ci est tombé à terre, eh .bien, qu'on l'achève, car il pourrait plus tard devenir un ennemi !

Nous ne pouvons pas ignorer ces choses. Nous n'en parlons jamais, et nous faisons bien. Mais tout de même, dans le Parlement français, qui décide de la conduite politique du Gouvernement, sans injurier personne, sans se fâcher, sans provocation, n'est-il pas nécessaire que, de temps en temps, ces choses soient remémorées (Très bien) pour que Ton voie où elles nous ont conduits [Applaudissements) et qu'à la lueur de ces indications fournies par des adversaires que je voudrais ne pas appeler des ennemis, nous décidions nous-mêmes ce qu'il nous convient, à nous, d'adopter dans la liberté de notre opinion?

Le coup a manqué, disais-je. Et M. Ribot avait bien raison, l'autre jour, d'affirmer que ce ne sont pas les diplomaties qui ont fait la Triple-Entente. Non, elle s'est faite

toute seule, parce qu'elle est dans l'intérêt des trois puissances; parce que — Bismarck n'a cessé de le répéter — parce que l'Angleterre et la Russie se sont demandé si leur neutralité n'avait pas eu l'inconvénient d'affaiblir une puissance continentale aux dépens de l'autre et de ressusciter l'hégémonie allemande. Oui! Bismarck furieux a injurié Gortschakoff ; il n'a même pas ménagé la reine Victoria, qu'il a appelée, dans une lettre à son souverain : « Cette vieille dame exaltée. » (Rires) Mais il est constant que la reine Victoria et la Russie sont venues dire spontanément, sans appel, sans préparation diplomatique, lorsqu'il a été question d'écraser de nouveau la France : * Pardon ! il faut causer d'abord ! »

Eh bien ! messieurs, l'hégémonie de l'Allemagne s'est poursuivie; les événements ont rapproché les peuples, la Triple-Entente s'est opposée à laTriple-Alliance. Pourquoi? Voilà le grand sujet de la querelle de la France et de l'Allemagne. Aujourd'hui, l'Allemagne nous dit: « Je suis en querelle avec l'Angleterre, et cette querelle peut me mener fort loin. Eh bien! ne soyez pas de la bataille, venez de mon côté. » Nous, nous répondons: « C'est impossible. » — « Vous voyez bien que vous avez l'intention de déchaîner la guerre », répond l'Allemagne.

Mais il n'y a rien de plus contraire aux faits. La paix résul Le d'un équilibre; cet équilibre s'estfait spontanément, en dehors de toute intervention diplomatique, comme je vous le montrais tout à l'heure. Et, malgré cela, cinq menaces de guerre, depuis 1870, toutes venantde l'Ail e magne et pas une provocation de notre part; c'est l'affaire de 1875; c'est l'affaire Schnuebelé, où la loyauté de l'empereur Guillaume trancha d'un coup la querelle ; et puis — je reviens au Maroc, monsieur le président du conseil, en demandant pardon de m'en être éloigné si longtemps — et puis, les trois affaires marocaines de Tanger, de Casablanca et d'Agadir.

Voilà lapréparatioa à L'œuvre de paix à laquelle \ nous convie/.

.... Comment l'état d'esprit allemand dont je viens d'indiquer les origines va-t-il se manifester dans la pratique de l'accord franco-allemand du 4 novembre ?

Vous comprenez, messieurs, que pour ce qui est des citations, j'en pourrais faire autant qu'il me plairait: les généraux, le maréchal Von der Goltz, qui est un grand nom militaire en Allemagne, président des ligues militaires auxquelles on convie de participer les hommes, les femmes et les enfants, comme si la patrie était en danger, ces armements nouveaux qui excitent tant d'inquiétude sur divers points de l'Europe, tout cela sonne mal, tout cela inquiète.

Et, quand M. Ribot et M. le président du conseil viennent me demander : « Prenez-vous la responsabilité de refuser le traité? Avez-vous réfléchi à ce qui va arriver? » je suis obligé de leur demander tout d'abord s'ils savent bien eux-mêmes ce qu'impliquera le vote du traité.

Parmi toutes les citations que je pourrais faire, je n'en prendrai qu'une seule. J'ai trouvé dans une revue des plus importantes de l'Allemagne du Nord — le Preussisches Jahrbuch, les Annales 'prussiennes, qui sont dirigées par le professeur Delbruch, ancien membre du Reichstag, conservateur libéral — j'ai trouvé, dis-je, un article d'un écrivain militaire, très connu, M. Daniels, qui règle définitivement la question. Si je l'avais lu dès l'abord, j'aurais pu m'abstenir de parler, ce qui eût été tout bénéfice pour le Sénat (Non! non! — Parlez!)

Ecoutez, messieurs. 11 ne s'agit pas d'une citation quelconque ; non. Pour qui connaît M. Daniels; pour qui sait quelle sorte de revue sont les Annales prussiennes ; quand on voit que la préoccupation de l'écrivain est de défendre le traité et de prouver pourquoi il est bon, ce qu'il écrit prend une importance toute particulière. Ecoutez donc pourquoi, d'après lui, le traité est bon ; pourquoi le traité est recommandable et pourquoi il faut l'accepter. Voici :

« Aussi longtemps que l'Allemagne n'est pas décidée à se lancer dans une série interminable de guerres, elle devra se contenter de glaner dans le domaine colonial.. . Nous

devons être contents chaque fois que nous avons l'occasion d'acquérir un morceau de terre dans les régions exotiques. Une méthode plus magnifique et plus éblouissante de politique coloniale ne conviendrait pas à notre situation internationale, comme l'a justement reconnu le prince de Bismarck. Cette méthode sera peut-être applicable un jour si nous pouvons attendre ^patiemment jusqu'à ce qu'ait sonné l'heure de la revanche contre nos rivaux. L'essayer dès aujourd'hui serait faire tomber l'Allemagne de sa hauteur. »

Après avoir dit que l'opposition dans le Reichstag aurait étéjustifiée, si, « par l'arrangement marocain, l'Allemagne s'était retirée véritablement du Maroc », M. Daniels continue : « Mais de cela il ne peut être question. Notre développement économique au Maroc sous le protectorat français est une question de temps. Mais nous n'y sommes pas du tout désarçonnés politiquement. Si les Français en jugeaient d'une façon aussi superficielle que le parlement allemand et s'ils se faisaient accroire qu'ils sont débarrassés pour toute l'éternité de l'intervention allemande au Maroc, un pénible réveil serait nécessairement assuré à nos aimables voisins. Le traité marocain crée dans l'empire nord-africain un état de choses tel que ni l'acte d'Algésiras ni l'accord franco-allemand de février 1909 ne nous offrent rien d'aussi favorable. »

Après avoir spécifié qu'il appartiendrait à la France de pacifier le pays par ses armes dans l'intérêt du commerce allemand, M. Daniels déclare que c< les critiques hargneux de la diplomatie allemande » devraient rendre eu\-n: justice aux efforts de M. Kiderlen-Wàechter « s'ils n'étaient pas remplis de la plus forte méfiance à L'égard «le la loyauté des intentions de la France ». Il ajoute:

Nous avouons que nous partageons pleinement ce sentiment. Mais la valeur politique de l'arrangement marocain ne nous en parait pas diminuée. Après quelques an- . il se sera amassé une jolie quantité »le sujets de contlits, créés par la non-application ou par l'interprétation

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