‹ La France devant l'AllemagneChapitre 58 sur 133 · LE GRAND DEVOIR · texte numérisé non relu

LE GRAND DEVOIR

ment cruels, qu'il eût été" facile, au cours d'une longue paix, de nous épargner. 1870 fut une surprise. Pour ce que nous voyons aujourd'hui il a fallu la complicité de noire insouciance et de notre légèreté. Loin de moi ioul;' pensée de récrimination. Ce n'est pas le temps déjuger. Je ne sais plus le nom de ceux qui ont péché. Je veux que tous, en des modes divers, aient commis des fautes. Tous, sans une parole de reproche qui ne serait qu'une déperdition de forces, tous, nous nous mettons en route, pour accomplir, de nos mains, l'œuvre ardue, mais glorieuse, de notre grande réhabilitation.

La réhabilitation, par l'union de toutes les énergies françaises mises, d'un commun mouvement de discipline inflexible, au service de la Pairie. La réhabilitation par le sacrifice, et, puisque les événements l'exigent, la réhabilitation par le sang. La réhabilitation, non par des phrases qui sont les instruments de faiblesse d'un romantisme dégénéré, mais par les actes de- surhumaine révolte que la fortune, que les traditions de notre race nous demandent, et que nous n'avons plus le droit de lui refuser. Tous au devoir jusqu'à la mort — au delà même, par la puissance de l'exemple qui fait surgir les mots de la terre natale pour signifier aux vivants que ce n'est plus le temps d'aimer la vie, quand ceux qui seront la France demain réclament de nous la gloire d avoir vécu pour quelque chose de plus que de se trouver vivants, sans raison de vivre. Si nous sommes capables de nous élever jusque-là, c'est la France sauvée par nous. Sinon c'est tout le territoire français, où ramperont des créatures sans âme, devenu province de l'Allemagne. Nous pouvons choisir.

Car, l'Allemagne, elle-même, l'a compris. A l'heure même où elle déborde notre armée de défense pour entrer en coup de foudre sur notre territoire, elle a entendu passer dans Tair le grand cri des puissances invisibles, qui annoncent aux peuples qu'une heure tragique a sonné. Sur qui l'arrêt de la destinée ? La justice n'est rien sans la force qui la seconde. Il s'agit de savoir qui mettra le plus de force

de son côté. L'Angleterre, la France, la Russie, c'est trop contre l'Allemagne, même traînant après elle le prétendu soutien de l'armée vaincue à Sadowa. Et voilà que le règlement d'un si grand compte l'effraie, au moment où, sans avoir encore subi sur notre territoire le second choc de nos armées de défense, elle annonce, par anticipation, une marche triomphale, qui suppose soumis des hommes qui, quoi qu'il puisse arriver, ne se soumettront pas. Et alors, de notre frontière même part Tordre de mobiliser tout le peuple d'Allemagne jusqu'aux enfants de seize ans.

C'est bien. Envoyez-nous les derniers de votre progéniture pour achever le massacre de ceux des nôtres que vous fusillez sur le sein de leur mère. Il faut bien que vos petits, à leur tour, se repaissent de sang. Mais quoi ? En êtes-vous le de vous préparer à jeter la prime fleur de votre jeunese aux massacres du champ de bataille, parce que vous sentez déjà que vos hommes, contre nous, ne seront pas suffisants ? Nous autres, moins nombreux que vous, nous n'aurons pas besoin de ce suprême effort. Car vous ne combattez que pour mettre l'Europe sous le joug de votre race sauvage, tandis que nous sommes les soldats de la civilisation d'occident et que, dans cet immense tumulte de bataille, tout homme qui a le sentiment de son droit à l'indépendance, à la dignité d'une vie libre, se trahit lui-même s'il ne vient pas prendre place dans nos rangs. Des Français, il n'en manquera pas un. Nous n'avons plus besoin de les appeler pour qu'ils se trouvent aux postes de combat. Vous aviez tout préparé, tout prévu. Nous allons vous montrer quelque chose à quoi vous ne vous attendiez pas. Vous ne verrez rien que des hommes soudés par une seule pensée, par une seule volonté : la pensée de la France, la volonté de la maintenir à travers tout. Et puisque quelqu'un a dit que chaque homme avait un peu de sa patrie dans la i <i, tous ceux qui attendent de nous et d> npa-

gnons (I armes un élan au-dessus de la vie. voudront être de la bataille où se joue la cause la plus belle de l'humanité. Aussi, aux enfants d Allemagne que vous arracherez

par l'endurance lâ&

à l'école pour leur faire combattre l'idée d'où leur affranchissement doit, un jour, venir, des hommes de France s'opposeront pour les remettre, avec plus ou moins de douceur, selon qu'il sera nécessaire, dans le droit chemin- Et cela dit, Français, que chacun se ceigne les reins pour le grand devoir. Ni forfanterie, ni faiblesse. C'est assez beau d'être vous-mêmes. La Patrie vous veut tout entiers.

VHomme Libre, 23 et 24 août 1914.

PAR L'ENDURAiNCE

.. . Violente action près de Mézières; victorieux près de Guise, nous faiblissons du côté de La Fère ; nous avancerions en Lorraine. Au moins, nous avons ainsi quelques points de repère, ce qui nous avait manqué trop longtemps. Toutes ces batailles qui ne donnent pas de résultats décisifs n'en sont pas moins de la plus haute importance, car elles retardent d'autant la marche des armées allemandes sur Paris.

Après la capitulation de Sedan et l'investissement de Metz, la France était sans armée. Rien de comparable avec la situation aujourd'hui. L'armée française tient la campagne. Elle a beaucoup souffert, mais elle a infligé des pertes non moins cruelles à l'ennemi, et les nôtres devraient être plus aisément réparables. Infatigablement, elle tient tête partout, avec des chances diverses, comme le veut toute histoire de guerre. On la fait reculer sur certains points. Elle avance sur d'autres. Et la partie demeure liée de si près que, même si nous cédons en quelque endroit, l'Allemand ne retrouve pas toujours aisément sa liberté d'offensive.

Aussi longtemps, en effet, que nous aurons toutes les forces de l'Allemagne sur nous, nous ne pouvons pas espérer les reconduire d'entrain à la frontière. Harceler les troupes d'invasion, leur disputer le terrain, les couper de leur base quand il devient possible,ce sont là d'appréciables

résultats jusqu'au jour où la chance d'une opération d'offensive pourrait être tentée. Tous les combats dont on nous parle sont autant d'efforts dans celte direction. Ils sont, en réalité, l'ouverture d'une campagne qui ne doit pas finir, ou plu tôt qui ne doit s'achever que par la commune victoire de la France, de TAngl terre e' de la Russie, quand elles auront refermé leurs tenailles, de fer sur les deux flancs de l'Allemagne. Pour en arriver là, je n'ai pas craint de l'annoncer d'abord, il nous faudra du temps, beaucoup de temps et beaucoup de souffrances. Déjà l'expérience en est faite par nos malheureuses populations du Nord. Rappelonsnous ce mot queje citais 'd'un général japonais: « La victoire est à celui qui est capable de souffrir un quart d'heure de plus que son adversaire. » Nous sommes à l'heure où commence pour nous la pratique de cette grande leçon.

On signale de toutes parts ces affreux troupeaux de fuyards quittant leurs villages en flamme sous la mitraille de l'Allemand. Nous avons tous envers eux de grands devoirs. Je ne doute pas que le gouvernement et les particuliers ne s'en acquittent comme il convient. Que dire encore de ces mal heureuses vil les, florissantes hier, aujourd'hui dans les décombres? Toutes les usines ont été systématiquement détruites par le canon ou les boml diaires. C'est le ravage méthodique dans toute son liorr ur. Dans ces murailles effondrées, prises et reprises tour à tour, s'engagent les combats qui doivent se poursuivi on ne sait quelle étendue de notre territoire, pendant un temps impossible à déterminer.

L'ennemi n'en est pas encore à se présenter sur la Somme, et bien qu'il en ait approché sur certains po nous lavons mis dans l'obligation de s'en éloigner sur d'autres. On nous a même dit parfois que son s'était ralentie lu n que ses troupes continuent de Be battre avec acharnement. J'avoue que cela me par. ut douteux. Par malheur, les territoires occupés sont des plus ric'ies en blé. L'embarras ue saurait donc venir des difficultés du ravitaillement. Pourtant, les soldats ont eu à

PAR l'endurance 16!

supporter de grandes fatigues depuis leur entrée en Belgique, et à mesure qu'ils avancent, il est possible que la qualité des troupes diminue. On ne s'en est point aperçu dans les récents combats.

Gardons-nous d'illusions. Les Allemands conservent la grande supériorité du nombre (on n'a jamais voulu nous dire pourquoi) et du dressage automatique de chaque officier, de chaque soldat, avec une étonnante pureté dans l'emploi et le maniement de l'armement. Ne nous abandonnons donc pas à des espérances qui seraient prématurées. 11 ne paraît point du tout que l'offensive allemande soit ralentie. Elle continuera, infiniment redoutable, mais à travers tout événement de guerre, quel qu'il soit, elle doit rencontrer, partout et toujours, une défensive irréductible prête à se transformer en offensive à son tour. Nous avons d'inépuisables ressources, et ce n'est pas le cœur qui pourra nous faire défaut.

Le rôle de Paris, dans cette affaire, est peut-être assez difficile à déterminer. Tout semble indiquer que le camp retranché ne peut être investi, et l'intelligent emploi des avions sur un tel périmètre nous donnera de grands avantages pour les opérations d'offensive. D'ailleurs, comme Anvers, qui ne tardera probablement pas à nous donner de ses nouvelles, Paris disposera d'une armée très mobile qui pourra, selon les mouvements de l'ennemi, choisir Pheure de ses coups. Je ne crois pas qu'il y ait lieu, pour le moment, à pousser plus loin des prévisions qui seraient principalement fondées sur des hypothèses.

Il est clair que d'après les résultats des premiers engagements nous avions trop facilement conçu de trop belles espérances. Nos soldats abordaient alors des troupes de moindre valeur que celles qu'on avait réservées pour le gigantesque effort de la grande trouée sur Paris. Alors, nous pensions qu'il serait nécessaire, pour entrer chez nous, de crever notre ligne de défense. L'invasion par la région de Lille nous était alors donnée comme une considération négligeable. Il est probable qu'on a changé d'o-

pinion sur ce point. L 'énorme marée a fait irruption du côté où elle n'était pas attendue, et il en est résulté pour elle des facilités de ravages. Elle s'est étendue plus loin et plus vite que nous n'aurions pensé dans un si bref es-

de temps. Chaque journée se trouve marquée par des combats où quelquefois nous livrons du terrain, pour recommencer inlassablement le nouvel effort, qui peut, le lendemain, nous donner l'avantage. Ce qui est acquis, déjà, sans contestation possible, c'est que les difficultés de la marche à travers la Belgique se compliquent maintenant de la bataille ininterrompue qu'il faudra livrer jusqu'à Paris, et quand on sera là, si l'on doit y être, ce sera le tour des armées de province et de l'armée de Paris de combiner leurs efforts, en vue d'enfoncer l'ennemi sur une ligne de trop grande étendue pour qu'il puisse victorieusement résister.

Nous n'en sommes pas là, mais il faut avoir le courage de tout envisager, surtout quand le succès final dépend d'une valeur d'endurance qui devrait être illimitée. Nous aidons nos alliés russes à l'heure présente en appelant sur nous toute la vigueur épevjae des coups de l'ennemi, qui devra se retourner contr /ux au moment même où notre résistance aura épuisé /meilleur de leurs énergies. Nos amis anglais sont vem/s nous apporter le réconfort d'un stoïcisme inébranlable, dans cette partie, la plus cruelle, de la commune tâche. Ils ont supporté le feu sans broncher, et à mesure qu'ils tombent nous les voyons remplacés. Ces revers qu'ils ont rendus glorieux, en notre compagnie sont autant de facilités pour la Russie, qui avance à pas de géant — faisant sa trouée, elle, tandis que l'Àllenie vue, à chaque instant, arrêtée dans sa marche sur I5 Quand la tâche qui nous incombe est à ce point de clarté,

ire, si longue, si effroyablement douloureuse qu'elle puisse être, qui donc se présentera pour dire qu'il ne pas l'accepter? Non, ce n'est pas assez d'accepter la franco, nous l'appellerons, nous courrons au-devant d'elle, nous offrirons à se ■•> nous lasuppl;

TOUT l'effort 163

redoubler d'efforts, afin que soit hâté le jour où la fortune, lasse de nous frapper, reconnaîtra qu'il y a une âme en nous qu'on ne peut pas détruire et que rien ne peut faire céder. N'y eût-il pas de Russie, n'y eût-il pas d'Angleterre, tant qu'il subsistera un Français, il n'a pas le droit de capituler. Mais il y a une Russie, mais il y a une Angleterre qui ont juré, comme nous, de ne jamais se rendre, de ne jamais accepter la loi du Kaiser. Elles Font dit, et elles le feront, sachant bien que notre résolution n'est pas moins irréductible que la leur. Alors, quoi ? Un empire allemand des Pyrénées aux monts Ourals? Gela dépasse jusqu'aux bornes mêmes de la démence. Qu'arrivera-t-il donc? Il arrivera, si le pis doit se réaliser, que notre pays subira peut-être des épreuves au delà de celles qu'il a connues dans les mauvais temps de notre histoire, mais qu'ainsi nous ferons, de notre endurance, le jour où, par nous et par nos amis et alliés, l'Europe sera définitivement délivrée d'une puissance de domination meurtrière, incompatible avec l'indépendance, avec la dignité des sociétés civilisées.

L'Homme Libre, 3J août 19 i ï

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