CAMPAGNE DRIVER
« Jusqu'à mon dernier cheval », a dit Guillaume II. « Jusqu'au bout », avons-nous prononcé gravement. Et M. Winston Churchill, hier: « Nous sommes résolus à vaincre, devrait-il nous en coûter la dernière livre sterling et le dernier homme. » Ce sont des paroles qui engagent, surtout lorsqu'elles sont prononcées en pleine connaissance de cause..
... Préparons-nous à soutenir, avec patience et fermeté, la lutte désespérée que l'orgueil du Kaiser impose aux peuples qui vont sauver sur les champs de bataille le droit de toute l'Europe à l'indépendance dans la dignité. Il annonce, comme nous, que rien ne le fera céder, mais les conditions de la lutte le condamnent à l'épuisement de ses forces au bout d'un temps que je ne suis pas en état de calculer, tandis que nos avantages, grâce au concours croissant de nos alliés, ne peuvent qu'augmenter. 11 fera tête aussi longtemps qu'il lui sera possible, sa seule chance étant de nous lasser, de nous décourager. A nous de lui montrer que nous sommes d'un trop dur métal pour qu'il puisse garder l'espérance de nous user.
J'aimerais qu'il pût venir circuler incognito parmi nous, visiter les villes, les villages, les champs, interroger quiconque, scruter les âmes, comparer notre état d'esprit
avec celui de ses sujets. Nous avons élé déçus dans nos premières espérances qui furent, avant les grands chocs, d'une victoire relativement aisée. Du nord nous est arrivée une avalanche de fer qui a tout broyé sur son passage jusqu'à Paris. Une importante part du territoire français est encore sous les pieds de hordes furieuses qui vont semant 1 incendie et la mort. Des contrées envahies nous arrivent chaque jour des troupes d'émigrants lamentables, encore stupéfiés d'horreur. Nous écoutons des récits qui glacent le sang dans les veines, et le devoir fraternel accompli, hommes, femmes, vieillards,, redressent la tête et, tranquilles, se donnent le mot d'ordre : « En avant. » Les fils, les frères, les époux sont là-bas dans la plaine, sous l'ouragan d'acier. On ne pense qu'à eux. On les évoque. On les voit. S'ils reviennent, on deviendra fou de joie. S'ils ne reviennent pas, on se raidira, sans une parole, et l'on tiendra bon, toujours, toujours jusqu'à ce qu'il ne reste plus un soldat.
A cette grande paix de l'âme résolue, à ce calme dans l'obstination de vaillance où toutes les énergies de l'être se sont rassemblées, que nous oppose l'ennemi ? Des scènes de démoniaque sauvagerie, des massacres, des supplices qui n'épargnent pas l'enfance, des feux de peloton, un brasier, d'où émergent les tours de la cathédrale de Reims, voilà les manifestations de la chevalerie germanique parmi nous. Nous regardons, torturés dans nos entrailles, mais nous avons au cœur une flamme d'espérance qui ne s'éteindra pas. Nous ne pouvons pas être vaincus, puisque nous n'accepterons jamais de l'être, car il s'agit de la vie même de la France, et nous prétendons sauvegarder, au moins, l'honneur. Il faut donc que notre endurance vienne à bout de la fureur allemande, tandis que la Russie et l'Angleterre, qui sont bien loin encore d'avoir donné tout l'effort qu'elles peuvent fournir, nous permet* tront d'achever en commun la défaite Gnale de la sauvagerie. Ce que cela peut représenter encore pour nous de souffrances patiemment et noblement supportées, c'e
A l'ordre de l'armée 173
nous de le savoir, c'est à nous de nous y préparer. La dure et longue campagne d'hiver ne nous y apportera que trop d'épreuves. Dès ce moment, haussons nos cœurs et disposons toutes choses pour mériter la victoire avant de
la forcer.
L'Homme Libre, 28 septembre 1914.