A L'ORDRE DE L'ARMEE
On ferait un beau livre, pour les écoles, avec les seuls tableaux d'épisodes de cette guerre, tels qu'ils résultent des citations à l'ordre de l'armée.
C'est bien là, en effet, qu'on voit apparaître, dans sa splendeur, l'âme héroïque de notre soldat français.
Pour un héros, transportez sur le champ de bataille un Français inconnu, de ceux que vous coudoyez, tous les jours, sans arrêter sur eux votre regard. Vous ne le connaissez pas, il ne se connaît pas lui-mcme. Il peut être moyen de qualités et de défauts. H passera, dans la vie, ignoré du public, ayant eu la valeur d'un chiffre pour le statisticien, et personne de ceux qui l'auront coudoyé ne soupçonnera qu'en certaines circontances tragiques, quelque chose puisse surgir de cette âme modeste qui la projette au premier rang. Combien sont-ils ainsi, parmi nous? Je ne sais pas. Personne ne peut savoir. Ce que les faits démontrent, c'est qu'aussitôt que l'événement le requiert sur ce sol, fécondé de l'esprit des ancêtres, l'héroïsme apparaît.
J'écris l'héroïsme, parce que, le courage, ce ne serait pas assez dire. Le courage est le lot de tous les braves gens mis dans le cas de choisir entre le devoir et le déshonneur. Il n'y a que des gens très braves pour convenir qu'ils ont eu peur. Ainsi Turenne, souvent cité. Hier encore, je lisais, dans les mémoires d'Agrippa d'Aubigné, le récit d'une affaire où le soldat-écrivain avait pris la fuite avec un entrain qu'il s'est plu, peut-être, à exagérer. Le lendemain, ses prouesses faisaient Fadmiration de tous, au plus fort
de la mêlée. Et l'homme de philosopher: Dieu, écrit-il, ne donne pas le courage; il le prête seulement. C'est-à-dire qu'il y faut cet ensemble de conditions extérieures et intimes qui déterminent le moment.
L'amour, la passion d'une cause juste et belle, est, dans cet ordre d'idées, le premier fondement del'action. Agrippa, s'enfuyant, n'en tenait pas moins, sans doute, son parti pour le plus noble de tous. Une minute s'était trouvée où ses nerfs et ses muscles traduisaient infidèlement sa pensée, et le seul fait qu'il en prend acte contre lui-môme montre assez que cette minute-là n'avait, à ses yeux, que le caractère d'un vulgaire accident. Ce sont là des péripéties de l'action militaire, telles qu'il s'en peut rencontrer chez maints combattants, et même, comme on le voit par l'exemple ci-dessus, des plus durement trempés. Le courage, en somme, est la qualité maîtresse de l'âme humaine parce qu'il est une mise en action du respect de soi-même, une suprême détente de dignité.
La paix intermittente de notre civilisation a-t-elle pour effet de susciter, de favoriser le courage militaire ou de l'énerver, de l'amollir. Elle a créé de toutes pièces le courage civique, l'une des plus hautes formes de l'ennoblissement pour l'homme appelé à prendre, dans le silence du cabinet, sans témoins, une décision d'où peut dépendre tout un avenir de misères ou de bonheur. Celui qui, pour rester dans la droiture de sa conscience, sacrifie froidement, avec toutes les récompenses socialesdujour, jusqu'aux intérêts mêmes des êtres qui lui sont chers, est un héros qui ne sera dépassé par nul autre, mais qui peut être égalé.
Car le courage militaire subsiste intact dans sa grandeur, dans sa beauté. N'est-ce pas le plus grand sacrifice que de donner tout de soi pour une noble cause? Et corn ment le sacrifice serait-il plus complet que dans la Heur de la jeunesse, lorsque toutes les sensation de l'être s'offrent, en frémissante nouveauté, au radieux cortège d'espérances dont l'adolescent encore n'a point le secret. Il croit, il es? il attend. Quoi que lui donnela vie, <V-l un m -ment
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sacré, le plus beau par les promesses, encore sans déchets de réalité. Tout s'éveille, tout chante, tout invite à la vie. El voilà que tout ce rêve de fragile beauté, précieux plus que l'inconnue vérité des choses, le jeune homme sera sollicité de le jeter au gouffre parce qu'une cause, supérieure à toute autre, l'aura commandé.
C'est la Patrie qui veut le sacrifice, et l'hésitation est tout près d'être un crime quand elle a parlé. La Patrie, mot mystérieux qui tient l'homme enfermé dans un cercle magique de sentiments, de pensées, de traditions, écrites ou seulement senties, dont il ne peut pas, dont il ne veut pas sortir, car une telle noblesse lui vient des grands aïeux que ce serait félonie de n'en pas garder le dépôt pour les générations avenir. La défense du foyer familial, c'est bien. Chacun s'y donnera tout entier. 11 y a encore de l'égoïsme dans l'extrême sacrifice pour un résultat si prochain. La Patrie, c'est une grandeur de tous, depuis des temps qu'on ne saurait fixer, uue commune beauté à laquelle tous peuvent et doivent participer par une collaboration à l'œuvre humainement infinie que nous avons reçu la glorieuse charge de continuer.
Dans la paix, le labeur, sous toutes ses formes, est une pierre d'apport. Tout effort fait un peu de Patrie. Dans la guerre, l'effort total d'une vie, ramassé en un jour, en une heure, en unmoment vertigineux degrandeur surhumaine! Et cela, c'est l'honneur, la mort plus belle que la vie, la sensation aiguë, sous la grêle de mitraille, dans le tonnerre des obus, qu'une volonté muette domine tout ce fracas, et qu'on fait la plus belle histoire en disant simplement au canon : Je ne veux pas.
Il sent cela, soyez-en sûr, notre troupier français, couché sur la terre nue, où, tenant sa bonne arme, il attend l'heure de bondir. Quel regret du beau temps où Ton voyait l'ennemi î L'ennemi, il est là-bas, tapi dans sa tranchée, dont il n'est pas pressé de sortir. Quand il croira avoir tout écrasé de son artillerie, peut-être se risquerat-il. Il faut demeurer là, sous les balles des shrapnells et
les éclats d'acier. L'heure est d'une angoissante immobilité, cruelle à vivre. Il en est qui regardent le chef, comme pour chercher une manifestation de fermeté. D'autres interrogent le voisin, stupéfiés quelquefois, comme un de mes amis récemment, de le trouver mort d'une halle en plein crâne, sans cri ni mouvement. Le plus grand nombre pensent à ce qui va se passer, tout à l'heure, et se disent, les dents serrées, que le plus tôt sera le mieux. Ah ! l'on raconte que les Allemands ne comprennent pas le français. Eh bien, quand ils entendent le commandement : à la baïonnette, ils savent assez ce que cela veut dire, car ils ne sont pas longs à faire voir, dos tourné, qu'ils ont compris.
Mais l'heure du courage passif est passée. L'ordre à retenti : En avant. C'est le moment du soldat français. Le trou de lapin de l'Allemand, ce n'est pas son affaire. 11 lui faut, à celui-là, le grand air, avec une arme sûre, et un ou plusieurs Boches à regarder. Tout le monde s'est précipité. Le drame, le vrai drame commence, car le courage d'action, la vaillance de l'homme, surexcitée par les péripéties du combat, va, selon les impulsions de chacun, se manifester par d'étonnants faits d'armes, dont le souvenir malheureusement se perd, par la bonne raison que chacun est à sa tâche, et qu'il n'y a pas de spectateurs.
Nous n'avons pas besoin de déprécier notre ennemi. 11 se désigne assez hautement, lui-même, à la réprobation du monde civilisé. Pour moi, je me borne à dire que des massacreurs de femmes et d'enfants peuvent être de I soldats, à ne les juger que du dehors, mais que ce sont des lâches nécessairement. Je ne suis donc point étonné qu'ils aient peur de la baïonnette, et qu'ils fuient quand il faut s'affronter, homme à homme, en se regardant dans les yeux. Mais, dans la mêlée en masse, tout arrive, et la diversité des rencontres produit des groupements de bataille où d'effroyables drames se jouent
Le Français est, ici, a son point culminant. En lui, soudainement, vont faire explosion, à l'appel des violences déchaînées, des qualités d'action à nulles autres pareilles,
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qui feront jaillir des profondeurs de l'être d'héroïques vertus que, dans la simplicité de son cœur, il ne se connaissait pas. Il a fallu l'étincelle révélatrice du drame inouï où toutes ses énergies se rassemblent dans un éclair de temps, comme celles du dieu tonnant au coup de foudre, pour qu'éclate de son cœur une volonté, une puissance de Titan. C'est un absolu devant qui tout cède. Il veut, il fait: le reste ne compte pas. Le mot danger n'a plus de sens. Si les camarades faiblissent, cet homme, timide peut-être dans la vie ordinaire, arrête les fuyards d'un mot, d'ui: geste, d'un acte qui les domine tous, leur en impose par la sensation d'une force contre laquelle rien ne peut prévaloir, les ramène au combat, pleins d'un nouveau courage, et ne s'arrête que lorsqu'ils ont vaincu.
Et l'on dirait vraiment que la mort a peur de cet être invincible, car, lorsqu'il la défie, au plus épais de la grêle de fer, elle s'acharne parfois incroyablement à le respecter. Blessé, il continue de combattre, sauve son camarade, son officier gisant à terre, le traîne jusqu'au prochain secours, et, pour épuiser son reste d'héroïsme, revient parfois se faire tuer. Mort ou vivant, nous pouvons vraiment l'envier : il a vécu le plein de tout ce que peut donner la vie. Place à lui, au plus haut de nos souvenirs. Il a peutêtre voulu la mort, parce qu'il se sentait trop grand pour une récompense. Vivant, nous ne pouvons l'honorer mieux qu'en disant simplement ce qu'il a fait, sans le gâter d'un commentaire.
C'est pourquoi, lecteur, je vous recommande la noble et réconfortante émotion de la liste des citations à l'ordre de l'armée. Là, vous trouverez la leçon supérieure des jours poignants où nous vivons. Je ne veux citer aucun nom, parce que ce serait faire injure à tous les autres. Lisez, vous dis-je, et dites s'il ne vous viendra pas une fierté d'être de ce même sang d'où tant de héros sans célébrité sont sortis. Lisez, lisez, quand vous aurez commencé, vous ne vous arrêterez pas. L'un s'est fait tuer sur ses pièces parce que ses soldats faiblissaient, et par son muet exemple — è
miracle — les a ramènes. L'autre extirpe avec son couteau la balle qui l'a frappé, et retourne au feu jusqu'à la fin. Celui-ci, quand ses pièces n'ont plus de munitions, se jette dans la tranchée, pour combattre à côté de l'infanterie, ou le bras cassé, l'épaule déchirée, continue de pousser ses hommes à l'ennemi. Celui-là ramène sa compagnie sous le feu le plus violent, et, quand elle est obligée de se retirer, il reste pour emporter les blessés et reçoit la balle qu'il avait si glorieusement gagnée. Je n'en finirais pas.
Inconnus hier, ces hommes seront inconnus demain. Aujourd'hui, c'est leur jour. Qu'il soit à eux pleinement. Aux cœurs fiers un salut de fierté. Ils n'ont pas attendu la victoire définitive pour nous refaire une patrie totale. Ils ont vécu, ils nous auront fait vivre un beau résumé de la France dans une journée du soldat français.
L'Homme Enchaîné, 9 octobre f914.