POUR MAINTENIR L'UNION
des hordes primitives, chacun de courir à sa destinée avec des chants qui ne sont pas très supérieurs aux mugissements de la bête jetée à l'abattoir. Avant de succomber, l'Allemand s'offrira la suprême joie de piétiner, d'éventrer, de déchiqueter tout ce qui se trouve sur sa route, si licence lui en est donnée : c'est la seule manifestation d'individualisme qui lui soit laissée. Encore trouvet-il plus de plaisir à s'y livrer par ordre, méthodiquement.
Il faut bien que nous soyons une autre race puisque notre penchant naturel est de regarder les ho m nés en face, et, pour cela, de vivre debout. Ce fut la source de grands ennuis pour les gouvernements du passé. En revanche, lorsque l'intérêt supérieur de la patrie en danger, lorsque le grand souffle d'une noble idée vient à souder fortement le dur bloc de ces indépendances, tout à l'heure dispersées, alors il n'est point de puissance qui puisse résister au formidable marteau-pilon dont le choc est d'un peuple tout entier.
C'est là que se retrouve, après trop de manquements dans la préparation méthodique, la supériorité d'une action volontaire d'ensemble, sur l'organisation purement mécanique du peuple allemand. Des fautes antérieures, trop souvent constatées, peuvent mettre, aujourd'hui, nos administrations aux prises avec d'incommensurables difficultés. Elles s'en trouveront tantôt bien, tantôt mal, selon qu'elles auront le courage de rompre avec les anciens errements, ou que, sous les regards d'un ministre plus prompt à suivre qu'à diriger, elles s'entêteront dans des routines qui, ayant causé le dommage ne peuvent en apporter la réparation.
Dans les deux cas, quelque chose sauvera tout: c'est l'admirable union des esprits et des cœurs pour le salut de la patrie. Cette union spontanée, obstinément volontaire, de toutes les énergies d'un peuple concentrées en une masse irrésistible, pour l'effort simultané de tous les bras et de tous les cœurs, il est permis de constater avec orgueil que personne ne nous Ta imposée, et que personne
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n'eût été de taille à le faire, comme Gambetta Fapprit à ses dépens au jour où les déchirements civils apportaient une si cruelle aggravation des affreuses blessures de la guerre étrangère.
Non. La dure leçon avait porté ses fruits, et c'est du cœur de tous qu'a simultanément jailli l'énorme étincelle où se sont fondues soudain toutes les âmes, toutes les volontés, pour le coup de foudre que sera la victoire définitive de demain. Nul homme, nul gouvernement, nul parti ne s'en peut attribuer exclusivement la gloire. Le peuple français a pris en mains sa propre cause. Mis en demeure de se sauver lui-même, il a montré que l'espérance en lui, comme la puissance d'action, venait des profondeurs. Il a fait ses soldats, leur ayant soufflé le plus beau de son âme, le meilleur d'une invincible résolution qui les rend supérieurs à tout revers. Il sait que l'œuvre sera longue et dure. Il sait aussi qu'elle ne sera pas supérieure à ses moyens. 11 veut, il fait. Aidé par le concours désintéressé des uns, entravé par l'incompréhension des autres, il poursuit sa tâche sans faiblir, n'attendant d'autre r écompense que le maintien de la vie française au cœur de la civilisation.
Je dis la vie française, toute la vie française, avec la multiplicité de ses aspects de pensée et d'action. Voilà ce que représente l'obscur troupier, notre fils, notre frère, là-bas, dans la boue de sa tranchée, jouant sa vie vingtquatre heures par jour, sur la chance d'un coup de mitraille, pour que le rayonnement de la France soit sauvé. Voilà ce que représentent, dans tous les ordres de 1 activité nationale au service de la cause commune, tous ceux qui, tendus vers la plaine où l'immense tragédie se joue, ne disent et ne font, sans se préoccuper d'eux-mêmes, qu'en vue d'accroître la force physique et morale de ce
bon soldat.
L'Homme Enchaîné, 20 octobre 191 4,
Je ne puis détacher ma pensée de ces hommes qui sont au feu. Sur une ligne mouvante qui va de la mer du Nord à l'extrémité des Vosges, ils sont là, jour et nuit, terrés en des tanières de boue, grelottants, engourdis, mais le cœur cuirassé d'une ardente vaillance qui leur fait affronter en souriant le froid, la faim, la mort. Ils ne s'arrêtent pas pour se contempler, s'analyser, porter des jugements de philosophie sur eux-mêmes et sur ceux qui les envoient aux misères, aux dangers du métier de soldat. Ils ont de vieux parents qu'ils aiment, des femmes, des enfants qui leur tiennent au cœur par des fibres de sensibilité douloureuse, ils ont une ville, un village où ils sont nés, où ils croyaient mourir, un pays très doux au souvenir, où leur enfance, leur jeunesse a passé, une grande patrie enfin, toujours présente à leur pensée, dont l'histoire les berce en des joies de respect et d'amour, en des espérances de grandeur. Plus ou moins cultivés, plus ou moins réfléchis, plus ou moins prompts à sentir, à s'endurcir, à résister, plus ou moins impassibles quand la sombre faucheuse fait sa récolte rouge, ils sont dans l'action où les appelle une poésie de vie supérieure, un élan surhumain de tout l'être qui lance leur volonté dans la bataille en boulet de canon.
Ils étaient des héros tout à l'heure, tout à l'heure ils seront des enfants amusés de périls qui ont des aspects de roman. Car, dans une même journée, il faudra, selon la chance de l'heure, aller et revenir, de la tension farouche des énergies surchauffées à la douce détente des sensations d'humanité. Nous nous représentons toujours le soldat aux prises avec l'ennemi. Ce serait trop beau s'il pouvait régler tous ses comptes en un furieux effort de combativité. Combien plus difficile, le courage de terme passivité sous la grêle des éclats d'obus ! Combien plus dure, l'épreuve des souffrances enchaînées qui se succèdent sans relâche, pour
s'aviver l'une l'autre, et user peu à peu toutes résistances de corps et de volonté ! En dehors du combat même, il n'est pas un moment qui ne soit d'action véritable, puisqu'il n'est rien qui ne conduise à la (in souhaitée. Et si la chance d'un bref repos peut heureusement survenir, la passagère reprise de possession de soi-même., la rentrée provisoire dans une paix de gais propos, le délassement des anecdotes de guerre pour la joie de narguer l'ennemi, tout cela se verra bientôt refoulé, rejeté, sans regrets, au rang des choses abolies, dès que l'apaisement des cœurs sera sommé de faire place aux violences de la vertu guerrière, pour répondre aux appels de l'énorme tragédie. C'est ainsi que se forge, sur l'implacable enclume des heures, le solide métal des volontés invincibles. C'est ainsi que se trempent les caractères. Avez-vous vu, chez le bon armurier de Tolède, comment la lame d'acier friable devient instantanément infrangible au sortir de la merveilleuse cuve d'eau où elle ne fut plongée que le temps d'un éclair? C'est l'âme de notre soldat au feu.
Le Boche, qui n'est qu'une pièce de mécanique dans les mains du mécanicien supérieur, a bien appris à le connaître, notre soldat français, — assez pour ne pas rechercher la conversation de trop près — mais il ne le comprendra jamais. Hier, une lettre du front me contait comment nos troupiers égayèrent une soirée en agitant des lanternes au bout d'une haute perche, par un jeu de ficelles, pour faire dépenser inutilement aux Boches leurs munitions d'artillerie. Quels moyens d'expliquer à ces gens l'état d'esprit qui produit cette insouciance de jeunesse en folie, cet amusement du péril pour une revanche anticipée sur la mitraille de demain? Le placide Boche, qui ne connaît que les plaisirs de l'obéissance irraisonnée, fera bonne figure au feu, tout comme l'autre, mais il est trop savamment machiné pour vivre, de cette intensité, le plein de sa bataille, pour jeter dans l'action, comme son adversaire, toutes les joies de vie aiguë qu'il apporte superbement en offrande à la mort.
Quelques-uns, il est vrai, seront capables d'une audaae réglementée. Sous la conduite d'un chef résolu, ils pousseront des pointes hardies, sans l'élan qui caractérise les nôtres, mais que le chef vienne à manquer, les ressources d'énergie de la troupe s'évanouiront subitement. Chez nous, si le chef tombe, un débrouillard tout aussitôt se révèle, pour s'accommoder aux circonstances, suppléer, sur l'heure, à ce qui fait défaut, changer le cours de l'aventure par quelque coup de téméraire fantaisie qui déconcertera l'adversaire. Avec de tels soldats, on n'est jamais au bout de ce qu'on en peut attendre. Nul d'entre eux n'en sait rien lui-môme, car sa plus grande joie est d'improviser, à toute heure, son combat. Quel plaisir d'étonner son chef, qui, le connaissant bien, s'attend à beaucoup de choses, mais ne peut retenir parfois, aux heures périlleuses, un cri d'admiration. Et pourtant qui ne découvrirait rien an delà, sur notre actuel front de bataille, prouverait qu'il n'a pas regardé d'assez près le Français combattant d'aujourd'hui.
Audacieux et gai tout à la fois, l'homme dont l'aïeul a parcouru toute l'Europe en chantant sa Marseillaise, sans perdre une occasion de foncer sur l'ennemi, ne parait peute're pas très différent du soldat de Grimée, d'Italie, de 1670, où d'autres chefs lui eussent assuré la victoire. Cependant, les circonstances ont trop profondément changé l'âme et le cœur des combattants. Au début de la guerre de 4870, ce n'était pas encore le salut de la Patrie qui était en jeu, et plus tard nous luttions à un tel désavantage que c'est miracle si des armées improvisées purent faire autre chose que de succomber glorieusement. On ne louera jamais assez la reprise de volonté dont il fallut le prodige, par Gambetta et M. de Freycinet, pour aboutir à la victoire de Coulmiers. J'ai ouï dire que Guillaume Ier, qui avait vu le soldat français au plus fort des désastres, dit un jour à celui qui allait être son successeur : « Souviens- « toi, mon fils, qu'au cours de la grande guerre, si nos « succès ont étonné le monde, par la grâce de Dieu, pour-
« tant il fut des heures, où, malgré tant de chances favo- « râbles, je pus douter de la finale issue. » C'est probablement le plus bel éloge qu'on ait jamais fait du soldat français. Nous avons peut-être le droit d'invoquer ce haut témoignage, à l'heure où Guillaume II, ayant follement tenté la fortune, après un achèvement de préparation qui n'a pas rencontré chez l'adversaire d'égales facultés de prévision, se heurte, parmi d'autres beaux éléments de résistance, à l'implacable sourire du soldat français.
Il y a trois mois, personne ne pensait à la guerre prochaine : pas plus ceux qui avaient charge de la préparer que ceux qui, à l'heure où j'écris, tombent en héros, refoulant pied à pied l'ennemi de nos plaines ravagées. Il y avait une armée nationale sur le papier, où elle faisait statistiquement une assez belle figure. Ce qu'était au juste la préparation véritable, ce n'est pas l'heure de l'examiner. Je ne mentionne la question que pour mémoire. S'il y a des chefs qui n'ont pas fait tout leur devoir, les soldats eux-mêmes, qui, avec l'immense majorité des Français, ne croyaient pas que la guerre fût possible, ne mettaient pas une ardeur extrême à accomplir des périodes de service militaire dont trop de chefs — je l'ai dit à la tribune du Sénat — ne savaient tirer souvent qu'un médiocre parti. Les pouvoirs publics laissaient faire — toujours dans la pensée qu'on ne verrait pas cela — et ce qu'on ne devait pas voir, voici soudainement qu'on l'a vu.
La mobilisation s'accomplit dans un ordre parfait qui ne faisait pas prévoir certains mécomptes. Les soldats de la France, de toute la France, s'alignent sur le front, interrogeant d'un cœur tranquille la ligne d'horizon où doit apparaître Vautre. Oui, les soldats de toute laFrance, celle fois. C'est vraiment, aujourd'hui, la nation armée, l la France en armes, qui se présente à l'ennemi. Fait ; veau dans l'histoire : tous les Français sont appelés
se du territoire. Immense rendez-vous d'un peuple qui, souvent, se chercha dans la paix, et va se rencontrer dans la guerre. Côte à côte, dans les tranchées, ils s&
regardent, ils s'interrogent, déjà fiers des faits d'armes dont ils se proposent à' épater le Germain compassé. Ce qu'ils savent le mieux d'un métier, où beaucoup sont novices, c'est qu'ils ont le courage, et sauront §'en servir. Parce qu'ils ont confiance en eux-mêmes d'abord, ils ont bientôt senti qu'ils pouvaient mutuellement compter les uns sur les autres jusqu'à la fin des fins. Et les voilà contents de se trouver au danger tous ensemble, proches compagnons de la grande bataille française, frères de pensées,de sensations, de sentiments, riant, pleurant ensemble aux mêmes évocations du pays, vivant de leur France, chacun et tous ensemble, sans l'avoir jamais si bien compris — venus là pour lui donner leur vie, et chagrins seulement de ne pouvoir faire davantage.
Ceux-là sont des soldats de la France nouvelle, de cette République qu'ils ont voulue, sans l'avoir toujours bien déterminée, mais qu'ils font maintenant de leurs mains, de leurs volontés, de leur cœur. Oui, mieux que tant de parleurs, ils ont compris que la rhétorique avait fait son temps et que la destinée leur avait réservé l'heure d'agir. Ils entrent dans l'action heureuse et redoutable, tout orgueilleux de la pensée que d'eux-mêmes ils ne veulent rien réserver. Ici, point d'automates de tueries, rien que de nobles cœurs qui ne conçoivent rien au delà de la joie de se donner. Les soldats de la France ont repris leur juste place dans l'histoire, à côté de leurs grands aïeux. Gomme ceux de l'an II, ils apportent au combat, avec les improvisations de leur vaillance, la fierté sublime des hommes qui ne se rendront jamais.
Trop ardents, ils apprendront — chèrement, quelquefois — à calculer, à modérer, à réprimer les élans d'une bravoure qui a besoin de s'ordonner, de s'assagir. Leurs officiers le leur disaient d'abord. Ils ne voulaient pas entendre, trop prompts à croire qu'ils feraient mieux de leur propre élan. Ramenés à la voix de l'expérience, ils ont appris, ils se sont façonnés par d'admirables facultés d'adaptation, à des conditions de lutte que jusqu'alors ils n'avaient pas soup-
çonnées. Ils se sont rapprochés de leurs chefs, puisqu'ils les ont compris. Dans le commun effort il faut s'aimer pour s'entr'aider utilement. Au diable les préventionsd'autr Plus de défiance, plus de ces dissentiments qui s'aggravent d'autant plus qu'on ne les formule pas. Il y a des curés officiers. 11 y a des curés soldats. Tous de même pensée, sous l'uniforme de la République française, quine distingue pas entre ses enfants.
Le soldat a besoin de sentir, d'abord, que le chef sait son métier, puis qu'il ménage ses hommes, de son initiative, et qu'il est bon pour eux. Alors, il n'est besoin que d'un mot. On rivalisera de patience et de vigueur, selon l'occasion. Hélas ! les officiers eux-mêmes ont parfois, à leur tour, les brillants défauts du troupier. Loi du sang. Ils poussent trop loin la curiosité de l'ennemi, et dès qu'ils se dressent, d'habiles tireurs ont pour unique fonction de les mettre hors de combat. Ainsi, notre corps d'officiers, qui comptait déjà tant de vacances, au début de la guerre, a pu se trouver, en certains points, cruellement éclairci. Cependant, l'homme qui s'est instruit met son orgueil à l'ignorer. Il fera de luimême, débrouillera les camarades qui arrivent du dépôt, gourmandera celui-ci, encouragera celui-là, maintiendra tout le monde en bonne humeur, et donnera un tel entrain lorsque viendra le moment de bondir, que chacun mettra son point d honneur à le suivre, dans l'impossibilité de le dépasser.
Faites donc, grands Français inconnus, qui n'aurez point de noms dans les fastes glorieux de votre pays — n'ayant pas besoin d'historiens pour vous installer dans l'histoire de France. La place que vous vous y taillez est si grande que certains peut-être, un jour, seront jaloux que vous ayez tout pris. Vous qui avez cru, dans le rang, sous le feu, que vous ne pouviez rien faire que donner votre vie, sache/ qu'au delà de la mort même, vous restez vivants, cl chers entre tous, au cœur de ceux que vous aurez sauvés. Car c'est vous, vraiment, qui sauvez la France, en ce moment, ou, si vous aimez mieux, c'est la France elle-m«'int<j ni. par
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vous, fait sa destinée. La France recrue, renouvelée, rajeunie, la France meilleure et plus belle, en qui vous transfusez le plus pur de votre vie. Honneur à vous, bons ouvriers de la grande Patrie retrouvée. Une France meilleure et plus belle attestera que vous avez vécu.
L'Homme Enchaîné, 27 octobre 1914,