CARNETS DE GUERRE
. . . L'autre jour, un lieutenant-colonel, en avant de ses hommes couchés sur le sol, est grièvement frappé. La mitraille fait rage. Mais trois hommes se sont déjà élancés et, sur trois fusils en brancard, cherchent à mettre le chef à l'abri du danger, sans se soucier, pour eux, des obus qui font rage. Gela n'est rien encore. Attendez. 11 faut passer devant les lignes de soldats qui ont l'ordre de ne pas quitter la position horizontale. Eh bien, sachez que, dans ces cœurs, il y a quelque chose au-dessus même de l'ordre militaire. Et, tout-à-coup, d'un mouvement spontané, voilà tous ces hommes debout, sous le crépitement de la volée de fer, présentant les armes à leur colonel hors de combat. Et lui, le cœur étreint d'une émotion que la douleur de sa blessure ne peut vaincre, cherche à se soulever pour le salut militaire : mais la pauvre main paralysée retombe et le geste est plus beau que s'il avait pu s'achever. Saluons ces hommes plus grands que les héros de Plutarque, trop souvent accommodés. Ce sont de beaux Français, non sélectionnés, rassemblés là, au hasard des rencontres, pour manifester spontanément, tous ensemble, sans une inutile parole l'âme resplendissante de la noble patrie.
VUomme Enchaîné, 29 octobre 4914.