CELUI QUI RÈGNE DANS LE PEUPLE ALLEMAND
Et maintenant, la réplique des Universités françaises: « Les Universités françaises, elles, continuent de penser que la civilisation est l'œuvre non pas d' un peuple unique < mais de tous les peuples, que la richesse intellectuelle et morale de l'humanité est créée par la variété et l'indépendance nécessaire de tous les génies nationaux.
« Comme les armées alliées, elles défendent, pour leur
part, la liberté du monde. »
Opposition saisissante entre les deux manières de penser, de comprendre. L'une ne conçoit la vie des peuples, que par l'universelle fusion des âmes dans la sombre rigidité du monde allemand. L'autre réclamé; pour l'esprit humain, le droit à la diversité, à la liberté, qui a déjà donné, au regard de la seule production allemande, des résultats dont l'humanité tout entière a le droit de s'enorgueillir.
L'Homme Enchaîné, 14 novembre 1914.
Un de mes amis de Genève a rencontré, dans sa ville, un Berlinois qu'il avait vu très reluisant au moment de la chute d'Anvers et qui, depuis l'échec des armées allemandes sur l'Yser, montrait des yeux brillant d'un moindre éclat. Une conversation s'engagea, au cours de laquelle le
Genevois eut la surprise d'apprendre que Guillaume II « est au moins l'égal de Napoléon » — ce qui lui permit de demander le nom des victoires d'un si grand capitaine, sans pouvoir obtenir de précisions sur ce point délicat. Les hauts faits du Kaiser sont évidemment moins connus qu'AusterlitzouMarengo. Mais, si le compte en est un peu sommaire dans le passé, chacun peut se réserver le champ des espérances pour l'avenir. C'est ce que ne manqua pas de faire l'Allemand qui, dans l'attente des succès à venir, conclut par ces mots : « Nous avons cent corps d'armée intacts, complètement équipés, armés, pourvus de tout le nécessaire. Les Français sont à bout de résistance. Ils ne peuvent plus soutenir la lutte. Notre empereur en fera son affaire. »
Il me semble qu'on peut tenir ces fanfaronnades pour un bref résumé de l'état d'esprit berlinois. La première pensée de l'Allemand étant de faire fonds moins sur iui-
eque sur l'organisation, la préparation admin! couronnée d'une toute-puissance impériale devant laquelle son orgueil est de s'anéantir, il vit puérilement dans la croyance qu'une telle combinaison de forces est
istible, et que tout dessein qui en peut di trouve, par une sorte de fatalité cosmique, ai triomphe final. Qu'il y ait dans le monde d'autn
s que celle du fer, voilà qui échappe à sa com- •n. Il parle avec orgueil de sa « culture » comme d'un ornement d'exclusive production allemande, qui
maîtrise par la souveraineté des armes, une précieuse parure pour le reste des humains. Ce qui prime
ce qui fait la raison d'être du peupleallemand, dans le monde, c'est le fait, supérieur à tous autres, d'un mination militaire qui est l'arrêt suprême du d< Ainsi s'explique la confiance imperturbable
ulent voir, dans l'échec proloi mandes, que des reta écution. Douter du î:
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ceux de la Germanie. L'épée de la Prusse doit régir les peuples de la terre, comme le soleil règle Tordre des saisons.
Lors donc que les Berlinois proclament que Guillaume II, toutes pertes déduites, dispose de cent corps d'armée qui vont se ruer sur l'Europe en révolte d'indépendance, afin de procurer au genre humain une paix d'universelle soumission, il pense prononcer la parole décisive contre laquelle rien ne peut prévaloir.
Cependant, voici des peuples alliés dont la résistance, jusqu'à ce jour, a barré la route, d'une façon victorieuse, à l'accomplissement des desseins de la Providence. Ces fantastiques millions d'hommes dont le Kaiser prétend disposer, il les avait hier, quand les masses profondes de ses meilleures troupes venaient échouer avec des pertes énormes devant l'immuable muraille des soldats alliés. Sil les amène en ligne pour renouveler, dans de moins bonnes conditions, les efforts infructueux de ces dernières ines, c'est que nos soldats ont fait place nette de prédécesseurs. Les nouveaux arrivants, dont on annonce, à grand bruit, l'entrée dans la bataille, ne tt pas plus vaillants que ceux qui sont tombés en ! >e sous nos coups. Ils n'auront pas plus de canons, d'obusiers, de bombes incendiaires. Ils n'abattront pas plus de cathédrales, ils ne bombarderont pas plus de villes, de villages, ils ne fusilleront pas plus d'innocents, ils ne tailladeront pas plus de femmes ni d'enfants. Et, s'ils devaient réaliser ce miracle, à quoi bon? Il y aurait toujours devant eux des soldats français, des soldats anglais, avec d'héroïques Belges, qu'ils ne feraient pas plus reculer que n'ont fait les autres . Nous savons quels moyens d'action ont pu, à certains moments, nous manquer. Nous savons aussi qu'aucune ressource d'équipement, d'armement ne nous fera défaut. Nous avons la patience, nous avons le courage, et, les hommes, nous ne les comptons pas.
Pour des raisons que ce n'est pas l'heure d'examiner,
jamais nous n'avons mis en ligne des troupes numériquement égales à celles de nos envahisseurs. Gela nous a suffi, non pour les chasser dun seul coup, mais pour les écraser magnifiquement sur la Marne, sur les côtes de la mer du Nord, et les refouler pied à pied. Ce n'est pas homme à homme qu'il faut compter, quand on oppose les forces françaises et allemandes. Nous lavons bien fait voir. Ainsi, nous avons pu compenser certains désavantages d'un jour. Ainsi nous avons pu conquérir le moyen de durer. La supériorité du nombre, elle apparaît formidable du côté de la Russie, dont les millions de soldats sont de réalité, non de vantardise, et qui, pour être plus lents à venir que les Boches, n'en seront, au moment voulu, que plus irrésistibles. La supériorité du nombre, elle sera même aussi sur le front occidental du combat, puisque nos pertes ne sont pas comparables à celles de l'Allemagne, qui a vu succomber ses meilleurs soldats; puisque nous sommes loin d'employer encore toutes les réserves qui sont toutes prêtes ; puisque nos dépôts pourront mettre à la disposition du général J offre, quand il le faudra, le nombre de combattants qu'il pourra réclamer ; puisque l'Angleterre enfin lève et équipe des armées, où elle annonce déjà que le premier million d'hommes sera,. bien tôt, suivi d'un second.
Si donc nous en étions réduits à peser dans la même balance la valeur combative des adversaires en présence, encore pourrions-nous hausser les épaules aux rodomontades allemandes. Mais nos ennemis ont trop de raisons de savoir qu'ils sont loin de compte avec nous. Leur effet est d'agglomération. Comme ils abordent nos lignes en ordre serré pour se faire décimer, tous ensemble, par notre artillerie, de même ce qu'ils ont de force morale, au lieu de venir des profondeurs de l'urne, résulte avant tout des volontés supérieures qui les tiennent massés en troupeau pour l'attaque et pour la défense.
Chez nous, au contraire, la puissance de la masse n'est que lu résultante des énergies individuelles librement dé-
plovées. Ils ont des machines de guerre. Nous avons des soldats. Cherchez donc parmi nous un malheureux assez dégradé pour dire, comme l'un des leurs, l'autre jour : « Il m'est indifférente être Allemand, Russe, Anglais ou Français. » Nos hommes savent très bien, d'une conscience sûre, ce qui les attache à la patrie. Cette France, à laquelle ils apportent le sacrifice total, ils la sentent, ils la vivent, ils la disent par leurs actes, par leurs paroles de vaillante gaieté, à chaque moment du combat, comme en toute rencontre de labeur. Ils sont la France, vraiment, puisqu'ils la font de toutes les heures de leur vie. C'est sur eux que tous les yeux se fixent, c'est vers eux que tous les esprits sont tendus. C'est là qu'est l'espérance, la force de salut. Là, le roc inébranlable contre lequel tous lés efforts des cohortes allemandes viendront irréparablement se briser. Dans l'histoire, nos chefs militaires ou civils ont pu connaître des défaillances. Le peuple, toujours, en quelque manière, a su les réparer.
Aujourd'hui, dans l'eau, dans la bouc des tranchées, chaque Français se donne tout entier, spontanément haussé à toutes les manifestations d'héroïsme, sans qu'il y puisse rien découvrir que l'expression la plus naturelle du pius simple devoir. Dès la bataille de la Marne, qui fut sa véritable entrée en ligne, il a lait sentir à l'ennemi qu'il était là, et, depuis ce jour, il n'est point d'attaque en masse, après les plus violents feux de l'artillerie, qui ait pu l'entamer. Partout il a tenu ferme. Partout où l'occasion lui en a fourni la chance, il a fait reculer l'ennemi. Que vont faire les stratèges allemands sur les deux fronts, de Pologne et de France, où, depuis de longues semaines, ils n'ont pu rien gagner? C'est bien simple. Ils vont recommencer. Déjà l'on nous annonce des attaques formidables, comme si nous ne connaissions pas la pleine valeur de l'agression allemande, pour l'avoir repoussée. On nous signale de la grosse artillerie, qui s'achemine péniblement vers l'Yser, pour reprendre l'entreprise de la fameuse trouée qui devait amener le Kaiser à Calais et l'a laissé
■ Ireusement empêtré à Nieuport. Arras,Soissons,Roye, Vailly vont encore, nous dit-on, être témoins des furieuses offensives que nous avons su définitivement arrêter. Soit. Sur les deux points, et sur d'autres encore, s'il le faut, le choc sera supporté comme il le fut déjà, et les lignes françaises, loin d'être rompues, continueront, lentement peut-être, mais irrésistiblement, de progresser. Les déîs de Belgique annoncent d'ailleurs que de grands déplacements de troupes se font vers la Prusse orientale, où la Russie presse énergiquement l'adversaire. Les forces militaires dont Guillaume II essaye de nous éblouir auront de quoi s'occuper.
V Homme Enchaîné, 27 novembre 19t4.