L'ESPRIT DES TRANCHÉES
Les Allemands ne nous connaissent pas. S'ils ont des propositions de paix à faire, que ne se sont-ils enquis de savoir d'abord à qui les adresser ? Je le leur ait dit, bien souvent, dans mes articles, quand j'écrivais que le peuple français avait pris en mains ses propres affaires, et qu'il était en train de se sauver lui-même, sans trop s'inquiéter de savoir dans quelle mesure il y était aidé. Ainsi que le répète le professeur Ostwald, le peuple de Guillaume II est un peuple « organisé», en ce sens qu'il est distribué, rangé, étiqueté, en des catégories de subordination d'où résulte un ordre de mouvements machinés qu'il dénomme sa vie, et en dehors desquels il ne comprend rien.
Ce qu'ils appellent leur « culture » n'étant rien que formules de machinismeauloniatiquement réparties et hiérarchisées dans l'ensemble, ces hommes-mannequins ne peuvent concevoir de plus haut idéal pour l'espèce humaine que de se machiner à son tour germaniqaement. C'est ce qui excuse peut-être l'ingénuité déjugeant des hommes comme des substances inertes de cornues, déclarent que leurs compatriotes ont atteint une
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étape supérieure de combinaison où il leur paraît bon de les cristalliser. Et puisqu'ils se cristallisent selon des plans détermines, le bon ordre de l'univers exige que toute Lhumanilé en fasse autant. D'esprits si profonds, cette conception paraît d'une simplicité un peu déconcertante, mais il nous faut comprendre notre adversaire si nous voulons le vaincre complètement
Ce qui fait, à nos yeux, la valeur de la créature humaine, la dignité de la conscience, l'indépendance du moi, l'impulsion de personnalité sous la sanction de la responsabilité correspondante, tout cela n'est, à leurs yeux, que de < l'individualisme », c'est-à-dire un témoignage d'infériorité sociale. Ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est noble par-dessus toutes choses, c'est que l'homme s'anéantisse pour se glorifier d'être tombé au rang de particule insensible dans un tout « colossal » somptueusement dénommé. Ainsi l'on voit le serviteur s'enfler de la grandeur du maître qui le tient sous sa loi.
Le phénomène est vieux comme le monde. Lorsque M. Lintilhac, à la tribune du Sénat, pour me convertir à la suppression du droit d'enseigner, me citait Àristote proclamant que tout citoyen est la propriété de l'Etat, il reculait déjà notablement les origines de ha grande découverte que les Allemands ont faite depuis cinquante ans (c'est-à-dire depuis Sedan), selon la parole de M. Ostwald à qui l'enfantillage du prix Nobel paraît le suprême effort de l'humanité. Et comme je crois bien que « le cousin Aristote » n'avait fait que reproduire, en les termes cités, l'idée fondamentale des séculaires despotismes d'Asie dont son fol élève de Macédoine était allé chercher l'ivresse jusqu'aux bords de Lindûs, ce miracle d'intellectualité, en lequel se résume « la culture allemande », pourrait bien ne nous apporter qu'un retour aux brutalités primitives qui n'ont pu voir dans l'homme qu'un instrument passif de volontés supérieures, dont le titre unique est dans l'épée qui met en mouvement le militarisme organisé.
Lorsque, par la simple vertu de l'anéantissement de
l'armée de Napoléon III à Sedan, les peuples de la Germanie ont accompli ce prodige incroyable de revenir spontanément aux idées d'autocratie barbare qui ont stupéfié f paralysé, condamné à l'éternelle impuissance l'admirable élan intellectuel des antiques civilisations de l'Asie, c'est bien le moins, n'est-ce pas, que, tout fiers du triomphant recul qui les ramène à plusieurs milliers de siècles en arrière de la pensée européenne d'un progrès social par l'accroissement de chaque valeur humaine, nos pangermains jugent que leur raison d'être, ici-bas, est dans la pangermanisation de l'humanité.
L'obstacle est que la civilisation gréco-latine, dont nous sommes issus, nous a définitivement orientés, après de dramatiques péripéties, vers la constitution de cette personnalité que M. Ostwald dénomme avec mépris l'individu, et que nous appelons respectueusement l'homme, en un cadre grandissant de droits par lesquels, cessant d'être la propriété d'un ou de plusieurs maîtres (ou même de l'Etat), l'unité humaine se forme et s'établit dans l'indépendance d'une dignité supérieure à toutes les agglomérations de volontés brutales qui ont prétendu l'asservir.
Gela, c'est la théorie que j'oppose à la théorie, ans oublier— car l'histoire assez cruellement nous le rappelle — que la distance est souvent trop lointaine des plus nobles aspirations à la misère des actes qu'un atavisme in tible nous permet seulement de réaliser. Il n'y eut pus plus de justice dans laRévolution française que dans une bataille. , dans la gigantesque mêlée, apparaît la formidable poussée d'une explosion populaire qui d'un total boni sèment de l'Europe fit sortir les premières assises d'un ardre nouveau. Voilà ce que les peuples du monde, sauf les Allemands, faut-il croire, n'ont pas encore oublié.
C'est la marque particulière de notre nation que ses dirigeantes, en tout temps, lui ont fait défaut. Notre noblesse batailleuse faillit à ses d voirs historiques un tumulte de combats. Louis XIV la ruine <it I asservit. Louis XV enlise un merveilleux mouvement de pei
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aux fondrières de démoralisation, qui, demain, rejetteront à l'armée de Coblentz les épaves d'une grandeur disparue. Il testera, il reste encore les soldats de l'an II qui, soulevés en masse par l'ouragan dévastateur, voulurent faire, et firent, de l'universelle bataille, une victoire de libération. Leur bourgeoisie leur manqua, comme avait fait la noblesse à leurs pères (pour comprendre la faute, comparez seulement cette histoire avec celle des dirigeants anglais). Mais il demeure d'eux des rencontres guerrières, qui sont des dates décisives de l'humanité. Qu'un conquérant, hanté de l'histoire romaine, ait tenté de refaire, avec ces mêmes hommes, en des formes de dénominations nouvelles, une architecture du passé, l'entreprise, qu'aucun génie n'aurait pu sauver, n'a aucune valeur de magnifique épisode. La manifestation directe du peuple français, comme tout le monde l'a dit, fut aux armées. Le héros immuable de la Révolution fu tce paysan en sabots qui courut aux frontières pour crier à Brunswich, en mâchant sa cartouche : On ne passe pas. Il s'est fait tuer très simplement, mais on n'a point passé. Et parce qu'il était mort nous avons cru qu'il ne pouvait plus reparaître. Impardonnable méconnaissance de notre race î Le soldat de Tan II avait laissé des eniants .
Des enfants légitimes, de vrais héritiers de son instinct, de sa pensée, de son grand cœur, qui ne peut marchander aucun sacrifice h la patrie. Dans ma Vendée, les blancs insultaient les bleus de l'épithète de patriotes : c'est notre titre d'honneur. Heureux temps d'aujourd'hui ! Ils sont là, bleus et blancs, tous confondus dans la tranchée. Le nouveau soldat de l'an II se retrouve, accru de ceux de ses frères dont une affreuse destinée avait fait ses ennemis. Il n'y a plus qu'un peuple, qu'une vie en action, qu'une énergie de sentiments et de volontés, contre laquelle il faut que se brise tout lélandela masse germanique militairement machinée.
Grand avantage de la science méthodique, de la prévision universelle, delà préparation méticuleuse qui a tout disposé pour l'accomplissement d'un unique dessein, n'omet-
tant rien de ses calculs... que la force de l'imprévu. Et c'est L'imprévu, justement, qui jaillit du sol gaulois, sous la forme du petit soldat gouailleur qui, dans la boue des tranchées envie à l'aîné ses sabots quelquefois, mais refuserait d'admettre qu'il est incapable de le surpasser. A lui aussi, comme aux anciens, les dirigeants lui ont manqué. Il le sent, il le voit d'une façon plus ou moins précise, maisne s'arrête pas à de si vulgaires considérations. 11 a vu si clairement son devoir, que tout s'est évanoui du reste du tableau. Ce devoir implacable exige, à tout moment, le fiée de Tout. Et lui, jetant au gouffre, avec de précieuses réalités, les illusions sans nombre, les espérances sans fin, les tendresses sans défaillance, tout ce qui illumine, tout ce qui échauffe, tout ce qui enflamme la vie, sedemande superbement si ce sera assez. Car il lui faut plus encore pour satisfaire son ardeur de surhumanité, et par sa façon de dire et de faire, soyez sûrs qu'il trouvera quelque chose pour exprimer Pinexprimable dont son àme est embrasée. Plaignons qui sue dans l'encrier pour tirer des phrases de cette héroïque simplicité, et bornons nous à admirer le fait sublime dont les hommes profiteront demain.
Hier, dans le plus triste hôpital de Bordeaux, une dame de la Croix-Rouge donnait aux soldats la récréation du phonographe. Marseillaise fihant du Départ , M arc lie de Sombreet-Meuse soulevaient l'acclamation de tous, et l'un deux, tout à coup:
— Ah ! madame, merci. Ça fait mieux comprendre pourquoi nous sommes ici.
Dites-moi, traditionnalistes phraseurs, s'il a repris, s'il a renoué la grande tradition, celui-là. Il sent, il voit, il dit, et tous ces nobles éclopés, agitant, sous d'informes bandages, des bras ankylo^
— C'est ça. C'est ça. On comprend mieux. On compi mieux.
Là-bas, sous la mitraille, ils avaient fait voir qu'ils avaient bien compris. Mais dan i infirmeries loin des cha
pellent de tous leurs vœux, quel enthousiasme des ancêtres qui leur ont monlré le chemin !
Ces hommes-là sont nos Français, messieurs les germaniques professeurs de tuerie. Ils savent tuer, à leur tour, et tomber, puisque vous l'exigez d'eux — mais, à la différence de voire maitre, et de vous-mêmes, hélas ! ils combattent pour faire vivre, pour affranchir, pour apporter aux hommes plus d'indépendance, plus de liberté. Quand yous voudrez la paix, c'est à eux, Messeigneurs, qu'il faudra s'adresser. Pour la paix, pour la guerre, ils auront conquis le droit de parler, car ils sont la France combattante. Ils ne se sont pas mis en frais de grandeur, pour servir de thème à des palabres de popularité. Ils ont résolu de faire (fuelque chose qui compte. Ils sont emportés par l'idée qui souleva leurs anciens : la formation d'une Europe nouvelle, pour une humanité plus douce, pour une vie meilleure. Une paix allemande, pour laisser derrière eux une préparation de désastres, ils ne l'accepteront pas. Une paix française, une paix qui fixe, pour un temps indéterminé, le sort de l'Europe, en réduisant à l'impuissance les fauteurs de sauvageries, voilà la paix de nos soldats. C'est ce que veut l'esprit des tranchées.
V Homme Enchaîné, 2 décembre 19 là.
... Déjà l'historique des événements qui conduisirent à la déclaration de guerre est entré dans l'Histoire. Nous l'avons connu d'assez près pour n'avoir pas besoin de le revivre. Le Livre Jaune peut confirmer les Français dans ce qu'ils savaient déjà, tant par le Livre Bleu que par la lecture quotidienne des journaux. Aux étrangers d'y rechercher les documents authentiques sur lesquels pourra se fonder leur opinion définitive.
... Des préparatifs militaires du Kaiser, pour lesquels il avait obtenu jusqu'à la complicité de ses socialistes, amis
prétendus de la paix, nous n'avons rien à dire: le tableau en est depuis longtemps sous-nos yeux. En surexcitant à tout propos le chauvinisme extravagant qui tient lieu d'opinion publique en Allemagne, en commémorant les souvenirs de 1813, de 1814, on disposait les esprits à se laisser entraîner dans l'aventure de guerre qui devait mettre tous les peuples sous la domination du Kaiser. De ce côté, Guillaume II était assuré d'un trop facile succès. Un rapport officiel et secret dont nous eûmes communication en mars 1913 insistait sur la nécessité de préparer la guerre sans éveiller la méfiance de façon « qu'un déchaînement parût une délivrance... Il faut faire pénétrer dans le peuple l'idée que nos armements sont une réponse aux armements et à la politique française. Il faut l'habituera penser quune guerre offensive de notre part est une nécessité pour combattre les provocations de [adversaire ». Dès cette date, les pouvoirs publics, en FranGe, étaient doue avertis. On étudiait, dans ce document, les moyens de provoquer les seuIèvemeTjts en Egypte, à Tunis, à Alger, au Maroc, et l'on posait ce principe que les petits Etats doivent être contraints de suivre l'Allemagne ou d'être domptés. Pour le début: U?i ultimatum à brève échéance devait être suivi immédiatement par l'invasion. On ne pouvait hésiter, puisque « tes provinces de l'ancien Empire allemand, le comté de Bourgogne et une belle partie de la Lorraine encore aux mains des Francs et que des miliers de frères allemands des provinces baltiques gémissent sous le joug slave ».
Au mois de mai 1913, M. Jules Cambon, renouvelant l'avertissement antérieur, nous fit savoir que Je général de Moltke, chef de l'étal- major général, avait prononcé, dans un milieu allemand, les paroles suivantes : « Il faut la de côté les lieux communs sur la responsabilité de l'a* seur... Il faut devancer notre principal adversaire , et dès
ly aura neuf chances sur di.i d 'avoir la guerre ', nous
devrons la commencer sans plus attendre pow bru-
talement toute résistance. »
Six mois plus tard, le 22 novembre 1913, notre ambassadeur à Berlin adressait à son ministre une lettre décisive, dont l'importance est telle que je crois devoir la reproduire ici dans son texte intégral :
Monsieur Jules Cambon, ambassadeur* de la République Fran- > à Berlin, à M. Stéphen Pichon, ministre des affaires
étrangères
Berlin, 2.2 novembre 191$.
Je tiens, d'une source absolument sûre, la relation d'une conversation que l'Empereur aurait eue avec le roi des Belges en présence du chef d'état- major général de Moltke, il y a une quinzaine de jours, conversation qui aurait, paraît-il, vivement frappé le roi Albert ; je ne suis nullement surpris de son impression qui répond à celle que moi-même je ressens, depuis quelque temps: l hostilité contre nous s' accentue, et V Empereur a cessé d'être partisan delà paix.
L'interlocuteur de l'empereur d'Allemagne pensait jusqu'ici, comme tout le monde, que Guillaume II, dont l'influence personnelle s'était exercée dans bien des circonstances critiques, au profit du maintien de la paix, était toujours dans les mêmes dispositions d'esprit. Cette fois, il Vaurait trouvé complètement changé: l empereur d'Allemagne n'est plus à ses yeux le champion de la paix contre les tendances belliqueuses de certains partis allemands. Guillaume II en est venu à penser que la guerre avec la France est inévitable et qu il faudra en venir là un jour ou Vautre. Il croit naturellement à la supériorité écrasante de l'armée allemande et à son succès certain.
Le général de Moltke parla exactement comme son souverain. Lui aussi, il déclara la guerre nécessaire et inévitable, mais il se montra plus assuré encore du succès, « car, dit-il au Roi, cette fois, il faut en finir, et Votre Majesté ne peut se douter de l'enthousiasme irrésistible qui, ce jour-là, entraînera le peuple allemand tout entier ».
Le roi des Belges protesta que c'était travestir les intentions du gouvernement français que les traduire de la sorte, et se laisser abuser sur les sentiments de la nation française par les manifestations de quelques esprits exaltés ou d'intrigants sans conscience.
I/Empereur et son chef d'état-major n'en persistèrent pas moins dans leur manière de voir.
Au cours de cette conversation, l'Empereur était, du reste, apparu surmené et irritable. A mesure que les années s'appesantissent sur Guillaume II, les traditions familiales, les sentiments rétrogrades de la Cour, et, surtout, l'impatience des militaires prennent plus d'empire sur son esprit Peut-être éprouve-t-il on ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son tils, qui flatte les passions des pangermanistes et ne trouve pas la situation de l'Empire, dans le monde, égale à sa puissance. Peut-être aussi la réplique de la France à la dernière augmentation de l'armée allemande, dont l'objet était d'établir sans conteste la supériorité germanique, est-elle pour quelque chose dans ces amertumes, car, quoi qu'on dise, on sent qu'on ne peut aller guère plus loin.
On peut se demander ce qu'il y a au fond de cette conversation. L'Empereur et son chef d'état-major général ont pu avoir pour objectif d'impressionner le roi des Belges et d iser
à ne point opposer de résistance au cas où un conflit avec nous se produirait. Peut-être, aussi, voudrait-on la Belgique moins hostile à certaines ambitions qui se manifestent ici à propos du Congo belge, mais cette dernière hypothèse ne me paraît pas concorder avec l'intervention du général de Moltke.
Au reste l'empereur Guillaume est moins mai; patiences qu'on ne le croît communément. Je l'ai vu plus d'une fois laisser échapper le fond de sa pensée. Quel qu'ail été son objectif dans la conversation qui m'a été rapportée, la confidence n'en a pas moins le caractère le pli; pond à la précarité de L aie et à l'état d
certaine partie de l'opinion en France et en Allema;. S'il m'était permis de conclure, je dirais qui
.opte de ce fait nouveau que ur se fam
avec un ordre d idées qui lui répugnait autrefois, et qu lui emprunter une locution quil aime à employer, nous