CEUX DU FRONT
liens si forts, tout s'estompe, tout s'atténue. Rien du passé n'est aboli. Mais la puissance de l'heure est devenue si grande qu'elle a tout envahi, et de'borde, sans répression possible, sur ce qui n'est pas du présent. De l'homme a jailli le soldat, d'âme épurée, raidie, en qui se filtre sommairement tout le flot des sentimentalités précédentes pour ne laisser qu'un immuable résidu de volonté figée dans l'acte où se résument tous les mouvements d'une vie.
Jeter son corps à la mitraille, ne rien ménager de soi, ni hélas ! de ceux à qui on a donné le meilleur de son être (et qui ainsi sont du sacrifice total, à leur tour), parce qu'il faut, avant tout, balayer de la terre des barbares dont la violence se déchaîne contre le droit au foyer, à la langue, à l'histoire auguste des aïeux, contre le droit d'une noble race, aux traditions, aux pensées, aux espérances séculaires, pour tout dire d'un mot, contre le droit à la patrie, c'est à quoi, semblait-il, les facilités, les mollesses des sociétés modernes eussent insuffisamment préparé les hommes d'aujourd'hui. Sans doute, ils savaient qu'il y a quelque chose au-dessus des biens vulgaires d'une civilisation plus ou moins raffinée. On le leur a dit dès l'enfance, ils l'ont répété en toute occasion, mais quelle différence quand les voix du dedans et du dehors les arrêtent brusquement dans les proses du jour pour leur annoncer que le moment de suivre les grands exemples est venu! Les grands exemples, quoi de plus beau dans les livres ! Il y a loin des livres à faction, dont l'appel fait retentir partout ce sursaut de pensée : c'est aujourd'hui !
Aujourd'hui! Aujourd'hui! La France crie qu'elle a besoin pour \ ivre que ses enfants donnent leur vie. C'est la grande clameur qui tombe des collines, qui s'engouffre aux vallées, qui emplit la plaine au delà de l'horizon. Et la jeunesse accourt, orgueilleuse de penser qu'elle va faire de l'histoire, condenser en un éclair de temps des sensations plus hautes et plus belles que u'en pourraient donner des siècles d'innom ombles vies secondaires — juvénilement fière de cette secrète pensée : Nous ferons mieux que les anciens.
Us ne l'ont pas dit. Ils l'ont fait. Noble réponse à ceux qui avaient pu douter d'eux. Possédés du devoir, ils s'étaient montrés capables môme de se taire. Et quelques-uns, misérablement, les avaient méconnus. Maintenant, voyez-les. Rien des médiocrités qui retiennent les yeux au sol. C'est en haut, tout en haut qu'ils veulent regarder. Jamais une plainte. Rien que des messages d'espérance et de gaieté. Du piédestal de Rudeéclate le rairacledeGalathée. La pierre s'est animée pour l'accomplissement des prodiges que notre triste scepticismenecompta.it plus revoir. Ilssesontélancés de l'arche dominatrice, les héros d'autrefois, pour montrer le chemin aux héros d'aujourd'hui. Ils se sont retrouvés, ils ont mêlé leurs bras, leurs armes, leurs volontés, leurs âmes. La nuit, dans la tranchée, ils se disent tout bas la Patrie. Sous le soleil, leur tranquille audace la fait resplendir. Enivrés de grandeur, certains qu'ils donneront au delà de leurs forces, et contents de sentir que ce n'est pas assez de les tuer pour les vaincre, ils s'emparent du champ de bataille, traînant à leurs talons la Fortune effarée.
En d'interminables siècles d'histoire, d'autres ont su noblement donner leur vie — une vie riche d'espérances, trop pauvre de réalités. Aux générations du présent est échu le magnifique héritage de tous les trésors du passé, et si les premières hordes humaines, en mourant, ne perdaient rien que leur sauvagerie, l'homme issu des labeurs séculaires a vu grandir, en même temps que le prix de sa propre vie, la beauté des causes qui, pour ennoblir encore les vies à venir, exigent de lui un sacrifice plus grand.
Quelle misère de ce Philippe de Macédoine que Démosthène nous montre l'œil crevé, l'épaule fracassée, la cuisse tailladée, jetant ses membres à la Fortune pour qu'a\ reste il pût vivre glorieux? La gloire du conquérant n'est .glorieuse pour le plus humble de nos soldais fiançais qui laissent aux tribus inférieures l'atavique appétit
d étranger. Pour leur dignité, pour la magnifie de leurs efforts, ils veulent faire de la patrie qu'ils auront sauvée, libérée, le plus noble inslrumenl des conq