‹ La France devant l'AllemagneChapitre 85 sur 133 · CEUX-CI ET CEUX-LA · texte numérisé non relu

CEUX-CI ET CEUX-LA

... Dans la vie des peuples, comme des individus, il surgit des heures tragiques, pour déterminer la vie haute ou basse selon la juste valeur des énergies. La fortune s'offre à l'I. omme encerclé d'une fatalité supérieure. S'il la laisse r, elle aura disparu de l'horizon avant qu'il ait achevé de raisonner sur lui-même. Si, du premier élan, il lente de la dompter, c'est que l'âme qui le meut es! digne de la victoire, et là se trouve la première condition pour triompher. Au même titre que Miltiade et Thémisl Léonidas est vainqueur. Mimique l'humanité ait l'ait beau-

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coup de chemin, en divers sens, depuis ces âges, le problème moral, dans aucune de ses parties, n'a changé. Il s'agit toujours du développement, dans l'homme, d'une force surhumaine qui ne va pas sans des sacrifices douloureux à la commune misère de notre faible humanité. Animé de l'esprit de boutique, Miltiade n'eût jamais connu la plaine de Marathon. Le trapézite pèse sa monnaie d'échange. Le héros commande à la destinée.

Ainsi firent les Belges lorsque l'Allemand leur adressa l'insolente sommation d'avoir à se soumettre, parce qu'ils n'avaient d'autre protection que celle du droit, d'autre garantie que celle de la foi jurée.

... Nos renseignements sur les hauts faits de l'armée russe nous arrivent d'une façon fort irrégulière. Nous en savons assez pour rendre hommage à l'éclat d'une indomptable vaillance qui ne sera jamais dépassée. Avec leur feinte tendance à n'envisager la guerre que comme un sport supérieur, les soldats anglais ont inscrit, dans leurs fastes, de telles journées que, sans porter ombrage à leurs anciens, ils peuvent revendiquer un renom que les meilleurs, peut-être, seuls, ont pu égaler. Si j'osais, je dirais prééminence dans l'égalité.

Pour nous, il n'y a plus rien à dire. Les Allemands euxmêmes, dont l'effort, il faut bien le reconnaître, ne s'est pas ralenti sous l'action des multiples dangers qui les pressent, suspendent leurs récits pour témoigner de leur stupéfaction. Notre jeunesse est purement folle d'un joyeux courage, que chaque incident de la lutte ne fait que grandir, et grandir démesurément. Un jour, un homme heureux qui n'a ura pas connu, comme nous, l'anxiété des heures sombres, écrira cette histoire, et, stupide de tant de prodiges, se demandera si vraiment de tels enfants ont été.

Il n'y a pas de moyen de les louer. Pour les rendre immortels, dans la mémoire des hommes, il n est besoin que de les montrer. Permettez-moi le réconfort d'un seul exemple : la journée d'un petit soldat de dix-huit ans qui, dans une offensive furieuse, voit toute sa compagnie fan-

chée. Il reste seul, avec le drapeau, pour choir bientôt, sans ure, dans une tranchée. Les heures passent dans le fracas de la bataille, et, la nuit enfin venue, le bon troupier sort, avec son drapeau, et commence à ramper vers les lignes françaises — bien ou mal orienté. Trois kilomètres sans qu'il soit encore certain de sa direction. Il est à bout de forces, lorsqu'il rencontre une cabane où il va chercher un peu de repos. Il entre. Cinq officiers allemands sont là, tués par un obus qui vient de faire explosion. Un sixième gémit, *e ventre ouvert, effroyablement. Pris sous les cadavres, il ne peut se dégager et supplie l'arrivant de lui donner un peu d'aide. Le petit Français vient à son secours, et l'Allemand, qui va mourir, frappé de surprise à la vue de ce gamin caressé de son drapeau, lui demande ce qu'il fait là. L'enfant dit son aventure, et l'autre, s'oubliant luimême, s'exclame d'admiration. Des larmes lui sont venues : « Tu es un brave garçon, s'écrie-t-il, je vais mourir tout à l'heure. Auparavant, viens m'embrasser, et puis, va-t'en. Pas dans la direction où tu es venu. Les nôtres te prendraient. Les tiens sont de l'autre côté. »

Et les deux hommes s'embrassent, et le petit soldat recommence à ramper. Combien cela dura-t-.il, il ne le sait pas lui-même. Le lendemain, les nôtres le retrouvèrent évanoui; toujours roulé dans son drapeau. Un jour de repos et le petit sergent Bourgoin a repris sa place dans la tranchée, avec la médaille militaire en sou venir d'une inoubliable journée. Il y a celui-ci. Il y a tous les autres Je vous dis qu'on n'en pourra pas venir à bout. Combien doit i'énvier le bon soldat de tel pays neutre qui se lève tous les matins pour se demander si les marchandages d< gouvernement feront de lui un héros ou un beau mil il profitant de l'intrépidité d'autrui î

L'Homme Enchaîné, li mars 1V

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