MESSIEURS, FAITES VOTRE JEU
. . . Nous sommes en voie de reconduire — lentement, il est vrai, mais très sûrement — les soldats de Guillaume II hors de chez nous. Gela nous demandera, sans aucun doute, beaucoup plus de temps que si une aide nouvelle nous était venue. Mais nous nous sentons en fonds de courage et de patience, nous disposons de moyens qui vont croissant chaque jour, et le succès n'est pas pour décourager des hommes dont le moral ne fut jamais plus haut que dans nos premiers revers. Enfin, nous avons des alliés admirables, qui combattent, comme nous, pour le droit d'exister, et n'épargneront, comme nous, aucun effort jusqu'à leur dernier souffle de vie. Jamais la France ne fut si calme, parce que jamais si résolue. ,
Faut-il tout dire? Pour la beauté de notre histoire, n'était la sombre fauchée de vies humaines, nous nous blâmerions peut-être de souhaiter d'autres amis. Chacun, dans cet énorme bouleversement des peuples, a choisi la place à sa convenance. Avec les Allemands à Lille, à Arras, à Reims, à Soissons, à Noyon, notre orgueil est si grand que la situation même où nous nous maintenons nous paraît enviable, parce que nous savons mieux que personne ce que nous demeurons capables d'accomplir. Que la destinée suive son cours. Avec des alliés qui furent historiquement des adversaires, et en dépit d'amis neutralisés, nous nous ferons notre place au soleil, sans nous abaisser à de mauvais sentiments qui se traduiraient en mauvaises volontés. Notre cause est celle de tous, même des indifférents, même de ceux qui feignent de ne pas savoir que nous combattons pour eux en combattant pour nous, même de ceux qui ne voient dans le plus grand bouleversement de la civilisation qu'une opportunité
d'ajouter des profits particuliers au bénéfice général d'une victoire qui, par nous, sera celle de l'humanité.
Car l'enjeu n'est pas le même des deux côtés, puisque l'Allemagne îulte pour opprimer les peuples de la terre, tandis que notre victoire sera sa propre libération en même temps que celle de ses victimes désignées.
L'Homme Enchaîné, 16 mars 101:6.