ILS SONT TROP
. . . Arme primitive de l'impuissance, l'injure est demeurée, parmi nous, la ressource suprême de ceux qui ne se sentent pas le bras suffisamment assuré ou qui se croient en mesure de pouvoir abuserde laforcesans qu'illeuren soit demandé compte. En 1871, nous fûmes copieusement insultés par toute l'Allemagne, lorsqu'elle n'eut plus rien à craindre de nos armes. La générosité n'est point de ces « faiblesses » dont un bon Allemand pourrait craindre l'excès. Il lui faut la danse du scalp autour de l'adversaire attaché au poteau. Alors, il peut se donner toute licence d'outrages ; sa belle âme trouve là un champ digne de sa magnanimité. Ces malheureuses créatures inférieures ont besoin de haïr bassement, comme d'autres d'aimer. Depuis cent ans nos Germains n'ont jamais pu nous pardonner les victoires de Napoléon, exemptes de l'insolence dont ils agrémentèrent leurs succès, il y a quarante ans.
Nous étions alors le peuple haïssable par excellence. Nul ne pouvait être admis à l'honneur de leur lourde courtoisie, sans l'entrée en matière d'une pierre aiguë à l'adresse des Français. Gomme le héros d'Ibsen, nous en pourrions faire un monument. Puis, ce fut le pur oui rage des puériles flagorneries destinées à nous endormir dans la sécurité trompeuse d'une secrète admiration dont l'Allemand, bonhomme, ne pouvait se défendre à notre endroit. Au fond, quoi de plus, entre nous, qu'un grand malentendu ? Le sort des armes avait décidé de quel côté de la frontière devait être la flèche de Strasbourg. Qu'importait une vaine satisfaction d'amour-propre en comparaison des devoirs communs envers la civilisation ? Nous les avions battus jadis. Ils avaient eu leur tour. Oublions tout cela. Il reste assez de sujets d'entretien. « La France et l'Allemagne amies seraient les maîtresses du monde », tel était le propos courant à Berlin.
C'est alors que des yachts pacifistes s'acheminaient vers Kiei pour des manifestations dont le moindre tort était de pouvoir induire le Kaiser à penser que notre naïveté finirait par se laisser prendre à ses pièges d'enfant. N'ai-je pas appris, de la bouche même de l'intéressé, qu'un homme, qui avait occupé un poste important dans l'un de nos cabinets, s'était laissé aller, dans une conversation familière, jusqu'à demander au Kaiser, d'aimable bonhomie, s'il n'y aurait pas un jour pour l'Alsace-Lorraine.
— Ça, jamais ! s'écria tout d'un saut le maître, choqué d'avoir pu abuser à ce point son ultra naïf interlocuteur.
L'Homme Enchaîné, 24 mai 194 5.