XVI FORMONS LA LIGUE ARMÉE DU TRAVAIL, ETC
Je somme et j'appelle ici, en congrès Européen, tous les hommes de travail, tous ceux qui se lèvent avant jour (comme moi, en écrivant ceci, 1 er janvier 4871).
J'appelle les Anglais, les Français, les Belges, les Hollandais, les Suisses. J'appelle les Allemands.
J'appelle ici les deux mondes. J'adjure la jeune Amérique. Qu'elle justifie notre espoir, sourde à tout petit intérêt, libre de toute petite rancune, vouée au grand intérêt général du progrès humain, étroitement associée à l'Occident civilisé, à la cause de la liberté qu'hier elle a soutenue, fait vaincre si glorieusement.
Je parle ici pour le monde beaucoup plus que pour la France. Elle se sauvera elle-même. Mais le monde se sauvera-t-il s'il reste indécis, divisé? On l'appelle, en cette heure dernière, à s'unir pour la défense, à s'armer.... Voici l'ennemi.
i tr Janvier i81i.
Les illusions de Biarritz. - 1865-1866.
Les historiens de l'avenir auront de la peine à faire croire ce qui, pour être ridicule, n'en est pas moins constaté Dans ce XIX e siècle que l'on croit si positif, les plus grandes affaires du monde, celles qui faisaient son destin, ont été livrées aux jeux de la pure imagination, discutées, négociées sur des bases fantastiques, dignes des Mille et une nuits. La plus grave politique, à son moment le plus grave, a flotté entre les mines romanesques du Mexique et les mirages du Rhin.
Ce fut un grand coup de partie de décider l'Empereur, fatigué, vieillissant déjà et plus flottant que jamais, ii quitter souvent le centre où il aurait conservé peutêtre un peu de bon sens, pour aller songer sur la côte isolée de Biarritz, près des châteaux en Espagne, du pays de Cervantes. Les influences domestiques qui pèsent au déclin de la vie, y firent beaucoup certainement, le
souvenir trop fidèle que quelqu'un gardait toujours au
pays de sa jeunesse, et les occasions naturelles qu'on aurait d'y retourner.
C'est un lieu propre aux naufrages. Des marins qui ont fait plusieurs fois le tour du monde , disent qu'ils n'ont vu rien de pareil à l'épouvantable poussée de la mer qui, du Nord-Ouest, s'engouffre là dans un entonnoir d'une profondeur inconnue, remonte à la hauteur du ciel pour frapper Saint-Jean-de-Luz, déjà à moitié englouti. Les Basques de ce rivage , race effrénée d'aventures, de vertige, faisaient dans leurs fêtes danser, pirouetter la barque sur ces abîmes écumans. Voilà pourquoi cette côte s'appelle la Côte des Fous. Pendant leurs courses infinies jusqu'au fond des mers du Nord, leurs femmes, encore plus chimériques, la nuit fêtaient sur la lande les Sabbats du Moyen-âge, consultaient le mauvais Esprit.
Des monts de figure bizarre indiquent à deux pas l'Espagne, le pays, riche en mensonges, qui reluit de son passé, de ses Indes, de ses mines, de ses fameux galions , des lueurs fauves de l'or. Combien il était aisé dans les soleils dorés du soir de faire miroiter de là l'antique empire Espagnol, Mexico, la Vera-Cruzl Pour rendre ces folies plus folles, l'idée vint d'établir là un Montezuma Autrichien. Singulier château de caries où probablement mit la main la légère fée Bohémienne qui amusait cette cour de ses bluetles insensées.
Le château branlant croulait déjà (1865). L'autrichien de Mexico oubliait son créateur. Sa jeune et jolie Charlotte avait irrité Biarritz. Moment heureusement
-choisi, où, du Nord, l'esprit de ruse vint parler contre l'Autriche.
« Faux comme Veau, » dit Shakespeare. Ceci s'applique à merveille aux deux interlocuteurs qu'on voit causer sur la plage. L'un, des bords de la Baltique, des sables profonds, trompeurs, abandonnés de la mer, où l'on peut se noyer à sec. L'autre, sorti des eaux grises de Hollande, de ses terres douteuses, rappelant les tristes mouettes du plomb de son terne regard.
Que disent-ils? Chacun des deux espérant bien tromper l'autre, rien d'écrit. Mais il serait insensé de croire que le Tentateur ne montra rien, ne promit rien, autrement, qu'il ne mît pas un appât à son hameçon. Nul doute qu'il n'ait promis.
L'Empereur, quoi qu'on ait dit, était fort libre d'agir, et de paralyser l'autre. Il avait vingt-huit mille hommes au Mexique: pas davantage. Qu'est-ce que cela pour la France? Il avait l'alliance Anglaise, sûre par son Traité d'échange. Les États-Unis n'avaient pas achevé leur grande guerre. Il pouvait agir.
Pour faire avaler à la France sa sottise du Mexique, il lui fallait pouvoir montrer une acquisition sur le Rhin. Le sorcier du Nord lui fit croire qu'il avait le Rhin dans sa poche, l'éblouit d'une vision, lui montra Cologne et Coblentz.— « Mais l'Allemagne, qu'en dira-t-elle? »— Eh! Sire, est-ce que je n'ai pas les patriotes Allemands?
C'est le meilleur de mon affaire. Je les ai menés en Sleswig, je les précipite au Danube. Il faut le refaire allemand, se l'ouvrir jusqu'à la Mer Noire , l'Orient, etc. Je les grise, je les enivre d'une victoire sur l'Autriche. Et ils nous lâchent le Rhin. >
Tout cela dit dans le ton d'un bon et franc Allemand, d'un soldat sans artifice, la loyauté militaire propre au cuirassier diplomate. Ajoutez le laisser-aller, l'abandon qu'on a à la mer , la confiance qu'un malade obtient aisément d'un malade. Car, il ne se porte pas trop bien , le pauvre cuirassier. C'est presque comme l'Empereur. Il serait mort sans Biarritz. Mais chaque année il vient là bien exactement se soigner. C'est là qu'il se trouve bien, oublie toutes les affaires. Ou, si on le met là-dessus, ma foi , il dit tout ce qu'il pense. Au diable la diplomatie ! Il a le cœur sur la main.
Son dur visage soldatesque parle pour lui, dit assez qu'il ne peut tromper personne. Ce masque, très-précieux pour l'incomparable acteur, rassure d'autant mieux qu'il est, dans sa rudesse, bouffon, étalant l'enflure fanfaronne qui devait plaire à Guillaume, à ses Junker. Les photographies calculées qu'on ena faitesàla longue, atténuent un peu toutcela sousla visière du casque pointu. Mais lès premières, bien plus vraies, le montraient mieux dans sa vigoureuse laideur, qui l'aide si utilement, levant les deux yeux au ciel, voyant là-haut quelque chosed'immense.... la pairie Allemande?... une Allemagne qui devient le monde....
Pourquoi pas? La crédulité des Teutomanes a trouvé cela simple et naturel. Qu'est-ce qui n'est pas Allemand? Hollande, Danemarck, Suède, Suisse, Angleterre, France, c'est Allemagne. Baltique et Mer Noire, Allemagne, celle-ci sortant du Danube qui est un fleuve Allemand. Les États-Unis bientôt, transformés par l'émigration, sont une province d'Allemagne. Pour l'Europe, trois factionnaires en répondront, trois Hohenzollern, à l'embouchure du Danube, au détroit de Gibraltar, à Kelh au passage du Rhin.
Quel grand poète! Quel poëme immense! Quel géaie de ûclion ! El tout cela cru d'avance par des gens aveuglés déjà de leur propre passion. Avec eux sa tâche est facile. Va , cuirassier intrépide, dans le champ de la fiction. Ossianise à Berlin, ossianise à Biarritz. Guillaume se voit distinctement en Frédéric Barberousse, Napoléon dans l'auréole de Napoléon -le-grand.
• Le grand? mais lequel des deux? C'est peu de chose que l'oncle. Ce Rhin que je vous donne, Sire, ce n'est qu'un commencement. Votre aigle, posé d'abord à la pointe de Coblenlz, part de là, et prend son vol.... vers Anvers, Amsterdam.... Londres? Il y donne un coup de bec, revanche de Waterloo.
» Mais un monde n'est pas assez. Celui-ci est si petit! L'Amérique aussi fléchira, la liberté blessée à mort dans sa grande République.... Vous et nous, d'un commun effort, nous aurons étouiïé partout notre ennemi.... la Révolution,
On sait comment ces promesses furent tenues après Sadowa, après le lâche service que l'Empereur lui rendit en abandonnant l'Autriche , en acceptant sans murmurer l'engloutissement du Hanovre, de la Hesse, Nassau, Francfort, aussi bien que du Sleswig.
On ne ménagea plus rien. Le môme jour où on lui promit de respecter le Midi, la Bavière , le Wurtemberg, on les força de signer les traités militaires qui donnent leurs armées à la Prusse.
Tout le jour , on le provoquait. Les Prussiens ivres venaient nous défier dans Strasbourg. Comme dans les poëmes de Renaud, ou voyait un Charlemagne dormir profondément en France sur un trône où l'étranger lui faisait impunément la barbe avec un tison.
Du génie sympathique de la France.
Sa confiante hospitalité (1867).
La France se réjouit de la victoire de Sadowa. Nous étions charmés d'opposer à nos vieux traîneurs de sabres, aux militaires de métier, un succès dû en partie à la landwehr citoyenne. Nous ne voulions pas savoir la part très-réelle qu'y eurent l'armée permanente de Prusse, une caste vouée à la guerre, les corps des armes spéciales , habilement organisées, enfin la'grande machine qui, plus qu'aucune autre, représente le militarisme en Europe. Nous supposions quec'était simplement la victoire du peuple, conquérant son unité.
La liste qu'on répandit des blessés de la landwehr, mêlée de toute profession (avocats, médecins, professeurs, industriels, etc.), fortifiait notre illusion. Nous en fûmes fort touchés. Nous étions frappés d'y voir la belle culture protestante, victorieuse de la barbarie catholique.
Nous n'écoutions nullement ceux qui disaient que
la machine au fond était le vrai vainqueur; que, sans le fusil à aiguille, son effroyable pluie de fer qui supprimait toute lutte, jamais les bourgeois du Nord D'auraient eu raison de l'armée Austro-Hongroise, si aguerrie, si vaillante, que nous connûmes en Italie par des combats si acharnés. Nous ne savions rien de l'état de misère où le dénuement de l'Autriche laissa son armée affamée pendant trois jours. La diversion Italienne retenait un tiers au moins de cette armée au-delà des monts.
Nous avions, sans le savoir, terriblement coopéré à celle guerre, fait beaucoup en ne faisant rien. Si la Prusse n'eut besoin que d'un petit détachement pour accabler les grandes masses de la Bavière et de l'ouest de l'Allemagne, c'est que l'absence étonnante de nos soldats sur le Rhin, la mystérieuse inaction de l'Empereur, lirent tomber leur courage et leurs armes. La Prusse elle-même l'avoue dans le solennel remerciement qu'elle adressa à l'Empereur.
Le plus piquant de cette guerre , c'est que l'Allemagne avait vaincu malgré elle. Elle maudissait l'esprit aventureux, inquiet, qui la précipitait ainsi dans de scabreuses aventures. Que de lamentations aux départs I El quelle indignation même chez les officiers que nous rencontrions alors sur les chemins de fer! Ce grand pays laborieux, de plus en plus industriel, quittait avec beaucoup de peine ses travaux, ses affaires, une vie arrangée. L'irritation était telle, qu'au gymnase où étu-
'diaient les enfans de M. de Bismarck, leurs camarades, avec la brutalité de cet âge, les accablaient de mots amers qu'ils entendaient dans leurs familles.
Les Allemands nous disent légers. Mais comme après Sadowa ils changèrent légèrement 1 Quel contraste ! Quel bruyant réveil! Dans les hôtels, leurs clameurs, leur loquacité, leurs bravades, étaient telles que les Anglais et les Français exigeaient des tables à part où venaient s'asseoir aussi des Hanov riens, des gens de Francfort, des villes libres, qui dans la victoire prussienne voyaient la défaite éternelle des libertés de l'Allemagne.
La grande majorité avait oublié tout cela. Elle était aveugle, et ivre d'une passion , il est vrai, bien légitime et naturelle: l'amour, la joie, le triomphe de l'unité nationale. — Chaque peuple a de tels momens. Et alors il ne voit rien. L'Italie en eut de pareils; celle folie, cette furie de l'unité la dominèrent jusqu'au crime. Pour l'unir, le gibelin Dante faisait appel à l'étranger; et, dans la guelfe Florence, le violent Machiavel auraii été, pour ce but, jusqu'à accepter des monstres, l'horrible César Borgia ! .
A ces momens, on voudrait dans l'unité de la patrie embrasser l'unité du monde. Ainsi, l'Italie, l'Allemagne, par Rome ou le Saint-Empire, dans leurs rêves, absorbent tout. Chez ces songeurs allemands (qui
ne se grisent pas à moitié) reviennent obstinément deux ombres, Charlemagne, qui du Rhin gouverna l'Empire et la France, et Frédéric Barberousse, qui, disent-ils, avec l'Allemagne eut à la fois Rome et Lyon, et le royaume des Lombards et le royaume de Bourgogne. Mais pourquoi se borner ainsi? Est-ce que la patrie Allemande n'embrasse pas tous les p3ys de dialectes allemands , Hollande , Suède , Danemarck , Suisse ; l'anglo-saxonne Angleterre est une province d'Allemagne, o
L'ivresse rend souvent très-mauvais. Les patriotes allemands déjà nous avaient étonnés par leur violence inouie contre un état faible, le Danemark. Là, ils commencèrent à se faire d'aveugles chevaux de combat pour traîner les canons de la Prusse, lui subordonner l'Allemagne. Si instruits, ils s'obstinaient à ne pas savoir l'originalité très-forte qui sépare d'eux les états Scandinaves (aussi bien que la Hollande, aussi bien que l'Angleterre). Un certain petit fonds commun de langue ne fait rien, quand il s'agit de nationalité. L'Alsacien qui, avec un patois germanique, ne comprend pas l'allemand qu'on parle à une lieue de lui, n'est point du tout allemand. Et, s'il y a un pays sur la terre,
(') Cette aliénation mentale, véritable maladie, se voit surtout chez les lettrés, professeurs, étudians. J'ai sous les yeux un article d'un de leurs journaux de Berlin, intitulé: «A bas Schiller! j> Schiller a eu le tort grave de célébrer dans Guillaume Tell un bandit qui fit révolter la Suisse contre l'Allemagne.
hostile par son vif génie à toute idée, à toute habitude allemande, c'est précisément la Lorraine.
Comme on change, dès qu'on se croit fort ! Avant Sadowa, la rancune des vieilles guerres de Napoléon paraissait fort apaisée chez des gens dont les pères ont deux fois envahi la France et sont deux fois entrés à Paris. Cela finissait tout, ce semble. Voilà qu'après Sadowa, ils oublient 1814 et 1815, ne veulent plus se souvenir que de leur revers d'Iéna. C'est-à-dire , pour parler vrai, que les vieilles haines de race se réveillent, avec une furie, une jalousie, que l'on cache, mais qui, tant de fois, éclate dans ces disputes sans cause qu'on nomme querelles d'allemand.
M. de Bismarck , avec une franchise cynique , dans ses derniers manifestes officiels, est parti de cette idée, qu'enlre les deux nations devait subsister une haine éternelle, et que toute bonne politique devait se régler là-dessus.
Ces mots atroces me frapperaient moins si je ne voyais le soin avec lequel la haine est enseignée et cultivée chez les générations nouvelles. Les manuels des gymnases contiennent tout ce qui peut irriter contre la France. On apprend aux petits enfants à haïr, à maudire ce qu'ils connaissent si peu. L'autre jour, une enfant charmante, petite allemande de cinq ans, à qui on disait devant moi que sa cousine était Française, rougissait, tapait du pied: c Française? jamais française I •disaitelle avec horreur.
Quelle éducation précoce t Dans les bras d'une douce mère, au sein de la bonne nourrice, déjà ils respirent, ils sucent la fureur eL la baine.
Comme la France est loin de cela l Môme après des luttes sanglantes, longues, acharnées, elle n'a aucune aigreur. Elle reconnaît sans peine le mérite de ses ennemis. Chose vraiment mémorable 1 Vingt années de guerres atroces, couronnées par Waterloo, ne lui ont laissé nul fiel contre les Anglais. Et même en 1816, elle rafollait de Walter Scott, saluait l'aurore de Byron. Que de liens d'amitiés, d'affaires, de spéculations commu- # nés, de familles, de mariages, entre les Anglais et nous! La prodigieuse grandeur de l'empire anglais, né de la ruine de la France en 1763, n'a laissé à celle-ci ni regret ni jalousie.
C'est le défaut de la France, son tort: elle aime le monde. Pour chacune des grandes nations, elle trouve des raisons excellentes d'aimer, d'estimer, d'admirer. Ces engouemens successifs pour toutes (dont l'exagération peut être ridicule) ont pourtant des causes graves. Chacune de ces nations représente une excellence supérieure, # un haut côté de l'âme humaine.
Jamais celte bienveillance universelle n'éclata plus qu'après Sadowa, dans un moment qu'on eût cru pîein de trouble et de défiance, à la grande Exposition de 1867, cette fêle prodigieuse que Paris donna à l'Europe. Quel •
accueil nous fîmes alors à nos hôtes ! Quelle confiance i Quelle aveugle hospitalité ! Aucune auberge, aucun hôtel n'eût suffi à cette affluence. Nous ouvrîmes nos logis, nos foyers. Dans les étroits appartemens de Paris, on se gênait, on se serrait pour les recevoir; le maître de la maison se contenlait souvent de quelque coin obscur, donnant ses plus belles pièces aux visiteurs provinciaux, aux amis européens. Nous avions supprimé les portes, presque renversé les murs, pour que la cité reçût, embrassât, s'il se pouvait, le monde. L'élan de la fratemilé fit dire à un grand écrivain: a Plus de cité ! Le genre humain!... Entrez! Cette ville est à vous. »
Comment ces avances étranges, excessives, étaientelles reçues? D'un air douteux, équivoque, parfois un peu ironique. Tels, riches, princes russes ou lords anglais, loûaient Paris comme un lieu de plaisir, une auberge, ne tenant compte de tant de choses qui ne se payent pas, de l'aimable accueil, sympathique, qu'on y fait aux étrangers. Que voyaient-ils de celle ville ? les boulevards , les spectacles. Ils ne soupçonnaient en rien le profond, le fécond Paris; ce foyer, cette forge ardente de tant d'arts dont l'Europe accepte les produits sans les comprendre. D'autres étrangers, plus pauvres, plus malveillans, plus curieux, regardaient toutes ces merveilles avec un sourire forcé, lâchaient d'être indifïérens, ne l'étaient pas, jaunissaient.
Il est odieux, mais certain, que ces promeneurs curieux que nous conduisions partout, regardaient et dessinaient nos murs, nos forts, les côtés faibles des défenses de Paris. En décembre 67 , nos hôtes, de retour à Berlin, publiaient un manuel militaire qui donnait dans un grand détail la topographie des abords de la ville, la façon aisée, infaillible de la bombarder, de la prendre. On ne négligeait rien pour surexciter cette fièvre de militarisme. Flatteur grotesque, mais habile, de la passion populaire, Bismarck se largue de n'avoir voulu entrer à Paris qu'armé, sous le casque pointu. Celle entrée de carnaval dans une ville toute amie, parut d'un goût héroïque aux Teutomanes effrénés. Cette coiffure leur paraissait le casque d'Arminius. Par l'alliance prusso-russe, ce fut celui d'Attila.
Pour nous autres Parisiens, nous rîmes, n'en gardâmes pas moins nos sympathies pour l'Allemagne. Les miennes n'ont jamais varié t Cette année même, 1807, en terminant ma grande Histoire de France, et résumant dans la préface les études, les travaux qui ont rempli ma vie, j'énumérai avec plaisir les influences diverses que l'Allemagne eulsur moi à mesdifférens âges, les passions littéraires, vraiment fortes, que m'inspira cette grande sœur de la France. J'aimais spécialement son génie originaire, l'accent, la vibration émouvante de sa langue antique, sa sagesse populaire dans ce qui
nous reste de ses weissthùmer, des juges qui, sous l'orme et le tilleul, ont trouvé tant de choses humaines. Cette passion alla si loin, que je lis l'entreprise énorme (si difficile, insensée?) de traduire le livre de Grimm, les Antiquités du droit allemand. Lui-môme me soutint fort, m'encouragea, et loua mon travail. Combien j'y ai profité, développé mon sens historique, je l'ai dit et répété dans cette préface de Y Histoire de France (imprimée, non publiée encore). Cette préface surprendra après tant d'événemens. Dieu me garde d'en rien effacer, de rien rabattre de ce que je dois à l'Allemagne, à ce grand et cher Grimm! Plût au ciel que je pusse moi aussi donner une pierre au monument national qu'on lui doit et qu'on lui élèvera un jour î
Ce n'est pas moi, ce n'est pas nous seulement, nous peuple des lettrés, qui avions ces sentimens J'ai dit (dans mon livre Nos fils) quelle fut l'émotion commune quand, à la fête du 4 mars 4848, nous vîmes devant la Madeleine, parmi les drapeaux des nations qu'apportaient les députations d'exilés de chaque pays, le grand drapeau de l'Allemagne, si noble (noir, rouge et or), le saint drapeau de Luther, Kant et Fichte, Schiller, Beelhowen, et ù côté le charmant tricolore vert de l'Italie. Quelle émolion ! Que de vœux pour l'unité de ces peuples! * Dieu nous donne, disions-nous, de voir une grande Allemagne, une grande et puissante Italie ! Le concile européen reste incomplet, inharmo-
nique, sujet aux fantaisies cruelles, aux guerres impies des rois, tant que ces hauts génies de peuples n'y siègent pas dans leur majesté, n'ajoutent pas un nouvel élément de sagesse et de paix au fraternel équilibre du monde. »
Pourquoi la France est haïe.
Comment le moins haineux des peuples est-il aussi le plus haï?
Grand problème. Chez beaucoup d'étrangers cette haine est d'autant plus incurable, qu'elle est sans cause réelle, le simple effet d'une opposition de race, d'humeur, de tempérament.
« Je la hais, parce que je la hais. » C'est ce qu'ils pourraient souvent dire. « Elle est le pays de la terre où je me trouve le mieux, le plus aimable à habiter. Cela n'y fait rien: je la hais. »
« Voyez comme elle change sans cesse, comme elle est légère et mobile! C'est une femme, c'est un enfant ! » — Voilà le reproche ordinaire qu'on lui fait. Mais qui n'est léger? En 58, l'Italie divisée voulait être telle; chacun y plaidait pour sa ville. En 59, l'Italie tout-àcoup se trouve unitaire, fanatique de l'unité. La grave, la pesante Allemagne a changé en un seul jour : il y a
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eu deux Allemagnes tout opposées, d'esprit contraire, avant, après Sadowa; la première, maudissant Bismarck, le deuxième lui baisant les bottes.
Pour la France, on est tellement décidé à la dénigrer, que ceux qui la disent changeante, sont ceux qui lui reprochent aussi de ne pas changer assez, d'être patiente outre mesure pour des gouvernemens indignes, d'avoir enduré si longtemps le dernier gouvernement.
Ce dernier reproche est grave, et le moins immérité.- Oui, la France est trop patiente. Elle a donné un exemple inoui de patience. Il y eut des raisons à cela , bien des choses qui l'expliquent sans le justifier, mais qui en sont ce qu'on peut dire les circonstances atténuantes. Essayons d'en dire un mot.
Il est certain que la France a par momens un grand vol, qui la porte haut, si haut, que la chute est infaillible. Elle marque le but très-loin, sans pouvoir indiquer encore la voie, les moyens d'arriver. Elle retombe et se décourage, c Quœsivit cœlo lucemjngemuilquerepertd. » Le monde alors crie contre elle. L'imprudente est accablée.
L'éclair de 89, la formule législative de tout ce qu'un grand siècle avait rêvé de liberté, semble disparaître un moment dans la guerre immense que l'Europe nous fait elle-même. Le bel éclair de Février, le suffrage universel, l'effort de justice absolue où cette pauvre France appelle généreusement tous (les ignorans, les barbares) à régler ses destinées, il semble la perdre à
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jamais. Le monde rit. Et cependant celte idée subsiste si bien, que nos envieux, nos ennemis, sont forcés de l'invoquer. La Prusse n'a pu capter la crédule Allemagne qu'en la leurrant d'une image (creuse et vide) de ce nouveau droit, de cet Idéal certain des sociétés de J'avenir.
Félicitons ceux qui n'ont pas ces élans précoces et sublimes, ces reculs et ces rechutes. Leur médiocrité égale, souvent plate, souvent asservie aux absurdités du passé, semble bien plus conséquente, et, comme telle, elle impose à tous, inspire estime et respect. Ils couvrent leurs disparates d'une digne attitude, de gravité -extérieure. Qu'ils nous permettent de leur dire : Si vous semblez plus conséquens, c'est que souvent l'étant moins, vous n'avez pas, comme la France, les embarras que donne la recherche, l'exigence de la justice absolue.
Une chose fait marcher la France d'un pas souvent difficile. Elle est (comme tout être vraiment organique) double de deux parties diverses, qui se balancent, parfois se contredisent.
Elle est une en deux personnes: le paysan, l'ouvrier.
Nul doute que si l'une ou l'autre classe, par une révolution, disparaissait, la France aurait plus d'unité, semblerait plus d'accord avec elle-même. Le monde lui dit souvent: c Regarde la sage Angleterre: comme elle est plus conséquente l L'ouvrier a prévalu, et la roue de Manchester emporte tout. Le paysan a péri. Deux
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raillions d'ouvriers (nullement paysans) qui cultivent la terre ne pèsent rien dans la balance contre un peuple
tout industriel (d'environ quinze ou vingt millions). »
Dieu nous garde de cette unité î Nous avons vingtsix millions de paysans, et dix millions d'ouvriers. Ces deux élémcns sans doute donnent plus de besogne à la France. Mais quelle force d'avoir gardé cette ancienne France rurale, dans laquelle quatre millions de familles (20 millions d'individus) participent à la propriété! Stabilité du paysan, mouvement, progrès de l'ouvrier, cela fait un balancement qui par momens a ses secousses. Mais l'impatience de l'un est retenue par un câble, une ancre, l'homme de la terre qui n'est que trop immobile. La France n'émigre pas, comme l'Angleterre, l'Allemagne. Toute la question sociale se plaide ici sur place, s'éclaire par des expériences qui ne sont pas toujours heureuses pour nous, mais instructives pour le monde. Il profite à les regarder. Il les blâme et les imite.
C'est ce duel, et nullement, comme on croit, l'amour tles batailles, qui a fait pour notre pays le malheur du 2 Décembre.
Notre ouvrier de Paris, qui souvent voit l'avenir plus que le présent, voulait qu'il n'y eût plus d'armée que le peuple, et il avait assez durement mis l'armée à la porte. L'armée, en grande majorité, c'est le paysan, le fils du paysan. Ce fils dans sa revanche, ce père dans sa légende de 1814, la défense du territoire, — tous les deux exhumèrent Napoléon, le refirent tyran.
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Ils croyaient que c'était le môme, et furent quelque peu surpris. Celui-ci, qui contrastait si fortement avec l'autre de visage et de parole , se crut d'autant plus obligé de prouver son origine de famille, en rentrant dans la voie du militarisme. Les circonstances étaient pourtant bien autres et bien opposées. La France, toute laborieuse alors et préoccupée de sa grande affaire intérieure (la circulation, les routes, les chemins de fer), ne rêvait nullement les combats.
Le militarisme, ce fléau du siècle, beaucoup nous en font honneur, nous en donnent l'invention. Remarquez pourtant que les termes de guerre, les costumes, les uniformes, sont généralement Allemands. Le type du militarisme, vers 1780, c'était la Prusse, et la France de Louis XVI l'imitait maladroitement. La Prusse qui la première avait proposé, aidé le démembrement de la Pologne, entra avec empressement dans l'idée du démembrement de la France, l'envahit en 92. Toute l'Europe se jeta sur cette proie. C'est l'origine des grandes guerres que l'on nous reproche. La France, si pacifique en 89, eut en 93 749,000 hommes, présents sous le drapeau. Comment nourrir une telle armée? Ayant repoussé l'Europe, on ût l'opération dangereuse de réformer 300,000 hommes, ce qui perdit le Directoire, fit arriver Bonaparte. Les 300,000 réformés l'acclamèrent. Les 500,000 affamés furent nourris par lui dans une
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guerre offensive. Je me rappelle avec horreur ce temps dont j'ai vu la fin. La France, en dix années seulement (1801-1814.), y perdit dix sept cent mille soldats. C'est le* chiffre officiel. Doit-on accuser l'homme seul? Non. On est obligé de dire qu'un si grand ébranlement ayant été donné, il n'était pas facile de l'arrêter. La guerre engendrait la guerre. Mais qui l'avait commencée? Répondez, peuples ennemis, répondez, accusateurs. Qui la commença ? C'est vous.
Né du sang, d'une telle légende de meurtre, le second Empire était sinistre pour l'Europe. Que ferait-il? Que couvait ce dangereux muet? Quel coup gardait-il pour demain? On ne pouvait le deviner. L'homme ne payait pas de mine, ni les siens, son entourage. Eh bien, il faut le rappeler à l'Europe qui nous accuse aujourd'hui de patience: la sienne fut admirable, ses soumissions, ses hommages à ce faux spectre de la guerre. La Russie, le fameux vainqueur de Napoléon-le- Grand, s'humilia devant celui-ci. Tous s'humilièrent. Il eut aux Tuileries une cour de rois, comme l'oncle, à ses spectacles t un parterre de rois. » Des peuples s'attelèrent à son char. Dans quel délire les Italiens couraient après lui dans Milan 1 Comme ils nous gourmandaient nous autres , qui ne nous ralliions point au favori de la fortune ! Les Anglais, si fiers, quelle figure firent-ils à son voyage de Londres ! Malgré toutes ses répugnances, dans quelle tristesse humiliée leur reine parut-elle à Cherbourg ! Seul en Europe il semblait avoir une base solide,
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étant un, comme on croyait, avec ce grand peuple des campagnes, qui ne change pas aisément et qui lui prêtait un appui redoutable.
Cependant que fut-il pour eux? Très-ingrat, trèsvariable, entr'eux et la bourgeoisie. L'inconséquence extrême de son gouvernement ne justifiait nullement le nom d'Empereur rural Pendant plus de dix années, contre l'intérêt des campagnes, il déchaîna la Bourse, la spéculation, créa des caisses sans fonds où affluaient les capitaux détournés de l'agriculture. Celle-ci, sans nul doute, eût langui, si de grands faits économiques, commencés dès longtemps, ne s'étaient développés au grand profit du nouveau règne, qui enrichirent les campagnes. L'œuvre capitale du temps, le réseau des chemins de fer, fit créer une foule de routes qui y aboutissaient, et ces routes à leur tour auxquelles on voulait arriver, elles firent faire des milliers, des millions de chemins vicinaux. Effort herculéen, immense, qui occupa la France vingt années.
Ce qu'on ne peut trop dire, c'est que cette œuvre qui absorba le paysan, et le rendit si oublieux des libertés politiques, fut un énorme effort vers la liberté sociale. Le paysan du Midi, de l'Ouest, obéré sous Louis- Philippe, chargé de dettes hypothécaires, serf du propriétaire, du bourgeois créancier, a pu en grande partie se libérer, frapper du pied sa terre, et dire: t Elle est à moi. » Comment cela? Par un miracle grand, mais simple. Jusque-là cet homme et sa terre et le fruit de
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sa terre, étaient des prisonniers; ils produisaient sans vendre. La France était un corps comme solide, inerte, et sans circulation. La circulation s'établit. Voilà que les denrées du Midi volent au Nord, vont se vendre à grand prix à Paris et partout (parfois jusqu'à St-Pétersbourg). Voilà que les saisons se trouvent supprimées. Le Nord -mange au printemps des fruits d'été, d'automne.
Autre chose bien inattendue. L'Angleterre, riche et voyageuse, apprend à connaître, à vouloir une nouvelle alimentation. Elle quitte son régime séculaire, si uniforme, si maussade. Elle appelle, elle achète nos denrées de l'Ouest, en charge des vaisseaux. Que de paysans, de fermiers, par ce seul chargement, ont fait de petites fortunes t
Ceux qui reprocheront au paysan de France d'avoir été sensible à ce prix du travail, n'ont guère dé cceur. Ils ignorent donc bien ce qu'il souffrit pendant des siècles et tout récemment encore? Cet homme affamé si longtemps, il se trouva, par l'effet de ces circonstances imprévues, que (chose bien nouvelle 1) * il mangeait! »
Maintenant est-ce que vous comprenez ce qui a fait la durée de l'Empire?
Le paysan (la grande majorité de ce pays) n'avait nulle impatience de compromettre ce bien-être nouveau, la liberté réelle qui commençait à l'affranchir du propriétaire. Cette liberté-là le frappait encore plus que la liberté politique, qu'il comprenait peu. Il ignorait que celle-ci est la seule garantie des autres libertés. Il igno-
POURQUOI LA FRANCE EST HAÏE
rait l'abîme où son tuteur perfide, étourdi, allait le plonger.
La masse de la nation , spécialement la masse agricole, était si loin de désirer la guerre, que quand le gouvernement, en présence de l'armement infini de l'Allemagne, décréta la Garde mobile, on n'osa l'effectuer. Dans l'énorme enchérissement de la main-d'œuvre, le paysan ne pouvait se passer de son aide naturel pour louer un ouvrier. Il voulait garder son fils.
Les députés se firent nommer en jurant de voler la paix. Les préfets dirent à l'Empereur qu'on ne voulait que la paix. On n'obtint le plébiscite que par ce mensonge atroce, qu'il devait assurer la paix. J'ai sous les yeux les gravures qu'on répandit par millions. On y voit sur deux colonnes, le Non, et dessous les pillages des rouges, du parti de la guerre, qui brûle chaumières et moissons. Et sous le Oui l'aimable image de la paix que l'Empereur promettait, moissons, vendanges, les greniers pleins, les caves pleines.
Ils votèrent Oui pour la paix. Et on leur donna la guerre 1
Qui a préparé la guerre. — De l'espionnage allemand*
11 est prouvé, constaté, avoué, certain, public, en plein soleil, que pendant trois ou quatre années (1867- 1870) les espions de la Prusse sont venus observer la France sans défiance, hospitalière, qui les recevait à merveille, les accueillait, ne cachait rien.
Qui dit cela ? Les Prussiens.
Déjà ils s'étaient vantés, en 1806, d'avoir observé, étudié longuement l'Autriche pendant qu'elle était leur amie et alliée. Us arrivèrent à Sadowa connaissant parfaitement le plan de campagne des Autrichiens, les états de leur armée détaillés, à un soldat près. Divination merveilleuse? H fut trop clair que ces détails si précis avaient été tout bonnement achetés aux bureaux de Tienne.
Mais combien l'affaire de France diffère encore de tout ceci ! Quel art patient, obstiné, quel abus de la confiance 1 Que de déguisemens aujourd'hui connus,
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avoués, que de mensonges, quel abus terrible de la parole humaine !
Il est facile à comprendre que les espions de la Prusse, ses dessinateurs, photographes, ingénieurs, etc. qui venaient prendre les dessins de nos forteresses, des passages de nos montagnes, etc., n'auraient guère eu à envoyer que ces choses extérieures, n'auraient pas appris toutes celles que l'on n'apprend qu'à la longue, l'intérieur des localités, s'ils n'avaient su faire parler les Allemands depuis longtemps établis dans notre pays. Avec ces excellens guides, ils ont eu, non comme eu Autriche, des chiffres militaires précis, mais tout ce que peuvent savoir sur telle ville, tel village, telle ferme, telle maison, des hôtes assis au foyer, dans l'intimité domestique, deveuus familiers, amis. Ils ont pu noter tout ce qui devait servir l'invasion, compter les grains, les bestiaux que pourrait fournir leur hôte, et déjà marquer de l'œil ce qui pourrait s'emporter.
c Exagération t » Point du tout. Les Prussiens s'en glorifient avec un cynisme hautain. Les Allemands, avec un gros rire, disent: t C'est vrait Nous avons été bico fins, bien malicieux. Nous sommes des gens d'esprit. » Ils se représentent aux lieux où ils furent accueillis, nourris. « C'est moi I » dit ce maçon de Bade. « C'est moi 1 » dit ce brasseur de Metz, ou ce tailleur de la Loire. J'en pourrais citer mille autres qui nous reviennent en uhlans.
DE L'ESPIONNAGE ALLEMAND
J'avais la bien des histoires, mais aucune comme celle-ci. Non, dans toute l'histoire du monde, il ne s'est point rencontré une telle chose, poursuivie si longtemps sur une si grande échelle, on peut dire par tout un peuple de voyageurs bien reçus, qui pis est, par tout un peuple d'anciens hôtes, nos marchands, nos ouvriers, nos domestiques, une grande tribu amie.
Le corollaire serait terrible, si on le tirait à la letîre: * Gardez-vous d'être hospitalier I Si vous voyez arriver un étranger dans l'embarras, il faut verrouiller la porte, et armer votre fusil. Prenez garde t il est sans armes; mais s'il reconnaît les lieux, s'il voit un contrevent faible, un volet mal assuré, il peut revenir demain en toute autre compagnie. Qu'un loup vienne, à la bonne heure ! Mais un homme t grand Dieu ! un homme t C'est une bête bien sauvage. Malheur à l'humanité t »
Voilà le premier mouvement de l'indignation. Mais il nous faut rejeter loin de nous les conseils d'une basse prudence. Il est plus digne d'un homme de cœur d'examiner le phénomène, les causes singulières (et rares, grâces à Dieu) qui ont pu amener une telle perversion de la nature humaine.
Pour comprendre le fait, il faut se mettre au point de vue de là-bas , comprendre les fumeuses pensées qui remplissent un cerveau du Nord entre le poêle, le tabac et la bière.
QUI A PRÉPARÉ LA GUERRE
a II y a une morale ailleurs. Mais il n'y en a pas en France. Il n'y en a pas pour la France. Contre elle, tout est permis.
• La France est très-corrompue. Je ne la connais pas beaucoup; mais j'ai été à Paris en 1867, et je me suis si bien vautré avec toutes les filles du monde (françaises? ou non? je n'en sais rien), que je suis en droit de dire : la France est très-corrompue.
» Elle est toujours la Sodôme révolutionnaire, incrédule et voltairienne, qui n'honore nulle autorité. Elle attend son châtiment, un fléau mérité de Dieu, une grande expiation. Ce fléau, ce sera moi. Je ne sais quoi me dit au cœur: Retourne! Ce coupable pays, si riche, si abondant, qui a de si bonnes caves de Champagne et de Bourgogne , il mérite d'être visité. •
La visite du Seigneur, ce mot touchant du piétiste, me rappelle ce qu'un reporter écrivait aux Anglais en août pour l'Allemagne contre la France: « Les Allemands, en général, sont un bon peuple chrétien. »
Qu'ils passent par trente systèmes plus ou moins athées, n'importe; qu'ils suivent le nihilisme, négation de négation, n'importe. Le parti opposé aux piétistes dira lui-même: « Tout cela n'y fait rien. Avec le gemiith germanique, une certaine Allemanité, nous avons, malgré tout cela, la sentimentalité religieuse, quasi chrétienne, plus que chrétienne, qui nous appelle à réformer la France impie, corrompue. Pour cela, tout moyen est bon. L'espionnage, odieux ailleurs, est bon
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ici, excellent. Il est du penseur, d'observer; du patriote, d'observer l'ennemi. Il est encore l'ami, c'est vrai, mais peut être ennemi demain. »
Observer? Cela était bien facile. La France est ouverte. Il n'y a pas de porte ici. L'étranger entre de plain-pied. Tout ce qui se paye cher ailleurs, aux écoles, aux musées, partout, chez nous est gratuit. Nous en souffrons, et persistons. Nous avons élevé l'habile homme qui nous arrêta si longtemps devant Sébastopol. Nous élevons nos ennemis.
Dans les places de confiance, les Allemands sont reçus chez nous plus que les autres étrangers. Leur application, leur esprit de suite, les font préférer aux plus capables mômes. Leur science les a souvent portés au plus haut enseignement. Je les vois à l'Institut, et avec des titres solides. M. Hase et M. Mohl sont fort justement devenus Français.
Dans les arts inférieurs, dans les métiers, quelle foule d'Allemands! (') Le tailleur et le bottier, qui souvent sont de vrais artistes, avec une étude attentive de la forme humaine, une grande souplesse pour la suivre,
(•) L'expulsion de ces ouvriers n'élait pas indispensable dans certaines provinces où ils n'espionnaient pas. On les y a regrettés. Dans Eure-et-Loir, une de mes parentes a vivement réclamé pour leurs familles qu'on eût expulsées aussi. Son mari employait 590 Allemands du Nord et Prussiens dans sa manufacture, et eût voulu les garder.
QUI A PRÉPARÉ LA GUERRE
parfois la rectifier, sont Allemands le plus souvent. Nos dames aiment ce tailleur, attentif, respectueux, qui n'a nullement les grands airs de la haute couturière, dame elle-même, qui tranche tout. Pour lui, nul caprice ne trouve les limites de sa patience. Il écoute, ne contredit pas, s'amende, si vous voulez. On peut lui dire bien des choses. « Je ne le dirais pas à d'autres, mais à ce bon Allemand! » Elle dira, par exemple: « Ne croirait-oo pas que j'ai une épaule plus haute? que ma taille tourne un peu? » — ■ Oh ! si peu de chose ! ce n'est rien. Il est bien facile d'arranger cela. • Et il emporte ce secret. Heureux tailleur, si confident. C'est un confesseur du corps. Il a une prise bien forte. Il gagnera ce qu'il voudra.
Beaucoup aujourd'hui recherchent les bonnes, les nourrices allemandes, « pour apprendre, disent-ils, cette langue aux enfans. » Sans enfans même, on les préfère, et pour une bien autre raison. Quoi de plus doux qu'une femme allemande ? elle n'a que du lait dans le sang. « Elle semble née pour obéir, et (me disait une dame) son obéissance charmante semble dévouement, tendresse. Commandez une jeune Anglaise: elle a dans sa petite tète, souvent obstinée, ceci et cela, qu'elle croit dogme ou principe. Que je commande l'Allemande, tout glisse; tout est huile et miel, au-delà de ce que je veux. Quand je rentrais, j'avais peine à l'empêcher, la douce créature, de se précipiter, de dénouer mes souliers. Elle ne voulait jamais me quitter. Un jour elle
DE L'ESPIONNAGE ALLEMAND
glisse, s'en va, et daos telles maisons qui ne me sont point amies. Avec cela, on les aime, et on les préfère à toutes. Je ne sais à quoi cela tient. »
H est facile de le dire. C'est que l'Allemand, l'Allemande, dans leur grande docilité, ont une chose naturelle, qui est de leur race, un respect, un culte instinctif pour l'autorité quelconque. Des formes môme serviles, qui chez d'autres nous choqueraient, chez eux font sourire, mais ne déplaisent nullement, étant empreintes d'un sentiment que l'on croirait filial. Cela leur fait supporter souvent les paroles très-dures, les mauvais traitemens de leurs supérieurs, les sévices de leurs officiers, une discipline militaire dont d'autres seraient avilis.
Dans l'idée du clan celtique, le chef est parent, cousin. Dans l'ancienne tribu germanique, il a quelque chose d'un père, qui peut être très-sévère, sans que cela tire à conséquence. Cette sorte de patriarchat a duré jusqu'à nous, spécialement en Autriche. L'empereur François, ce bigot, si dur aux captifs du Spielbcrg, n'en était pas moins, jxmr le peuple qu'il recevait chaque semaine, le bon Franz. Le curieux, c'est que les représentans de l'autorité impériale, à tous les degrés, môme les plus infimes, faisaient appel avec succès à ce sentiment populaire. Au nom de ce bon Franz, ils tiraient des paysans, des simples, du soldat', les choses utiles à
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leur police. « Quoi! vous ne diriez pas tout à votre père l'Empereur, à nous qui sommes ses hommes et qui vous parlons en son nom ? »
Quand un des martyrs de Hongrie, l'illustre madame Téléki fut enfermée tant d'années, avec son amie dévouée M elIc Clara Lovéï, au château de Kùsstein, les soldats Hongrois, Italiens, qui les gardaient, furent constamment aux ordres de ces dames, portant leurs lettres, faisant leurs commissions, au péril de leur vie, sans révéler rien à leurs chefs. Si le régiment partait, il léguait ce pieux devoir au régiment qui venait. Jamais, quelle que fût l'insistance, l'inquisition de leurs officiers autrichiens, ils n'en tirèrent un seul mot. Cette discrétion admirable se serait-elle trouvée en des Allemands? Ne leur eût-on pas imposé comme un devoir filial l'observation des prisonnières, ennemies de leur père l'Empereur?
Cette obéissance enfantine, cette fidélité absolue (même en choses indélicates) est une vertu de barbares qui se comprend à la rigueur avec la bonhomie grossière qui, dans certaines parties du Midi , rapproche l'officier du soldat. Mais comment subsiste-t-clle dans le Nord, quand l'autorité a l'aspect hautain et sec, la morgue et de grade et de caste, quand elle est représentée par ces nobliaux ruinés d'incroyable insolence, qu'une éducation militaire la plus pédantesque du monde a durcis plus que des Russes? Le soldat ainsi commandé peut-il garder, dans les mauvais traitemens, ce vieux
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sentiment allemand qui l'empêchait d'être avili? Qu'il reste brave, à la bonne heure, devant l'ennemi. Mais il ne sera pas brave devant ce chef, s'il exige des choses peu militaires, de police, contraires à l'honneur.
Gill, un de nos plus spirituels caricaturistes, était bien loin de la réalité, lorsqu'on août 1870 il nous dessinait l'espion comme un hideux mendiant, ou un vilain juif, dont l'air peureux et tartufe, semble dire grotesquement: c Arrôtez-moiî pendez-moi î Je suis espion.»
L'espion, c'est bien plus souvent l'aimable blond aux joues roses, à la parole candide, qui vient de l'Université avec les poches remplies de lettres de gens respectables. Un éminent écrivain me disait: t Vous avez vu ce chérubin qui sort d'ici, qui a observé si bien mon logis, m'a montré tant de respect, m'a fait parler sur tel sujet délicat, compromettant? Il va en faire un article contre moi dans la Gazette d'Augsbourg. »
Il y a 26 ans de cela. Aujourd'hui, si le jeune homme observe, c'est moins pour le journal que pour la police militaire.
Quelle surprise ce serait pour Fichte, pour Jalm, pour les patriotes de 1813, s'ils voyaient comme l'étudiant, que ces stoïciens avaient si rudement élevé, s'est affiné, civilisé; comme (à travers trois systèmes au moins de ihétaphysique) par la filière dialectique du doute et de l'ironie, il est venu à concentrer toute sa
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philosophie dans ce mot cynique de Goclhc: • Je me suis toujours bien trouvé d'être l'ami des tyrans. »
Je voudrais avoir le temps d'écrire le Voyage sentimental que fait à travers la France (en 1867, je suppose) ce bon jeune observateur, espion, poëte et philosophe, les lettres qu'il écrit le soir tantôt à M. de Moltke, tantôt à sa fiancée. Homme de livres et de scolastique, combien peu il doit comprendre un pays de spontanéité, d'infinies nuances, où le meilleur n'est point écrit. Que de bourdes, de sottises il envoyé làbas 1 Mais les chiffres recueillis pour l'État- major auront leur utilité. II pourra dire les ressources que l'invasion va trouver en chaque ville, en chaque maison, dans la maison qui l'a reçu. Qui se défierait de lui? Il a l'air plus demoiselle que celle de la maison , avec qui il joue du piano. Plus il paraîtra timide, plus il sera gauche de forme, plus il inspirera confiance, plus on croira pouvoir tout dire devant lui.
Avec quelle facilité l'espion a pu circuler! La suppression des passeports, l'anonyme immense et le confus pêle-mêle des foules aux chemins de fer, tout l'aidait, le favorisait.
Comme touriste, comme marchand, il a pu tout voir, tout noter. Des ingénieurs en blouse, qui semblaient des paysans, ont pu relever, photographier les défilés des Vosges, les fortifications de nos places. Dans une usine de l'Est plusieurs s'étaient faits ouvriers, et pendant plusieurs mois ils ont pu étudier tous les en-
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virons, les décrire à loisir. Parfois ils réussissaient par d'étranges comédies qui captaient la confiance. Deux personnes parties de Montpellier et voulant rentrer à Paris (un chirurgien distingué et M. Daly, l'architecte si connu) avaient à grand'peine trouvé à Chartres un voiturier hardi qui promit d'essayer la chose. Ces messieurs, au départ môme, furent poursuivis par un homme en larmes, d'aspect respectable, qui les suppliait de le prendre avec eux. « C'était un négociant de Paris établi à Bucharest, qu'attendait à Paris sa famille inquiète, sa femme et ses petits enfans. » Ils l'emmènent. Devant ce bonhomme ils parlent sans défiance, et faisant halte a dix lieues de Paris, ils le trouvent qui s'était écarté el qui en bon allemand expliquait tout à un commandant Prussien. Ils durent rebrousser chemin, retourner à Montpellier.
L'espion voyageur pourtant eût- il pu recueillir tant de rcnseignemens précis, s'il n'eût été informé par ce qu'on peut appeler l'espion fixe, l'observateur domicilié, qui sait bien autrement les choses? Pour obtenir des réponses complaisantes à ses questions, le plus sûr c'est qu'il les adresse à ses compatriotes, aux Allemands établis dans l'endroit, au brasseur chez qui l'on va boire, et qui fournit les meilleures maisons du pays. Le lailleur dans son métier de cul-de-jatte, assis sur sa table, ne demande qu'à parler. Les bonnes langues de l'endroit
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y viennent. Il sait le menu détail, et il peut donner un monde de petites choses qui éclairent la localité. Les
officiers qui y viendront pour faire des réquisitions, n'auront nul besoin de voir les rôles de contributions. Ils savent parfaitement d'avance ce que chacun peut payer.
On s'étonnait à Ablon (sur la Seine) qu'ils sussent qu'une ferme voisine avait 25 vaches (et non 20). Mais on se fût plus étonné si l'on eût su combien ils savent de détails domestiques, intimes, môme inutiles à la guerre. Leur curiosité infinie trouve à se satisfaire sans peine auprès de nos domestiques allemandes , bonnes créatures, qui disent tout ce qu'elles savent à un brave homme qui vient de leur pays. S'il est jeune et agréable, leur confiance n'a pas de bornes. C'est fort judicieusement qu'au dernier siècle la Prusse employait les plus jolis hommes près des domestiques favorites des grandes dames de Vienne. Fauche-Borel , le célèbre espion de la Neufchâlel prussienne, avait un charmant visage de candide demoiselle qui l'introduisait partout.
Un Allemand d'un grand sens, qui a regardé de haut et jugé ces événemens, a dit: t II ne faut pas dire: Vœ victisî mais Vœ victoribus ! » Le vaincu n'est que ruiné. Le vainqueur est dégradé.
Si ce changement était sérieux, durable, définitif, il faudrait élever un tombeau, un monument sépulcral, aux antiques vertus germaniques , désormais ensevelies. Le héros, ce n'est plus Roland: c'est Ganclon de Mayence,
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celui qui livra Roland. Élevons-lui des statues. Le héros n'est plus Siegfried: ce sera le perfide Hagen.
Dormez , Honneur, dormez , Foi, sous celte tombe ; dormez, respect de la parole, véracité, noble candeur, qui nous ont charmés si longtemps.
Quelle terrible création , à propos de cette guerre, d'avoir fait contre la France un grand peuple de police qui va servir maintenant contre l'Allemagne elle-même, sera le chien de berger pour mordre et pousser le troupeau !
Voilà ce qui, je l'espère encore, pourra réveiller l'Allemagne. Je la crois moins corrompue que ce fait étrange ne pourrait le faire croire. La Prusse a trèshabilement exploité près d'elle la terreur que le grand muet, si funeste, donnait à toute l'Europe, faisant attendre à tout moment quelque meurtrière surprise. Elle a fait croire que contre lui et nous, tout était bien, tout permis, qu'il n'y avait nulle trahison à épier, à tromper le traître. Et pendant qu'on lui faisait faire cette triste et honteuse besogne, on la trahissait elle-même, on la liait à la Russie.
Triomphe de la machine.
La vaillance de Cortez , qui presque seul se lança dans la conquête d'un empire et contre des millions d'hommes, est célèbre, incontestable. La machine cependant, il faut l'avouer, lit encore plus pour ses victoires. C'est le mousquet qui vainquit.
La vaillance des Prussiens qui se hasardèrent en France escortés d'un million d'hommes, n'en est pas moins très-réelle, ainsi que l'habileté de leurs savans clals-majors. Cependant il est très-sûr que la machine, le canon léger à grande portée, fit encore plus pour leurs victoires.
Leurs bulletins disent souvent qu'ils les ont dues surtout < à leur admirable artillerie. » Mais ils ne disent pas assez qu'aux grands momens décisifs, par exemple à Sedan , cette portée était telle, et nos armes atteignaient si peu, qu'il n'y eut ni victoire, ni combat. Les hommes étaient peu nécessaires: la machine exécuta
TRIOMPHE DE LA MACHINE
tout, sans que l'on pût lui répondre. Quels hommes étaient à Sedan ? Surtout la landwelir Bavaroise (d'après ce que m'ont assuré des témoins désintéressés et certainement véridiques). Cette landwehr fut suffisante, et ne perdit presque rien, étant en sûreté parfaite derrière ce cercle de mille canons où les nôtres étaient pris et devaient être écrasés.
« Nous étions tenus à distance. Ils tiraient à 500 mètres, à mille mètres plus loin que nous. En faisant un feu terrible, nous n'avions pas la consolation de tirer un coup qui servît. Je les voyais, de ma lunette, tranquilles derrière leurs batteries qui faisaient le café , la soupe. »
Ce mot d'un officier français est pleinement confirmé par plusieurs blessés prussiens. Fiers du succès , fiers de l'art, du calcul qui les fit vaincre, ils revendiquaient beaucoup moins la gloire du courage. Ils disaient: f Nous n'avons pas même besoin de voir le visage de vos soldats. » Et d'autres: € Tout est arrangé d'avance. Nous aurons fini à Noël, au 1 er de l'an. C'est mathématique. »
La surprise de Sadowa, où la solide armée d'Autriche, où la vaillante Hongrie fut éblouie, foudroyée par une arme nouvelle, avertissait suffisamment. On pouvait fort bien deviner le progrès qui allait se faire dans les années qui suivirent. Après le fusil , le canon.
TRIOMPHE DE LA MACHINE
La machine ne s'arrête pas. Ses progrès, qui ne sont nullement des miracles du génie, se font par des perfectionnemens successifs , souvent légers, qui se produisent, s'amènent l'un l'autre. C'est ce qu'on voit par l'histoire des fameuses machines industrielles, bien autrement compliquées que les machines militaires.
Un caractère grand et terrible , immense en bien et en mal, qui est propre à ce siècle et le sépare de tous les siècles antérieurs, c'est le progrès de la machine. L'autre siècle, suscitant l'adresse individuelle et la personnalité, avait préparé l'ouvrier. Celui-ci a fait l'ouvrier de fer, le soldat de fer, la machine. Aux 50 premières années elle n'a guère travaillé que pour l'industrie, pour les arts de la paix. Depuis trente années environ, elle a servi la guerre, l'a transformée. Les arts divers, combinés dans la machine, ont servi de plus en plus la destruction.
L'histoire du machinisme serait bien curieuse. Que tout cela est récent I M. Watt est mort hier. De 1776 jusque vers 1840, la machine n'a donné généralement que des bienfaits. Elle commence innocemment par les tissus, elle habille, pare, réchauffe les civilisés, les barbares, jusqu'au plus pauvre sauvage. Elle leur fournit (presque pour rien) les outils qui commencent l'art. Elle accélère, elle centuple la locomotion. A nous pauvres tardigrades qui nous traînions sur la terre, sur la
TRIOMPHE DE LA. MACHINE
capricieuse mer, elle a donné l'aile sûre et rapide qui fait dire: « Tu arriveras tel jour. » Que d'hymnes on a fait là-dessus !
Est-ce tout? Oh! celte grande force, parfaitement indifférente, aura aussi d'autres effets. Les enfans, les simples en ont peur. Est-ce à tort? Leur antipathie, n'est-ce pas une prévision?
Il y a juste soixante ans que mes parens me menèrent enfant à la pompe à vapeur qu'avaient les Périer à Chaillot, et aussi au Conservatoire (ou Musée) des machines, rue Saint-Martin. Je fus stupéfait, accablé de l'énorme énigme de ces puissances alors nouvelles, de ces ouvriers métalliques, de ces personnes impersonnelles à mains de cuivre ou d'acier. La machine de Chaillot, imparfaite encore, grossière, qui faisait trembler les murs, avait l'air d'un ennemi plus que d'un serviteur de l'homme. On m'en vantait l'utilité. Mais je ne sais quel instinct me disait obstinément que des fatalités diverses étaient dans ces êtres inconnus. Ces créations du calcul, se développant, s'engendrant par une progression mathématique, impossible à éviter, n'allaient-elles pas en quelque temps, après avoir beaucoup produit, entrer dans une période où elles détruiraient aussi, deviendraient des instrumens d'extermination ?
Dans les manufacturés de mort, dans les engins de la guerre, môme succession meurtrière. Nous avons
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vu tel fusil qui supplantait, détruisait tel fusil, etc. Delvigne fut tué par Dreysse, Dreysse fusillé par Chassepot.
De môme entre les canons. L'incomparable Paixhans n'en a pas moins été démonté par Armslrong, démonté lui-même par Krup, le héros de 1870.
Le pistolet à deux coups qu'inventa de bonne heure la France, le révolter américain, sont les pères et générateurs d'une infinité d'armes du môme genre. Un Génevois de mes amis a vu en 1839 dans l'arsenal de Strasbourg le type du fusil chargé par l'arrière, qui tirait 8 coups par minute et devait en 66 vaincre à Sadowa. Notre armée d'Afrique l'avait rejeté, comme trop lourd.
L'incontestable mérite du chassepot « ses merveilles à Mentana, » ne nous avait pas éblouis. Tous les gens de bon sens disaient que la perfection du fusil servirait de bien peu (surtout dans les grandes plaines du Nord) devant une artillerie perfectionnée à portée très-longue, qui ne permettrait pas même au fusil d'approcher.
Le monstrueux canon Krup, exhibé à l'Exposition de 1867, faisait rire par sa pesanteur, semblait ne pouvoir être qu'une pièce de rempart. Et l'on ne s'informait pas de la fabrication immense de pièces du même système, mais mobiles, mais légères, qui se faisait à Magdebourg et dans tous les arsenaux prussiens.
La mitrailleuse, dont l'Empereur s'occupait spé-
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cialeuient, qui était sa favorite, qu'il ne montrait qu'habillée avec un mystère jaloux, était déjà vulgaire là-bas, fabriquée, multipliée, mais comme engin secondaire, qui ne peut agir partout, et qui peut être inutile, étant repoussée au loin par le canon à longue portée.
La machine, qui passe si vite d'une nation à l'autre, et dont on ne garde jamais le monopole et le secret, inspire en vérité aux hommes une confiance, un orgueil, qui ne sont pas trop raisonnables. On se figure trop aisément que c'est . un membre qu'on se donne, un bras, une main de plus, cent mains, qu'on est Briarée. Un peuple riche, ingénieux, qui a ignoré certaine machine un moment, l'imite très-vite, et quelquefois la surpasse, adopte un engin supérieur. Telle a été l'improvisation subite qu'on a vue à Paris et sur la Loire: on a fondu à l'instant de légers canons. Paris s'est trouvé tout-à-coup armé de pièces redoutables.
Qui empêchera les barbares d'adopter aussi la machine? Fille de la civilisation, elle servira contre elle. Les Russes auront par l'Amérique, par l'Angleterre ellemême, cette puissante artillerie dont les Allemands sont si fiers, et qui, dit-on, est déjà surpassée en Amérique par des pièces et plus légères et de plus longue portée.
Arrivée à ce degré, la machine militaire , la mécanique de mort, pourrait fort bien rencontrer une rivale, plus foudroyante, plus exterminatrice encore, dans la
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chimie militaire, qui se cherche, qui se forme, peut avoir son avènement. Bataille horrible des sciences, des arts , au profit de la mort.
Un homme d'esprit me disait: « Après tout, ces victoires de la machine, qui semblent celles d'une force brute, c'est un effet de la réflexion, du calcul, de l'invention; donc, un nouveau progrès de l'homme. »
D'accord. Mais cet art nouveau de tuer à distance des peuples entiers, le plus souvent sans risquer rien, sans se douter même parfois de ces effets effroyables , n'entraîne-t-il pas avec lui une impassibilité que ne pouvait avoir l'ancienne guerre? N'est-ce pas le meurtre de sang-froid? Ce qui jadis faisait la circonstance atténuante de la guerre et l'ennoblissait , c'était le péril égal, le dévouement, l'esprit de sacrifice que l'on y portait. Des hommes si sages, qui comptent tellement sur la force des choses, qui croyent moins à la leur, et presque n'en ont que faire, ne pourronMls pas baisser de cœur? Le mécanicien est tout. Le héros est supprimé.
Quand les Français à la poudre opposèrent la baïonnette qui oblige de frapper de près , qui trouble la vue, horripile, ils firent l'épreuve des braves. Ils dirent : t Nous verrons bien ceux qui resteront calmes et fermes devant l'éclair de l'acier. » Ils auraient trouvé dégradant de n'attaquer l'ennemi qu'après l'avoir démoli d'avance à force d'obus, comme on l'a fait aujourd'hui.
TRIOMPHE DE LA. MACHINE
Quand Gustave-Adolphe, avec trente mille Suédois, fondit en Allemagne et mit une telle terreur dans les grandes armées de l'Empire, si nombreuses, loin d'employer la machine, il mit bas les armes pesantes, les gros corselets de fer que l'on portait jusque-là. Dans son justeau-corps de buffle, il marcha armé de la foi et cuirassé de l'idée. Qu'il ait péri, peu importe. C'est lui qui fit le parti de la liberté invincible, et peu après imposa le traité de Westphalie.
La pourriture de l'Empire.
La Prusse doit remercier premièrement la machine, deuxièmement la connaissance parfaite qu'elle eut du pays (par des moyens peu scrupuleux); mais surtout, elle doit remercier l'administration française, nos intendans militaires, qui n'ont point nourri l'armée, qui la leur ont amenée affamée, vaincue d'avance.
Ils donnèrent à l'Allemagne le répit de 15 jours dont elle avait besoin pour se mettre en mouvement. Et même alors, tout manquait. Il est constaté qu'à Wœrth nos cuirassiers, qui firent la fameuse charge, n'avaient pas mangé depuis trente heures. Il est constate qu'à Sedan, notre armée qu'on précipitait de Châlons à marches forcées, n'eut par jour pour chaque homme qu'un pelit morceau de pain.
Cela n'a rien d'étonnant: le gouvernement impérial
était la dissolution elle-même.
Il fut créé par des joueurs, par des hommes de
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bonne aventure, Morny, Magnan, etc. Mais, en remontant plus haut, tout le parti bonapartiste (cette longue conspiration) n'eut qu'une sagesse, la chance, qu'une idée fixe, l'étoile.
Louis Napoléon naquit, on peut dire, dans un bureau de loterie, sur les genoux de Joséphine, sa grand'mère créole, qui, avec sa mulâtresse, avec madame Lenormant, se faisait incessamment tirer les cartes, dire la bonne aventure. On sait qu'en se mariant avec le grand capitaine, elle lui donna une bague noire qui dessus portait Au destin. Le dessous, alors illisible, s'est lu plus tard (Waterloo).
La croyance à l'improbable, à l'absurde, au miracle, le mépris de la raison, furent les fruits naturels du règne de Napoléon-le-Grand. On oubliait que l'absurde, la folie môme, l'étaient moins pour celui qui avait reçu de la Révolution l'épée enchantée, infaillible. J'entends par là cette armée prodigieuse qui permettait toutes fautes, pouvant toujours les réparer à force de vaillance et de sang. Les femmes en furent fanatiques. La reine Hortcnse trouva en elles ses principaux agens. La foi créole de Joséphine au sort, à la chance, à l'étoile, avec la fausse idée d'un droit que les Napoléons auraient tenu du peuple, fut la religion du parti.
Le héros qu'on préparait et qu'on disait tout bas fils de Napoléon-le-Grand, était l'aîné des fils d'Hortense. Des deux frères il semblait l'homme, et l'autre Louis
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la femme. C'était un blondin, d'esprit lent, somnolent, qui se subordonnait sans peine, et sous son précepteur, l'érudit Lebas, serait resté un érudit, du moins un archéologue. Sa vie eût été César,
Le frère mort , il fallut bien faire de Louis le héros. On le forma assez bien aux exercices du corps, sans le faire jamais militaire. Son colonel suisse (un notaire de Constance) disait qu'il ne pouvait comprendre les moindre manœuvres de l'artillerie. Mais il en a fait un livre.
Il fut une balle de paume sous la raquette du parti. On le lança à Strasbourg, on le lança à Boulogne. 11 se sentait cuirassé du nom de Napoléon, et ne risquait pas grand'chose dans les folles entreprises où le jetaient des étourdis, nécessiteux qui sur lui plaçaient leurs chances de fortune. Il était né pour la prison, et s'y résignait sans peine, s'y trouvant bien plus tranquille, pour de petites études de son choix. Son aspect somnambulique faisait croire que dans celte vie renfermée, où la veille et le sommeil se confondent, il vivait volontiers dans les rêves énervans de l'opium. Mais les femmes le relançaient. Après la brillante Gordon, la chanteuse du parti qui aida fort à le créer, une autre bien plus calculée , la sœur de lait de Louis , avec le jeune ami du prince, Fialin, rajeunirent à Ham son étoile mystérieuse par une compilation (Idées napoléoniennes) où les ciseaux de femme se reconnaissent partout. Là le Napoléonisme revêt l'habit à la mode. Libéral et faux
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bonhomme dans Las Cases jusqu'en 1830, à Ham il est socialiste.
On pouvait en dire toutes choses. Son mutisme le servait. Il réussit en 48 à force de ne rien dire. Les joueurs, les désespérés /poursuivis (près d'être arrêtés), brusquèrent tout, eurent de l'audace pour lui. On assure qu'il hésitait (le 4) pour le massacre. Dans une note bien prudente (aujourd'hui publiée), il se rejette sur Morny, qui aurait changé ses ordres, ajouté le mot fusiller.
Un tel acte (horreur du monde) l'entourait nécessairement de la bande qui l'avait commis; gens la plupart subalternes, nullement préparés au rôle où ils arrivaient. Il est sûr que Saint-Arnaud, quand la grande affaire de Crimée lui fut remise, n'ayant aucune idée de ces contrées, fit acheter des cartes chez les marchands du quai Voltaire. Il ignorait qu'au Dépôt de la Guerre nous possédions des cartes savantes, les meilleures du monde.
En 59, on savait peu le terrain où l'on marchait, cette Italie si connue, et que les Autrichiens avaient si bien étudiée. Le Moniteur fait lui-même quatre fois cet aveu: «r Nous avons été surpris. »— Mac-Mahon à Magenta, Niel à Solferino sauvèrent, dit-on, l'Empereur. L'armée se sauva elle-même, le soldat répara les fautes, les négligences étonnantes de nos généraux.
L'Empereur avait ce qui peut perdre le plus sûrement à la guerre et en politique. Il avançait volontiers,
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mais ensuite s'alarmait. De là tant d'avorlemens. L'affaire de Russie, de Crimée, ne manquait pas de grandeur. Mais il n'osa la pousser, en soulevant la Pologne. L'affaire d'Italie était belle, mais il n'osa la pousser, en soulevant la Hongrie. Entre Kossuth et l'Autriche, il pencha pour celle-ci. 11 voulait une Italie divisée, faible: il y gagna la haine implacable des Italiens qu'il venait de sauver.
Son caractère indécis, sa peur de la Révolution, pouvaient lui faire faire ces fautes. Mais son effroyable entourage, son frère au commencement, sa femme espagnole surtout vers la fin, pesèrent indignement sur lui. Sans le premier, il n'eût pas eu la persistance meurtrière des longues déportations. Sans la seconde, eût-il blessé, aliéné à jamais l'Italie pour le Pape? Eût-il fait (avec les Espagnols d'abord) sa grosse sottise du Mexique? On peut en douter.
De lui-même, il était flottant. Pendant qu'il accordait à M. Duruy la révolution qui aurait ruiné nos collèges aristocratiques et fait tout le monde ouvrier, il rendait nos écoles militaires, foncièrement aristocratiques, cléricales. On ne faisait plus d'officiers que les gens bien nés, riches, ou iils de fonctionnaires, préparés par les Jésuites, les Carmes, pour l'École polytechnique, pour Sainl-Cyr, etc. La France, sous celte influence espagnole et cléricale, eût perdu ce qui a fait ses glorieuses armées, le principe égalitaire, eût découragé le soldat, fermé la carrière aux sous-officiers,
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fait une casle de Junker , comme celle qui rend la Prusse si odieuse, intolérable à l'Allemagne.
Quelle lumière brilla vers la fin ! Et comme le système et l'homme furent violemment illuminés !
11 n'y eut jamais un coup subit comme celui de 4869. L'Empereur fut bien pis que détrôné: il fut déshonoré, pilorié, marqué en Grève. Le solennel manteau, l'uniforme, les vêtemens lui furent arrachés. On ne lui laissa pas même ce que la pudeur publique faisait toujours laisser aux exposés. L'indignation qu'on eut d'avoir dormi si tard, tant ignoré, tant supporté, rendit le réveil implacable. Il devint une anatomie, non pas par le scalpel, mais par une lumière transperçante qui horriblement éclaira l'intérieur, entrailles et viscères. Jamais homme n'a subi une si rude exploration.
Déjà les contributions noires, les pots-de-vin, les affaires deMorny avaient fort avili l'Empire. Le Mexique, qui fut une affaire de vils agioteurs, avait été dévoilé en 07, avec le brusque éclat de la scène de Saiut-Gloud, où la furieuse folle Charlotte lui dit (et a son Espagnole) les vérités terribles que dira l'avenir. Maximilien abandonné périt. Et comme un mort suffit pour éveiller les morts, voici tous ceux du 2 Décembre qui reparaissent (au livre de Ténot). Gomment les récuser? C'est l'autorité même qui, dans le Moniteur triomphant de l'époque, a pris soin de conter ses meurtres, ses massacres, de
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dresser l'acte futur d'accusation. Tous ces blêmes témoins, dans les habits du temps, leur linceul exhumé, défilaient en silence, ne faisant que montrer les pages à jamais sanglantes où les meurtriers mômes se dénoncent, se marquent pour la haine éternelle.
Tous frémissaient. Un seul prit la parole. Un gamin héroïque, sans souci de cette puissance énorme qui nous étouffait , du coude casse en riant la vitre. C'en est fait! on a respiré. Rien ne caractérise mieux la France. Qu'il reste acquis à l'histoire qu'en juin 1869 un jeune homme, alors peu connu, fit ce que nul alors n'eût osé en Europe. Tous les rois de l'Europe faisaient encore la révérence à l'homme des Tuileries, étaient ses cousins, ses bons frères. Ils révéraient en lui une armée de cinq cent mille hommes. Et celui-ci s'en moque. De puissance à puissance, il lui déclare la guerre, et signe de son nom Roche for t.
De là toute une littérature. Le deuil des derniers temps ne peut faire oublier la brillante échappée du Rappel et de tant de journaux de province, étincelants d'esprit, de verve, de colère. Beau moment pour nous autres de voir cette jeunesse. « Quoi donc I il y a des jeunes gens? Quoi! il y a tant de talons? La France existe donc encore? »
La patience du spectre impérial fut surprenante et effrayante. Il se souvint qu'en 49 il avait réussi précisément par son mutisme. Laisser évaporer l'éruption, ce feu de paille, fut le plan. En attendant, un masque ,
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une vaine comédie de jeu parlementaire. Masque d'autant meilleur, qu'il se trompait lui-môme. Ce masque s'appelait Olivier.
Qu'il changeât de nature, démentît sa légende de fourberie sanglante, que lè loup se fît chien, un bon chien de berger! qui pouvait l'espérer? Un matin brusquement il ôte sa belle peau d'honnêteté; il reparaît lui-môme, t A moi, mes paysans 1 A moi le grand pays ignorant et aveugle, que j'ai déjà trompé ! » Tout avait fort changé. On pouvait voir plus clair. Pour obscurcir les choses, voler la voix du peuple, on ne ménagea rien. Crime énorme! Les manifestes officiels, les programmes, journaux, les horribles gravures dont j'ai parlé, pour effarer les masses rurales, les ensauvager, désignaient hardiment les rouges, faisaient appel à la guerre sociale. Les rouges, disait-on, précipitaient la France à la guerre étrangère, à la Révolution. Les rouges brûlaient les maisons des paysans, et payaient l'incendie 600 francs par maison. C'est ce qu'un de mes amis entendit dans la Manche non loin de Cherbourg. Les incendies fortuits qui suivirent une grande sécheresse s'interprélaient ainsi, et mon jeune ami, le fils du docteur Bertillon , faillit périr comme incendiaire. Depuis, dans la Dordogne, un rouge, comme on sait, a été brûlé *vif.
Il est curieux de voir la part que le mensonge eut dans les événemens de celte étonnante année 1870.
En France, en Allemagne, deux paniques ont enlevé tout. Paniques habilement arrangées, calculées.
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De cette part, en France, le plus hardi mensonge trompa le paysan: il vola sous la. peur de la guerre, de l'anarchie, de l'incendie, etc. Et notre homme à l'instant, fort de ce vote de paix, nous jeta dans la guerre.
D'autre part, M. de Bismarck comment enleva-t-il l'Allemagne, ces pays réunis récemment, fréinissans, ce Midi incertain ? Comment put-il entraîner une masse (d'un million d'hommes?) telle qu'on n'en pas vu depuis les croisades, les vieilles invasions barbares? Par la peur, par une panique bien lancée, avec une fantasmagorie scénique qui brusqua et entraîna tout: • Les voici, les Algériens l les Zouaves ! les Turcos ! Sauvez vos femmes et vos enfans ! »
La Bavière hésitait. On lui dit (ce qui n'était pas) : « Déjà ils ont passé le Rhin. »
Des deux, côlés il y avait surprise. Bismarck, depuis trois ans, la préparait, sentant que, sans la guerre et son aveugle bouillonnement, il ne pourrait jamais muscler l'Allemagne. Il fuyait dans la guerre les dernières résistances, les voix mourantes de la liberté allemande.
L'Empereur, contre le réveil terrible de Paris, contre la liberté française qui revenait vengeresse, crut n'avoir d'asile que la guerre. Paris l'épouvantait, et quand il fut en sûreté dans les bras de son bon frère le roi Guillaume, il dit aux Prussiens avec beaucoup de sens: « Nous avons le môme ennemi. »
L'Empereur nous livre à Sedan.
Louis Napoléon est-il français ? Quelle est sa vraie patrie? Sa langue propre, qu'il a parlée si longtemps en Suisse, et au collège à Augsbourg pendant tant d'années, est l'Allemand. Son gouvernement fut parfaitement celui de l'étranger, d'un Allemand et d'une Espagnole. Dans mille choses de détails on put voir à quel point ils ignoraient la France , et étaient incapables de l'apprendre, n'en ayant point le sens, le tact particulier qui est propre à cette nation.
Sa proclamation après Wœrlh (une première défaite , et un événement vraiment secondaire) fit dire : a Oh! qu'il n'est pas Français 1 > Un Français eût pu avoir peur, mais eût eu assez d'esprit, de sens, pour ne pas le montrer à ce point-là.
Il apprit l'affaire le lendemain, fortuitement (pitoyable administration!) par un photographe et deux journalistes échappés. Et l'on perdit la tôle à ce point, qu'ayant
encore de si grandes forces, on ne songea pas a défendre les passages lies Vosges. Ils restèrent si bien vides, que les Prussiens n'en croyaient pas leurs yeux, n'osaient d'abord s'y engager, supposant quelque piège.
Dans cette proclamation désespérée, l'Empereur crie, appelle tout le monde au secours.
c Tout le inonde t Mais c'est la France I » Voilà une autre peur qu'il a le lendemain. Et plus forte peut-être.
Il appelait aux armes. Et il refuse des armes. Il n'en donne pas même a l'Alsace, en tel danger. Il fait donner de vieilles ferrailles sans usage. Le chassepol pourtant abondait dans nos arsenaux, mais démonté et incomplet (par défiance du peuple), manquant d'une pièce essentielle.
L'Empereur, l'homme du peuple, pour qui ce peuple vient de voter, se sent si peu en sûreté de ce côté, qu'il veut être sauvé par l'armée seule. Voila l'armée coupée et enfermée dans Metz. La secouiir avec un corps trop faible, c'est périr soi-même à coup sûr. C'est ce que lui dit un vrai soldat (Mac-Mahon). Appuyer la nouvelle armée sur Taris, lui donner l'assurance, les ressources énormes que peut prêter une telle ville, c'est le salut. Mais à ce seul nom de Paris, l'Empereur a frémi. Il fuit Paris, et tout en disant qu'on veut le défendre, on lui ôle quarante mille hommes. L'impératrice (le fait est prouvé maintenant) voulait tout simplement briser la Chambre, et enfermer la Gauche, pour traiter avec l'ennemi.
Je ne suis pas ici historien. D'autres suivront pas à pas, jour par jour, cette prodigieuse trahison. A Paris, pour gagner du temps, amuser le public, on avait accepté Trochu , l'homme que désignait l'opinion , mais en le subordonnant à celui qui était près de l'impératrice, l'âme même du complot, le fameux pillard de la Chine, Palikao. II entrava, arrêta les préparatifs de défense. M. Thiers, qui visita un jour les forts et les travaux, n'y trouva exactement personne. Plusieurs ingénieurs disaient: « On no défendra pas Paris; on ne veut pas le défendre. »
Palikao couvrait tout par des mensonges, un visage d'airain. Il disait: «r Vous illumineriez si vous saviez ce que je sais. » Ce qu'il savait, c'est que l'Empereur , à qui sa propre* Chambre avait retiré le commandement, commandait pourtant en effet, emmenait Mac-Manon , l'empêchait de s'appuyer sur Paris. A Metz, son homme, Bazaine, dont les cent cinquante mille hommes pouvaient se dégager encore (comme l'atteste Changarnier) , Bazaine se laissait enfermer, espérant (d'après des messages de Bismarck? ou de l'Empereur?) qu'avec cette excellente armée il serait le médiateur, l'arbitre de la situation.
Dans une belle lettre insérée par l'Indépendance Belge, et très-digne de Machiavel, un diplomate admire ici son maître. Il dit que « l'Empereur, à qui on ne peut refuser une certaine profondeur de sens » vit dès lors que sa meilleure chance était du côté de l'ennemi.
Môme avant Sedan, il semble avoir vu « son horizon impérial; il y lut ce qu'il devait faire, sentit que ce qui pour un autre aurait été le naufrage suprême, était pour lui le commencement du salut. Aussi, quel empressement à capituler , à se rendre î
• La capitulation de Sedan était le premier acte de la restauration de l'Empire. Vainqueur, l'Empereur n'en était pas moins perdu; vaincu, il emmenait avec lui une armée tout entière, qu'il déshonorait vis-àvis des Français pour mieux se l'attacher à lui.
» La capitulation, prévue par lui, de Bazaine, pouvait être le second acte de la restauration impériale. Vaincu encore une fois dans Bazaine, l'Empereur gagne à cette défaite une deuxième armée, dont le sang a été épargné, et qui,' comme la première, n'a plus d'espoir qu'en ceux qui l'ont commandée, qu'en lui enfin, dont elle subit la fortune.
» Voici donc celui qu'on appelle l'homme de Sedan, et les maréchaux qui, lui devant tout, sont allés vers lui, possesseurs de 320 mille hommes. Ce que les victoires n'auraient pu faire, les défaites les plus épouvantables vont l'accomplir. »
Cette lettre ingénieuse me semble d'un homme qui connaît parfaitement son maître. Il est extrêmement vraisemblable que l'Empereur eut de bonne heure l'idée de se fier à l'ennemi, et d'employer de concert avec lui ses armées prisonnières.
. Les lettres de l'honorable général Wimpfen (11 et
L'EMPEREUR NOUS LIVRE k SEDAN. 63
19 septembre) et celles d'autres officiers, ont solidement établi que l'Empereur refusa toute offre qu'on faisait de forcer le passage. L'armée , il est vrai , était cernée par l'artillerie des hauteurs. Mais les troupes qui les occupaient auraient -elles défendu leurs pièces contre une vive attaque d'ensemble? Des témoins fort sérieux, des Suisses, chirurgiens, infirmiers des deux camps, assurent que ces troupes en majorité n'étaient que de la landvvehr Bavaroise.
L'Empereur, qui depuis le décret de la Chambre disait qu'il ne commandait plus, l'oublia; il arbora le drapeau blanc à l'insu de Wimpfen, le maintint malgré Wimpfen, et, craignant apparemment de ne pas trouver un officier pour une telle chose, il envoya au roi de Prusse un des siens , de sa maison.
Tranquille et se sentant sauvé, il va trouver le roi. Celui-ci le fit attendre. Là on assure qu'en fumant, il causa en allemand avec deux cuirassiers blancs qui le gardaient, leur cita Suétone et tel Empereur qui en pareil cas ne se tua point. Le roi brutalement le reçut comme un chien. Il fallut que M. de Bismarck vînt le redresser tout bas, lui dire le parti qu'on pouvait tirer encore de cet homme. Si l'on voulait un semblant de capitulation, il fallait lui reconnaître un caractère de souverain. Le malheureux, dans un coin, de son gant essuyait des larmes Cette défaillance d'un homme à merci, était bonne à exploiter.
M. de Bismarck, respectueux, habile, se fit le bon
courtier entre le prisonnier et le directeur de la guerre, le vieux M. de Moltke, tendre comme la Mort, la Parque, le Destin. L'infamie fut complète, la reddition sans condition.
Mais ce qui fait tort aux vainqueurs , c'est que (au rapport des Suisses qui étaient là) on craignit le désespoir des nôtres, on n'osa pas leur dire leur triste sort. Je lis dans le Journal de Genève (nullement notre ami) cette lettre de son correspondant (8 octobre): « Voici ce que m'ont dit, non pas dix ou quinze, mais plus de deux cents prisonniers de divers hôpitaux , casernes , sans pouvoir se donner le mot ni communiquer entr'eux : • On nous dit seulement que nous devions mettre bas les armes, et que nous pourrions nous en aller. Une escouade nous accompagne alors jusqu'à la porte de Sedan, et au lieu de nous laisser libres , ou nous met dans une grande île. » Ils y restent dix jours sans nourriture, et mangeant des chevaux crevés.
Pour l'Empereur, qui avait rendu un si grand service aux Prussiens, qui parlait l'allemand et se faisait un parfait allemand, le gros roi s'était radouci. Il sentait qu'après tout, la cause des rois est commune, et que l'Empereur était bien sincère quand il dit: c Nous avons le même ennemi. »
* Mais cette guerre que vous nous faisiez?... » — « La guerre, ce n'est pas moi, c'est la France qui l'a voulue. »
Mensonge indigne et bas, le plus faux qui se fit jamais.
Tous les journaux, les plus modérés mômes, Le Temps, Les Débats , l'ont relaté avec horreur.
La scène est solennelle ici et mémorable. Elle rappelle celle de la Genèse où ce lâche Adam qui a peur, dit en tremblant: « Moi? Seigneur !... C'est elle, c'est cette femme-là ! »
L'âme invincible de la France.
Il est curieux, étrange, que les grandes nations s'ignorent l'une l'autre tellement. Les humanitaires sont fous de croire que les murs, les haies, les barrières qui étaient entr'elles, se sont abaissées. Certains préjugés antiques de ce genre ont disparu. Mais d'autres sont sortis des rivalités modernes. La personnalité croissante sépare au contraire de plus en plus, sous certains rapports, et les nations et les individus.
Voilà les Allemands qui depuis Sadowa, pendant trois années et plus, avec une étude sérieuse, attentive, méthodique, regardaient, observaient la France. Tous les moyens de l'optique y avaient été employés. Avec les verres grossissans que donne la passion, la haine, l'envie, le fanatisme , les jeunes missionnaires dévots de la Teutomanie, étaient venus relever tout, envoyaient des chiffres précis. Ces chiffres militaires et autres , concentrés sous les lunettes puissantes du vieux.
calculateur qui prèle à toute la machine le nerf de soi* âme d'acier, fondaient les combinaisons d'une astrologie nouvelle. Il trouvait dans la certitude des mathématiques, il marquait de son doigt sec sur le calendrier de 1870 le jour de la mort de la France.
0 scandale t Elle vit encore 1
Yanité de la science et des études humaines! L'Allemagne avec son gem'ùth, ses grandes prétentions morales, n'avait rien su, rien calculé, que les forces mécaniques. 0 pays de l'idéalisme, tu as ignoré.... l'âme!
Ses érudits , ses linguistes lui avaient dit que l'Alsace, que la Lorraine allaient venir en procession au-devant d'elle, les hommes dans le long habit noir que portait déjà Charlemagne, les filles en rouges jupons et chantant les plus vieux lieds. Nulle défense. Le seul embarras serait de percer la foule, d'écarter l'enthousiasme. Si ces bonnes gens par malheur étouffaient un roi trop aimé!... Au-delà, moins de résistance encore. On avait bien vu, aux soupers de 67, pendant la grande Exposition, que la France était dissoute, en décomposition complète. Le seul danger (prenez garde , jeunes gens, leur disait-on), ce sont ces caves immenses de Champagne où vous tomberiez sous des vins trop capiteux. Les soixante lieues de vignes qui par les côteaux de Bourgogne, dressés sur leurs échalas, offrent l'aspect d'une armée, voilà encore un écueil où vous pourriez, naufrager.
Combien ces sages idées durent se confirmer quand
l'Allemagne rencontra dans l'Empereur un homme élevé par elle, qui fraternisa avec elle en lui livrant ses armées....
La France, si bien défendue par son honnête gardien, se frotte les yeux, s'éveille. « Mes armes , où sont mes armes ! Mon logis est plein d'inconnus. Messieurs, que demandez-vous? »
c Tes armes? Eh ! malheureuse, ne vois-tu pas que ton tuteur a eu soin de les emporter, de les cacher.... Il a pris adroitement jusqu'à ton épée de chevet ! •
La forte tête de la France, lucide autant qu'énergique, le grand Paris était lui-même tenu dans la main d'une étrangère, qui retardait son réveil, croyant {comme Dalila) pouvoir lui couper les cheveux.
Paris se dresse, et du coup casse les cordons dont la dame le liait. La France entière se dresse , immense, devant l'Allemagne.
• Des armes?... Vous croyez tout fini.... Mais quand je n'aurais pas d'armes, de mon bras, de ma poitrine, de la force de mon cœur, je pourrais vous repousser. »
t Qu'on me trouve une nation, a dit un Anglais sincère, qui, livrée ainsi, trahie, ait un si vaillant réveiL Est-ce la Prusse après Iéna? Est-ce l'Autriche après Sadowa? Et l'Angleterre elle-même, supposons qu'un million d'hommes lui soit tombé sur le corps, supposons qu'on ait livré ses armées (300,000 hommes), que l'ennemi, maître du comté de Kent, soit déjà aux por-
tes de Londres ; supposons que dans Londres même soif un gouvernement traître qui paralyse la défense, qui nous fasse perdre un mois ou deux dans cette crise suprême.... Ah ! que l'Angleterre alors ait ce réveil héroïque de la France, je le souhaite, je le désire , je veux le croire el l'espérer. » (Harrisson.)
Ce peuple si corrompu, disait-on, sans doute énervé, cette nation qui était dissoute, la voici une et debout. Quelle surprise pour l'Allemagne! Dira-t-elle: <r Je me suis trompée. » Non. Elle s'est mise à dire pieusement, chrétiennement: « Il est bien triste de voir le pécheur, non pas subir, remercier son correcteur, mais s'emporter et lutter , repousser l'expiation. »
D'autant plus âprement doit-on le serrer et le prendre au corps, ne pas lui méoager la médication Bismarck (comme il dit) : * Le fer et le feu. »
Le fer? Oui, le fera du bon. Quel ravivement puissant que de sentir à la peau tant de cruels coups d'aiguilles ! L'acupuncture est le remède, atroce, mais efficace, des paresses d'organisation, des langueurs. Merci, bourreaux t
Que de vertus réveillées! Comme le feu a épuré, ennobli , élevé les âmes ! Ouvrons la Légende d'or, et écrivons-y les noms du Gouvernement de la défense, si admirablement loyal , désintéressé, dévoué. Qui forçait tel de ses membres , déjà âgé , riche et comblé de toutes les gloires du talent, qui le forçait d'accepter cette responsabilité immense, et toutes les chances d'ingratitude
qu' éprouvent la plupart des sauveurs du peuple ? Qui forçait ce ferme Breton , dans sa carrière attardée, déjà presque à l'heure du repos, de se jeter en avant, de se coucher sur le seuil de Paris, d'y arrêter les armées en leur disant: t Vous ne passerez que sur mon corps ! » Et ce jeune homme intrépide qui , s' envolant de Paris , a porté partout la flamme de son indomptable cœur, organisé la guerre qu'il ne connaît que par la divination du génie ; qui lui fit prendre ce rôle étrange, magnifique et terrible? L'abîme qu'il voyait du ballon, le gouffre de Curtius , eussent eu moins de danger pour lui.
Ce qui nous touche le plus dans ce gouvernement de Paris , c'est non pas seulement son calme courage , c'est sa douceur admirable, son humanité, sa loyale modestie, le dirai-je? sa jeune candeur. Ne riez pas, imbécilles , vieux fourbes que je vois d'ici. Le mémorable entretien de Jules Favre et de Bismarck restera éternellement. Que le premier, attendri, ait paru le moins habile , c'est une grande illusion. Avec son cœur chaleureux , ses larmes patriotiques, il n'en a pas moins tiré de l'autre un terrible aveu qui est sa condamnation: l°que pour la Lorraine, l'Alsace, arrachées de nous, il n'attend rien de leur vouloir, qu'il veut forcer leurs libertés, les faire malgré elles Allemandes; 2° qu'entre la France et l'Allemagne , il compte sur la haine éternelle, et qu'il agit dans ce sens.
Mais alors, ce ne sont pas deux provinces qu'il faut arracher de la France. Du Rhin aux Alpes , aux Pyrénées,
il faut avec un tranchet la couper , la détailler eu menus morceaux , en vendre , en distribuer , en faire manger à l'Europe, ouvrir la boutique Bismarck, où, sur uu étal sanglant, on dira aux nations: « Qui veut manger de la France ? »
Non, non, cet entretien-là a été fort instructif, et le plus habile des deux est celui qui a pleuré.
Ce démembrement, ce partage, c'est la vraie méthode russe, si bien suivie en Pologne. Par elle la Prusse est liée pour toujours à la Russie (et contre l'Allemagne même). La figure de M. de Bismarck me semblait d'un général Russe. Je ne me suis pas trompé.
La clôture , l'investissement de Paris , qui eut lieu le 19 septembre, fut d'un effet étrange en Europe. 11 y eut moins de soleil , moins de lumière , moins de bruit. Je ne sais quelle sourdine lugubre se trouva mise à toute chose. Notre langue étant la langue générale (pour tant de communications), le journalisme parisien est vraiment l'organe central de l'Europe. S'il manque, en plusieurs pays on n'entend plus rien. Mais , indépendamment de la Presse, ce grand foyer de civilisation où tous prennent lumière et chaleur , le fermer c'est comme si on aveuglait la planète. L'œil du monde, ce semble, est crevé !
Lutte sublime, quoique odieuse. C'est toujours la lutte, après tout, entre la machine et l'homme. Nos en-
nemis ne nient nullement que leur force est l'artillerie. Mais c'est alors qu'on put voir ce qu'est le combat d'un Esprit. Paris, de son ingegno vigoureux, d'une subite improvisation, lui aussi se fit des machines et foudroya l'ennemi.
Le grand espoir de celui-ci était dans nos divisions, nos contradictions intérieures. Mais (ce qu'on n'a pas remarqué) il n'y eut point contradiction. Tous étaient du môme avis. Ceux qui semblaient discorder, n'étaient nullement opposés; c'étaient les impatiens. Ce n'étaient que des héros. Ils voulaient se précipiter , même seuls aller à l'ennemi. Ils ne sentaient pas assez le grand labeur nécessaire pour discipliner, former, faire agir d'ensemble ces masses vaillantes , mais confuses, et qui se fussent perdues du premier coup par leur aveugle élan, leur fougueuse intrépidité.
Il tient encore ce grand Paris , ce héros solitaire , sans secours de l'Europe. Qu'a-t-on fait? On Ta entouré à grande distance, tranquillement, prudemment, d'un prodigieux travail de terrassemens qui ferment toutes les routes. De ces montagnes factices, chargées, surchargées de canons, on a jusqu'ici refoulé ceux qu'on n'abordait guère en face , qu'on n'ose attaquer que tard , affaiblis et affamés. Ici encore c'est la chose qui peut avoir raison de l'homme.
En regardant l'autre jour sur un plan la ville héroïque, avec sa rouge ceinture de forts étincelans , et de tous côtés, en noir, des essaims funèbres comme de
noires fourmis qui- autour d'elle élèvent des montagnes, il m'est souvenu de Roland, que Ganelon de Mayencese garda bien de combattre, mais qu'il sut mettre dans un cirque des Pyrénées, où le héros de tous côtés voyait des sommets menaçans. De là pouvaient dérouler des rochers. De sa grande épée il tailla un mont, puis deux, ainsi que l'on voit encore. Puis de son cor, il sonna, il appela. Il périt. Qui ose dire l'avoir vaincu? C'est lui-même qui se vainquit. Il périt de son propre effort , de l'appel désespéré que son cor fit aux nations*. — sourdes alors, comme aujourd'hui.
Fureurs barbares. — Système russe des Prussiens.
Une prudente dame allemande disait: « Je donnerais ma vie pour que la campagne se fût terminée pour les nôtres à Sedan. •
Elle avait grande raison. L'honneur allemand était sauf. Tout était couvert des apparences si bien ménagées . par Bismarck: c Les Français ont commencé. Les Allemands ont vaincu , sans abuser de la victoire. » L'Europe y était trompée. Ils font, disait-on, la guerre comme des demoiselles. Des Anglais qui vivaient au camp à la table de Bismarck nous garantissaient leur sagesse, leur douceur, leur pudeur, que sais-je? Un lord écrivait niaisement: « Eux voler t pas môme une mouche I »
Et voilà que le triste fond tout-à-coup a apparu > un fond de brutalité, de barbarie imprévue. De plus, une grande surprise qui leur fait bien peu d'honneur, la surprise de ce qu'on résiste. Les braves estiment
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les braves, parfois honorent les résistances indomptables d'un ennemi. Rappelons un trait de nos guerres, que des Hongrois m'ont conté. — En 98, je crois, dans la guerre terrible de Suisse, la cavalerie de Hongrie avait décimé les nôtres , qui pourtant trouvèrent moyen de reprendre l'avantage, poussèrent ces Hongrois jusqu'au bord d'un précipice. Mais ils ne se rendaient point, ils allaient sauter dans l'abîme. Les Français pleins d'admiration s'arrêtèrent, crièrent: <r Ne tirons pas ! »
Le prodigieux respect des Allemands pour le plus fort, leur culte de l'autorité les rend furieux, sans pitié, pour les vaiilans qui résistent à l'autorité nouvelle, consacrée par le succès, qui ne reconnaissent pas ce Jugement de Dieu. * Quoi ! résister à ces Rois qui Tiennent là en personne ! aux Majestés qui leur font tant d'honneur que de saccager et de bombarder leurs Tilles!... Quelle audace 1 quelle impiété!... Comme on reconnaît bien là ces enfans de la révolte, cette race • maudite, issue des dents du dragon révolutionnaire ! — Si la foudre de Dieu n'y tombe, qu'ils soient écrasés sous celle des Rois. »
« Ce fut une grande surprise pour nous, me disait un judicieux jeune homme, très-froid, très-impartial, un chirurgien Suisse. Nous avions cru , d'après ces fameuses universités, ces savans, et tant de livres, que l'Allemagne nous était en tout supérieure. • Une chose a paru en effet qu'on ne savait pas assez; c'est que cette grande nation, placée si haut dans les sphères supé-