XXIV FORMONS LA LIGUE ARMÉE DU TRAVAIL, ETC
Je somme et j'appelle ici, en congrès Earopéen, tous les hommes de travail, tous ceux qui se lèvent avaiit jour (comme moi, en écrivant ceci, l®** janvier 1871).
J'appelle les Anglais, les Français, les Belges, les Hollandais, les Suisses. J'appelle les Allemands.
J'appelle ici leâ deux mondes. J'adjure la jeune Amérique. Qu'elle justifie notre espoir, sourde à tout petit intérêt, libre de toute petite rancune, vouée au grand intérêt général du progrès humain, étroitement associée à l'Occident civilisé, à la cause de la liberté qu'hier elle a soutenue, fait vaincre si glorieusement.
Je parle ici pour le monde beaucoup plus que pour la France. Elle se sauvera elle-même. Mais le monde se sauvera-t-il s'il reste indécis, divisé? On l'appelle, en cette heure dernière, à s'unir pour la défense, à s'armer. ... Voici l'ennemi.
i"" Janvier iSli.
Les illusions de Biarritz. — 1865-1866.
Les historiens de l'avenir auront de la peine à faire croire ce qui, pour être ridicule, n'en est pas moins constaté. Dans ce XIX® siècle que Ton croit si positif, les plus grandes affaires du monde, celles qui faisaient son destin, ont été livrées aux jeux de la pure imagination, discutées, négociées sur des bases fantastiques, dignes des Mille et une nuits. La plus grave politique, à son moment le plus grave, a ilotté entre les mines romanesques du Mexique et les mirages du Rhin.
Ce fut un grand coup de partie de décider l'Empereur, fatigué, vieillissant déjà et plus flottant que jamais, à quitter souvent le centre où il aurait conservé peutêtre un peu de bon sens , pour aller songer sur la côte isolée de Biarritz, près des châteaux en Espagne, da pays de Cervantes. Les influences domestiques qui pèsent au déclin de la vie, y firent beaucoup certainement, ^^ souvenir trop' fidèle que quelq\i*mj gardait toujours ^^
pays de sa jeunesse, et les occasions naturelles qu'on aurait d'y retourner.
C'est un lieu propre aux naufrages. Des marins qui ont fait plusieurs fois le tour du monde , disent qu'ils n'ont vu rien de pareil à Tépouvantable poussée de la mer qui, du Nord-Ouest, s'engouffre là dans un entonnoir d'une profondeur inconnue, remonte à la hauteur du ciel pour frapper Saint- Jean-de-Luz, déjà à moitié englouti. Les Basques de ce rivage, race effrénée d'aventures, de vertige, faisaient dans leurs fêtes danser, pirouetter la barque sur ces abîmes écumans. Voilà pourquoi cette côte s'appelle la Côte des Fous. Pendant leurs courses infinies jusqu'au fond des mers du Nord, leurs femmes, encore plus chimériques, la nuit fêtaient sur la lande les Sabbats du Moyen-âge, consultaient le mauvais Esprit.
Des monts de figure bizarre indiquent à deux pas TEspagne, le pays, riche en mensonges, qui reluit de son passé, de ses Indes, de ses mines, de ses fameux galions, des lueurs fauves de l'or. Combien il était aisé dans les soleils dorés du soir de faire miroiter de là Tantique empire Espagnol, Mexico, la Vera-Cruzl Pour rendre ces folies plus folles, l'idée vint d'établir là un Montezuma Autrichien. Singulier château de cartes où probablement mit la main la légère fée Bohémienne qui amusait cette cour de ses bluettes insensées.
Le château branlant croulait déjà (1865). L'autrichien de Mexico oubliait son créateur. Sa jeune et jolie Charlotte avait irrité Biarritz. Moment heureusement
choisi, où, du Nord, l'esprit de ruse vint parler contre TAulricbe.
t Faux comme Veau, » ^it Shakespeare. Ceci s'applique à merveille aux deux interlocuteurs qu'on voit causer sur la plage. L'un, des bords de la Baltique, des sables profonds, trompeurs, abandonnés de la mer, où Ton peut se noyer à sec. L'autre, sorti des eaux griser de Hollaode, de ses terres douteuses, rappelant les tristes mouettes du plomb de son terne regard.
Que disent-ils? Chacun des deux espérant bien tromper l'autre, rien d'écrit. Mais il serait insensé de croire que le Tentateur ne montra rien, ne promit rien, autrement, qu'il ne mit pas un appât à son hameçon. Nul doute qu'il n'ait promis.
L'Empereur, quoi qu'on ait dit, était fort libre d'agir, et de paralyser l'autre. 11 avait vingt-huit mille hommes au Mexique: pas davantage. Qu'est-ce que cela pour la France? Il avait l'alliance Anglaise, sûre par son Traité d'échange. Les États-Unis n'avaient pas achevé leur
grande guerre. Il pouvait agir.
Pour faire avaler à la France sa sottise du Mexique, il lui fallait pouvoir montrer une acquisition sur le Rhin. Le sorcier du Nord liii fit croire qu'il avait le Rhin dans sa poche, l'éblouit d'une vision, lui montra Cologne et Coblentz.— « Mais l'Allemagne, qu'en dira-t-elle? »— Eh! Sire, est-ce que je n'ai pas les patriotes Allemands?
I LES ILLUSIONS DE BIARRITZ. — 1865-i866.
C'est le meilleur de mon affaire. Je les ai menés en SIeswig, je les précipite au Danube. Il faut le refaire allemand, se l'ouvrir jusqu'à la Mer Noire, l'Orient, etc- Je les grise, je les enivre d'une victoire sur l'Autriche. Et ils nous lâchent le Rhin. > .
Tout cela dit dans le ton d'un bon et franc Allemand, d'un soldat sansartiGcQ, la loyauté militaire propre au cuirassier diplomate. Ajoutez le laisser-aller, l'abandon qu'on a à la mer , la confiance qu'un malade obtient aisément d'un malade. Car^ il ne se porte pas trop bien, le pauvre cuirassier. C'est presque comme l'Empereur. Il serait mort sans Biarritz. Mais chaque année il vient là bien exactement se soigner. C'est là qu'il se trouve bien, oublie toutes les affaires. Ou, si on le met là-dessus, ma foi , il dit tout ce qu'il pense. Au diable la diplomatie ! Il a le cœur sur la main.
Son dur visage soldatesque parle pour lui, dit assez qu'il ne peut tromper personne. Ce masque, très-précieux pour l'incomparable acteur, rassure d'autant mieux qu'il est, dans sa rudesse, bouffon, étalant l'enflure fanfaronne qui devait plaire à Guillaume, à ses Junker» Les photographies calculées qu'on en a faites à la longue^ atténuent un peu tout cela sous la visière du casque pointu. Mais les premières, bien plus vraies, le montraient mieux dans sa vigoureuse laideur, qui l'aide si utilement, levant les deux yeux au ciel, voyant là-haut quelque chose d'immense.... la patrie Allemande?... une Allemagne qui devient le monde....
Pourquoi pas? La créJulilé des Teutomanes a trouvé cela simple el naturel. Qu'est-ce qui n'est pas Allemand? Hollande^ Danemarck, Suède, Suisse, Angleterre, France, c'est Allemagne. Baltique et Mer Noire, Allemagne, celle-ci sortant du Danube qui est un fleuve Allemand. Les Étals-Unis bientôt, transformés par l'émigration, sont une province d'Allemagne. Pour l'Europe, trois factionnaires en répondront, trois flohenzollern, à l'embouchure du Danube, au détroit de Gibraltar, à Kelh au passage du Rhin.
Quel grand poëte ! Quel poëme immense î Quel génie de Action ! Et tout cela cru d'avance par des gens <iveuglés déjà de leur propre passion. Avec eux. sa 4âche est facile. Va, cuirassier intrépide, dans le champ ^e la fiction. Ossianise à Berlin, ossianise à Biarritz. Guillaume se voit distinctement en Frédéric Barberousse, Napoléon dans l'auréole de Napoléon -le-grand.
• Le grand? mais lequel des deux? C'est peu de chose que l'oncle. Ce Rhin que je vous donne. Sire, ce n'est qu'un commencement. Votre aigle, posé d'abord il la pointe de Coblenlz, part de là, et prend son vol.... vers Anvers, .\mslerdam.... Londres? 11 y donne un coup de bec, revanche de Waterloo.
> Mais un monde n'est pas assez. Celui-ci est si petit I L'Amérique aussi fléchira, la liberté blessée à mort dans sa grande République.... Vous et nous, d'uu commun effort, nous aurons étouffé partout notre ennemi.... la Révolution.
On sait comment ces promesses furent tenues aprë» Sadowa, après le lâche service que l'Empereur lui rendit en abandonnant l'Autriche , en acceptant sans murmurer l'engloutissement du Hanovre, de la Hesse, Nassau, Francfort, aussi bien que du SIeswig.
On ne ménagea plus rien. Le même jour où on lui promit de respecter le Midi, la Bavière , le Wurtemberg,, on les força de signer les traités militaires qui donnent leurs armées à la Prusse.
Tout le jour , on le provoquait. Les Prussiens ivres^ venaient nous défier dans Strasbourg. Gomme dans les poèmes de Renaud, ou voyait un Gharlemagne dormir profondément en France sur un trône où l'étranger lui faisait impunément la barbe avec un tison.
Bu génie sympathique de la France.
Sa confiante hospitalité (1867).
La France se réjouit de la victoire de Sadowa. Nous étions charmés d'opposer à nos vieux traîneurs de sabres^ aux militaires de métier^ un succès dû en partie à la landwehr citoyenne. Nous ne voulions pas savoir la part très-réelle qu'y eurent l'armée permanente de Prusse, une caste vouée à la guerre, les corps des armes spéciales , habilement organisées, enfin la grande machine qui, plus qu'aucune autre, représente le militarisme en Europe. Nous supposions que c'était simplement la victoire du peuple, conquérant son unité.
La liste qu'on répandit des blessés de la landwehr, mêlée de toute profession (avocats, médecins, professeurs, industriels, etc.), fortifiait notre illusion: Nous en fûmes fort touchés. Nous étions frappés d'y voir la belle culture protestante , victorieuse de la barbarie catholique.
Nous n'écoutions nullenxem cevi^ c^ui disaient Q.^^
8 DU GÉNIE SYMPATHIQUE DE Lk FRANCE.
la machine au fond était le vrai vainqueur; que, sans le fusil à aiguille, son effroyable pluie de fer qui sup-
primait toute lutte, jamais les bourgeois du Nord n'auraient eu raison de Tarmée Austro-Hongroise, si aguerrie, si vaillante, que nous connûmes en Italie par des combats si acharnés. Nous ne savions rien de Télat de misère où, le dénuement de l'Aulriche laissa son armée affamée pendant trois jours. La diversion Italienne retenait un tiers au moins de cette armée au-delà des monts.
Nous avions, sans le savoir, terriblement coopéré à cette guerre, fait beaucoup en ne faisant rien. Si la Prusse n'eut besoin que d'un petit détachement pour accabler les grandes masses de la Bavière et de l'ouest 4e l'Allemagne, c'est que l'absence étonnante de nos soldats sur le Rhin, la mystérieuse inaction de l'Empereur, firent tomber leur courage et leurs armes. La Prusse elle-même l'avoue dans le solennel remerciement qu'elle adressa à l'Empereur.
Le plus piquant de cette guerre , c'est que l'Allemagne avait vaincu malgré elle. Elle maudissait Tesprit aventureux, inquiet, qui la précipitait ainsi dans de scabreuses aventures. Que de lamentations aux départs f Et quelle indignation^même chez les officiers que nous rencontrions alors sur les chemins de fer! Ce grand pays laborieux, de plus en plus industriel, quittait avec beaucoup de peine ses travaux , ses affaires, une vie arrangée. L'irritation était telle, qu'au gymnase où étu-