‹ La France devant l'EuropeChapitre 18 sur 21 · DU GÉNIE SYMPATHIQUE DE LA FRANCE, ETC · texte numérisé non relu

DU GÉNIE SYMPATHIQUE DE LA FRANCE, ETC

niqae, sujet aux fantaisies cruelles, aux guerres impies des rois, tant que ces hauts génies de peuples n'y sié* gent pas dans leur majesté, n'ajoutent pas un nouvel élément de sagesse et de paix au fraternel équilibre du monde. >

Pourquoi la France est haïe.

.CommeDt le moins haineux des peuples est-il aussi le plus haï?

Grand problème. Chez beaucoup d'étrangers cette haine est d'autant plus incurable, qu'elle est sans cause réelle, le simple effet d'une opposition de race, d'humeur, de tempérament.

« Je la hais, parce que je la hais. » C'est ce qu'ils pourraient souvent dire. « Elle est le pays de la terre où je me trouve le mieux, le plus aimable à habiter. Cela n'y fait rien: je la hais. »

« Voyez comme elle change sans cesse , comme elle est légère et mobile! C'est une femme, c'est un enfant! * —Voilà le reproche ordinaire qu'on lui fait. Mais qui n'est léger? En 58, l'Italie divisée voulait être telle; chacun y plaidait pour sa ville. En 59, l'Italie tout-àcoup se trouve unitaire, fanatique de l'unité. La grave, la pesante Allemagne a changé en un seul jour: il y a

eu deux Allemagnes tout opposées, d'esprit contraire, avant, après Sadowa ; la première, maudissant Bismarck, le deuxième lui baisant les bottes.

Pour la France, on est tellement décidé à la dénigrer, que ceux qui la disent changeante, sont ceux qui lui reprochent aussi de ne pas changer assez, d'être patiente outre mesure pour des gouvernemens indignes, d'avoir enduré si longtemps le dernier gouvernement.

Ce dernier reproche est grave, et le moins immérité. Oui, la France est trop patiente. Elle a donné un exemple inoui de patience. Il y eut des raisons à cela, bien des choses qui l'expliquent sans le justifier, mais qui en sont ce qu'on peut dire les circonstances atténuantes. Essayons d'en dire un mot.

Il est certain que la France a par momens un grand vol, qui la porte haut, si haut, que la chute est infaillible. Elle marque le but très-loin, sans pouvoir indiquer encore la voie, les moyens d'arriver. Elle retombe et se décourage. « Quœsivitcœlo lucem,%ngemuUque repertd. » Le monde alors crie contre elle. L'imprudente est accablée.

L'éclair de 89, la formule législative de tout ce qu'un grand siècle avait rêvé de liberté, semble disparaître un moment dans la guerre immense que l'Europe nous fait elle-même. Le bel éclair de Février, le suffrage universel, l'effort de justice absolue où cette pauvre France appelle généreusement tous (les ignorans, les barbares) à régler ses destinées, il semble la perdre à

jamais. Le monde rit. Et cependant celte idée subsiste si bien, que nos envieux, nos ennemis, sont forcés de l'invoquer. La Prusse n'a pu capter la crédule Allemagne qu'en la leurrant d'une image (creuse et vide) de ce

nouveau droit, de cet idéal certain des sociétés de l'avenir.

Félicitons ceux qui n'ont pas ces élans précoces et sublimes, ces reculs et ces rechutes. Leur médiocrité égale, souvent plate, souvent asservie aux absurdités du passé, semble bien plus conséquente, et, comme telle, elle impose à tous, inspire estime et respect. Ils couvrent leurs disparates d'une digne attitude, de gravité extérieure. Qu'ils nous permettent de leur dire : Si vous semblez plus conséquens, c'est que souvent l'étant moins, vous n'avez pas, comme la France, les embarras que donne la recherche, l'exigence de la justice absolue.

Une chose fait marcher la France d'un pas souvent difficile. Elle est (comme tout être •vraiment organique) double de deux parties diverses, qui se balancent, parfois se contredisent.

Elle est une en deux personnes: le paysan, l'ouvrier.

Nul doute que si l'une ou l'autre classe, par une

révolution, disparaissait, la France aurait plus d'unité,

semblerait plus d'accord avec elle-même. Le monde lui

dit souvent : t Regarde la sage Angleterre : comme elle

est plus conséquente ! L'ouvrier a prévalu , et la roue

de Manchester emporte tout. \jt paysan a pèr\. \)©^^

millions d'ouvriers (nullement paysans) qui cultivent la terre ne pèsent rien dans la balance contre un peuple tout industriel (d'environ quinze ou vingt millions), i

Dieu nous garde de cette unité t Nous avons vingtsix millions de paysans, et dix millions d'ouvriers. Ces deux élémens sans doute donnent plus de besogne à la France. Mais quelle force d'avoir gardé cette ancienne France rurale, dans laquelle quatre millions de familles (20 millions d'individus) participent à la propriété î Stabilité du paysan/mouvement, progrès de l'ouvrier, cela fait un balancement qui par momens a ses secousses. Mais l'impatience de l'un est retenue par un câbte^ une ancre, l'homme de la terre qui n'est que trop immobile. La France n'émigre pas, comme l'Angleterre, l'Allemagne. Toute la question sociale se plaide ici sur place, s'éclaire par des expériences qui ne sont pas toujours heureuses pour nous, mais instructives pour le monde. Il profite à les regarder. Illes*blâme et les imite.

C'est ce duel, et nullement, comme on croit, l'amour des batailles, qui a fait pour notre pays le malheur du 2 Décembre.

Notre ouvrier de Paris, qui souvent voit l'avenir plus que le présent, voulait qu'il n'y eût plus d'armée que le peuple, et il avait assez durement mis l'armée à la porte. L'armée, en grande majorité, c'est le paysan, le fils du paysan. Ce fils dans sa revanche, ce père dans sa légende de Ï814, la défense du territoire, — tous les deux exhumèrent Napoléon, le refirent tyran.

Ils croyaient que c'était le même, et furent quelque peu surpris. Celui-ci, qui contrastait si fortement avec l'autre de visage et de parole , se crut d'autant plus obligé de prouver son origine de famille, en rentrant dans la voie du militarisme. Les circonstances étaient pourtant bien autres et bien opposées. La France, toute laborieuse alors et préoccupée de sa grande affaire intérieure (la circulation, les routes, les chemins de fer); ne rêvait nullement les combats.

Le militarisme, ce fléau du siècle, beaucoup nous en font honneur, nous en donnent l'invention. Remarquez pointant que les termes de guerre , les costumes, les uniformes, sont généralement Allemands. Le type du militarisme, vers 1780, c'était la Prusse, et la France de Louis XYI Timitait maladroitement. La Prusse qui la première avait proposé , aidé le démembrement de la Pologne, entra avec empressement dans l'idée du démembrement de la France, l'envahit en 92. Toute l'Europe se jeta sur cette proie. C'est l'origine des grandes guerres que l'on nous reproche. La France , si pacifique en 89, eut en 93 749,000 hommes, présents sous le drapeau. Comment nourrir une^telle armée ? Ayant repoussé l'Europe j^on fit l'opération dangereuse de réformer 300,000 hommes, ce qui perdit le Directoire, fil arriver Bonaparte. Les 300,000 réformés racclamfeteni. Les 500,000 affamés furetât no^ï^^^ î^^ ^^^ âi^^* ^^'^

guerre offensive. Je me rappelle avec horreur ce temps dont j'ai vu la fin. La France, en dix années seulement (1804-1814), y perdit dix sept cent mille soldats. C'est le chiffre officiel. Doit-on accuser Thomme seul ? Non. On est obligé de dire qu'un si grand ébranlement ayant été donné, il n'était pas facile de l'arrêter. La guerre engendrait la guerre. Mais qui l'avait commencée? Répondez, peuples ennemis, répondez, accusateurs. Qui la commença ? C'est vous.

Né du sang, d'une telle légende de meurtre, le second Empire était sinistre pour l'Europe. Que ferait-il? Que couvait ce dangereux muet? Quel coup gardait-il pour demain? On ne pouvait le deviner. L'homme ne payait pas de mine, ni les siens, son entourage. Eh bien, il faut le rappeler à l'Europe qui nous accuse aujourd'hui de patience: la sienne fut admirable, ses soumissions, ses hommages à ce faux spectre de la guerre. La Russie, le fameux vainqueur de Napoléon -le- Grand, s'humilia devant celui-ci. Tous s'humilièrent. Il eut aux Tuileries une cour de rois, comme l'oncle, à ses spectacles c un parterre de rois. » Des peuples s'attelèrent à son char. Dans quel délire les Italiens couraient après lui dans Milan t Comme ils nous gourmandaient nous autres, qui ne nous ralliions point au favori de la fortune t Les Anglais, si fiers, quelle figure firent-ils à son voyage de Londres I Malgré toutes ses répugnances, dans quelle tristesse humiliée leur reine parut-elle à Cherbourg î

Seul en Europe il semblait avoir une base solide,

étant un, comme on croyait, aveffce grand peuple des campagnes, qui ne change pas aisément et qui lui prêtait un appui*redôutable.

Cependant que fut-il pour eux? Très-ingrat, trèsvariable, entr'eux et la bourgeoisie. L'inconséquence extrême de son gouvernement ne justifiait nullement le nom d'Empereur rural. Pendant plus de dix années, contre l'intérêt des campagnes, il déchaîna la Bourse, la spéculation, créa des caisses sans fonds où affluaient les capitaux détournés de Tagriculture. Celle-ci, sans nul doute, eût langui, si de grands faits économiques, commencés dès longtemps, ne s'étaient développés au grand profit du nouveau règne, qui enrichirent les campagnes. L'œuvre capitale du temps, le réseau des chemins de fer, fit créer une foule de routes qui y aboutissaient, et ces routes à leur tour auxquelles on voulait arriver, elles firent faire des milliers, des millions de chemins vicinaux. Effort herculéen, immense, qui occupa la France vingt années.

Ce qu'on ne peut trop dire,^ c'est que cette œuvre qui absorba le paysan, et le rendit si oublieux des libertés politiques, fut un énorme effort vers la liberté sociale. Le paysan du Midi, de l'Ouest, obéré gous Louis- Philippe, chargé de dettes hypothécaires, serf du propriétaire, du bourgeois créancier, a pu en grande partie se libérer , frapper du pied sa terre , et dire : t Elle est à moi. > Comment cela? Par un miracle grand, mais simple. Jusque-là cet homui^ et sa terre et le fruit de

sa terre, étaient des* prisonniers; ils produisaient sans vendre. La France était un corps cçmme solide, inerte, et sans circulation. La circulation s'établit Voilà que les denrées du Midi volent au Nord, vont se vendre à grand prix à Paris et partout (parfois jusqu'à S*-Pétersbourg). Voilà que les saisons se trouvent supprimées. Le Nord mange au printemps des fruits d'été, d'automne.

Autre chose bien inattendue. L'Angleterre, riche et voyageuse, apprend à connaître, à vouloir une nouvelle alimentation. Elle quitte son régime séculaire, si uniforme, si maussade. Elle appelle, elle achète nos denrées de l'Ouest, en charge des vaisseaux. Que de paysans, de fermiers, par ce seul chargement, ont fait de petites fortunes t

Ceux qui reprocheront au paysan de France d'avoir été sensible à ce prix du travail, n'ont guère de cœur. Ils ignorent donc bien ce qu'il souffrit pendant des siècles et tout récemment encore? Cet homme affamé si longtemps, il se trouva, par l'effet de ces circonstances imprévues, que (chose bien nouvelle I) « il mangeait! »

Maintenant est-ce que vous comprenez ce qui a fait la durée de l'Empire?

Le paysan (la grande majorité de ce pays) n'avait nulle impatience de compromettre ce bien-être nouveau, la liberté réelle qui commençait à l'affranchir du propriétaire. Cette liberté-là le frappait encore plus que la liberté politique, qu'il comprenait peu. Il ignorait que celle-ci est la seule garantie des autres libertés. Il igno-

rait l'abîme où son tuteur perfide, étourdi, allait le plonger.

La masse de la nation, spécialement la masse agricole, était si loin.de désirer la guerre, que quand le gouvernement, en présence de l'armement infini de l'Allemagne, décréta la Garde mobile, on n'osa l'effectuer. Dans l'énorme enchérissement de la main-d'œuvre, le paysan ne pouvait se passer de son aide naturel pour louer un ouvrier. Il voulait garder son fils.

Les députés se firent nommer en jurant de voter la paix. Les préfets dirent à l'Empereur qu'on ne voulait que la paix. On n'obtint le plébiscite que par ce mensonge atroce, qu'il devait assurer la paix. J'ai sous les yeux les gravures qu'on répandit par millions. On y voit sur deux colonnes, le Non, et dessous les pillages des rouges, du parti de la guerre, qui brûle chaumières et moissons. Et sous le Oui l'aimable image de la paix que l'Empereur promettait, moissons, vendanges, les greniers pleins , les caves pleines.

Ils votèrent Oui pour la paix. Et on leur donna la guerre I

Qui a préparé la guerre, — De Tespionnage allemand.

Il est prouvé, constaté, avoué, certain, public, en plein soleil, que pendant trois ou quatre années (1867- 1870) les espions de la Prusse sont venus observer la France sans défiance , hospitalière , qui les recevait à merveille, les accueillait, ne cachait rien.

Qui dit cela ? Les Prussiens.

Déjà ils s'étaient vantés, en 1866, d'avoir observé, étudié longuement l'Autriche pendant qu'elle était leur amie et alliée. Ils arrivèrent à Sadowa connaissant parfaitement le plan de campagne des Autrichiens, les états de leur armée détaillés, à un soldat près. Divination merveilleuse? 11 fut trop clair que ces détails si précis avaient été tout bonnement achetés aux bureaux de Vienne.

Mais combien l'affaire de France diffère encore de tout ceci î Quel art patient, obstiné, quel abus de la confiance t Que de déguisemens aujourd'hui connus ,

avoués, que de mensonges, quel abus terrible de la parole humaine I

Il est facile à comprendre que les espions de la Prusse, ses dessinateurs, photographes, ingénieurs, etc. qui venaient prendre les dessins de nos forteresses, des passages de nos montagnes, etc., n'auraient guère eu à envoyer que ces choses extérieures, n'auraient pas appris toutes celles que Ton n'apprend qu'à la longue , l'intérieur des localités, s'ils n'avaient su faire parler les Allemands depuis longtemps établis dans notre pays. Avec ces excellons guides, ils ont eu, non comme eu Autriche, des chiffres militaires précis, mais tout ce que peuvent savoir sur telle ville, tel village, telle ferme, telle maison, des hôtes assis au foyer, dans l'intimité domestique, devenus familiers, amis. Ils ont pu noter tout ce qui devait servir l'invasion , compter les grains, les bestiaux que pourrait fournir leur hôte, et déjà marquer de Tœil ce qui pourrait s'emporter.

€ Exagération î » Point du tout. Les Prussiens s'en glorifient avec un cynisme hautain. Les Allemands, avec un gros rire, disent: « C'est vrai! Nous avons été bien jfins, bien malicieux. Nous sommes des gens d'esprit. » Us se représentent aux lieux où ils furent accueillis, nourris. « C'est moi I » dit ce maçon de Bade. • C'est moi t » dit ce brasseur de Metz, ou ce tailleur de la Loire. J'en pourrais citer mille autres qui nous reviennent en uhlans.

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J'avais lu bien des histoires, mais aucune comme celle-ci. Non, dans toute l'histoire du monde, il ne s'est point rencontré une telle chose, poursuivie si longtemps sur une si grande échelle, on peut dire par tout un peuple de voyageurs bien reçus, qui pis est, par tout un peuple d'anciens hôtes, nos marchands^ nos ouvriers, nos domestiques, une grande tribu amie.

Le corollaire serait terrible, si on le tirait à la lettre : « Gardez-vous d'être hospitalier ! Si vous voyez arriver un étranger dans l'embarras, il faut verrouiller la porte, et armer votre fusil. Prenez garde I il est sans armes; mais s'il reconnaît les lieux, s'il voit un contrevent faible,' un volet mal assuré, il peut revenir demain en toute autre compagnie. Qu'un loup vienne, à la bonne heure ! Mais un homme I grand Dieu 1 un homme t C'est une bète bien sauvage. Malheur à l'humanité I »

Voilà le premier mouvement de l'indignation. Mais il nous faut rejeter loin de nous les conseils d'une basse prudence. Il est plus digne d'un homme de cœur d'examiner le phénomène, les causes singulières (et rares, grâces à Dieu) qui ont pu amener une telle perversion de' la nature humaine.

Pour comprendre le fait, il faut se mettre au point de vue de là-bas, comprendre les fumeuses pensées qui remplissent un cerveau du Nord entre le poêle, le tabac et la bière*

a II y a une morale ailleurs. Mais il n'y en a pas en France. Il n'y en a pas pour la France. Contre elle, tout est permis.

» La France est très-corrompue. Je ne la connais pas beaucoup; mais j'ai été à Paris en 1867, et je me suis si bien vautré avec toutes les filles du monde (françaises? ou non? je n'en sais rien), que je suis en droit de dire : la France est très-corrompue.

» Elle est toujours la Sodôme révolutionnaire, incrédule et voltairienne,' qui n'honore nulle autorité. Elle attend son châtiment, un fléau mérité de Dieu, une grande expiation. Ce fléau, ce sera moi. Je ne sais quoi me dit au cœur: Retourne! Ce coupable pays, si riche, si abondant, qui a de si bonnes caves de Champagne et de Bourgogne , il mérite d'être visité. »

La visite du Seigneur, ce mot touchant du piétiste, me rappelle ce qu'un reporter écrivait aux Anglais en août pour l'Allemagne contre la France: t Les Allemands, en général, sont un bon peuple chrétien. »

Qu'ils passent par trente systèmes plus ou moins athées, n'imporle; qu'ils suivent le nihilisme, négation de négation, n'importe. Le parti opposé aux piétistes dira lui-même : « Tout cela n'y fait rien. Avec le gew^^^^A germanique, une certaine AUemanité, nous avons, malgré tout cela, la sentimentalité religieuse, quasi chrétienne, plus que chrétienne, qui nous appelle à réformer la France impie, corrompue. Pour cela, tout moyen est bon. L'espionnage, odieux ailleurs, est bon

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ici, excellent. Il est du penseur, d'observer; du patriote, d'observer l'ennemi. Il est encore Tami, c'est "vrai, mais peut être ennemi demain. »

Observer? Cela était bien facile. La France est ouverte. Il n'y a pas de porte ici. L'étranger entre de plain-pied. Tout ce qui se paye cher ailleurs, aux écoles, aux musées, partout, chez nous est gratuit. Nous en souffrons, et persistons. Nous avons élevé l'habile homme qui nous arrêta si longtemps devant Sébastopol. Nous élevons nos ennemis.

Dans les places de confiance, les Allemands sont reçus chez nous plus que les autres étrangers. Leur application, leur esprit de suite, les font préférer aux plus capables mêmes. Leur science les a souvent portés au plus haut enseignement. Je les vois à Tlnstitiit, et avec des titres solides. M. Hase et M. Mohl sont fort justement devenus Français.

Dans les arts inférieurs, dans les métiers, quelle foule d'Allemands! (') Le tailleur et le bottier, qui souvent sont de vrais artistes, avec une élude attentive de la forme humaine, une grande souplesse pour la suivre,

(*) L*expulsîon de ces ouvriers n'était pas indispensable dans . certaines provinces où ils n'espionnaient pas. On les y a regrettés. Dans Eure-et-Loir, une de mes parentes a vivement réclamé pour leurs familles qu'on eût expulsées aussi. Son mari employait 590 Allemands du Nord et Prussiens dans sa manufacture, et eût voulu les garder. ,

parfois la rectifier, sont Allemands le plus souvent. Nos dames aiment ce tailleur, attentif, respectueux, qui n'a nullement les grands airs de là haute couturière , dame elle-même, qui tranche tout. Pour lui, nul caprice ne trouve les limites de sa patience. Il écoute, ne contredit pas^ s'amende, si vous voulez. On peut lui dire bien des choses, «r Je ne le dirais pas à d'autres, mais à ce bon Allemand I » Elle dira, par exemple : « Ne croirait-on pas que j'ai une épaule plus haute? que ma (aille tourne un peu? » — • Oh î si peu de chose I ce n'est rien. Il est bien facile d'arranger cela. > Et il emporte ce secret. Heureux tailleur, si confident. C'est un confesseur du corps. Il a une prise bien forte. Il gagnera ce qu'il voudra.

Beaucoup aujourd'hui recherchent les bonnes , les nourrices allemandes, « pour apprendre, disent-ils, cette langue aux enfans. > Sans enfans même, on les préfère, et pour une bien autre raison. Quoi de plus doux qu'une femme allemande ? elle n'a que du lait dans le sang, f Elle semble née pour obéir, et (me disait une dame) son obéissance charmante semble dévouement, tendresse. Commandez une jeune Anglaise: elle a dans sa petite tôle, souvent obstinée, ceci et cela, qu'elle croit dogme ou principe. Que je commande l'Allemande, tout glisse; tout est huile et miel, au-delà de ce que je veux. Quand je rentrais, j'avais peine à l'empêcher, la douce créature, de se précipiter, de dénouer mes souliers. Elle ne voulait jamais me quitter. Un jour elle

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glisse, s'en va, et dans telles maisons qui ne me sont point amies. Avec cela, on les aime, et on les préfère à toutes. Je ne sais à quoi cela tient. »

Il est facile de le dire. C'est que l'Allemand, l'Allémande, dans leur grande docilité, ont une chose naturelle, qui est de leur race, un respect, un culte instinctif pour l'autorité quelconque. Des formes même servîtes, qui chez d'autres nous choqueraient, chez eux font sourire, mais ne déplaisent nullement, étant empreintes d'un sentiment que l'on croirait filial. Cela leur fait supporter souvent les paroles très-dures, les mauvais traitemens de leurs supérieurs, les sévices de leurs officiers, une discipline militaire dont d'autres seraient avilis.

Dans l'idée du clan celtique, le chef est parent, cousin. Dans l'ancienne tribu germanique, il a quelque chose d'un père, qui peut être très-sévère, sans que cela tire à conséquence. Cette sorte de patriarchat a duré jusqu'à nous , spécialement en Autriche. L'empereur François, ce bigot, si dur aux captifs du Spielberg, n'en était pas moins, pour le peuple qu'il recevait chaque semaine, /^ bon Franz. Le curieux, c'est que les représentans de l'autorité impériale, à tous les degrés, même les plus infimes, faisaient appel avec succès à ce seniVment populaire. Au nom de ce bon Franz, ils tira\eu\ des paysans, des simples, d^ soldat, les choses uù^^^ ^

leur police, t Quoi ! vous ne diriez pas lout à voire père l'Empereur, à nous qui sommes ses hommes et qui vous parlons en son nom ? t

Quand un des martyrs de Hongrie, Tillustre madame Téléki fut enfermée tant d'années, avec son amie dévouée M^no Clara Lovéï, au château de Kûsstein, les soldats Hongrois, Italiens, qui les gardaient, furent constamment aux ordres de ces dames, portant leurs lettres, faisant leurs commissions, au péril de leur vie, sans révéler rien à leurs chefs. Si le régiment partait, il léguait ce pieux devoir au régiment qui venait. Jamais, quelle que fût l'insistance, Tinquisition de leurs officiers autrichiens, ils n'en tirèrent un seul mot. Cette discrétion admirable se serait-elle trouvée en des Allemands? Ne leur eût-on pas imposé comme un devoir filial l'observation des prisonnières, ennemies de leur père l'Empereur?

Celte obéissance enfantine, cette fidélité absolue (même en choses indélicates) est une vertu de barbares qui se comprend à la rigueur avec la bonhomie grossière qui, dans certaines parties du Midi , rapproche ('officier du soldat. Mais comment subsiste-t-elle dans le Nord, quand l'autorité a l'aspect hautain et sec, la mof' gue et de grade et^de caste, quand elle est représentée par ces nobliaux ruinés d'incroyable insolence, qu'une éducation militaire la plus pédantesque du monde a durcis plus que des Russes? Le soldat ainsi commandé peut-il garder, dans les mauvais traitemens, ce vieux

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sentiment allemand qui l'empêchait d'être avili ? Qu'il reste brave, à la bonne heure, devant Tennemi. Mais il ne sera pas brave devant ce chef, s'il exige des choses peu militaires, de police, contraires à l'honneur.

Gill, un de nos plus spirituels caricaturistes, était bien loin de la réalité, lorsqu'en août 1870 il nous dessinait l'espion comme un hideux mendiant, ou un vilain juif, dont l'air peureux et tartufe, semble dire grotesquement: t Arrêtez-moi! pendez-moi 1 Je suis espion. »

L'espion, c'est bien plus souvent l'aimable blond aux joues roses, âr la parole candide, qui vient de l'Université avec les poches remplies ,de lettres de gens respectables. Un éminent écrivain me disait: • Vous ^vez vu ce chérubin qui sort d'ici, qui a observé*si bien mon logis, m'a montré tant de respect, m'a fait parler sur tel sujet délicat, comprometlant? Il va en faire un article contre moi dans la Gazette (TAugsbotirg, »

II y a 26 ans de cela. Aujourd'hui, si le jeune homme observe, c'est moins pour le journal que pour la police militaire.

Quelle surprise ce serait pour Fichte, pour Jalm, pour les patriotes de 1813, s'ils voyaient comme l'étudiant, que ces stoïciens avaient si rudement élevé, s'est affiné, civilisé; comme (à travers trois systèmes au moins de métaphysique) par la flUère dialectique du. <loote et de l'ironie, il est ven^ à concentrer toute ^^

philosophie dans ce mot cynique de Goethe: ■ Je me suis toujours bien trouvé d'être l'ami des tyrans. »

Je voudrais avoir le temps d'écrire le Voyage sentimental que fait à travers la France (en 1867, je suppose) ce bon jeune observateur, espion, poêle et philosophe, les lettres qu'il écrit le soir tantôt à M. de Moltke, tantôt à sa fiancée. Homme de livres et de scolastique, combien peu il doit comprendre un pays de spontanéité, d'infinies nuances, où le meilleur n'est point écrit. Que de bourdes, de sottises il envoyé làbas ! Mais les chiffres recueillis pour l'État-major auront leur utilité. Il pourra dire les ressources que l'invasion va trouver en chaque ville, en chaque maison, dans la maison qui fa reçu. Qui se défierait de lui? Il a l'air plus demoiselle que celle de la maison , avec qui il joue du piano. Plus il paraîtra timide, plus il sera gauche de forme, plus il inspirera conflance, plus on croira pouvoir tout dire devant lui.

Avec quelle facilité l'espion a pu circuler! La suppression des passeports, l'anonyme immense et le confus pêle-mêle des foules aux chemins de fer, tout f aidait, le favorisait.

Comme touriste, comme marchand, il a pu tout voir, tout noter. Des ingénieurs en blouse, qui semblaient des paysans, ont pu relever, photographier les défilés des Vosges, les fortifications de nos places. Dans une usine de l'Est plusieurs s'étaient faits ouvriers, et pendant plusieurs mois ils ont pu étudier tous les en-

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