‹ La France en AfriqueChapitre 3 sur 19 · L'EMPIRE DE L'AFRIQUE · texte numérisé non relu

L'EMPIRE DE L'AFRIQUE

Le plan général, dont Bonaparte a si heureusement tracé les grandes ligne, peut-il être actuellement repris ?

Aujourd'liui, le sentiment niusuhnan^ bien que pouvant paraître assoupi, est aussi vivace et aussi profond qu'il y a cent ans. Sous Factive impulsion du sultan Abdul-Hamid que semble travailler une idée de panislamisme, Gonstantinople exerce encore sur les fidèles une indéniable influence morale; mais, si quelques succès récents ont pu compenser en partie les pertes infligées à son prestige par bien des défaites successives, elle n'en a pas moins vu de vastes territoires échapper à sa suzeraineté effective. Que deviendrait son autorité si le Commandeur actuel des Croyants qui la soutient, au milieu d'innombrables difficultés, par son énergie et sa politique avisée, venait à disparaître?

Le Maroc ne relève pas de la Turquie; TEgypte, la Tunisie, TAlgérie ne sont plus sous sa dépendance; la Tripohtaine, son unique et dernière porte d'accès

au Centre africain, pourra lui être enlevée demain. Dans les profondeurs du Soudan que peuplent des millions de mahométans, Gonstantinople est à peu près inconnue. La Mecque, au contraire, a conservé partout, jusque chez les peuplades les plus reculées, son rayonnement incontesté de ville sainte ; c'est face à elle qu'Arabes, Maures, Touareg, Nubiens, Peuhls et Noirs de toutes races se prosternent en de longs salams ; c'est vers elle qu'accourent les fidèles groupés en caravanes, que n'effraient ni l'immensité des distances, ni les multiples obstacles de la route.

La pensée de Bonaparte tend à se réaliser : La Mecque, ville sainte, ville spirituelle , commande 'plus universellement que Gonstantinople, ville où les humiliations du pouvoir temporel affaiblissent la puissance du pouvoir religieux. « Si Mahomet revenait sur la terre, ce n'est pas à Gonstantinople qu'il établirait sa demeure \ »

Installés en Egypte, les Anglais semblent avoir entrepris de mettre la main sur les chérifs de la Mecque et de prendre ainsi la direction d'une sorte de politique mondiale du monde musulman.

Les procédés qu'ils emploient ne sont pas et ne peuvent pas être ceux de Bonaparte. Ils ont la force,

* Ordre du jour du 30 juin 1799 [Arcli. de la Guerre).

le souvenir des tueries d^Ondurman et des incendies d'Alexandrie, mais ils n'ont pas Téclat de victoires éblouissantes. Ils ont l'argent, avec lequel ils cherchent à acheter les consciences, l'activité, l'esprit d'audace et de suite qui leur font concevoir et exécuter les plus gigantesques travaux; mais ils n'ont pas la simphcité, Taffectueuse familiarité, l'esprit de justice et de générosité qui sohdarisent vainqueurs et vaincus dans une pensée d'œuvre commune. Ils travaillent pour eux seuls. Derrière leurs actes les mieux étudiés, on sent leur impérialisme ; derrière leur respect pour le culte mahométan, on devine la Bible. Leurs mises en scène sont fastueuses, mais tout à la gloire delà seule Angleterre.

Le fellah applaudissait à la rupture de la modeste digue, qui permettait au « fleuve béni )) de porter dans son champ l'inondation bienfaisante; il avait vu Bonaparte présider cette cérémonie sacrée et savait que le général en chef voulait que « l'eau fût également répartie entre tous ». S'il peut admirer aujourd'hui le colossal barrage d'Assouan comme un monument de la puissance anglaise, il peut le craindre aussi comme un instrument formidable d'exploitation et de domination; l'eau ira aux plantations de coton des capitalistes anglais avant de venir au riz et au maïs des petits propriétaires indigènes ; ce qu'on en donnera à ceux-ci répondra de leur sagesse et de leur loyalisme.

C'est aux Français à reprendre la tradition de leur aînés de 1798, dont ils ont toujours les attirantes qualités.

Bien que la France ait été chassée de la vallée du Nil, sa situation considérable dans le Levant, ses droits historiques, tout son glorieux passé lui assurent une égale possibilité d'agir sur Gonstantinople ou sur la Mecque.

Elle possède, dans FOuest et le Centre africains, des territoires immenses qui vont sans interruption de la Méditerranée au golfe de Guinée, de FOuadaï et du lac Tchad à l'Atlantique. Cet empire colossal, constitué d'hier, est à ses portes, si près que, quand il sera mieux connu et mieux pourvu de communications rapides, il apparaîtra réellement à la mère patrie comme « un prolongement », infiniment varié dans ses populations, ses richesses, ses ressourses, et ses besoins. Explorateurs, savants, ingénieurs, officiers et administrateurs ont la noble ambition de fondre toute cette diversité en un tout unique, de faire de ces terres et de ces peuples un ensemble qui soit français autrement que de nom.

La science s'efforce d'y parvenir par ses chemins de fer, ses télégraphes, ses routes et ses pistes, ses écoles, ses champs d'expérience, par toute la mise en œuvre de son imposant appareil de pénétration, de jonction, de civilisation et de développement pacifique. 11 faut qu'à côté d'elle la poUtique, — l'action morale,

si l'on veut, — g^B'^^^ ^^^ cœurs, en prenant à notre profit la direction de la seule grande idée qui unisse actuellement la plupart des peuples dispersés sur tout notre empire africain, de ridée musulmane, qui régit les pensées, les sentiments et les actes de la masse de cette énorme agglomération.

Cette idée, la France doit en faire une aide précieuse pour son expansion; elle doit se présenter chez les mahométans du Centre et de FOuest africains comme une grande puissance musulmane, comme une auxiliaire naturelle et sincère des disciples du Propiiète.

La tâche est déhcate et de longue durée.

Dans son ouvrage « la France et l Islam en Tunisie », M. Henri Pensa en a bien marqué les difficultés : (( A entendre les musulmans, écrit-il, la civiUsation occidentale et la civilisation chrétienne ne font qu'un seul tout... L'Evangile doit se trouver au fond de toutes les connaissances modernes occidentales, comme le Coran est Tessence de toutes les connaissances du monde de l'Islam. » Xotre action, — et c'est le premier point à affirmer — doit donc apparaî-^ tre comme débarrassée de toute arrière-pensée de prosélytisme chrétien, notre science comme indépendante de toute idée confessionnelle. Les insuccès fréquents des missions chrétiennes en pays musulmans, malgré toute Thabileté et toute la tolérance qu'elles peuvent montrer, ne font que confirmer ce que nous avait

Ffp.ry. — La France en Afrique. 5

déjà appris la campagne de 1798. Les Français n'avaient-ils pas dû alors la s^^mpathie qui les accueillit, dès leur débarquement en Egypte, en grande partie à l'indifférence religieuse des demi-brigades de l'armée, aux démêlés de Bonaparte avec le pape et les chevaliers de Malte, à Fesprit indépendant de tout dogme des savants qui escortaient le général en chef? N'étaient-ce pas là des faits capables d'effacer dans l'esprit de l'Islam les souvenirs vivants qu'y avaient laissés notre rôle personnel dans les Croisades et le retentissement des luttes séculaires de l'Espagne catholique contre les Maures.

Mais cette abstention, aussi rigoureuse soit-elle en matière de prosélytisme, ne marque que le côté pour ainsi dire passif de notre politique ; nous devons faire plus, avoir une attitude nettement active.

Les nombreuses et puissantes confréries musulmanes qui s'échelonnent du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie au Sénégal, au Niger et au Tchad doivent être entre nos mains les véritables instruments de notre direction du monde de Mahomet. C'est un art difficile et qui exige une profonde connaissance de Famé musulmane, de savoir tirer parti des divisions que créent entre elles toutes sortes de rivalités, questions de préséance, de rites, d'origines, de races ou tout simplement concurrence dans la récolte des offrandes ; et, c'est avec elles surtout qu'il faut se souvenir des recommandations de Bonaparte, calculer

ses actes « pour que pas un mot ne vienne détruire le travail de plusieurs années », ne pas craindre pour « favoriser les mosquées et les fondations pieuses » de perdre même quelques droits.

Xous nous sommes jusqu'alors appliqués à nous attacher ces confréries ; nous avons cherché chez les « Tidjania », les « Kadria », les « Taïbia », les « Nasria», des auxiliaires souvent précieux de notre progression dans le Sud algéro-tunisien et dans Tintérieur du Soudan. Il faut que nous leur demandions la même aide pour notre pénétration au Maroc, sorte de citadelle de Tlslamisme, et pour l'établissement de nos relations avec les « Senoussiâ » sur les bords du lac Tchad.

Bien que nous venions d'avoir une prise de contact un peu rude avec cette dernière et puissante confrérie, dont les zaouïas tiennent tout le pa\s de la Tripolitaine et de la Gyrénaïque au Centre africain, il faut que nous l'attirions à nous et que nous utilisions son ancienne haine contre les Turcs, les ressentiments qu'ont dû laisser en elle les excommunications de Constantinople, son désir d'indépendance, de réforme et de domination religieuse, pour l'amener à concilier ses intérêts avec les nôtres, pour la dresser dans toute la rigueur de son puritanisme en face de la corruption des « Osmanlis », pour en faire un de nos principaux instruments dans l'œuvre du grand groupement musulman déjà tenté par nos aînés.

Que notre diplomatie agisse auprès des chérifs de la Mecque ! Que dans toutes nos colonies africaines nous affichions, en même temps que notre protection du culte du Prophète, notre respect pour la ville sainte ! Que nous aidions largement les mouvements des pèlerins vers elle ! Que nous y laissions affluer les offrandes de nos protégés! Que nous y joignions même les nôtres sous forme de cadeaux ! La Mecque grandie spirituellement, c'est Constantinople diminuée et notre œuvre facilitée.

Notre attitude générale en Afrique ne présente actuellement rien qui s'oppose à ce mode d'action. Dans la plupart de nos colonies, et spécialement en Algérie et en Tunisie, les procédés que nous employons sont bien ceux de la grande tradition de 1798 : fermeté et vigilance d'une part, modération et active protection du culte de l'autre.

Le maréchal Bugeaud a excellé dans ces coups rapides de vigueur accompagnés de mesures d'aide, de bienveillance, de large et généreux pardon envers les indigènes ou leurs chefs. Le général GaUiéni s'est signalé au Soudan, au milieu de populations m.usulmanes, plus inintelligemment fanatiques, par ses colonnes hardies autant que par ses ordres d'organisation et par ses instructions respectueuses du culte, des usages, des mœurs et des traditions. Dans son dernier rapport de 1899, le regretté colonel Klobb,

dont on connaît les énergiques coups de mains sur les tribus insoumises de Maures et de Touareg, n'oubliait pas d'écrire : « Je ne perds pas de vue dans mes relations avec eux qu'il ne faut pas lutter en face par la force contre Finfluence musulmane. »

Hier, sur le Tchad,- les combats contre les Senoussiâ n'étaient pas terminés que Ton tentait de négocier avec eux ; le gouvernement avait l'heureuse inspiration de décorer de la Légion d'honneur le cheik d'une de leurs zaouïas du Sud algérien.

Plus récemment encore, dans le Sud oranais, sur la frontière marocaine, la sévère et juste leçon infhgée aux Ksouriens de Figuig était suivie de mesures pacificatrices et, si les incursions du marabout Bou- Amama obligèrent le général L^^aute}' à l'occupation deRaz el-Aïn, Béchar et à la canonnade de Guefait, elles ne l'empêchèrent pas de se présenter en ami aux tribus indociles et de leur dire : « Je viens à vous pour vous aider à sortir de la situation misérable dans laquelle vous vous trouvez. Quand vous aurez de mauvaises récoltes, quand vous serez maltraités, adressez- vous à moi, je viendrai vous soutenir. Vous avez besoin de charrues ? Les voici. Vous avez besoin de vous instruire? Voici des écoles. » ^ Il faut savoir montrer et faire craindre sa force, mais nV recourir qu'au cas de nécessité reconnue.

^ Discours de M. Etienne (Séances de la Chambre des députés du 8 novembre 1904).

Partout nos administrateurs et nos officiers commencent à s'imprégner de ces méthodes fécondes.

Aux jours de fête, les représentants de la France n'hésitent pas à se mêler dans les mosquées à ceux du Prophète. Récemment, une mission de Fempereur du Maroc était reçue à Alger avec les plus grands honneurs et — fait important qui frappera certainement les populations indigènes par sa tendance à uniformiser, grâce à notre influence, les rites religieux — le gouverneur général s'entendait avec le chef de cette mission pour que dorénavant le Ramadan commençât à la même date au Maroc et en Algérie.

On semble aussi de plus en plus s'appliquer à ne pas heurter les indigènes par un contact et une administration directs et à chercher dans les chefs naturels du pays ou dans les marabouts ces « intertermédiaires » dont Bonaparte proclamait la nécessité « pour se faire comprendre de ces peuples. »

Ce sont là les procédés dont nous devons développer et généraliser l'application dans nos possessions africaines, pour arriver à en faire, au point de vue moral et sous notre égide, un seul bloc, comme elles en forment déjà un au point de vue territorial.

Nous aurions intérêt, dans ce but, à confier la direction spirituelle de cet Empire à des sortes de califes, indépendants de Gonstantinoplc et choisis par nous avec soin parmi les u saints hommes » aux-

quels la vénération des indigènes et quelques pèlerinages à la Mecque donnent déjà une espèce d'investiture morale.

Ces califes, suffisamment pourvus d'honneurs et entourés d'un état-major de cheiks, de muphtis et d'ulémas, seraient pour nous « le premier cadi d'Egypte » dont Bonaparte jouait si merveilleusement. Ils seraient à la fois nos directeurs des dmes musulmanes et nos intermédiaires avec La Mecque. En nous ouvrant ces deux accès, si intimement liés l'un à l'autre, du mahométisme, ils nous permettraient d'y entrer peu à peu en maîtres et de donner à notre politique, dont ils seraient en même temps les instruments et les interprètes, une apparence et des formes de politique entièrement musulmane.

La France a conçu autrefois, sur les bords du Nil, de grandioses projets de groupement musulman qui devaient lui assurer l'empire de l'Afrique. Elle a aujourd'hui à sa disposition des territoires assez vastes, une influence assez assise, une expérience assez profonde, un ensemble de moyens assez puissants pour reprendre ces projets et en assurer le fécond développement.

Les dernières années qui viennent de s'écouler ont marqué et précisé la zone d'action de la P>ance dans le Nord-Ouest de F Afrique.

Les accords franco-anglais de 1890. de 1898, du 21 mars 1899 et du 8 avril 1904, complétés par les conventions franco-espagnoles de 1900 et de 1904, ont déterminé les limites de cette zone au sud vers le Bas-Niger et les territoires Haoussas, à Test dans la région du Tchad, du Haut-Oubanghi et de Fhinterland de la Tripolitaine, à Touest sur la cote du Maroc et du Rio de Oro.

La situation se trouve ainsi fixée au point de vue diplomatique et notre influence peut s'exercer sur les territoires qui nous sont acquis, sans avoir à craindre, de la part de cjuelque autre puissance européenne, des compétitions ou des prétentions qui puissent se légitimer.

La zone dont nous disposons a une étendue si considérable qu'il n'est pas inutile d'en marquer l'immensité : de l'est à l'ouest, comme du nord au sud, elle mesure environ 42 degrés, soit de 4,500 à 4,700 kilomètres ^ Enserrée sur la Méditerranée entre la Tripolitaine, dernière possession de la Turquie en Afrique, et le Maroc, où notre pénétration ne fait encore que s'ébaucher, elle s'allonge et s'élargit au sud : d'abord vers l'ouest, en gagnant le cap Blanc et Dakar par les salines de la Sebkha dTdjil, — « de la rive extérieure desquelles la frontière espagnole du Rio de Oro se tiendra à une distance d'au moins 20 kilomètres^ » ; ensuite vers l'est, en limitant à hauteur de Ghat et Tummo l'hinterland possible de la Tripolitaine, puis en englobant dans ses limites le Tibesti, le Borkou et l'Ouadaï. Sur la ligne Dakarlac Tchad, suivant le 15^ parallèle nord environ, elle présente sa plus grande largeur; à partir de là, elle descend en de larges échancrures, Guinée, Côte d'Ivoire, Dahomey, Congo, sur l'Atlantique et le golfe de Guinée, enfermant et endiguant la Guinée portugaise, la République de Libéria, le Togo et le Cameroun allemands, les colonies anglaises de Gambie, Sierra-Leone, Côte d'Or, Nigeria.

* De Bizerte à Saint-Louis du Sénégal, la distance est celle de Paris aux Monts Ourals; d'Oran au lac Tchad, elle est celle de Paris à Sébastopol (Onésime Reclus).

- Convention franco-espagnole du 27 juin 1900.

Page 1