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MAROC ET ALGERIE

C'est sur les rives orientales du Tchad, dans TOuadaï et le Kanem, que les diverses possessions françaises — groupes du nord, de Touest et du sud — entre lesquelles se divise cette immense étendue, viennent se réunir pour former un tout, « un bloc », un colossal empire africain.

Cette simple constatation suffirait pour justifier, dans le cas actuel, la politique coloniale française du reproche d'opérer sans suite, sans persévérance ; mais, si Ton est d'un naturel sceptique ou prévenu et que l'on veuille ce toucher pour croire », on assoira facilement sa conviction en feuilletant les annales de la conquête française dans TOuest africain. Que Ton y suive soit le développement d'abord laborieux de FAlgérie ou du Sénégal, soit l'expansion plus rapide et plus récente de nos colonies des Rivières du Sud et du Congo, partout on trouvera cette idée dominante, cette pensée directrice de tous nos efforts : pousser vers le Tchad, vers le Centre africain. La gloire d'avoir posé les premières bases de cette politique revient tout entière au grand Faidherbe, qui, dès 1864, alors que nos établissements sur la Côte des Graines, la Côte dTvoire et celle des Esclaves étaient rudimentaires, eut une sorte de prescience de l'avenir et, dans les instructions qu'il donna alors au lieutenant de vaisseau Mage, envoyé en mission à Ségou, auprès du sultan Ahmadou, traça, en quelques mots, les grandes lignes de notre

mouvement vers l'est : «Votre but, écrivait-il à Mage, est d'explorer la ligne qui joint les établissements du Haut-Sénégal avec le Haut-Niger et spécialement avec Bammako, qui paraît le point le plus rapproché en aval duquel le Niger ne présente peut-être plus d'obstacles sérieux à la navigation. »

La ligne Sénégal-Niger ! donc la marche vers l'attirante Tombouctou et plus tard, comme une suite logique, la poussée vers cette non moins attirante région du Tchad, que les imaginations montraient déjà comme une sorte de mer intérieure, aux rives fertiles, couvertes de miraculeux champs de coton ! Alors, de tous les points de nos possessions, nos explorateurs se ruèrent à cette passionnante conquête : de l'ouest partirent les premiers efforts, et les cartes d'il y a vingt ans montrent, au milieu des inconnus africains, un mince cordon de postes qui court sur les rives du Sénégal et s'allonge vers le Niger. Mais, dès que les colonnes des Archinard, des Combes, des Gallieni, des Borgnis-Desbordes, lancées dans le Soudan, nous y eurent donné un peu d'air, le mouvement d'exploration se généralisa, soutenu par le gouvernement, encouragé par les associations privées. Dès août 1887, le commandant Caron amène la canonnière le Niger à Koriomé, devant Tombouctou; puis ce sont les missions successives, véritables raids au milieu du continent noir, de Binger, Crozat, Monteil, Hourst, Brazza, Grampel,Mizon, Maistre, Toutée

et tant d'autres, que vient couronner, comme étant la consécration et la résultante de tous les efforts faits, la réunion sur le Chari, le 21 avril 1900, des trois grandes expéditions parties de TAlgérie, du Soudan et du Congo : missions Foureau-Lamy, Afrique centrale et Gentil.

Ce 21 avril, les rêves qu'avait pu former Faidherbe, semblaient plus que réalisés ; ils Tétaient en ce qui concerne la marche vers Test ; mais, nous n'avions pu qu'incomplètement remplir la partie du programme relative au Niger. Le glorieux précurseur de la création de notre puissance dans ces régions ne paraissait prévoir en 1864 que les obstacles naturels à la navio'abilité du Q-rand fleuve, en aval de Bammalvo: d'autres se sont dressés depuis; en 1884, les deux Compagnies françaises, installées à l'embouchure du Niger, devaient vendre leurs comptoirs à la Compagnie anglaise, qui luttait contre elles depuis 1879: nous perdions de ce fait les riches et fertiles territoires de la partie inférieure du fleuve et la convention du o août 1890 ne faisait que consacrer et exagérer notre défaite, en nous rejetant au nord de la ligne Say-Barroua. Nos possessions atteignent bien aujourd'hui le Tchad, but de nos efforts, mais par des voies longues et détournées. La voie la plus directe et la plus pratique, « la grande route du Tchad, » la route fluviale Niger-Bénoué-Kabi-Toubouri-Logone, que vient d'ouvrir la brillante explora^

tion du commandant Lenfant, court sur presque tout son trajet en territoire anglais ou allemand. Les traités, il est vrai, en laissent le libre accès à nos marchandises, qui « du milieu de juillet au milieu d'octobre pourront ne mettre ainsi que deux mois et demi environ de Bordeaux au Ghari*. »

Tels sont, dans leur ensemble, les résultats de notre action dans l'Ouest africain, action qui se présente comme une épopée d'autant plus merveilleuse, que, si Ton en excepte les grandes opérations militaires de l'Algérie, de la Tunisie ou encore du Dahomey, elle ne fut conduite qu'à coups d'énergie avec des ressources et des moyens très restreints, sans autres contingents que ceux fournis par les troupes indigènes. Des territoires immenses qu'elle a donnés à la France, une partie seulement est effectivement occupée, l'autre reste encore à reconnaître et à organiser.

Dans la partie nord, les récentes opérations du Sud algérien ont poussé nos postes jusqu'aux oasis du Gourara, du Tidikelt et du Touat, à Igii, Timmimoun. In Salah. Dans la partie sud, nous occupons comme limite septentrionale de nos établissements du Sénégal et du Soudan, la ligne qui marque la transition entre les populations de race noire et celles de race blanche, entre les sédentaires et les nomades ;

* La mission du capitaine Lenfani (Séance du comité de l'Afrique française du 23 mai 1904).

c'est d'abord le fleuve Sénégal, de Saint-Louis à Kayes-Médine, puis, le long du Sahel maure, le cordon de nos postes de Yélimané à Tombouctou par Xioro. Goumbou, Sokolo, Nampala, Néré et le Faguibine, ensuite, plus à Test, la vallée du Mger par Bamba, Gao, Say, enfin, sur la route du Tchad, la région de Zinder.

De ces deux lignes — extrême Sud algérien et Xord soudanais — à la mer ^léditerranée d'une part et à Focéan Atlantique de Tautre, nous sommes les maîtres incontestés ; nous connaissons les ressources, les populations du pays : nous administrons, organisons et civilisons.

Dans tout Fespace — considéré naguère encore comme entièrement désertique — qui s'étend entre nos zones d'occupation effective et dont les points extrêmes sont distants du nord au sud de près de 1..jOO kilomètres et de l'est à l'ouest de plus de 4.500, dans toute cette immensité, que l'on appelait autrefois « Sahara ou Grand Désert », le voile impénétrable qui recouvrait cet inconnu vient à peine d'être déchiré.

Ce furent d'abord des coups de sonde audacieux comme ceux du lieutenant Palat et du colonel Flatters, puis un long et méticuleux travail de rassemblement de renseignements sur les tribus qui nomadisent dans ces steppes, sur leurs mœurs, leurs besoins et leurs ressources, et enfin le magnifique

raid de la mission Foureau-Lamy traçant son glorieux sillon de Témassinin à TAïr et Zinder.

A la suite de cette mission, de nos oasis sahariennes et de nos postes du Niger progressent peu à peu nos reconnaissances et nos colonnes légères. En mars 1902, le lieutenant Gottenest se jette d'In-Salah à la poursuite d'un rezzou qui a pillé des indigènes du Tidikelt; il inflige, à Tit, un sanglant échec aux Touareg Hoggar et fait le tour du massif de ce nom; sa troupe ne comprenait que 130 hommes environ, dont 40 moghazeni chamba et le reste tiré des tribus de Test du Tidikelt. Le 1^' octobre de la même année, le lieutenant Guillo Lohan, parti également dln Salah à la tête d'un contre-rezzou de 170 indigènes, — fantassins, méharistes et cavaliers — fait une reconnaissance détaillée du même massif des Hoggar. En mai 1903, le commandant Laperrine, M. Gautier, chargé de mission, le lieutenant Pichon et 50 méharistes se rendent sans coup férir d'In Salah à In Zize par le Mouydir. En janvier et juin de la même année, ce sont les raids du lieutenant Besset vers Test et le raccordement d'In Salah avec les itinéraires Flatters et Foureau-Lam^^ ; en juillet les opérations de pohce du même officier et du capitaine Pein chez les Azgueurs de l'ouest de Ghat.

Toute la région en bordure méridionale de nos oasis du Tidikelt, c'est-à-dire le Tassili des Azdjer,

les plateaux de Flfetessen et du Mouydir et le massif des Hoggar, qui forme leur avancée vers le sud, était donc reconnue. « Le Sahara nous était ouvert. » Un dernier effort devait nous mener jusqu'au Niger ; il fut réalisé au début de 1904. La mission du capitaine Théveniaut, partie de Tombouctou le P"" février de cette année, traversa TAdrar nigritien et rencontra le 18 avril à Timiaouine — point situé à loO kilomètres sud de Timissao — le commandant Laperrine venu dln Zize avec 70 méharistes. « Après cette rencontre, les deux détachements se séparèrent et revinrent à leurs points de départ. »

Ainsi se trouve démontrée la possibiUté de jonction, même avec de faibles détachements, de T Algérie au Soudan, suivant la ligne générale, Mouvdir, Timissao, Adrar nigritien, et en même temps se résolvait peu à peu la question touareg.

Aux oasis sahariennes, la soumission des Hoggar succédait à celle des Kel-Ahnet. A Tombouctou et à Zinder, les Kountas, les Aoullimmiden, les Kel-Ouï et les Kel-Gheress venaient à résipiscence. « Il n'y a plus que la mince tribu des Ifadaïen qui ne soit pas domptée : c'est une poussière touareg qui vole à tous les vents comme les Chambba de Bou-Amama \))

Pour qui connaît les nomades sahariens ces soumissions ne veulent pas dire que nous sommes désor-

' Bulletin du comité de l'Afrique française (mars 1904). Ferry. — La France en Afrique. 6

mais dispensés de veiller, que notre autorité est établie et incontestablement reconnue dans ces immenses régions et, que dorénavant, les caravanes peuvent y circuler librement et sans danger. Nos apparitions nécessairement rapides et temporaires, les leçons mêmes que nous avons dû infliger n'ont certes pas produit d'un coup des résultats aussi complets et aussi durables ; notre influence reste forcément encore précaire.

Avons-nous intérêt à la faire sentir d'une façon plus effective? Devons-nous alors nous limiter à la zone est, que nous avons abordée et qui ne forme qu'une partie de l'énorme quadrilatère de Fancien Sahara ou faut-il étendre notre action plus à Fouest jusqu'à la côte de l'Atlantique, dans les espaces entre le Sénégal et le cap Juby ? Pouvons-nous ainsi aider à notre pénétration au Maroc ?

Au premier abord, à se rappeler les évolutions successives de notre prise de possession de l'Ouest africain et à ne considérer que le développement théorique — et logique — du plan d'ensemble que nous avons exposé, on est tenté de voir là une nécessité qui s'impose à nous, la dernière phase, si l'on veut, de la constitution du « bloc » que doit être notre Empire africain. Mais lorsqu'il s'agit d'opérations aussi longues, aussi ardues, aussi pleines de diflicultés que celles qui nous occupent, ce n'est pas assez, pour se décider à agir, de raisons qui visent l'apparente har-

SOUDAN FRANÇAIS. MAROC ET ALfiÉRIE S3

monie d'un empire et satisfont à Festliétiqiie ; il faut savoir, si à côté il existe des raisons réelles d'ordre pratique — commerciales ou politiques — et examiner alors avec quels moyens, dans quelles conditions et dans quelles proportions on pourra utilement atteindre le but cherché.

Ce serait une grave erreur de se représenter l'Ouest africain comme uniforme et presque toujours semblable à lui-même.

Il est vrai que, si Ton en excepte quelques régions comme celles de IWlgérie, du Fouta-Djallon, de Fhinterland de Libéria, ou encore du pays de Kong", il a à peu près partout Faspect d'une surface plane que coupent de rares et peu accentués mouvements de terrain ; il est vrai que, dans le voisinage de l'équateur et dans toute la zone côtière de nos colonies du Dahomey, de la Cote dlvoire et de la Guinée, les pluies dominent, et que la température, sans être pourtant très élevée, est lourde, humide, difficile à supporter pour l'Européen, tandis qu^en avançant dans Fintérieur du Soudan, on voit le thermomètre monter, FéquiHbre s'étabhr entre la saison sèche et la saison des pluies, Fhumidité s'atténuer ; il est vrai encore qu'au centre même de nos possessions, la région dite

« du Sahara » constitue un foyer géant de chaleur et de sécheresse, dont l'influence se fait sentir dans toutes les zones avoisinantes, sur des centaines de kilomètres; il est exact que là les pluies sont rares, les marigots ou les mares le plus souvent à sec, les horizons dénudés et infinis.

On peut également dire que dans la région équatoriale la végétation est luxuriante, faite tantôt d'immenses et impénétrables forêts, aux bois souvent précieux, tantôt de lianes, d'arbustes ou de plantes, dont les produits, caoutchouc, huile de palme, bananes, kolas, pour ne citer que les plus connus, se prêtent à une exploitation rémunératrice. On peut constater que cette végétation va se régularisant au fur et à mesure que l'on s'élève vers le nord ; qu'elle offre alors des terrains de culture de céréales, de pâturages et d'élevage d'abord magnifiques, puis de plus en plus maigres; qu'ensuite, aux approches du désert, elle se transforme en une brousse âpre et épineuse, et qu'enfin tout va finir et disparaître dans les sables. On peut ajouter à ces données que la race noire autochtone ne se rencontre plus guère, en installations fixes, au delà du 17^ parallèle nord. Mais ce ne sont là que des renseignements généraux, qu'il ne faut pas admettre comme absolus et que viennent modifier, dans telle ou telle des zones considérées, quelques circonstances de détail, dues ici à la nature particulière du sol, là à l'influence d'un léger mouvement de

terrain, à la présence d'un fleuve, cFune mare, cFun marigot, quelquefois même à l'effort de Fhomme.

Aussi, doit-on se défendre de regarder comme un même immense désert de sable tout Fespace qui va d'in Salah et de Foued Xoun au Sénégal et au Niger et du cap Blanc au Borkou.

Le sable proprement dit, celui où ne se hasardent guère les caravanes, le véritable « pays de la soif » que Fon ne pourrait avoir Fespoir d'apaiser, semble s'étendre suivant une sorte de vaste triangle qui aurait son sommet vers Igli et dont les cotés descendraient au sud, Fun vers Fouest, parallèlement à la côte de FAtlantique, sur la région d'Idjil, Fautre vers Fest presque droit sur Taoudeni-Tombouctou ; sa base s'appuierait au sud surAraouan, Oualata, Tichit, Chingueti, à la limite septentrionale de FAdrar mauritanien, du Tagant, du el Hodh et de FAzaouad, c'est-à-dire de cette région appelée Sahel ^ où nomadisent les Maures.

C'est cette masse désertique qui porte communément les noms d' « Iguidi, Désert de Ouaran, Désert el-Djouf, Erg ech-Chech » : c'est sur ses flancs et vers le 23^ parallèle nord que sont situées ces mines de sel naturel, dont les produits approvisionnent le Soudan : sur le flanc ouest, celles de la Sebkha d'Idjil ou Sebkha et-Khandara (grand lac salé

^ Mot qui signifie « bordure >;. Le « Sahel » maure forme la bordure sud du désert.

bleu); sur le flanc Est, celles dites « de Taoudeni », bien qu'elles soient situées à un grand jour de marche au nord de ce village, en un point qui sert de lieu de ralliement aux caravanes et que l'on nomme : Taraze, c'est-à-dire : eau saumâtre.

Dans ces sables, une seule coupure à peu près connue, celle de la piste qui court dans leur partie nord-est et qui mène de l'oued Noun et de l'oued Draa (Sud marocain) à Tombouctou par Tel-Eglab, Taoudeni, Araouan, piste que suivit, en 1828, René Caillié, mais si dépourvue d'eau sur sa plus grande partie et si dure, si difficile avec ses dunes mouvantes qu'elle n'est que rarement parcourue par des caravanes un peu importantes.

Les vraies pistes, celles ordinairement fréquentées, sont en dehors de ce vaste espace de désolation, à Touest ou à Test, dans ces terres que Tironie anglaise a qualifiées de « légères » après que la possession nous en eût été reconnue, mais qui sont loin d'être uniquement et partout des sables.

A l'ouest, dans la région dTdjil, entre les zones désertiques de l'iguidi et du Rio de Oro, s'allonge une sorte de couloir, que la convention franco-espagnole du 27 juin 1900 nous a heureusement réservé en partie. Dans ce couloir, qui ouvre entre le Sud marocain, l'Adrar mauritanien, le Sahel maure et le Sénégal une communication directe, circulent de

nombreuses caravanes ; elles partent généralement de Mogador, du cap Juby, de Glémi sur Toued Xoun ou. plus au sud, de Tindouf, après s'être chargées, en ces divers points, d'orge, de blé, d'étoffes, de tapis, de bimbeloteries, d'ouvrages de cuir, d'armes et de poudre, traversent les régions relativement cultivées de Foued Saghiet el-Hamra et, jusque-là, trouvent ordinairement de l'eau en toutes saisons. Au sud de cet oued, les grosses difficultés commencent pour ne finir qu'à l'entrée dans TAdrar ; deux pistes s'offrent aux caravanes : la première, qui n'est entièrement pourvue d'eau que de novembre en mars, court droit au sud, dans la zone française, par les dunes sablonneuses de Zemour et les salines de la Sebkha d'idjil, sur Chingueti, d'où l'on peut gagner Tichit, le Sénégal ou le Sahel maure par plusieurs itinéraires ; la seconde, dont la plus grande partie semble être en territoire espagnol, est plus longue, mais ne comprend, en aucune saison, d'étapes de plus de quatre jours sans eau ; elle passe à l'ouest de la précédente, franchit les mamelons rocheux de Tisnik, les sables de TAkchar, et aboutit à Atar, d'où l'on atteint facilement les mêmes points que parla première \

* Ces renseignements ont été recueillis par l'auteur, dans le Sahel maure ou à rentrée de TAdrar mauritanien, auprès des chefs de tribus et des conducteurs de caravanes, et lui ont été confirmés par l'interprète qui lui était attaché et qui pendant sept années avait nomadisé avec les Maures de 10. Noun au Sénégal et à Tombouctou.

En suivant ces pistes, les caravanes ont eu à traverser les territoires de parcours des Maures : Tadjakant du Sud marocain, Reghibat du cap Juby et du Saghiet el-Hamra, tribus composées en grande partie de pasteurs, de commerçants et d'agriculteurs se livrant à la culture de ces terrains, là où ils ne sont pas dépourvus d'eau, ou trafiquant des objets importés au cap Juby ; Kountas de la région d'Idjil, dont quelques-uns gardent et exploitent les mines de sel où ils ont des installations fixes, villages rudimentaires faits de quelques cases grossières en terre battue, mais rendus importants par leur situation même dans ce pays désolé. Plus au sud, une fois cette zone sablonneuse passée, en débouchant dans les riches oasis de l'Adrar mauritanien, où réapparaît Feau en quantité suffisante, où croissent le blé, Forge, les dattes et où se trouvent d'assez nombreux centres de sédentaires, à Chingueti, Ouadan, Atar, Ouadi, el- Kédim, les caravanes ont eu affaire aux Maures dits « de l'Adrar )>, descendants des Berbères Zénaga ainsi qu'aux Doualits et aux el-Ouadan, qui colportent le sel d'idjil sous le contrôle des Kountas.

Généralement, les caravanes venant du Sud marocain ne poussent pas jusqu'au Sénégal ou au Soudan français, bien que Chingueti ne soit qu'à une vingtaine de jours de marche de Saint-Louis et à même distance de Nioro. Celles qui n'ont pas troqué leur chargement, dans la région d'idjil, contre du sel, s'arrêtent

dans les centres de TAdrar mauritanien ou gagnent, plus à Test, Tichit et Oualata; en ces points, elles trouvent les produits d'échange que d'autres caravanes, marchant en sens inverse, sont venues chercher sur nos territoires, mil, étoffes de guinée, tabac, livrés par les indigènes contre des bestiaux, de la gomme, du sel, des plumes d'autruches; à ces produits, il fallait ajouter, avant notre installation dans le Soudan, — et ce n'était pas là l'un des moindres objets de commerce — les captifs et captives enlevés par les Maures dans les villages noirs ou vendus par les trafiquants, ces tyrans qui opprimaient et dévastaient ces malheureux pays.

Ces centres de Oualata, Tichit, Chingueti, Ouadan, Atar et, à l'est, celui d'Araouan, situé au débouché sur Tombouctou de la piste René Caillié, sont donc des « marchés d'échange » qui jouent un rôle considérable dans la vie des tribus maures ainsi que dans le mouvement des caravanes et dont l'importance est d'autant plus considérable qu'en dehors d'eux il n'existe, en ces régions, guère d'autres centres habités par des populations stables.

Au nord de cette ligne Ghingueti-Araouan, c'est la masse isolante des déserts de sable difficilement pénétrables aux caravanes; au sud, jusqu'au cordon de nos postes échelonnés du Sénégal à Xioro et Tombouctou, ce sont les steppes herbeux du Sahel, steppes desséchés, sans autre eau que celle des puits et des

mares, sans autres habitants que les nomades maures, et qui n'offrent de débouchés qu'à leurs deux extrémités, dans le couloir de l'Adrar mauritanien d'une part, et de l'autre, vers Araouan-Tombouctou, dans les immenses terrains de parcours des Touareg.

Les tribus maures qui vivent dans les steppes du Sahel avec leurs troupeaux, sont en contact immédiat et en rapports journaliers avec nos établissements du Sénégal et du Soudan; leurs zones de parcours, bien que n'étant pas déhmitées, restent par tradition toujours à peu près les mêmes pour chaque tribu ou groupe de tribus. On trouve ordinairement les Trarzas et les Braknas, dans les plaines de la rive droite du Sénégal, au sud de l'Adrar, de Saint-Louis à Alatam ; les Douaïchs, les Sidi-Mahmouds, les Souakeurs, une partie des Kountas dans « le Ta gant », région dont Tichit est le centre principal; les Oulad-M'Barks, les Oulad-Nacers, les Oulad-Mahmouds dans « le el- Hodh », vaste plateau dont Oualata, Nema et Téréné marquent les seuls lieux habités. A la lisière méridionale du el-Hodh, à trois jours de marche environ au nord de Nioro, se développe, sur une longeur et une profondeur d'une centaine de kilomètres, la forêt de gommiers du « Chamere » ; les Maures en exploitent les produits et semblent les préserver de toutes déprédations, à en croire du moins la légende, qui donne ces forêts comme des lieux sacrés et punit de mort quiconque se permet d'en casser une branche. Plus

loin vers Test, ce sont les Oulad-Allouchs, dont une de nos colonnes a dû aller détruire le repaire de Bassikounou ; à Fouest de ce village s'étend une seconde forêt de gommiers, moins importante que celle du « Chamere )) ; plus loin encore, à la sortie du Sahel et en contact avec les Touareg, on rencontre les Bérabichs, qui nomadisent dans « FAzaouad », pays d'aspect désertique, couvert de forêts de mimosiers, entre les mines de sel de Taoudeni au nord, el-^Iabrouk à Test, el-Akela à l'ouest, Tombouctou au sud.

Araouan, point d'eau h'ès riche, où s'élèvent quelque deux cents cases en terre battue, marque à peu près le centre de l'Azaouad; il n'est pas à plus de huit jours de marche de Tombouctou; le général Perreaux, commandant supérieur des troupes, vient très heureusement d'en décider Toccupation pacifique et y a établi un poste de 70 hommes (août 1904). La rareté des lieux habités dans ces régions de nomades fait d'Araouan un point des plus importants ; à Chingueti et Atar, on tenait l'Adrar mauritanien et par conséquent on était maître de l'entrée ouest du Sahel maure et des pistes d'accès vers le Sud marocain ou les mines de sel d'Idjil; ici, au point de jonction des directions qui seules permettent de longer le sud du désert par Oualata et Tichitou de gagner Tindoufpar la piste de Taoudeni, on est maître de l'entrée est du même Sahel maure, on a la haute main sur les caravanes qui veulent remonter droit sur le Sud marocain

OU sur les mines de Taoudéni ; la situation est analogue à celle que peut offrir l'Adrar mauritanien, mais cependant moins exceptionnelle parce que les espaces immenses qui s'étendent plus à Test ne font pas des directions qui s'élèvent vers le nord au sortir d'Araouan des pistes uniques, endiguées par les sables en des tracés fixes et presques obligatoires.

A ce rapide tableau, il faudrait ajouter, pour être complet : les groupes, sous-groupes en nombre infini, souvent rivaux et ennemis, entre lesquels se partagent les tribus maures ; les petites tribus, qui gravitent autour des grandes et sont leurs tributaires ou leurs vassales ; celles qui tendent à devenir sédentaires, à s'installer sur notre territoire, où elles payent l'impôt, comme les indigènes; de ce nombre sont une partie des M'Barks, des Kountas, des Tanouazits et les Maures, nommés Romans ou Arramans, restes des Marocains qui, en l'an 999 de l'hégire, vinrent occuper Tombouctou et qui actuellement forment à Djenné, Karounga, Tombouctou des agglomérations de cultivateurs et d'artisans. 11 faudrait distinguer dans les tribus les différentes castes de nobles, guerriers, marabouts, commerçants, montrer leur organisation à peine ébauchée, leur administration par un chef assisté quelquefois d'une « djemmaa » (assemblée de notables) et insister surtout sur ce qu'a de nominal l'autorité de ce chef, dont les décisions sont loin d'être toujours exécutées.

Bien que toutes divisées en catégories, ayant chacune un rùle distinct, certaines tribus s'adonnent plus spécialement dans leur ensemble à telles ou telles occupations. C'est ainsi que d'une façon générale, les Oulad-Mahmouds, les Sidi-Mahmouds, les Hammonats, les Allouchs, se livrent assez volontiers au commerce, à l'élevage de troupeaux, tandis que les Bérabichs, les M'Barks, les Kountas sont plus particulièrement colporteurs et que les Lacknals, les Tanouazits et surtout les Talib-Moctar constituent des groupes maraboutiques, qui s'occupent de religion, d'éducation des enfants et dont l'influence sur les nomades est parfois considérable. ^lais tous, sans exception, sont peu dignes de foi, très intrigants, facilement achetables, d'un fanatisme musulman de surface et ont pour le pillage un goût prononcé. A ce dernier point de vue, on peut dire que les Oulad-Nacers et les Souakeurs tiennent hardiment la tè+e.

Autrefois, avant notre arrivée au Soudan, aucun Maure ne savait résister au désir de tenter un mauvais coup aux villages noirs frontières, que l'arrivée de quelques nomades suffisait pour terroriser et livrer à merci. Actuellement, les caravanes qui s'engagent parmi les Maures sont frappées d'une sorte de droit de passage de tribu en tribu et encore ne sont-elles pas certaines de n'être pas complètement dévalisées ; peu d'années se passent sans que les Maures sédentaires de Oualata, Tichit ou de quelque autre des rares cen-

très de ces régions ne soient attaqués par des bandes de coreligionnaires, qu'attire invinciblement Tappât du butin et qui ne respectent guère plus les biens des disciples du Prophète que ceux des fétichistes ou des chrétiens.

Aussi le commerce auquel se livrent les Maures ne peut-il être et n'est-il effectivement que peu important. Ils trouvent bien sur leur sol, comme produits à exporter et à échanger, le sel des mines, la gomme des forêts, les dépouilles des autruches; ils font bien fabriquer par leurs femmes des ouvrages en cuir, des tapis assez intéressants et par leurs forgerons quelques bijoux en fihgranes d'or; ils disposent bien aussi d'immenses troupeaux de gros et de petit bétail, de nombreux chameaux, de chevaux nerveux et énergiques, assez semblables de forme à ceux du sud de l'Algérie; mais ils limitent leurs efforts à ce qui est strictement nécessaire pour satisfaire aux besoins de leur existence matérielle, besoins éminemment simples : du mil pour manger; un peu de guinée pour se vêtir: des dépouilles de chameaux ou de la toile pour constituer des tentes; des « tiougouts », assemblages de peaux d'agneaux, et des « taras » de branchages pour se coucher; du tabac pour remplir le tube fait d'un os creux ou d'un bois dur que se passent successivement les notables et le chef de tribu. Par contre, leur attention s'éveille dès qu'il s'agit de leurs femmes qu'ils tiennent jalousement cachées aux

yeux des infidèles ou lorsqu'on leur parle d'armes et poudre.

Ils ne semblent du reste pas, même dans les tribus composées d'agriculteurs ou de commerçants, avoir tenté la moindre chose pour exploiter d'une façon un peu plus active les produits naturels de leur sol, tels que la gomme ou le sel ; pour chercher, par exemple, à faire croître et à récolter une partie du mil qu'ils sont obligés d'acheter dans nos villages.

Le Tagant, le el-Hodh ne sont pas — c'est chose certaine — des pays d'agriculture; mais dans la partie méridionale, tout au moins, les puits, les mares sont nombreux et pourvus d'eau pendant les quelques mois de la saison des pluies, de fin juillet à septembre environ; il paraît hors de doute qu'en certains points, sur les terrains qui entourent les plus grandes des mares et qui sont périodiquement inondés, le mil croîtrait aussi facilement que sur la lisière nord de nos établissements du Soudan, dans ce que l'on appelle le « Sahel français », où l'eau est également très peu abondante, mais où la végétation est à certains moments si intense et si rapide, en des endroits judicieusement choisis, qu'ils sont en quelques semaines couverts d'une moisson assez rémunératrice. Les ruines de villages que l'on rencontre de temps à autre, lorsque l'on parcourt le Sahel maure, attestent que là ont habité des sédentaires, qu'ils ont pu y vivre, qu'ils y vivraient probablement encore si le Maure n'était venu, avec ses

instincts de pillard et de voleur, transformer presque en un désert ce pays déjà si peu fortuné.

Peut-être faut-il admettre, pour rester entièrement juste, que, dans ces steppes désolés, les difficultés à surmonter ont contribué à rebuter les nomades, naturellement disposés par leurs traditions, leur orgueil, leur esprit de musulmans fatalistes, à s'abandonner au destin et à vivre d'une vie de « nobles gueux » cachant leur âpreté au gain, leur besoin de rapines, leur paresse derrière de grandes et fausses apparences de fierté et de suprême dédain. « Ta morale n'est pas la nôtre, ne cessait de nous répéter un de leurs chefs pour justifier ses larcins ; tu considères comme mal de piller; nous, nous le trouvons bien ; nous ne faisons ainsi qu'exercer notre droit puisque nous sommes supérieurs aux Noirs et aux tribus ennemies que tu nous reproches de dépouiller. » On ne saurait, en tout cas, oubher que l'Adrar mauritanien, qui est aux mains de tribus maures de même origine, de même caractère, de même genre de vie, mais qui se trouve plus près de la mer, mieux arrosé et moins horriblement chaud, offre parfois le spectacle de cultures riches et soignées.

Lorsque Ton débouche du Sahel maure à Fest de la piste Tombouctou, Araouan, Taoudeni, on pénètre dans les immenses espaces qui séparent la boucle du Niger et la région Zinder-Tchad, du Touat, du Tidi-

kelt et du Sud tripolitain ; on entre ainsi dans la zone où se croisent les communications entre le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine d'une part et la partie centrale et orientale du Soudan français de Fautre.

Rappelons de suite, afin de limiter notre examen, que la piste Tombouctou,Taoudéni, Tindouf, el-Harib qui se développe à travers les sables du el-Dj ouf, du Erg ech-Ghech et de Flguidi est essentiellement précaire; disons que l'influence asséchante de la masse de ces sables est telle que ce n'est qu'en s'en éloignant vers Test que l'on trouvera des communications peut-être plus faciles, plus fréquentées et encore est-il prudent de ne prendre ces termes qu'avec leur sens relatif.

C'est ainsi que, pour gagner le Niger en venant du Maroc, les caravanes peuvent suivre la piste qui longe la partie nord-est du désert par Igli, les oasis du Gourara et du Touat, passe par In Salah ou l'évite et, de là, se rabat, vers le sud-ouest, sur el-Mabrouk, par Ouallen ou In Zize; il est bon d'observer que, par notre récent établissement sur la ligne Igli, Timmimoun, In Salah, nous tenons la partie nord de cette communication, dont l'importance est considérable, puisqu'elle semble être la seule qui, en partant du Maroc, contourne l'est du désert, et que, si on ne l'emploie pas, il faut soit se rejeter, à l'ouest vers le Saghiet et-Hamra, soit se résigner à s'engager dans la masse même des sables.

Ferry. — La France en Afrique. 7

A el-Mabrouk, sur la limite de l'Azaouad, où aboutissent ces directions d'In Salah, Ouallen et In Zize viennent converger deux autres pistes, Fune qui mène à Ghadamès et à Tripoli par Timissao, Amguid, Temassinin, Fautre qui permet de gagner Ghat et Mourzouk par ce même Timissao et Idélès. Ce seul exposé suffit à montrer toute Fimportance d'el- Mabrouk, qui n'est guère située qu'à quinze jours de marche de Tombouctou; dans ce village, sorte de capitale du pa3^s situé entre FAzaouad et FAdrar nigritien, habite une population d'Arabes, de Maures et de Noirs, qui, dans ces dernières années, s'est montrée assez ferme et assez unie pour résister victorieusement aux attaques des Touareg Aoullimmiden.

Plus à Fest, est la piste que s'est glorieusement ouverte de Ouargla à Zinder la mission Foureau- Lamy par el-Biodh, Temassinin, Assiou et F Air; plus à Fest encore, ce sont les immensités entre le Tchad et la Tripolitaine, les communications entre Barroua, Tummo, Mourzouk, les territoires du Tibesti, du Borkou, du Kanem, toutes régions actuellement peu connues, à peine pénétrées par l'Européen et qui, du reste, n'importent pas directement à nos conclusions, puisqu'elles sont, pour la plus grande partie, en dehors de la zone de liaison directe de nos possessions de la Méditerranée et de celles du golfe de Guinée.

Mais ici, beaucoup plus que dans le couloir d'Idj il,

OÙ Fespace est plus mesuré, il faut se garder avec soin de considérer comme uniques les pistes de caravanes que Ton peut indiquer; ces pistes ne sont que des directions générales; à côté d'elles ou entre elles peuvent s'en trouver d'autres ; aucune n'est, en réalité, plus spécialement tracée : chacune n'existe que par les puits, les mares qui la jalonnent, et les voies à suivre peuvent varier suivant la saison, suivant l'état de ces mares et de ces puits ; ce sont eux et leur approvisionnement qui décident de la marche. « La mission, dit M. Foureau, atteint enfin In Azaoua, après avoir vainement demandé au célèbre puits d'Assiou l'aumône de quelques litres d'eau; ce puits est à sec et In Azaoua le remplace », et plus loin : « Le lendemain, à l'arrivée aux puits signalés, on ne trouve pas une goutte de Hquide ; ce n'est que beaucoup plus tard que, grâce aux ressources du guide et des Chambba dévoués qui m'accompagnaient depuis Ouargia, on découvre une réserve d'eau de pluie dans les anfractuosités de roches des collines d'irhaïene. Pendant le séjour fait ici, on découvre d'autres mares du même genre ; c'était enfin l'abondance. » Tout à sec, là où l'on pensait se désaltérer; de l'eau, là où Ton n'en signalait pas ! Ainsi sont obligés de se modifier en partie les itinéraires prévus; ainsi apparaît la nécessité de connaître les points d'eau possibles et de compléter ce que l'on peut savoir du tracé des pistes des caravanes par tous les renseignements de détail

BIBLIOÏHECA

OU d'ensemble concernant la nature, le sol et le soussol des zones à traverser.

Or, les reconnaissances récemment menées du Tidikelt dans le Mouydir et le massif des Hoggar, du Niger dans TAdrar nigritien, et la rencontre — qui fut en quelque sorte leur conclusion — de Falgérien Laperrine et du soudanais Théveniaut, le 18 avril 1904 à Timiaouine, sur la direction In Salah, Mouydir^ In Zize^ Timissao, Adrar nigritien, ont montré que c'est dans cette zone, entre le groupe de pistes d'el- Mabrouk et celui de FAïr-Zinder, que se trouvent — comme terrain, eau et durée de trajet — réunies les conditions les plus favorables à la circulation des caravanes et à la jonction si longtemps cherchée de l'Algérie au Niger.

Les rapports des officiers qui ont exécuté ces raids hardis dans le Sahara, ne laissent aucun doute à ce sujet :

« Le Mouydir, écrit le lieutenant Voinot \ est un bon terrain de parcours, susceptible d'avoir d'excellents pâturages quand l'automne est assez humide. Le bois y est abondant et quelques points d'eau permettent d'abreuver de très nombreux chameaux. Aussi le Mouydir est-il précieux pour la compagnie du Tidikelt, particulièrement comme pâturage d'hiver de son équipage. »

* Rapport de tournée du lieutenant Voinot de la Compagnie saharienne du Tidikelt (avril à août 1903).

SOUDAN FRANÇAIS, MAROC ET ALGÉRIE lOi

Le lieutenant Besset est encore plus affîrmatif^ : (( Partout dans le Mouydir, nous avons vu des ruines de maisons avec parfois des traces d'anciennes cultures, des medjebeds larges et bien conservés comme s'ils avaient été utilisés la veille, un nombre considérable de petits murs circulaires en pierres sèches... Ce sont bien là des preuves que le ^louydir fut autrefois habité. Les anciennes cultures datent du temps où la paix existait entre le Tidikelt et le Hoggar... Dans ce pays, chacun des hommes du Tidikelt trouverait l'emploi de ses doubles facultés de soldat et de cultivateur, suivi bientôt après, dans cette dernière voie, par la masse encore peureuse et hésitante, mais laborieuse, des gens dln Salah. Là on trouvera Feau, le bois, le pâturage et la terre cultivable qui manquent au Tidikelt Ces considérations militent assez en faveur d'une installation au ]\louydir, sans qu'il soit besoin d'insister davantage... »

En ce qui concerne le massif des Hoggar, qui sert vers le sud-est d'avancée au Mouydir et qu'ont successivement reconnu les Ueutenants Gottenest et Guillo Lohan les constatations sont tout aussi optimistes.

(( D'in Salah à Arrem Tit, écrivait le lieutenant Gottenest" à la suite du combat qu'il livra en ce dernier point aux Hoggar, le chemin est étrangement

* Rapport du lieutenant Besset de la Compagnie du Tidikelt (1903).

* La reconnaissance du lieutenant Gottenest chez les Hoggar {Bull, du Comité de l'Afrique française, aoCit 190:2).

facile, puisque partout il suit un long reg solide n'ayant que des pentes à peine sensibles. Au sud d'Arrem Tit et dans la direction du Soudan, la route est encore plus commode, d'après ce qu'affirme un ancien cavalier du Tidikelt. »

Du reste, la reconnaissance relève dans le massif des Hoggar des centres de sédentaires, à Idélès,

Tazerouk , centres sans valeur, si on ne considère

que le nombre de leurs habitants, mais d'une importance capitale si l'on remarque que l'on est en plein Sahara et qu'ils sont l'indice d'un pays où quelques installations fixes sont aisément possibles.

Le contre-rezzou exécuté en 1903 par le lieutenant Guillo Lohan confirme et complète ces renseignements \ Le village de Tit a quelques maisons en terre, qu'habitent des sédentaires ; les cultures y sont assez belles ; sa position peut l'appeler un jour à jouer un rôle important. « Si l'on décidait une occupation temporaire ou définitive du Hoggar, dit le lieutenant Guillo Lohan, ce village de Tit serait le point tout désigné pour une installation. A la tête de l'oued Tit, il commande tous les centres habités de sa belle vallée: facilement accessible par le nord et par le sud, il est une étape de la grande route du Soudan par le Tassih et In Azaoua. »

* Un conlre-rezzou au Ilog-gar. Rapport du lieutcnanl Guillo Lohan de la Compagnie du Tidikelt {Publication du Comité de l'Afrique française, 11)03).

Plus au sud, dans la région qui touche au Niger, FAdrar nigritien apparaît comme un pa^^s de collines herbeuses et de vallées où Ton trouve deTeau, quelquefois à la surface même du sol, mais toujours à une assez faible profondeur dans la couche souterraine; (( la quantité d'eau relativement considérable qui imprègne les dépots des ouadi de FAdrar donne à la végétation une vigueur qui la rend équivalente à celle des terrains fertihsés par le Niger; la flore est du reste la même que sur les bords de ce fleuve^ ». La population de FAdrar est d'environ (J.OUO habitants ; les troupeaux comptent approximativement un millier de chameaux ou chamelles, 4 à o.OOO bœufs, 40.000 moutons ou chèvres. Quelques sédentaires sont installés à Tessalit, In Tabdouk, Ividal, Arascher, Teleya, « emplacements où Fon trouve aussi des cultures embryonnaires, jardinets de blé, oignons, tabac, melons, mil, ricin, coton \ »

A es-Souk, « l'importance des ruines dont beaucoup sont ensablées, indiquerait l'emplacement d'une ville considérable située, comme Findique bien la géographie arabe, au midi d'une grande montagne (le Tachdaït) et au miUeu des gorges et des vallées-. »

Les constatations faites par nos officiers — et qui se contrôlent les unes par les autres — ne laissent

* Rapport du capitaine Théveniaut sur sa mission clans TAdrar {Journal officiel du SénéçjaL du 10 septembre 1904). ' Rapport du capitaine Théveniaut. Loc. cit.

donc aucun doute sur la direction la plus courte et la plus facile de liaison de FAlgérie au Soudan et pourtant c'est sur cette direction même du Mouydir et de FAdrar nigritien, que jusqu'à ces derniers temps ont le moins circulé les caravanes sahariennes.

C'est que les caravanes sont obligées de ne pas limiter leurs préoccupations à celles de l'eau et du terrain. Elles se sont chargées, dans le nord, de produits analogues à ceux que nous avons vu transporter par le couloir d'Idjil : étoffes, armes, dattes, verroteries, etc.; elles viennent échanger ces produits soit en cours de route, soit dans les rares centres de sédentaires ou en certains points de ralliement, soit même à Tombouctou ou dans les villages du fleuve, contre des graines, de l'or, de l'ivoire, du sel, de la guinée, des peaux, de l'argent monnayé, et, lorsqu'elles le peuvent, des esclaves ; l'important est de faire exécuter, dans un sens ou dans l'autre, la traversée du désert à leur chargement, sans qu'il leur soit partiellement ou même totalement enlevé.

Or, leurs plus dangereux ennemis furent toujours les Hoggar et surtout les Aoullimmiden, nommés aussi Oulimiden, tribu touareg qui compte environ 1.200 nobles, montés à cheval ou à chameau, de nombreux captifs, des vassaux, et possède vers Ansongo quelques villages sur le Niger. Ces Aoullimmiden peuvent être considérés comme le t^^pe des « grands nomades ». Leurs terrains de parcours sont

immenses: leurs courses de pillards et de détrousseurs de caravanes les ont menés quelquefois jusqu'au Touat. En 1897-1898, un grand rezzou, dirigé par Abiddin le Kounti, « saint homme » étranger à leur tribu et à leur race, mais qui jouissait d'un prestige religieux considérable, les a jetés sur nous, vers Bamba. avec quelques bandes de Kountas et de Hoggar, momentanément leurs alliés. Abiddin, dont le courao^-e était reconnu de tous, avait échoué et dû se replier dans FAdrar nigritien ; on peut regarder cette région comme le centre môme des territoires des Aoullimmiden.

Il faut ajouter que si les Aoulhmmiden de Fouest, c'est-à-dire ceux qui viennent au fleuve et y possèdent quelques villages, ont été de ce fait même amenés assez rapidement à une soumission relative, ceux du nord et de l'est, qui n'avaient pas les mêmes raisons pour demander l'aman, sont restés plus longtemps indépendants et, jusqu'en 1903, ont conservé vis-à-vis de nous une attitude nettement hostile ; ils n'avaient même pas craint d'essayer d'attaquer la colonne, que le colonel Péroz menait du Niger sur Zinder en suivant la ligne de démarcation qui limite au nord le territoire anglais de Sokoto (février-avril 1901) ; ils étaient alors restés sourds à toute offre de négociations et avaient été aidés dans leurs tentatives infructueuses de razzias par les Touareg Kel-Gheress, autres tribus de pillards qui nomadisent entre Zinder, Tessaoua, l'Adrar et Agadès.

On conçoit donc que les caravanes avaient intérêt à éviter la traversée de ces régions, terrains de parcours des Hoggar, des Aoullimmiden et des Kel-Gheress. Plutôt que de se mettre de propos délibéré dans «la gueule du loup», elles préféraient se rejeter vers l'ouest, dans la zone désertique, sur les pistes d'el- Mabrouk qu'elles pouvaient espérer suivre sans trop grands dangers, moyennant redevances payées aux tribus des Kountas et des Bérabichs de l'Azaouad ou des environs de Taoudeni. Mieux valaient les fatigues et les retards de longues courses sans eau que la certitude presque absolue d'être pillés et réduits en esclavage.

Ces habitudes de pillage furent de tout temps communes à la presque totalité des tribus touareg, et nous éprouvons parfois quelque peine à maintenir dans le respect du bien d'autrui celles mêmes qui vivent à l'abri de nos postes et de notre pavillon. Il est bon de dire que les Touareg, bien que menant une vie analogue à celle des Maures, leur sont supérieurs à différents points de vue. Gomme les Maures, ils ont une organisation politique rudimentaire ; leurs tribus ou fractions de tribus, souvent divisées par des luttes intestines, sont groupées sous l'autorité de chefs, qui n'ont généralement dans leurs attributions que l'exécution des décisions prises par les assemblées de notables ; le pouvoir de ces chefs parait être absolument nominal et M. Foureau, ainsi que le colonel

Klobb, ne manquent pas de le rappeler chaque fois qu'ils parlent de ces nomades.

Mais, si le Touareg" pille les villages et dévalise les caravanes, il semble qu'il faille voir là comme une manifestation de son amour pour la guerre et le combat, de son dédain pour le travail manuel quel qu'il soit, agriculture ou commerce, et non comme un mo\'en de satisfaire son âpreté au gain. Le Maure pille pour prendre et posséder ; il attire lâchement les caravanes ou ses ennemis dans des embuscades et lâche son coup de fusil sans s'exposer au danger. Le Touareg cherche bien à surprendre son adversaire par des attaques au petit jour, mais il se jette bravement en avant, à Farme blanche, qui est la seule dont il dispose généralement, et nombreux sont ceux d'entre eux qui ont émerveillé nos tirailleurs et nos officiers, en venant se faire tuer sur nos baïonnettes. Il n'a du reste ni la fourberie de partipris ni la cruauté du Maure; ses captifs, groupés en tribus, qui peu à peu peuvent devenir indépendantes, vivent assez heureux.

Le colonel Klobb, qui avait successivement commandé à Xioro et à Tombouctou et qui connaissait à fond les Maures et les Touareg, apportait à ce sujet, dans son rapport daté de Koulikoro, le 22 mars 1899, et pubhé par le Bulletin du Comité de l'Afrique française, une preuve des plus convaincantes : «Les captifs, disait-il, que nous avons enlevés aux chefs

noirs auxquels nous avons fait la guerre au Soudan ont généralement été enchantés de leur nouveau sort; ceux que nous prenons aux Touareg, sauf de très rares exceptions, se sauvent et vont rejoindre leurs maîtres. » Qui s'étonnerait de la première partie de cette affirmation quand on sait que « ces chefs noirs » étaient les sanguinaires tyrans qui se nommaient : el- Hadj Omar, Amadou, Samory?

Le Touareg a aussi pour la dignité de la femme un respect que connaissent peu les Maures ; il admet ses compagnes aux délibérations des assemblées, et rien ne peut être plus caractéristique que ce fait chez des nomades, imbus tous des préceptes de la loi musulmane ! Si, du reste, il est un fervent disciple du Prophète, il ne paraît pas être fanatique ; mais sa naïveté innée en peut faire un instrument dangereux aux mains des marabouts.

Il semble que ce soit dans une sorte de fausse interprétation des sentiments élevés de noblesse et de grandeur, sentiments de race transmis d'âge en âge, mais déformés peu à peu sous TinfUience des dures conditions de leur existence, qu'il faille chercher la raison des principaux actes des Touareg, grands seigneurs dégénérés qui pillent sans plus de façons qu'on en apporte au désert, comme d'autres coupaient les routes de France aux époques troublées du moyen âge; il semble que ce soit là aussi que l'on doive trouver la source de la conception très nette qu'ils se font

de riionneur et de la nécessité de ne pas déroger, conception qu'indiquait le colonel Klobb, lorsqu'il disait, en parlant de Madidou, Fun des chefs des AouUimmiden : « Madidou sait qu'il ne peut pas lutter contre les Français: il est obligé pour Fhonneur et les traditions de sa race de se défendre contre Fenvahisseur : s'il trouve une occasion fav^orable, il cherchera sans doute à livrer un combat, après lequel l'honneur sera sauf, et il pourra faire sa paix avec nous. )> ]\Iais, dans cette citation, il ne faut pas oubher ceci qui est capital : « Madidou sait qu'il ne peut pas lutter contre les Français » ; c'est, en effet, parce que nous avons donné aux Touareg de nombreuses et salutaires preuves de notre force, c'est parce que nous leur avons montré d'une façon indubitable et tangible que nous vouKons et pouvions être les maîtres, aussi bien dans le Tidikelt, le Mouydir et le Hoggar que dans TAdrar et sur les bords du Xiger, c'est pour cela que, comme nous Tavons indiqué, la situation s'est modifiée dans cette importante région du Sahara, et qu'après une longue période de résistances et de luttes, toutes les grandes tribus se sont soumises; pour cela encore que le colonel Klobb a pu écrire, dans le rapport déjà cité, ces mots qui, certes, ne s'apphqueraient pas aux ^Maures : « Les Touareg sont incontestablement nobles et braves ; ils sont de mœurs simples, je dirais presque vertueuses... ils ne sont pas fanatiques musulmans... Rien ne s'oppose à ce que les

Touareg elles Français aient entre eux les relations les meilleures, sinon le fait de la conquête. Nos procédés pourront la faire oublier et, alors, de tous les peuples conquis en Afrique, iNoirs ou Arabes, les Touareg seront les plus faciles à assimiler. »

Aussi, rien ne peut mieux compléter cette opinion et aider à laisser sans lacune l'idée que l'on doit se faire du tempérament touareg, que ces paroles de M. Foureau : a J'étais obligé dépenser que pour traverser cette région fermée que ses habitants (les Touareg) veulent conserver vierge de toute pénétration et de tout contact, il était nécessaire de s'appuyer sur une force armée importante ; je restais pourtant persuadé que cette force il fallait seulement la posséder et que le voyageur n'aurait qu'exceptionnellement besoin de remployer. «

Tels sont dans leur ensemble les caractères généraux des territoires ouverts à Faction française entre le Maroc, l'Algérie, le Sénégal et le Soudan ; tels sont les traits distinctifs des populations nomades qui vivent dans ces immenses espaces. Les bases que nous avons ainsi posées vont nous permettre d'examiner si nos intérêts commerciaux ou politiques exigent que nous prenions pied dans telles ou telles zones de ces infinies régions.

Que nous regardions à Touest ou à Test de la masse sablonneuse de Tlghidi et du el-Djouf, aucun terrain n'apparaît qui puisse, à proprement parler, être indiqué pour des exploitations agricoles. Ici ou là, sont bien des sortes d'oasis, des plaques plus ou moins étendues, des fonds d'oueds ou de mares, où l'on peut faire croître quelques céréales, mais dont le rendement serait absolument insuffisant pour couvrir les frais de ces exploitations.

Actuellement, les tribus ne se soucient nullement des questions d'irrigation, et leurs troupeaux se ressentent généralement de cette indifférence ; si le nombre des bêtes qui les composent est considérable, leur aspect nerveux et desséché montre quelle maigre pitance leur offrent souvent les steppes herbeux où ils vivent, et encore doivent-ils, pendant la saison sèche, alors que le soleil ne leur laisse plus à brouter que quelques rares herbages ou Fécorce d'arbrisseaux étiques, descendre au sud chercher des pacages sur nos territoires, le long du Sénégal, du Niger ou aux alentours des lacs et mares. Faut-il ajouter que la partie médiane du Soudan français, entre le 8^ et le 14" parallèle nord environ, regorgera, quand on le voudra, d'un superbe bétail que les plantureux pâturages des grandes val-

lées permettent de mettre et de maintenir en très belle forme ? Aussi, les troupeaux des Maures et des Touareg ne semblent pas pouvoir être considérés par l'Européen comme une richesse appréciable.

Mais, à défaut de terrains de culture ou d'élevage, on a quelquefois voulu voir dans ces régions des territoires, dont certaines ressources naturelles, telles que le sel, la gomme, les autruches, mériteraient une exploitation intensive.

On a fait observer que le sel des mines de la Sebkha dTdjil ou de Taoudéni s'extrayait très facilement par larges dalles, presque sans frais; que, d'espèce peu friable, il se transportait non moins aisément d'un bout à l'autre du Soudan; que la barre de 25 ou 30 kilogrammes vendue sur place pour très peu de chose, — 5 barres environ pour une pièce d'étoffe, dite « guinée », — valait 15 ou 16 francs à Nioro, 25 à Sokolo, de 43 à 60, suivant les époques, à Ségou, Nyamina, Bammako, Siguiri ; on en a conclu que des Européens auraient intérêt à prendre ce commerce en mains, à en régulariser l'exploitation et le transport, à opérer des échanges entre les barres de sel, des pièces de guinée, de l'or de la Falémé ou du Bouré, et qu'ils seraient assurés de sérieux bénéfices. Il est évident qu'un tel trafic ne serait pas sans avantages pour qui l'entreprendrait, mais il ne semble pas qu'il puisse recevoir une grande extension et par conséquent justifier de sérieux efforts.

En effet, le rendement des mines est, contrairement à ce que Ton croit quelquefois, relativement limité. Dans les régions où elles se trouvent, la saison des pluies ne paraît pas durer plus d'une quarantaine de jours et, pendant ce temps, il ne pleut guère que 5 ou 6 fois: or, c'est à ce moment seulement que se reconstitue le sel que Ton peut extraire deux mois après la fin des pluies. Ce sel ne se reproduit donc pas en quantité indéfinie; les années où les pluies sont plus rares, il est lui-même moins abondant. En outre, le sel du désert commence à trouver un concurrent redoutable dans celui que Ton importe de France, en barres comprimées, par la voie Dakar, Sénégal ; le marché dont disposaient autrefois les mines d'Idjil, de Taoudéni et de quelques autres lieux moins importants, marché qui comprenait l'ensemble du Soudan, où le sel avait la valeur d'une véritable monnaie, va se rétrécissant tous les jours et la création de la grande voie de communication Dakar-Kayes- Tombouctou ne fera qu'aider à cette évolution.

Le commerce de la gomme ne semble guère être d'un plus grand avenir, bien que, lui, ne puisse que gagner à l'ouverture de la voie ferrée Sénégal-Mger. La récolte en est faite très sommairement par les captifs des nomades; ils se bornent, au commencement et à la fm de la saison sèche, à faire tomber, au moyen de longues gaules munies de fers recourbés, les protubérances gommeuses qui se forment sur les

Feruv. — La France en Afrique. 8

branches des acacias ; le transport en est fait, à dos de chameau, comme pour le sel, et la vente s'en effectue dans nos postes du Sahel ou dans nos escales du Sénégal. Il y a quelques années, le prix du kilogramme atteignait jusque 30 centimes à Nioro et 50 centimes à iNlédine; mais, depuis lors, il a très sensiblement baissé devant Fencombrement des marchés par les gommes du Soudan oriental et de la Haute-Egypte, qui, en ce qui concerne tout au moins celles de cette dernière provenance, possèdent, pour être amenées en Europe, des voies de communication beaucoup plus courtes et, par conséquent, moins onéreuses que celles dont peuvent — ou pourront — - disposer nos gommes du Sahel.

Ce serait, en effet, une dangereuse illusion de considérer la valeur sur place d'un produit à exploiter; c'est au. point où il doit être utilisé, c'est-à-dire sur les marchés d'Europe, — s'il ne peut être transformé et usagé là où on le récolte, — qu'il faut l'examiner. Or, ici intervient la question des voies de communication et surtout des difficultés et de la longueur de ces voies, qui influent au premier chef sur le prix de transport et, par conséquent, sur la valeur du produit une fois rendu à destination. Si la Guinée, la Cote d'Ivoire, le Dahomey et le Congo ont vu de 1889 à 181)1) leurs échanges monter de 0 à 75 millions, si pendant le même laps de temps le Sénégal est passé de 38 à 73 millions, il ne faut pas oubliei*

qu'il s'agit là de colonies côtières, où les produits se trouvent pour ainsi dire à quai d'embarquement, et il faut songer que si les arachides font la fortune du Sénégal, elles ne feraient pas celle d'une région située à 1.000 ou l.oOO kilomètres dans Tintérieur des terres; ce sont là des distances qui, dans les immensités du Soudan, ne sont pas chose exceptionnelle.

Des produits naturels du pays ne semblent donc mériter une attention sérieuse que s'ils sont soit utilisables dans le pays même, comme éléments de consommation, d'échange ou comme matière à transformer sur place, soit dîme valeur intrinsèque qui justifie lesfraisde transport, correspondant à leuréloignement. Le sel peut, sous les réserves que nous avons indiquées, être classé dans la première de ces catégories; la gomme des confins du désert ne semble que difficilement rentrer dans la seconde; on pourrait plus justement y classer les plumes des autruches, qui vivent dans ces steppes ; mais ici encore il serait nécessaire de ne le faire qu'avec certaines restrictions.

Les nomades, en effet, — et tout particulièrement les Maures, dont l'âpre té au gain exclut toute autre idée — font aux autruches une guerre impitoyable ; ils ne se préoccupent nullement d'assurer la conservation de l'espèce: non seulement ils massacrent les animaux pour se procurer et vendre leurs dépouilles, mais encore ils recherchent leurs œufs, dont ils font un grand commerce. On sait, en effet, que l'autruche,

ilG LA FRANGE EN AFRIQUE

une fois sa ponte faite, enfouit ses œufs dans le sable, n'en laissant qu'un en dehors afin de marquer l'emplacement de sa future couvée; le Maure déterre et enlève le tout. 11 en résulte que les autruches — si Ton n'y veille — sont appelées à disparaître prochainement. Heureusement, le gouvernement du Soudan français s'est ému de cette situation ; il a créé des autrucheries à Karounga, près Gombou (Sahel français) et à Tombouctou ; ces essais ont très bien réussi et prouvent, sans contestation possible, qu'il n'est pas utile de progresser au delà de la limite actuelle de notre occupation pour s'assurer les bénéfices certains d'un élevage raisonné.

Ainsi donc, pas ou peu de produits naturels, dont l'exploitation puisse offrir assez d'espérances pour justifier notre pénétration chez les Maures et les Touareg, sous réserve, bien entendu, qu'il n'existe point de richesses minéralogiques enfouies et cachées en quelques points de leurs territoires; la surprise de trouver de productifs filons n'est pas chose nouvelle dans la zone qui nous occupe; c'est ainsi que, sans parler de l'or, on signale vers le cap Juby des mines de plomb, dont on trouve des échantillons sur les marchés de Nioro et de Tombouctou ; les « élégantes )> Ouoloffs et Songoys de ces deux villes en usent pour donner au noir de leur peau, autour des yeux, plus de brillant et plus d'éclat.

Mais on peut parfaitement trouver insuffisantes, pour se jeter dans les difficultés d'une occupation de terrains immenses, des raisons aussi peu certaines que celles basées sur la recherche de richesses minières problématiques. On allègue alors, pour convaincre les hésitants, que Ton a intérêt à tenir les pistes de caravanes, à assurer la Hbre circulation de ces convois, à drainer ainsi, au profit de nos possessions de la Méditerranée, le commerce du Centre africain.

Or, si autrefois le trafic des caravanes avait une grosse importance, c'est d'abord parce qu'il était Tunique moyen dont disposaient les indigènes pour transporter du sud au nord, ou inversement, les produits d'échange; c'est aussi parce qu'il trouvait dans toute la zone du Soudan ce principal élément de commerce : les esclaves, vendus ou enlevés en masse, emmenés par longues bandes douloureuses, dans les steppes du désert ou jusqu'au Maroc, au Sud algérien et à la Tripolitaine.

Ces deux conditions de prospérité des caravanes n'existent plus aujourd'hui. Notre occupation du Sénégal, de la boucle du Niger, des territoires de Zinder et du Tchad, en mettant sous notre protection les populations noires, a supprimé l'odieuse traite ; grâce à nous, ces malheureux ne sont plus un vil bétail ; leur vie ne s'écoule plus dans une perpétuelle angoisse, en un calvaire que rien, pas même des affections de famille, ne pouvait venir adoucir. Des ves-

tiges de Tancienne barbarie, il ne subsiste plus au Soudan français que le captif « de case », sorte de domestique, qui reste attaché à la même famille, sans pouvoir être ni vendu, ni maltraité, ni séparé des siens.

Cette même occupation a ouvert vers la côte de l'Atlantique et du golfe de Guinée des communications plus rapides, moins pénibles et moins aléatoires que celles offertes par ces « pistes terribles » , où tout est obstacle et souffrance. Sous ce rapport, les faits parlent d'eux-mêmes : les commerçants indigènes de Nioro préfèrent la voie de Kayes, du Sénégal et de Focéan à celles qui vont au Maroc par la région d'Idjil; ceux de Tombouctou font dès à présent suivre à une grande partie de leurs marchandises cette même direction de Dakar, et ce mouvement ne fera que s'accentuer, maintenant que le chemin de fer Sénégal- Niger est entièrement terminé. Faut-il rappeler que le commandant Lenfant a organisé les enclaves françaises du Bas-Niger à Badjibo et Forcados et que c'est là le premier acte de l'ouverture de la ligne navigable que peut offrir ce fleuve de Tombouctou à son embouchure ? Peut-on croire alors que le jour où la vallée du Niger donnera, grâce à une exploitation raisonnée, des produits de valeur justifiant leur transport, lesdits produits iront gagner la Méditerranée à dos de chameau, quand ils auront à leur disposition des communications où pourront circuler en

sûreté les plus encombrantes marchandises ? l^enset-on aussi que du Tchad, du Baghirmi ou de TOuadaï le commerce sono;era à enQ;ao;er ses convois dans le désert, lorsqu'il pourra facilement atteindre le golfe de Guinée par la route fluviale Niger-Bénoué-Kabi- Toubouri-Logoné que vient d'ouvrir le même commandant Lenfant ?

Aussi semble-t-on en droit de s'étonner des espérances que Ton fonde assez souvent sur le trafic des caravanes, et des inquiétudes mêmes qui ont trouvé tout récemment leur écho dans certains parlements étrangers. X'a-t-on pas entendu dernièrement, en Italie, un député demander si le gouvernement veillait à ce que la France ne coupât pas les pistes du Centre africain vers la Tripoli taine !

A notre avis, le Centre africain, dans les limites où il nous intéresse ici, a actuellement ses débouchés ouverts dans de tout autres directions que celles des steppes avoisinantle désert; le rôle des caravanes est à peu près terminé ; elles ne pourront retrouver leur prospérité ancienne ; elles se limiteront, peu à peu et tous les jours davantage, soit à la partie du commerce qu'il faut cacher, au trafic honteux et interdit des esclaves, soit au transport des objets nécessaires aux nomades. Or, que sont ces nomades? — peut-être une ou deux centaines de mille dispersés sur des espaces immenses — et combien sommaires sont leurs besoins ! La plupart des tribus, du reste, sont en

contact de jour en jour plus amical avec nos établissements et ne se font pas faute de venir y chercher ce qu'elles peuvent désirer.

On peut donc conclure, avec certitude, que si Ton considérait exclusivement le côté commercial, nous devrions rester dans les limites de notre occupation actuelle du Soudan et de FAlgérie; car toute extension de cette occupation semble devoir entraîner des frais que compenseraient mal les bénéfices à réaliser.

On peut ajouter, — et cette opinion n'est émise ici qu'à titre de renseignement général, comme conséquence de ce qui précède, — qu'en se plaçant au même point de vue commercial, il paraît prudent d'attendre et de se donner le temps de constater ce que rendra l'exploitation du Niger, du Damerghou et de la région du Tchad, avant de s'engager dans l'œuvre colossale que serait la construction du chemin de fer transsaharien ; cette œuvre, qui exigerait l'occupation sohde des territoires à traverser, n'apparaîtrait guère actuellement que comme pouvant offrir un instrument militaire coûteux, capable de transporter rapidement des troupes du Soudan à l'Algérie ou inversement. Or, l'on ne doit pas songer à porter à un moment donné dans le centre de l'Afrique, avec l'espérance de les utiUser contre telles ou telles colonies étrangères, des effectifs sérieux de race blanche; le chmat en aurait vite raison, et, du reste,

de quel poids seraient dans la balance leurs succès et leur dévouement, alors que Fhistoire et les conditions mêmes de la guerre et de la société modernes prouvent que, selon le mot si vrai de Bismarck, les questions coloniales, quand elles n'intéressent que des nations européennes, se règlent finalement sur le Rhin, dans la Manche ou la Méditerranée, suivant le cas ?

L'hypothèse la plus probable — et aussi la plus logique — que Ton puisse se permettre à ce sujet, est de demander au Soudan français les effectifs nécessaires pour occuper certaines de nos colonies, pour grossir les rangs de l'armée coloniale, lors des expéditions éloignées, et peut-être — ici se dessine plus nettement le rôle du Transsaharien — pour stationner en Algérie, y remplacer en grande partie les troupes françaises et rendre ces troupes disponibles pour la guerre continentale. Il ne semble pas douteux que le Noir, cet admirable et si dévoué soldat, consente à s'expatrier temporairement, malgré son attachement à son village et à sa case. Mais, il est moins certain que, si le Soudan peut être un jour un immense réservoir de superbes troupes pour la métropole, ce jour soit déjà venu; le Soudan a besoin d'être préparé à ce rôle; nous venons dV arriver; il nous faut l'organiser et, avant tout, lui donner la sécurité, le calme, le repos qui permettront à ces pays, dévastés par tant de guerres barbares, de se refaire et de se repeupler;

cette tâche est la première à remplir et portera en elle-même sa récompense. Alors, le iNoir pourra être — partout où le climat lui permettra de vivre — Tauxiliaire ordinaire de l'expansion de la France et de la défense de nos colonies, comme il l'a déjà été si souvent au cours de nos conquêtes en Afrique.

L'urgence du Transsaharien ne semble donc pas s'imposer. Autre chose est de la ligne télégraphique, avec ou sans fd, Touat-Niger, dont rétablissement nous garantira contre les interruptions des câbles de la côte d'Afrique et qui sera ainsi un instrument précieux de défense et même d'unification de notre action dans notre immense empire.

Mais, ponr le moment et dans l'état actuel des choses, notre commerce paraît exiger avant tout que nous nous assurions sur nos frontières sud-algériennes et nord-soudanaises une tranquilhté et une sûreté absolues ; sans ces conditions, aucun trafic, aucune exploitation sérieuse ne sont possibles, et ceci est d'autant plus vrai au Soudan que le Noir, si longtemps asservi, si longtemps tremblant devant les incursions des nomades, se découragerait vite pour retomber dans la barbarie et l'inertie d'où nous le tirons peu à peu, s'il ne sentait pas notre protection effective, s'il était exposé à voir ses récoltes,, ses cases, dévastées comme autrefois par des bandes de pillards ; il croit à notre pavillon, symbole de puissance, de justice et de paisible travail; il faut qu'au-

SOUDAN FR.WÇAÎS. MAROC ET ALHÉRIE 123

Clin incident ne vienne amoindrir chez lui cette croyance qui est notre force et fait son courage.

On trouve dans cette nécessité de couvrir contre des déprédations les laborieux efforts de nos protégés Tune des plus importantes et aussi des plus louables raisons qui, dans toute entreprise coloniale, nous obligent à agrandir notre cercle d'action et à pousser souvent au loin dans Thirterland. En Algérie, on n'a pu s'en tenir au Tell : i) a fallu occuper les hauts plateaux, puis les oasis du sud. Au Tonkin, même besoin de gagner la frontière chinoise pour préserver le delta du danger constant que lui faisaient courir les pirates. Au Soudan, comme dans le Sud algérien, nous paraissons être maintenant à la limite des terrains réellement exploitables; nous sommes arrivés en présence des nomades, en contact immédiat avec eux, et nous trouvons en cela moins heureux que les Anglais, qui, installés sur les riches territoires de leur colonie de la Nigeria, sont naturellement couverts par nos propres établissements, au nord sur laligneSay- Barroua, contre les incursions des Touareg Aoulhmmiden ou des Kel-Gheress ; le commandant Lamy vient du reste, en tombant o^orieusement sur les bords, du Chari, le 22 avril 1900, de les débarrasser, ainsi que les Allemands du Cameroun, du dangereux ennemi qu'était le sultan Rabah.

En ce C{ui nous concerne, nous n'avions, jusqu'en

ces derniers temps, adopté vis-à-vis des nomades, sur la ligne Sénégal-Nioro-Tombouctoii, que des mesures de défense et de préservation.

Sur le Sénégal, Faidherbe, après de longues luttes, signa en 1838 avec les Maures de la rive droite des traités par lesquels il assurait à nos commerçants la liberté du trafic, moyennant le payement par la colonie de redevances annuelles, sortes de coutumes qui nous plaçaient, il faut le reconnaître, dans une situation à la fois humiliante et dangereuse.

Au Soudan — ou du moins dans la région Nioro- Tombouctou-Niger — il fallut d'abord entreprendre contre les nomades, comme avait dû le faire Faidherbe, des luttes d'autant plus difficiles que l'on avait affaire à des adversaires plus disséminés, très mobiles, presque insaisissables. Quelques coups de mains habilement exécutés, des razzias opérées sur leurs troupeaux et surtout l'interdiction que l'on fit aux tribus ennemies de venir chercher du mil sur nos territoires ou d'y amener, lors de la saison sèche, leurs troupeaux en pacage finirent par avoir à peu près raison des Maures et des Touareg qui nomadisent à notre contact.

Ce système n'a pu produire des résultats complets; outre qu'il ne permet pas de faire sentir la continuité de notre action aux tribus qui n'ont pas besoin de nous, — Maures du nord et de l'Adrar mauritanien, Touareg Aoullimmiden, Hoggar, etc. — il ne tient

que dans une soumission très imparfaite celles qui paraissent le plus ne pouvoir se passer de nos ressources. Que telle ou telle tribu, en effet, soit frappée d'ostracisme par nos postes, elle saura se procurer le mil qui lui est nécessaire, en se servant, comme intermédiaire, des caravanes de Fune des autres tribus admises sur nos territoires ; elle enverra aussi ses troupeaux au pâturage en les mêlant à ceux de nos amis. On peut bien surveiller la sortie de notre mil: mais peut-on savoir ce qu'il devient une fois qu'il est arrivé dans les steppes du Sahel ou du nord du Niger ? On peut bien dénombrer les troupeaux à leur entrée, leur faire payer les droits convenus ; mais peut-on être assuré du groupe auquel ils appartiennent ? L'esprit des nomades est fertile en expédients ; leur organisation même leur permet de dissimuler facilement la vérité et, bien souvent, il nous faut nous contenter des apparences.

Il semble du reste que cette interdiction du mil et du pacage ne produirait un résultat décisif que si elle était généralisée, lorsqu'il est besoin de recourir à ce mode de coercition, et appliquée alors à Tensemble des nomades; mais une telle façon de faire est impossible. L'employer serait aller contre toute justice, puisque Ton confondrait ainsi dans une même mesure de répression les coupables et les innocents ; contre toute prudence, puisque l'on risquerait de créer contre nous des coalitions de tribus ; conti-e

rinlérêt même de nos populations noires, puisqu'on les priverait des bénéfices que leur assure la vente de leurs denrées.

On a donc dû s'en tenir à des interdictions partielles ; mais on a pris soin de compléter ces mesures en entretenant fort habilement la division entre les tribus, dont l'état de guerre paraît être Tétat normal et qui ont Timpérieux besoin de faire parler de temps à autre la poudre ou de jeter la lance; on détourne ainsi leur attention de nos tranquilles populations, on évite leurs groupements toujours dangereux parce que, sitôt réunis, les nomades s'exagèrent leur force et hésitent moins à nous attaquer. Ajoutons que, dans le cours de ces dernières années, on a remis, lors du moment critique de la saison sèche, alors que les tribus s'approchent de nos territoires, des armes aux villages noirs qui sont à leur contact ; on a ainsi donné â ces villages le moyen de se défendre contre des incursions toujours possibles. Nos postes ne peuvent en effet pourvoir atout; les longues distances qui les séparent, leurs faibles garnisons, ne le leur permettent pas et, du reste, armer les Noirs, quand il en est besoin, est une marque de confiance qui flatte leur orgueil naturel et les lie à nous plus peut-être que toute autre mesure.

Quoi qu'il en soit et malgré toutes ces précautions, la tranquillité absolue n'a pu être obtenue sur nos frontières nord du Soudan; c'est tantôt quelque com-

mei'çant indigène assassiné ou dépouillé sur une des pistes qui courent à la limite septentrionale de nos possessions, tantôt quelque troupeau dont une partie a été dérobée, tantôt encore une tribu amie qui vient se réclamer de notre influence et demander que nous la mettions à l'abri des attaques et des vols d'une autre tribu — incidents, il est vrai, de plus en plus rares, mais dont l'ensemble peut impressionner les populations et exige de notre part une surveillance active. Qu'alors nous voulions sévir, la ruse ou Finipuissance des chefs de tribu apparaissent immédiatement ; la plupart du temps les coupables sont désavoués : ils ont agi de leur propre initiative ; on ne les connaît pas ; ils ont disparu dans le Sahel ; comment savoir et trouver le campement où ils se sont réfugiés ? et, du reste, l'autorité du chef est si faible qu'il ne peut être responsable de ses hommes î il donne de belles assurances, se confond en bruyantes démonstrations, et souvent on reste désarmé. Ya-t-on frapper toute une tribu parce qu'un groupe, qu'elle renie officiellement, mérite une répression ? Si on veut la frapper, va-t-on se contenter de la mesure quelque peu illusoire de Finterdiction du mil ou lancer dans le vide une colonne, dont le résultat n'est pas chose certaine ? Est-on sur du reste que le chef qui vous parle n'est pas de bonne foi ? Sait-on ce que cachent sa prolixité, ses appels à Allah ou même ses serments sur le Coran?

Nous devions présenter ces observations pour montrer ce qu'est, dans tous ses détails, la situation au contact des nomades ; telle qu'elle est, elle ne présente rien de suffisamment grave pour s'opposer au développement et à la prospérité de nos établissements commerciaux, rien donc qui exige impérieusement, à ce point de vue, que nous intervenions dans les territoires de parcours des tribus ; le temps et notre active vigilance ne feront qu'améliorer l'état de choses actuel, en montrant aux nomades combien ils ont intérêt à profiter des avantages que leur ofîre notre voisinage et combien sont vains les efforts qu'ils peuvent tenter contre notre puissante quiétude.

Mais devons-nous, surtout lorsqu'il s'agit d'un empire colonial peuplé en grande partie de musulmans, en contact à l'est avec la puissance secte des Senoussiâ, au nord avec la Tripolitaine, possession turque, et avec le Maroc, où nous nous efforçons de pénétrer, devons-nous nous en tenir à des considérations d'ordre commercial et ne pas envisager les conséquences que pourrait avoir dans l'avenir, au point de vue politique, l'abandon à elles-mêmes des

populations maures et touareg, qui nomadisent au milieu même de nos possessions ?

Ces populations, avons-nous dit, sont extrêmement divisées; un seul lien les réunit, la religion du Prophète, lien d'autant plus important qu'il rattache les -Maures et les Touareg à la cour de Fez et à Tripoli, qu'il les met sous l'influence des confréries musulmanes, qu'il les englobe ainsi dans cet ensemble formidable qui cherche ses inspirations auprès des c( saints hommes » venus de la Mecque, et que, de ce fait, il prend un caractère politique, qui pare en partie à l'état de désunion des tribus.

Nous n'ignorons pas que généralement les nomades sont illettrés et qu'ils ne « savent ni lire, ni écrire cette langue arabe qui réunit tous nos ennemis » ; mais nous pensons que cette ignorance même peut en faire des instruments plus dociles et plus dangereux aux mains des intrigants marabouts. Point n'est besoin d'écrire; les palabres sont fréquents ; le soir venu, dans les campements ou même sur notre territoire, là où sont arrivées des caravanes, on s'accroupit en cercle autour du « plus saint » qui, quelques instants auparavant, placé devant ses coreligionnaires, a dirigé et rythmé les invocations du Salam et qui, maintenant, tantôt sur le ton d'une causerie, tantôt sous forme de psalmodies, raconte quelques légendes musulmanes, quelques récits du pays de la ^lecque, quelques événements toujours

pEUFtY. — La Fiance en Afrinue. 9

grossis et considérablement exagérés qui intéressent Fislamisme. On « boit ses paroles », et, à voir les faces tendues et sérieuses des assistants, on est convaincu que s'ils ne sont peut-être pas des musulmans fanatiques, ils sont tout au moins des croyants d'apparence sincère, fiers d'une religion qui les élève dans leur propre estime et leur fait considérer comme bien inférieurs tous ceux qui n'en sont pas les disciples ; on sent, devant ces tableaux dont la sim- . plicité tromperait qui n'observerait pas, devant le dédain hautain du musulman pour qui n'est pas de sa secte, l'énorme puissance morale de la religion du Prophète, l'impulsion qu'elle peut donner aux masses naïves et confiantes, lorsque le moment est venu de les entraîner à la guerre sainte.

Nous sommes heureusement très loin d'en être là sur nos frontières septentrionales du Soudan, et les précautions que nous y prenons, le respect que nous y professons pour les mœurs et le culte des indigènes ou des nomades, ne peuvent que retarder l'avènement, très improbable, d'une telle éventuaUté. Mais il n'en est pas moins vrai — et ceci doit attirer notre attention — que, malgré les divisions et les rivahtés des tribus et des races, des groupements ont eu lieu contre nous et que, chaque fois, ces groupements ont été dirigés par quelque musulman de grande réputation de sainteté. Nous ne rappellerons que le grand rezzou dont nous avons déjà parlé et qui a réuni, en

1897, des Maures Kountas, des Hoggar et des Aoullimmiden, sous la direction d'Abiddin le Kounti, bien que celui-ci fût un étranger pour la plupart d'entre eux. Le colonel Klobb fait justement observer à ce sujet que Ton aurait peine à comprendre comment les Touareg ont consenti à marcher sous la bannière d'Abiddin, si Ton ne tenait compte à la fois du prestige religieux de ce chef et de la naïveté des nomades. (( Ce n'est pas le seul exemple \ ajoute-t-il, qu'il y ait de l'exploitation par les Arabes de la simplicité des Touareg, mais c'est un des plus caractéristiques. :»

Ainsi donc, sous l'impulsion d'idées religieuses, non seulement les Maures et les Touareg sont susceptibles de se réunir temporairement pour des actions d'ensem.ble, mais encore ils peuvent se grouper avec des tribus du nord, Arabes, Marocains, Berbères, et nous devons ajouter que, dans certaines circonstances, ils pourraient peut-être — malgré la différence plus complète de race — s'aUier à certains groupes musulmans de nos populations sédentaires du Soudan. Cette situation tient à ce que Noirs et Nomades du nord ou du sud sont en contact avec les membres des mêmes confréries. Nous parlons, bien entendu, ici des Noirs qui sont musulmans ; leur nombre est du reste fort élevé : en grande majorité sur les bords

' Rapport du colonel Klobb, publié par le Bulletin du Comité de V Afrique française, novembre 1899.

du Sénégal, jusqu'à Test de Bafoulabé, ils forment encore la plus grande partie de la population dans nos cercles du Sahel français (Nioro, Goumbou, Sokolo) puis dans toute la zone du Faguibine, de Tombouctou et de la vallée du Niger, en amont comme en aval de cette ville ; ils s'étendent le long de ce fleuve comme une large coulée, plus ou moins dense, et forment vers ses sources, dans le Fouta-Djallon, sur les frontières de Libéria et de Sierra-Leone, de puissantes et nombreuses agglomérations ; ils laissent ainsi, entre ces deux grandes branches, Tombouctou — Kayes et Niger — Fouta-Djallon, la région de Kita, Bammako, Satadougou que Tislamisme n'a qu'exceptionnellement pénétrée et où vivent les masses fétichistes des Bambaras et des Malinkés.

Qu'il s'agisse des Noirs ou des Nomades, les manifestations de la rehgion musulmane et les objets du culte sont en principe les mêmes. Chez les premiers, on trouve, dans chaque village, la mosquée plus ou moins grande, plus ou moins bien bâtie, mais toujours tournée vers l'est, des écoles d'ordre différent, écoles simples pour les enfants qui y apprennent à lire et écrire un arabe déformé, écoles supérieures pour l'étude du Coran. Chez les seconds, où la vie nomade ne permet pas l'établissement de mosquées, la prière se fait au hasard des steppes et des campements; le sable remplace l'eau pour les ablutions prescrites. Le Maure et le Touareg n'ont guère

comme lieux fixes de vénération que les tombeaux de leurs ancêtres ou de leurs grands marabouts. Ces tombeaux sont quelquefois d'importantes constructions, comme ceux de Fiman Addarami à Atar, dans l'Adrar mauritanien, et de Cheikh Sidia ould Laïb à quelques jours au nord de Podor; en certains cas, ils forment lieu d'asile, tel celui de Sidi Mohamed el- Larousie vers le Saghiet el-Hamra (Sud marocain) ; mais toujours ils attirent de nombreux pèlerins, servent de points de ralliement et de palabre aux tribus ; c'est ainsi que, à six jours de marche au nord de Goumbou, à Dar Salam, sur la piste de Oualata, les Maures se réunissent souvent autour du mausolée de Sidi Mohamed F^adde, fondateur de la célèbre tribu maraboutique des TaUb-Moctar.

Plus importantes encore sont les « zaouïas », sortes d'écoles de droit musulman, dirigées par des marabouts réputés, connus même chez les Noirs. Du Saghiet el-Hamra, ces zaouïas contournent les sables du désert par Idjil, le Sahel maure, pour aller rejoindre le sud de la Tripolitaine et de FxAlgérie par les territoires de parcours des Touareg, formant ainsi une sorte de ligne ininterrompue qui réunit les musulmans du nord à ceux du sud et donne aux uns et aux autres la même impulsion religieuse et politique. C'est comme un immense réseau aux mailles très ténues et très flexibles, aux fils presque invisibles mais résistants, qui enferme dans un même ensemble

nos possessions, les régions qui les séparent et les pays mahométans qui enserrent FAlgérie.

Pas d'organisation ni de hiérarchie comphquées ; les chefs moraux, ceux que l'on suit parce que Ton croit à leur sainteté, sont des marabouts généralement issus de grandes familles religieuses.

Rappelons qu'en ce qui concerne le nord du Soudan, nous avons attiré Tattention sur les tribus maraboutiques des Maures Tanouazits, Lacknals, TalibjMoctar, et des Touareg Cliiouks, Ghérifs, Kel-es- Souk. De ces tribus et d'autres groupes semblables viennent les mille conducteurs ignorés, mais puissants, de Tâme des Nomades ou des Noirs musulmans; leurs mo3^ens d'action sont nombreux et les services qu'ils rendent souvent infinis. Educateurs d'enfants, écrivains, dispensateurs de la justice, interprètes du Coran, ils sont, au milieu de ces populations ignorantes, les auxiliaires et les intermédiaires indispensables; ce sont eux qui le plus souvent parlent et traitent au nom des tribus; c'est donc à eux qu'il nous faut la plupart du temps avoir affaire, et peut-on jamais être certain qu'ils interprètent fidèlement nos intentions ou celles mêmes de leurs coreligionnaires! Lisons ce que dit à ce sujet le colonel Klobb^ (c Aux Touareg, qui sont tous illettrés, les Kel-es-Soul fournissent des écrivains et des marabouts pour faire

* Loc. cit.

SÙL'DAN FRANÇAIS, MAHOC ET ALGÉRIE 135

le Salam ; ces plumitifs se plaisent surtout à tout brouiller et à être grossiers lorsqu'ils écrivent à des infidèles: ils ont marché avec tous les rezzous contre les Français ou leurs sujets et, après Abiddin, ils ont été la cause déterminante de la grande réunion des Touareg en 1897; les bruits répandus parlesKeles-Souk sur le compte des chrétiens ont contribué à rendre l'attitude des populations plus hostile... Tous ces marabouts (chiouks et chérifs) sont la plaie du pays et, comme partout, ils s'engraissent aux dépens des autres; ils nous sont très hostiles. S'il était possible de s'en débarrasser, il nous serait facile de faire des Touareg, qui sont des gens simples, de fidèles sujets; je ne, perds pas de vue cependant dans mes relations avec eux qu'il ne faut pas lutter en face par la force contre Finfluence musulmane... »

Faut-il ajouter que tous ces marabouts et la grande majorité des musulmans, noirs ou blancs, sédentaires ou non, du Soudan et des steppes au nord sont affiliés à quelque confrérie de l'Afrique septentrionale ?

De Moro à Tombouctou, sur nos territoires aussi bien que dans le Sahel maure et dans les terrains de parcours des Touareg, on voit souvent sur les indigènes le collier noir de Tordre des « Tidjania», issus des environs de Laghouat (Algérie) ; les « Kadria » dont la maison mère esta Bagdad, ont une influence et une zone d'action aussi considérables. Du }ylaroc par

Idjil aux rives du Sénégal, ce sont surtout des V Taïbia », ordre marocain très répandu, dont le grand maître a été fort habilement placé sous la protection de la France; plus rares, sont les adeptes des « Nasria » relevant de la zaouïa de Tamegrout, sur Toued Draa (Sud marocain), et que Ton ne rencontre guère que vers Tombouctou.

Toutes ces confréries ne nous sont pas à proprement parler hostiles; mais on ne saurait peut-être pas en dire autant de Tordre puissant des « Senoussiâ », dont le fondateur, parti de Mostaganem, fit un longséjour à la Mecque, revint en Afrique, envoya partout de zélés missionnaires et finit même par inquiéter Constantinople. Actuellement les zaouïas des « Senoussiâ » jalonnent la grande ligne de caravanes du Tchad à Tripoli, couvrent le Ouadaï, le Tibesti, le Kanem, la Tripolitaine et sont apparues dans le Sud algéro-tunisien. Au Soudan, on ne compte guère que quelques adeptes de cette secte à Tombouctou ; mais l'influence des Senoussiâ s'y fait néanmoins sentir ; les Kountas de l'est aussi bien que les Hoggar et les Touareg Azdjer paraissent subir leur action. On a dit que c'est aux Senoussiâ que fut dû le soulèvement du Sud oranais en 1882, sous la direction de Bou Amama, et que c'est encore à leur instigation peutêtre qu'a été organisé le grand rezzou d'Abiddin en 1897; le rapprochement de ces deux faits, s'ils étaient confirmés, serait caractéristique et montrerait

quelle surveillance exigent les agissements de cette puissante et riche confrérie.

Heureusement que ces différents ordres sont loin de vivre en bonne harmonie; ils sont profondément divisés par des rivalités, et ces divisions s'étendent parfois aux branches d'un même ordre. C'est à nous d'en profiter pour opposer les confréries les unes aux autres et utiliser celles qui nous sont favorables pour neutraliser celles qui nous sont hostiles; ce système a produit les meilleurs résultats dans le Sud algérien ; il paraît d'autant plus facile à appliquer dans le nord du Soudan que l'islamisme y est moins violent, moins fanatique que dans l'Afrique méditerranéenne et aussi que les marabouts y sont plus pauvres, moins comblés de riches cadeaux et, par conséquent, plus facilement achetables, plus aisés à conquérir à notre cause. C'est ainsi que nous avons pu nous gagner dans le Sahel maure, au milieu de la tribu maraboutique des Talib-Moctar, des iiiHuenccs précieuses pour l'avenir.

Quoi qu'il en soit, il est certain que, de l'Algérie au Soudan et du cap Blanc au Tchad, la grande majorité des populations se trouvent réunies à des degrés différents par une même pensée. Il n'est pas douteux que, sous ce rapport, les pistes de caravanes ont gardé et peut-être vu s'accroître toute leur importance ; car ce sont ces pistes que suivent les émissaires qui vont porter dans ces immenses régions la parole de

138 LA FRANCK EN AFlUQUE

la foi OU le mot d'ordre des grands maîtres ; c'est avec les caravanes qu'ils descendent du Maroc ou de la Tripolitaine jusqu'au Sénégal, au Niger ou au Tchad pour entretenir la haine contre le chrétien, stimuler le zèle des croyants, renouveler l'espérance que le règne du Prophète reviendra plus éclatant que jamais, maintenir cet état d'hostilités sourdes qui fait que certaines tribus, certaines populations ne nous regardent qu'avec méfiance et, n'osant résister de front, trouvent dans leur inertie de quoi s'opposer à nos projets.

On n'a pas oublié que les confréries ont essayé de nous fermer les débouchés sud de l'Algérie et de la Tunisie, que la Porte a fait occuper Ghat et Ghadamès, que récemment encore le Maroc, avant que nous n'avons le droit d'v intervenir directement, a cherché à soustraire à notre influence certaines zones et tribus sahariennes. Le Maghzen n'avait-il pas émis des prétentions surigli, surin Salah même, et n'avait-il pas fallu l'intervention énergique de M. Revoil auprès de la cour chérifienne pour faire reconnaître par nos fanatiques voisins nos droits imprescriptibles sur le Touat, le Tidikeltetle Gourara? C'est ainsi qu'au nord, dans la zone méditerranéenne, la politique musulmane, les empiétements dangereux des confréries nous obligèrent à pousser jusqu'aux oasis les plus méridionales.

Pouvons-nous laisser aux mahométans carte

blanche au sud de ces oasis et dans la zone soudanaise ? Là aussi, le sultan du Maroc avait fait offrir par des émissaires sa protection aux Maures sédentaires des centres de l'Adrar, duTagant, du el-Hodh, comme s'il voulait s'assurer la possibilité de réaliser, au moment propice, rétablissement effectif de son influence aux portes mêmes de nos postes du Soudan et reprendre Texécution de la pensée qui avait, il y a quelque deux cents ans, amené ses troupes jusque sur le Niger. Xotre pénétration dans ce réduit de TIslam qu'est le Maroc, écrasera dans Fœuf ces tentatives; mais elles restent un symptôme, une indication des embarras auxquels nous nous exposerions, si nous laissions dans les espaces sahariens, au milieu môme de nos possessions, un foyer immense de proséhdisme et de fanatisme, une libre agglomération de tribus, une sorte de lieu d'asile où se réfugieraient et d'où sortiraient de dangereux adversaires, toute une zone abandonnée à la seule autorité des marabouts, zone d'isolement pour nos diverses colonies, mais de jonction pour tous ceux qui désirent, sans oser le proclamer, la chute de notre puissance.

Ce sont là des considérations dont on ne saurait nier rimportance: car lorsqu'il s'agit de choses aussi ténébreuses et souvent aussi fertiles en surprises que celles qui touchent à la religion musulmane, il faut savoir prévoir de luin et se donn^^r le temps d'agir.

Sous ce rapport, aussi bien qu'au point de vue de Funification morale de notre empire africain, rétablissement par des mesures appropriées de notre influence effective dans les zones utiles du grand quadrilatère, Sénégal, Niger, Sud algéro-tunisien et Sud marocain, aurait des résultats politiques évidents et, comme conséquences naturelles, des résultats commerciaux qui, considérés seuls, eussent été insuffisants à justifier notre intervention.

Des résultats politiques que peut nous permettre d'atteindre notre installation dans les espaces sahariens, le plus intéressant et le plus actuel, puisqu'il touche à notre pénétration au Maroc, semble être Taide que pourrait apporter à cette pénétration notre progression dans la zone ouest, du Sénégal au Maroc, c'est-à-dire dans le long couloir qui, par TAdrar mauritanien et la Sebkha dldjil, mène au Saghiet cl-Hamra et à Foued Noun.

Les espaces sahariens sont bien en effet les lieux d'asile — longtemps inviolables pour nous — de tous les fauteurs de désordre, qui nous obligèrent, pour donner à notre installation en Algérie Tindispcnsable tranquillité, à tant d'eflbrls et à tant d'opérations

SOUDAN FRANÇAIS, AlAROf. ET AI.(.KRIF. 141

militaires. Marabouts et chefs surgissaient des sables du sud, fomentaient et organisaient des insurrections, fuyaient insaisissables devant nos colonnes, se retiraient dans leurs steppes où ils rentraient libres et prêts à reprendre la lutte dès que l'occasion s'en représenterait.

Il nous a fallu chaque jour pousser plus au sud nos postes avancés, descendre d'Ouargla à el-Goléa, à fort Mac-Mahon et fort Miribel, dans le Gourara, le Touat et le Tidikelt, occuper les oasis, y créer des postes d'où nos colonnes, chaque jour plus légères et plus faites à leur rùle, allèrent fouiller les lieux d'asile, frapper les coupables, soumettre les rebelles. Colonnes et postes restreignirent ainsi peu à peu rétendue des refuges inviolables et supprimèrent du même coup les causes principales du renouvellement incessant des insurrections.

Aujourd'hui, dans cette zone est du Sahara français, ou du moins dans sa partie la plus utile, la question de prise de possession efTective est presque entièrement résolue. Demain nous aurons des compagnies sahariennes dans le Mouydir et le Hoggar que nous venons de parcourir : demain aussi nos tirailleurs et méharistes soudanais iront installer à Teleya, dans l'Adrar nigritien, et tout aussi facilement qu'ils l'ont fait à Araouan, le poste que l'on a récemment décidé d'y créer.

Que Ton suppose maintenant qu'avant d'entreprendre la conquête de l'Algérie, la France se soit trouvée depuis longtemps déjà maîtresse du Soudan; qu'elle ait pu du Niger progresser vers le nord et que le jour où son escadre parut devant Alger ses postes soudanais aient atteint le Touat et le Tidikelt ! Certes elle n'eût pas été débarrassée de la nécessité de réduire les rudes et belliqueuses populations du Tell, des Hauts-Plateaux et de la Kabylie ; mais, combien cette tâche lui eût été facilitée, combien d'opérations, de colonnes, d'insurrections sans cesse renaissantes, combien de pertes de temps, d'argent et d'hommes, combien de retards dans l'œuvre de mise en valeur et de civilisation lui eussent été épargnés, si, d'avance, elle avait pu procéder à cet investissement par le sud ; si, maîtresse également sur les frontières marocaine et tunisienne, elle avait pu enfermer l'Algérie entre la mer et la ligne de ses postes, l'isoler, la couper de toutes communications.

Aujourd'hui que toute notre attention est portée sur le Maroc, que nous nous efforçons d'y pénétrer et d'y rétablir Tordre, ces leçons du passé ne doivent pas être perdues pour nous. Nous sommes les maîtres au Sénégal ; nous connaissons les tribus nomades, leurs territoires du Sahel, de l'Adrar mauritanien, de la Scbkha dTdjil et du cap Juby. Nous commandons sur la frontière algérienne de la Méditerranée

à Igii. Nous pourrons, quand nous le voudrons, fermer le Maroc au sud comme nous le fermons à Test, nous installer dans la région du cap Juby et de Foued Draa, en progressant du Sénégal par le couloir Adrar-Sebkha dldjil, peu à peu et sans éveiller Tattention de la cour de Fez.

Au Maroc même, la base de notre politique est Faction pacifique ; nous reconnaissons et maintenons Fintégrité de l'empire et la suzeraineté du sultan. Ce faisant, nous confondons nos intérêts politiques avec ceux du sultan lui-même, qui devient, par une conception très juste et tout à fait conforme aux principes de Faction en pays musulman, notre intermédiaire vis-à-vis des populations.

Renforcer Fautorité du sultan, la faire admettre par les tribus, Fasseoir solidement sous notre contrôle, semble donc devoir être le premier but à nous fixer. Or, faiblement assurée en plaine, là où peuvent facilement pénétrer et Fexiger les troupes chérifiennes, elle est méconnue en montagnes et niée par les uns ou les autres des nomades, qui vont où les poussent leurs intérêts du moment. Les chefs ou marabouts qui surgissaient contre nous des asiles du Sud algérien, surgissent contre le sultan des refuges du Sud marocain, suscitent contre lui des insurrections, lancent dans Fempire des bandes de pillards, mettent en péril — et souvent au nom même de la religion du Prophète — son trùne et sa vie. L'empire est en

pleine anarchie, pas plus soumis à son chef que FAlgérie ne nous Tétait quand les succès d'Abd el- Kader nous tenaient enfermés dans Alger et dans sa banlieue de la Métidja.

Que les réformes financières et militaires que nous apportons avec nous au sultan lui permettent d'avoir une armée plus forte et plus capable de faire respecter son autorité, que nous aUions même plus loin, que nous nous trouvions amenés à appuyer le Makhzen de nos armes, l'histoire de toutes les difficultés et de toutes les insurrections que nous valût le Sud algérien, n'en recommencera pas moins dans le Sud marocain. Que ce soit le sultan ou nous qui gouvernions, il faudra agir ; et peu à peu s'imposera la nécessité de couper le Maroc de son hinterland, d'étendre progressivement vers le sud la zone d'action effective, de s'installer d'abord sur l'oued Noun et l'oued Draa, puis sur le Saghiet el-Hamra et dans la région d'Idjil, de faire en un mot la jonction avec le Sénégal comme nous avons dû faire celle du Tidikelt avec le Niger.

Notre intérêt est donc de prendre les devants, puisque nous le pouvons, et de nous assurer les avantages d'une pacification plus rapide du Maroc lui-même en remontant dès à présent du Sénégal vers le nord.

SOUDAN FHANÇAIS. MAROC ET ALGÉRIE l4b

Les écoles que nous avons faites dans la zone est — Tidikelt, ^louydir, Adrar nigritien — nous indiquent les procédés à employer dans la zone ouest — Adrar mauritanien, Idjil, Saghiet el-Hamra.

Tout d'abord, il est évident qu'il ne s'agit pas d'occuper d'une façon uniforme des espaces aussi étendus que ceux qui nous intéressent et de valeurs du reste très différentes. Ces espaces se synthétisent en un certain nombre de points citaiix : mines de sel, centres de sédentaires, marchés d'échange, mares ou puits importants, lieux de ralliement ou de rassemblement des caravanes. Lorsque Ton est maître de ces points, qui dans ces espaces désolés ne sont pas en nombre infini, on est maître des nomades ; car on peut atteindre ceux-ci aux sources mêmes de leur existence. On a en mains les gages qui répondent de la loyauté et de la durée de leurs soumissions.

Les officiers qui ont parcouru le Mouydir, le Hoggar et FAdrar nigritien n'ont pas manqué de signaler rimportance de ces régions pour les tribus qui nomadisent dans les immensités entre FAlgérie et le Xiger ; ils ont relevé avec soin toutes les traces d'installations sédentaires d'aujourd'hui ou d'auirefois, les

Fhbuy. — [.a France en Afrique. 10

cultures, les pâturages, le régime des eaux, pour montrer que là surtout se groupent les points vitaux indispensables à Fexistence des nomades et que c'est là, par conséquent, qu'il faut prendre pied pour maîtriser les grandes tribus Touareg.

Que Ton veuille bien maintenant se rappeler ce que nous avons dit de ces autres régions, Sahel maure et Adrar mauritanien, qui contournent au sud et à l'ouest la masse isolante de ITghidi et du el- Djouf : les centres d'Araouan, Oualata, Tichit, Ghingueti, Idjil, en jalonnent les pistes et sont les marchés d'échange où viennent trafiquer les caravanes et s'approvisionner les tribus maures. Si l'on est maître de ces centres, on a la haute main sur les mines de sel de la Sebklia et de Taoudéni, dont ils sont les débouchés ; on tient les directions venant du Maroc ; on commande les communications entre r Adrar mauritanien et la région de Tombouctou. Ce sont eux qu'il faut d'abord occuper par nos postes, chose déjà faite, du reste, en ce qui concerne Araouan. Cette occupation serait le premier acte et le plus important de notre prise de possession.

Il ne s'agit pas ici de grandes opérations militaires, de coups de force brutale, mais d'une progression raisonnée, d'une sorte de progression pacifique que nous ferions, semble-t-il, admettre sans grande peine par les nomades et surtout par les

SOLDAN l'RANÇAlS; MAROC KT ALGÉRIE 147

quelques centres de sédentaires, dont les chefs sont venus parfois dans nos posles du Sénégal et du Sahel français réclamer notre protection contre les bandes de pillards.

Avant tout, nous prendrions soin de rassurer les tribus et de leur faire comprendre nos intentions. « Nos procédés, a dit le colonel Klobb, pourront faire oublier aux nomades le fait de la conquête », fait qui est le principal obstacle à leur assimilation. Employons ces procédés « avant la lettre ». Dans cette zone du Sahel maure, aucun ordre religieux ne nous est hostile ; les « Kadria » et les « Tidjania » que nous y rencontrons nous sont fidèles depuis de nombreuses années dans le Sud algérien : les Talib-Moctar nous sont tout particulièrement dévoués ; gagnons donc les marabouts aussi complètement que possible à notre cause par des cadeaux appropriés, par des faveurs spéciales ; usons de leur intermédiaire pour convaincre les tribus — dont plusieurs nous sont déjà franchement ralliées — que nous ne venons pas en destructeurs, mais en amis de la paix, que nous respectons les mœurs, les coutumes, la rehgion de nos protégés, que nous ne touchons pas aux biens et à la liberté de ceux qui nous accueillent.

Ces promesses, que rien n'empêche d'être sincères, sont absolument nécessaires. 11 faut que les nomades sachent et croient fermement qu'après comme avant notre arrivée sur leurs territoires, ils disposeront

librement des produits de leurs mines de sel, de leurs forêts de gommiers, de leurs troupeaux ou autres biens, en un mot de tout ce qui leur permet de vivre. Avec quoi du reste subsisteraient-ils, si on avait Finhumanité de leur enlever les seules ressources qu'ils possèdent et à quel suprême effort de résistance désespérée ne devrait-on pas s'étonner de les voir alors acculés ?

Dans ces conditions, précédés par la réputation de justice et d'honnêteté qui est la nôtre au Soudan et que corroboreraient nos assurances de paix, guidés par les marabouts qui nous sont acquis, désirés même par certains groupes de nomades ou de sédentaires, les administrateurs ou les officiers que nous enverrions sur Oualata, Tichit, Chingueti ne rencontreraient probablement aucune résistance et s'efforceraient de se faire recevoir en amis.

a Je suis convaincu, écrit Fancien chef de la mission Foureau-LamyS que rien ne convient mieux aux opérations sahariennes qu'un petit effectif indigène bien encadré, bien armé, bien monté et, par conséquent, aussi mobile et aussi endurant que les gens du pays dans lequel il est destiné à évoluer, sans convoi lourd, sans impedimenta d'aucune sorte. » Soixante-dix ou quatre-vingts hommes furent l'effectif, et de la dernière reconnaissance qui vient de dcs-

' Bulletindu ComUé de V Afrique française, novembre 1903.

cendre d'In Salah vers le Xiger sous les ordres du commandant Laperrine, et du poste récemment installé à Araouan ; ce serait celui des postes à créer dans le Sahel maure et dans TAdrar mauritanien.

De ces postes, nous pourrions utilement agir sur les tribus maures, renforcer Tautorité de leurs chefs, suivant le principe qui veut que nous ayons des intermédiaires et dont nous cherchons actuellement à faire au Maroc même une judicieuse application ; nous pourrions donner à ces chefs une sorte d'investiture, exiger qu'ils assurent, dans chacune de leurs zones, la répression des pillards, régulariser en un mot la vie errante de ces populations.

Il ne semble pas qu'il y ait à craindre des frais considérables pour cette occupation. La poussée de nos postes vers le nord, dans l'Adrar mauritanien, ôterait de leur importance à ceux dont Faidherbe a dû hérisser le Sénégal pour tenir les tribus maures cantonnées sur la rive droite de ce fleuve, et elle mènerait aux conséquences que M. de la Batut, député, a signalées dans son rapport sur le budget spécial de r Algérie pour 1904 : (c Les dépenses nécessitées par Foccupation des oasis sahariennes permettent, dit-il, de réduire celles que nous faisions auparavant dans la zone qui constituait naguère notre extrême sud. Cela nous a permis notamment de diminuer les elTectifs des garnisons de Ghardaia et d'el-Goléa et d'abandonner les bordjs de Miribel et dlnifel. w

Les postes dont nous demandons Finstallation dans le Sahel maure et FAdrar mauritanien sont à notre portée. Il ne faut guère plus de huit jours, en marches normales, de Goumbou à Oualata; douze environ de Nioro ou neuf de Oualata à Tichit; dix ou douze de Tichit à Ghingueti.

Une fois à Oualata, Tichit et Ghingueti, premières étapes de notre progression, nous pourrons régler notre action suivant les circonstances, la graduer, Faccélérer ou la ralentir suivant l'impression produite, la proportionner aux chances de succès du moment, marquer des temps d'arrêt dans l'Adrar mauritanien, dans la région dTdjil, et n'atteindre le point septentrional extrême, la zone du cap Juby et de l'oued Draa, que lorsque nous le jugerons bon.

L'œuvre dont nous venons d'exposer le développement se trouve favorisée par la récente création du « territoire civil de la Mauritanie ^ » qui réunit, sous l'autorité d'un commissaire du gouvernement général de l'Afrique occidentale, les pays maures situés, en aval de Kayes, sur la rive droite du Sénégal. Actuellement, des postes sont établis à Sout el-Ma, Khroufa et Nouakchott; les Maures Trarzas, Braknas et Douaïchs ont fait leur soumission et nous n'avons plus à leur payer « ces coutumes » que Faidherbe avait dû

* Décret du 18 octobre 1904.

SOUDAN FRANÇAIS, MAROC KT ALliÉRIR loi

leur consentir pour assurer la liberté de trafic de nos commerçants.

Les deux rives du Sénégal sont désormais au même titre sous la domination de la France et, suivant les propres expressions du gouverneur général, « ces résultats si remarquables ont été obtenus sans combats, sans expéditions coûteuses et meurtrières, par Faction continue d'une politique habile et persévérante, s'attachant à respecter les mœurs et les coutumes des populations dont la grande majorité, lasse de souffrir des vexations de quelques tribus pillardes, s'est ralliée franchement à notre autorité ^ )> La diplomatie éclairée du commissaire du gouvernement en Mauritanie avait préparé les voies : « les colonnes d'observation ;) qui l'accompagnèrent dans ses tournées pacificatrices, firent le reste par le seul rayonnement de la réputation de nos tirailleurs et de nos spahis.

Ainsi se trouve une fois de plus démontrée, la réelle efficacité de ce mode d'action que nous reprenons très heureusement aujourd'hui, après en avoir posé autrefois dans la vallée du Xil, puis oublié les principes : persuader, mais se tenir prêts à frapper énergiquement ; avoir la force, mais pour la montrer plutôt que pour remployer.

' Discours de M. Roume, gouverneur général de l'Afrique occidentale française, à rouverture de la session du Conseil supérieur de gouvernement, 15 décembre 1904.

Ainsi peut se poursuivre, sans lourds et dispendieux efforts, sans inutiles appareils de guerre, Finvestissement progressif du sud du Maroc et être, par cela même, singulièrement facilitée Fœuvre de rétablissement de Tordre et de pénétration pacifique, que nous venons d'entreprendre par le nord de cet empire.

Ainsi se trouverait en même temps complétée et affermie la soudure, déjà ébauchée entre le Touat et le Niger, de nos possessions de la Méditerranée à celles du Sénégal et du Soudan. Ainsi s'accroîtraient encore les moyens d'action de la France sur le monde musulman, dont elle pourrait surveiller plus efficacement et utiliser peut-être dans l'intérêt de sa politique les nombreuses confréries; et, à ces résultats se joindrait pour elle la gloire d'avoir appelé à une vie plus régulière et plus heureuse des populations nomades, dont le caractère n'est quelquefois pas sans grandeur et dont les origines, rapprochées des nôtres, justifient l'effort que nous devons faire pour améliorer les conditions de leur dure existence.

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