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LA QUESTION DE LA TRIPOLITAINE

La question de la Tripolitaine, sur laquelle les événements de ces dernières années ont appelé Tattenlion, est loin d'être nouvelle. Si on la considère sous son côté européen, elle fait partie de cette grosse et dangereuse affaire de la dislocation possible de TEmpire ottoman, en vue de laquelle chacun s'efforce de prendre des gages et de s'assurer, pour le moment critique, une situation aussi forte que possible de (( droits acquis )). Si on l'examine au point de vue africain, le seul dont nous ayons à nous occuper ici, on la trouve parmi celles qui nous intéressent directement, depuis que nous sommes installés en Tunisie et dans la région du Tchad.

Sous ce rapport, qui semble avoir donné lieu à des échanges de vue entre Paris et Pvome, elle met en présence dans le nord de l'Afrique trois puissances : la Turquie qui s'appuie sur ses droits de suzeraineté directe, la France qui doit sauvegarder sa situation de puissance africaine, et l'Italie qui voudrait trouver

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sur la côte barbaresque une compensation à ses rêves jusqu'à présent déçus d'expansion en Afrique.

Dans quelles conditions ces trois puissances se trouvent-elles en Tripolitaine; quels y sont leurs droits, leui's ambitions possibles et, aussi, leurs intérêts ? Analysons les uns et les autres et, comme conclusion logique, en résultera la solution que nous pouvons désirer voir intervenir, lorsque, des projets, les circonstances amèneront à passer aux actes.

Il importe, avant tout, si l'on veut se donner des éléments exacts d'appréciation, de distinguer politiquement et géographiquement entre la Tripolitaine proprement dite et ce qui en forme Thinterland.

On peut comprendre dans la première de ces deux régions toute la zone qui s'étend entre la côte de la Méditerranée et la ligne de Ghadamès à Aoudjila par Sokna. « Cette zone se compose d'un palier maritime (Djeffara et Taorgha) par lequel on monte insensiblement vers un vaste plateau uni qui occupe tout le vilayet suivant le quadrilatère Nalout-Misrata-Sokna- Ghadamès. »

Ce sont les bordures de ce plateau, hautes de 300 à 500 mètres, qui ont donné aux premiers voyageurs l'illusion de ces montagnes indiquées sur les cartes comme d'importants « djebels ». La mission récente, dont M. de ^lathuisieulx a été chargé en Tripolitaine par le ministre de Tlnstruction publique, a apporté, sur

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ce point, comme sur beaucoup d'autres, de précieux renseigements \

L'eau est rare à la surface du sol, mais abondante dans les couches souterraines, et, là où elle apparaît, elle donne la vie à une végétation luxuriante.

Sur les bordures du grand plateau tripolitain. dans les échancrures nombreuses du rocher, c'est une sorte de Kabylie ; les ksar des Berbères autochtones s'y accrochent, comme des nids d'aigle, aux anfractuosités du roc ou se creusent en villages de troglodytes, en « citadelles sculptées » dans le calcaire ; dans les fonds bondissentles torrents et, sur leurs bords, s'étagent les champs d'orge et d'herbes fourragères, « si vertes au printemps qu'on les croirait factices ».

Ailleurs, dans les oasis suffisamment arrosées, les arbres fruitiers, bananiers, grenadiers, orangers, citronniers, poiriers, figuiers croissent à l'ombre des palmiers géants.

Les Romains, multipliant les forages, creusant des puits artésiens, avaient su amener dans les thalwegs, pour en féconder la terre, l'eau des nappes souterraines. M. de Mathuisieulx a retrouvé les ruines de leur colonisation, échelonnées sur les bords de la Méditerranée, dans les couloirs des ouadi et même le long de pistes de pénétration se dirigeant vers le Fezzan.

« En suivant les thalwegs, écrit-il, on n'a qu'à

* Notice publiée par le BuUelin du Comité de l'Afrique française (n° de janvier 1904. Renseignements coloniaux).

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creuser pour trouver de Feau : et ce trésor d'humidité est d'autant mieux fourni qu'on approche de la mer. » Le pays de Barka — la vieille Gyrénaïque — n'avait-il pas mérité jadis d'être appelé (c le grenier de Rome » et ne présente-t-il pas encore actuellement Taspect d'une des « plus belles parties de l'Afrique du Nord » avec ses pâturages, ses forets de chênes et d'oliviers sauvages, ses thuyas, ses églantiers, ses cyprès, ses myrtes, ses sureaux, ses pistachiers et ses caroubiers ?

Aujourd'hui les villes de la côte, Derna, Grenna — l'ancienne et florissante Gvrène, — Bens^hasi, Misrata, Khoms, Tripoli surtout, font un commerce assez actif. Dans ce dernier port% qui compte environ 33,000 habitants, dont 8,000 Israélites, 4 à 5,000 Européens, beaucoup de Turcs et peu d'indigènes — Arabes ou Berbères — entrent en moyenne chaque année de 7 à 800 navires apportant d'Europe de 9 à lOmiUions de marchandises, cotons, sucres, soieries, farines, et ressortant chargés pour une somme à peu près égale de plumes d'autruches, de peaux, ivoires, alfa, éponges, céréales, henné, œufs, etc.

Ce trafic avait même atteint en 1900 : 12 millions pour les importations et 10 milUons pour les expor-

^ Le vilayet de Tripoli qui. au point de vue civil, est distinct de celui de Benghasi et qui s'étend jusqu'au Fezzan inclusivement, compte au total de 4.200.000 à 1.500.000 habitants, dont 20.000 Juifs, Maltais et Italiens habitant les grands centres, surtout Tripoli, Khoms et Misrata.

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tations, comme le constatait le rapport de !M. L. Rais, gérant du consulat de France à Tripoli ; il retomba en 1901 au chiffre des années précédentes. Il ne peut du reste qu'être favorisé par la situation exceptionnelle de la ville de Tripoli, placée à faible distance des ports de l'Europe méridionale et formant, d'autre part, la tête de la plus courte route de pénétration qui, par le Fezzan, ]\Iourzouk et les oasis de Bilma, permette d'atteindre le Centre africain. La route iluviale >s'iger-Bénoué-Kabi-Toubouri-Logone offre aux marchandises des trajets plus faciles entre le Tchad et la côte, mais, aboutissant au golfe de Guinée, elle exige, par contre, de coûteux transports par mer. Aussi a-t-on pu dire que Tripoli était une sorte de « carrefour entre l'Europe et l'Afrique » et trouvet-on dans la bigarrure de la population de cette ville, faite de tous les éléments des races de ces deux continents, une justification effective de cette affirmation. Les Turcs commandent dans toute cette zone qui avoisine la côte et dans quelques oasis, au seuil du désert. Les valis qui gouvernent au nom du sultan à Tripoh et à Benghasi ont des représentants et des garnisons dans le pays de Barka, comme à Zouara, Khoms, Aoudjila, Ghadamès, Sinaoun, Derdj, Sokna et, même plus au sud, au delà de la masse du vaste plateau de la Tripolitaine proprement dite, dans la région desséchée et sans eau du Fezzan. a\ancée du désert Libyque. et d;ms Toasis deGhat.

Si l'on pouvait en douter, il suffirait de lire ce qu'ont écrit les très rares voyageurs qui ont pu visiter ces pays, si jalousement fermés aux étrangers. M. le colonel Monteil disait dernièrement, en rappelant son voyage de 1891 dans le Centre africain : « Je me souviens que je fus très surpris de trouver la Tripolitaine occupée par une armée, bien habillée, bien commandée par deux maréchaux turcs auxquels je rendis visite ; cette armée qui ne ressemblait en rien à la garnison dépenaillée dont parle Nachtigal, résidait principalement à TripoH, Béni Oulid, Nalout et Ghourian. » Que Ton consulte encore les renseignements donnés par M. de Mathuisieulx, auquel nous avons déjà fait appel, on y lira que « les Turcs sont les maîtres incontestés dans toute la Régence jusqu'au Fezzan; s'ils ne sont pas aimés, ils jouissent d'une influence qui a permis au voyageur de traverser avec un seul gendarme, des régions où les assassinats sont très fréquents parmi les Arabes et les Berbères. Un seul chaouch suffît à conduire toute une caravane de prisonniers indigènes à l'intérieur, sans que personne songe à les délivrer )).

Cette influence, les Turcs s'efforcent de la conserver intacte et entière ; car la Tripolitaine est la seule porte d'accès qui leur permette encore de se relier à l'immense agglomération musulmane du Centre africain. Ils interdisent impitoyablement, sauf d'extrêmement rares exceptions, l'entrée de l'intérieur du

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pays à tout Européen. Lorsque les Italiens voulurent établir un bureau de poste à Benghasi, le vali s'y opposa par tous les moyens possibles, et le bureau ne put être ouvert que grâce à l'envoi d'une division navale italienne et sous la protection des compagnies de débarquement. Mais le sultan ne s'en tient pas à ces mesures de défensive passive : il recherche et adopte toutes celles qui peuvent développer et sauvegarder, le cas échéant, son autorité.

Ce furent d'abord, dans cet ordre d'idées, les essais de peuplement qui furent faits sur les points les plus favorables de la Régence et dont le but était d'accroitre Fimportance de Félément mahométan : ainsi furent envoxés dans le pays de Barka, aux environs de Grenna (Cyrène) et de Marsa Sousa (antique Apollonia), de nombreux réfugiés musulmans, émigrés de Crète. Ensuite vint, vers le milieu de Tannée 1900, tout un programme de réformes dont l'introduction en Tripolitaine ne semble pas avoir été très favorablement accueillie par tous les habitants, mais qui indique clairement les préoccupations de la Subhme Porte.

Nous visons surtout ici la partie militaire de ce programme qui ordonna d'abord la création de milices, puis fut complétée par de récents iradés, astreignant la population de la Régence au service militaire de deux ans. L'exécution de ces mesures, très significatives de la part des Turcs, qui a répugnent

à imposer ces obligations même chez eux », est confiée depuis plusieurs années au colonel allemand von Rude Gisch, mis par Fempereur Guillaume à la disposition de la Turquie.

La Tripolitaine aura ainsi une armée recrutée sur place, donc pouvant vivre d'elle-même, et forte, si les renseignements sont exacts, de 3.000 cavaliers et 12.000 fantassins environ. Dans ces chiffres ne sont pas compris les effectifs du corps expéditionnaire turc : « deux divisions d'infanterie, une brigade de cavalerie, une brigade d'artillerie, soit 12 à 15.000 hommes, que la Porte entretient avec les plus grands soins. Car ces troupes tripohtaines reçoivent régulièrement leur solde et sont nourries par d'abondantes rations^ ».

Ce sont certes là de la part du Sultan des marques d'une prévoyance éclairée, puisque la flotte turque ne pouvant entrer en ligne de compte en cas de guerre avec une puissance européenne, la Tripolitaine se trouverait alors sans communications avec Constantinople et, par conséquent, réduite, pour sa défense, à ses propres forces. Telles qu'elles sont aujourd'hui, ces forces paraissent largement suffisantes pour tenir longtemps en échec l'envahisseur européen et celui-ci les aurait-il réduites, qu'il lui faudrait encore compter avec la haine des Arabes et des Berbères pour l'Etranger et le Roumi.

' Rapport de M. de Mathuisieiilx, déjà cité.

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