LA QUESTION DE LA TRIPOLITALNE
L'Arabe de Tripolitaine est cVun fanatisme musulman intransigeant. Le Berbère, turbulent et farouche, qui vit dans les ksar des djebels, a un amour de l'indépendance qui lui a permis de repousser victorieusement les Arabes et de lutter contre la domination turque pendant plus de cinquante ans.
L'un et l'autre ne se voient aujourd'hui encore qu'avec méfiance; mais l'un et l'autre se grouperaient sans hésitation contre l'ennemi commun , le chrétien, qui voudrait attenter à leur religion ou à leur liberté. M. Morgari, envoyé récemment à Tripoli par lAventi pour étudier la situation, a déclaré à son retour que ce la garnison turque se fera tuer jusqu'au dernier homme avant de céder la place, et que l'arrivée de l'infidèle aura pour effet immédiat de réconcilier Turcs, Arabes et Berbères ».
Les ambitions de Constantinople semblent même, dans ces derniers temps, ne plus se préoccuper uniquement de la défense de la seule Régence, mais avoir encore la prétention de faire œuvre de pénétration saharienne.
Les Turcs, qui s'étaient établis à Ghadamès vers 1840, à rinstigation du consul anglais Dickson, franchissaient en 1874 le Hamada el-Homra et venaient installer une garnison à Ghat ; ils commandaient ainsi, sur la lisière du el-Erg et du Tassili des Azdjer, la route de caravanes qui relie Gabès et l'île de Djerba
Ferhy. — La France en Afrique. 11
à Zindcr et au Damerghou par les oasis de VAïv. 11 n'est pas inutile de faire remarquer que cette occupation de Ghadamès et de Ghat est un véritable empiétement sur rhintcrland tunisien et qu'elle est des plus nuisibles pour le trafic commercial de Gabès, la concurrente de Tripoli.
A Ghadamès et à Ghat, dont les habitants, d'esprit très entreprenant, ont organisé le trafic transsaharien, se forment, en effet, .d'importantes caravanes qui gagnent la région du Tchad ; elles reviennent dans ces oasis, une fois leurs échanges opérés, et cédant à l'attraction qu'opère sur les musulmans tout pays de môme rehgion, désireuses aussi d'éviter de nouvelles fatigues, de nouvelles douanes, de nouvelles formalités, elles sont pour la plupart amenées à faire profiter de leur commerce Tripoli, où les conduit, dans un même courant d'idées et d'intérêts, la route de Sinaoun-Zintan.
Ainsi peut-on s'expliquer que Gabès et la Djerba, dont les débouchés sud ne nous appartiennent pas, aient perdu leur importance passée, au bénéfice de Tripoli, où aboutit en outre la route de pénétration directe par le Fezzan, jNIourzouk et Bilma. C'est du reste sur cette dernière que se font actuellement la plus grande partie des transactions commerciales avec le Soudan, et en particuUer avec le Kanem et le Ouadaï, ce qui en dérive à Test sur Benghasi par la voie beaucoup plus longue et plu3 pénible du Boi'kou,
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de Toasis de Koufi-a et dAoudjila n'ayant que peu diinportance.
11 ne faut pas s'exagérer ce commerce de la Tripolitaine avec le Centre africain; tombé en 1807 à 3,600,000 francs, il est remonté, en 1898, cà o millions dont deux environ pour les importations :'cotonnades, verreries, sucres, thés, etc.) et trois pour les exportations (plumes d'autruches, ivoires, peaux, etc.); depuis cette date, la situation troublée du Centre africain fit subir au commerce un abaissement progressif. Le gérant du consulat de France à Tripoli donne dans ses rapports de lOUl et 1902 des chiffres qui permettent de le constater et il ajoute : « C'est vers le Ouadaï que les caravanes continuent à se diriger le plus volontiers; la route est à la fois moins pénible et plus sûre ; mais la longue durée du trajet et les risques de toute espèce ont détourné le plus grand nombre des négociants du commerce caravanier. Ceux qui ne se sont pas découragés entendent du moins tirer de leurs entreprises des bénéfices importants. »
Il est possible que l'ordre, que notre présence fera certainement régner tut ou tard dans les régions voisines du Tchad, rende quelque vitalité au commerce transsaharien, sans qu'il puisse, semble-t-il, retrouver son importance d'autrefois, — car il vivait surtout de la traite, — mais, quoi qu'il en soit, les Turcs tiennent à Ghat et Ghadamès, Muurzuuk et Tripoli, Aoudjila et
Benghasijles débouchés des trois grandes voies de ce commerce, et, de ces points, la pensée leur est venue de pénétrer progressivement, à la suite des caravanes, jusque dans le Kanem et le Ouadaï.
Dès 1899, on signalait « un vague mouvement panislamique africain, inspiré par les autorités turques de Tripoli, de Mourzouk, de Ghadamès et de Ghat^ ». Le chef de la puissante et dangereuse confrérie des Senoussiâ, qui résidait à Djerboub, se serait transporté dans Foasis de Koufra et, de là, dans l'Afrique centrale, pour y diriger Faction musulmane. Le capitaine Gazemajou, lors de son séjour à Zinder, signalait les menées des Senoussiâ et présentait le Ouadaï comme étant devenu a la forteresse de cette confrérie ». Puis c'était une série de faits isolés, dont Fensemble et le rapprochement venaient montrer les intentions des Turcs : en mai 1900, une dépêche de Tunis annonçant qu' « un fort contingent de soldats turcs, accompagné de quarante chameaux chargés de munitions de guerre, avait été envo^^é de Tripoli à destination du Fezzan, situé à vingt journées de marche au sud-ouest dans le Sahara » ; puis, en septembre 1901, l'organisation à Tripoli d'une i< souscription pour recueillir Fargent nécessaire à l'achat de poteaux télégraphiques pour la hgne Tripoli-Fezzan » et Fassurance que « les travaux seraient activement
' Marcel Dubois el A. Terner, Vu siècle d'expansion coloniale, 190^, p. 488.