CONCLUSIONS CONTRE L'ANCIEN TRACÉ CENTRAL PAR EL G.OLÉA
Concluons sur les divers tracés de Transsaharien et procédons par élimination.
Nos premières conclusions seront contre le tracé de la province d'Alger par Laghouat et El Goléa. Nous tenons à les formuler avec d'autant plus de force que ce tracé, — chose peu croyable, — a encore quelques adeptes, parmi des personnes se disant dévouées à l'idée transsaharienne. Ainsi, on pouvait le voir recommandé dans une étude sur le Transsaharien, parue en octobre dernier et due à M. le lieutenant-colonel Hennebert (1) : étude intéressante, aux tendances de laquelle nous applaudirions de grand cœur, si malheureusement elle ne préconisait, comme solution, la pire de toutes.
L'ancien tracé central n'offrait qu'un seul et unique avantage, celui d'avoir comme tête de ligne Alger, capitale de la colonie. Raison insuffisante, on l'avouera, si, sauf elle, on ne trouve à ce tracé que des inconvénients. Raison elle-même contestable, d'ailleurs; car non seulement le tracé par Biskra et Ouargla est devenu, nous le répétons, tout aussi central par rapport à l'ensemble de nos possessions d'Algérie et de Tunisie, mais de plus, ajouterons-nous, des embranchements de longueur tout à fait comparables pourront être
(1) Lieutenant-colonel Hennebert. — Le Transsaharien (Le Correspondant^ 25 oct. 1889).
dirigés à partir de Biskra sur nos différents ports de la Méditerrannée, depuis Alger jusqu'à Bône et même jusqu'à Tunis.
S'obstiner à défendre le tracé transsaharien de la province d'Alger, c'est faire de la centralisation dans le plus mauvais sens du mot, aux dépens du succès de l'œuvre et sans souci pour les finances publiques. Dans tout l'exposé qui précède et que nous avons cherché à rendre aussi impartial que possible, où trouve-t-on un argument, un seul, en faveur de ce tracé ? Il nous serait vraiment trop facile d'accumuler contre lui objections sur objections. Quiconque connaît le Sahara sera d'accord avec nous.
Tous ces pays où l'on nous invite à passer, nous pouvons en parler de vim. De Boghar à Laghouat, c'est un pays pauvre, de peu de production, de très faible tonnage pour un chemin de fer, malgré les alfa de ces hauts plateaux et malgré le marché de laines de Djelfa. Il est vrai que l'achèvement de cette ligne de pénétration jusqu'à Laghouat serait utile au point de vue stratégique et permettrait de réaliser de notables économies sur les frais d'entretien de la garnison de Laghouat. Nous n'en disconvenons pas ; mais les deux lignes de pénétration latérales, celle d'Aïn Sefra, dans l'ouest, et celle de Ouargla, dans l'est, la priment de beaucoup, ne fût-ce que parce qu'elles l'encadrent» Au delà de Laghouat, c'est, sauf la région des daya, le désert dans toute sa nudité, sans une goutte d'eau, sans une habitation : terre de parcours des Larbaa, qui fuient pendant l'été cette région désolée pour se rapprocher du Tell.
On a fait valoir que ce tracé passerait à peu de distance de la chebka du Mzab; or le Mzab est un pays remarquable, qui a été l'objet de nombreuses descriptions. Il mérite sa réputation; mais qu'on ne nous parle pas sérieusement du trafic qu'il fournirait au chemin de fer! Le Mzab n'est pas et ne sera jamais un pays de production de quelque importance. C'est une région naturellement des plus pauvres du désert, et, pour en tirer parti, il a fallu toute la persévérance des musulmans schismatiques qui se réfugièrent jadis au fond des cirques rocheux et des ravins abandonnés de cette chebka (chebka, réseau, filet). On y trouve aujourd'hui quelques belles oasis, mais telles quelles, ces oasis ne suffisent pas à nourrir leurs habitants, dont un tiers émigré annuellement; dans l'avenir, le pays n'est capable d'aucune extension agricole, attendu que l'on ne peut
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espérer augmenter le volume des eaux de Toued Mzab et des autres rivières de la chebka, et que, d'autre part, on ne réussira pas, selon nous, à y obtenir des eaux jaillissantes au moyen de sondages. On y rencontre des villes riches et industrieuses pour des villes sahariennes ; mais c'est une richesse qui vient de Textérieur ; ce sont des industriels d'importation ; tous ces résultats sont dus exclusivement au génie commercial d'une race qui est douée au plus haut degré de l'esprit de négoce, qui a des comptoirs dans toute l'Algérie et le^ Sahara algérien et qui tient entre ses. mains une grande partie des échanges du Sud.
Ne négligeons pas, tant s'en faut, le concours précieux des Mzabites dans nos projets transsahariens. Mais « où qu'on fasse des chemins de fer dans le Sud, on trouvera l'élément mzabite. C'est lui qui se déplacera, et il est inutile d'aller chez lui pour le trouver (1) ».
Quant à l'étonnant projet qui consisterait à diriger une ligne de Laghouat vers la chebka du Mzab, au sud-est, pour aller delà rejoindre le bas-fond de Ouargla, — alors que Ouargla peut être atteint si facilement par Biskra et Tougourt, — nous nous permettrons de ne pas même l'examiner.
Que l'ancien tracé central reste logique avec lui-même : qu'il aille droit au sud, et que de Laghouat, il traverse 120 lieues de désert jusqu'à El Goléa. Dans le dernier tiers du trajet, les mauvais passages, les travaux d'art seront nombreux. Et l'alimentation en eau des locomotives? M. Duponchel avait proposé la pose d'une conduite de refoulement qui, des deux extrémités de la Ugne, eût amené l'eau à toutes les stations intermédiaires! ou bien encore, il faudrait multiplier les puits et les citernes le long du parcours et, d'après le projet dressé par l'un de nous, lors de la mission Choisy, tous ces puits réunis représenteraient une hauteur totale de 2,000 mètres à creuser, dont plus de 800 mètres dans des calcaires excessivement dursl Et tout cela pour atteindre quoi? El Goléa, petite oasis, isolée au bout du Sahara algérien, sans aucune importance, centre des Chaamba Mouadi, la moins nombreuse de beaucoup de nos trois tribus de Chaamba.
Quel est le but vers lequel nous conduirait ensuite l'ancien tracé
(1) G. Rolland. — Le Chemin de fer de Biskra- Tougourt-Ouargla. (Challamel, éditeur, 1888.
central? D'après M. Hennebert, il devrait obliquer au sud-est vers le Touat. Mais le Touat est situé sur Toued Messaoura, c'est-à-dire sur le tracé occidental. Si Ton veut aller au Touat, mieux vaut mille fois y aller par le tracé occidental, le seul rationnel avec cet objectif.
On le voit, l'ancien tracé central a tout contre lui : le retard énorme de la ligne de pénétration qu'il prolongerait, le désert irrémédiable qu'il traverserait, les dépenses élevées qu'entraîneraient ses travaux d'art et son alimentation en eau, et, en fin de compte, l'absence de valeur propre comme objectif.
Adopter ce tracé serait une véritable aberration.
Continuons à procéder par élimination et achevons ce que nou» avons à dire du tracé occidental du Sud oranais par Igli et le Toùat.
Auparavant, disons hautement que nous reconnaissons la valeur de ce tracé. Si nous n'en sommes point partisans, c'est surtout parce que des raisons politiques s'opposent à son exécution, pour le moment, et parce qu'il est grand temps de commencer enfin l'œuvre du Transsaharien.
Nous admirons sincèrement les efforts et la propagande de nos compatriotes de la province d'Oran en faveur de leur tracé; mais, à Oran, on est trop voisin du Maroc pour ne pas connaître la situation politique et religieuse du pays où l'on nous invite à nous engager les yeux fermés, et l'on ne peut cependant demander à la ^mère-patrie d'aller au-devant de difficultés internationales, quand, à côté, s'offre un autre tracé permettant d'atteindre le but sans aucun risque.
Il avait d'abord été question de pousser le chemin de fer d'Aïn Sefra jusqu'à Figuig, qui n'en est qu'à 70 kilomètres. Mais Figuig est une oasis marocaine, bien que l'autorité du sultan du Maroc y soit à peu près illusoire, et, pour y aller, il aurait fallu s'entendre avec lui.
Actuellement le projet de tracé occidental du Transsaharien laisse Figuig à l'ouest, passe par les oasis indépendantes des Béni Goumi et arrive ainsi à Igli. Jusqu'à Igli, l'on peut admettre que nous sommes chez nous ; nous ferons observer seulement que cette ligne, le long de notre frontière occidentale, se présenterait de flanc, sur toute sa longueur, aux incursions des Ouled-Sidi-Cheikh et des pillards
marocains : disposition défectueuse sous le rapport strat^ique et bien différente de celle où se trouvera la ligne de Biskra à Ouargla, en plein Sahara français.
Mais au delà d'igli, le tracé occidental s'engagerait le long de l'oued Messaoura pour gagner le Touat, son premier objectif de quelque importance. Or, en l'état actuel des choses, nous ne pouvons aller au Touat sans que l'élément musulman ne nous y livre bataille : s'engager dans cette voie, c'est aller inutilement au-devant de complications dont on ne peut mesurer l'étendue. Loin de nous la pensée de soutenir que ces pays sont marocains, — assertion contre laquelle nous serions les premiers à protester, avec tous les Algériens et tous les Français éclairés ! Ni le Touat et le Rezzan, ni le Tidikelt et Akabli et In Salah ne sont administrés par le Maroc. Leurs populations sont à peu près indépendantes, — à tout autre point de vue que l'attache religieuse ; — mais elles se trouvent incontestablement sous l'influence des chérifs marocains, fanatiques et très hostiles. A peine échangentelles quelques cadeaux avec le sultan du Maroc pour établir leur lien ; mais si nous faisions le moindre mouvement en avant, elles ne manqueraient pas de se réclamer de lui et d'affirmer que depuis longtemps elles font partie intégrante de son empire. Le Maroc, à son tour, transporterait la question sur le terrain diplomatique ; notre devoir serait de passer outre : mais eût-il été d'une bonne politique d'avoir soulevé cet incident? Non. •
De fait, le Maroc est un empire vermoulu, en équilibre instable, qui ne vit et ne se maintient que grâce aux rivalités des nations qui guettent son effondrement et convoitent ses dépouilles. Notre devoir est d'être prêts pour le jour où cette liquidation se produira; mais notre intérêt n'est pas de la provoquer. C'est un voisin gênant par suite de l'anarchie qui règne dans son sein ; mais ne vaut-il pas mieux encore l'avoir à nos côtés qu'une ou plusieurs puissances européennes, sans doute hostiles? La réponse n'est pas douteuse.
D'ailleurs, admettons que nous ayons dompté le Touat et conquis In Salah. Nous aurions simplement allongé le sud de la province d'Oran ; mais nous nous trouverions ensuite, comme aujourd'hui, en face des Touareg, qui nous barreraient la route pour aller plus loin. Ce sont les Touareg qui constituent la vraie difficulté; ce sont eux qui empêchent de passer, aussi bien par un tracé que par l'autre. Le