PAR LE TOUAT
Touat, In Salah, si les Touareg étaient décidés à nous livrer passage, seraient sans influence et sans action. C'est donc aux Touareg qu'il faut aller, — sans compliquer la question d'une affaire avec le Maroc, — et c'est le tracé par Ouargla et Amguid, qui seul nous conduit directement chez eux et nous les met dans la main.
Tel est l'argument majeur contre le tracé occidental, — sans parler de l'objectif final, qui, avec ce tracé, est uniquement le coude du Niger, tandis qu'avec le tracé par Ouargla et Amguid, nous pouvons viser, à volonté, le coude du Niger ou le lac Tchad.
Les partisans du tracé occidental pourront objecter qu'il ne s'agit d'abord que de prolonger le chemin de fer d'Aïn Sefra jusqu'à Igli. et qu'ensuite, on attendra les événements. Ils pourront ajouter que d'Igli le chemin de fer exercera déjà son influence économique sur la série des oasis de l'oued Messaoura et aura chance de drainer une partie des échanges importants qui se font dans ces régions sahariennes. Certes, nous serions fort heureux qu'on pût prolonger de suite la voie ferrée d'Aïn Sefra jusqu'à Igli, en même temps que celle de Biskra jusqu'à Ouargla. Mais l'état des finances publiques et les dispositions du Parlement ne permettent pas d'espérer qu'on se lance de front sur ces deux pistes : force nous est de faire un choix.
Or, au point de vue stratégique et algérien, le résultat de la ligne de pénétration du Sud oranais est atteint, dès aujourd'hui, avec son terminus actuel d'Aïn Sefra et avec le fort construit au delà, dans la direction de Figuig, à Djenan Bou Rezg : en revanche, le résultat stratégique de la ligne de pénétration du Sud constantinois sera incomplet tant que cette ligne n'aura pas été prolongée jusqu'à Ouargla. D'autre part, au point de vue économique, on ne peut nier que ce ne soit, pour la ligne du Sud oranais, une grande infériorité que d'avoir besoin d'aller aussi loin dans le désert pour trouver du trafic, alors que la ligne du Sud constantinois enregistre déjà un trafic important dès son arrivée à la porte du Sahara. La ligne de Batna à Biskra, — qui n'est entièrement ouverte à l'exploitation que depuis moins dedeuxans, — accuse déjà une recette brute annuelle de près de 4,000 francs par kilomètre. Par contre, la ligne de Mécheria à Aïn Sefra ne fait guère que 1,000 francs; elle ferait certainement davantage si elle atteignait Igli : mais la question A beaucoup plus d'inconnu de ce côté que du côté de l'Oued Rir' et de Ouargla, où tous les éléments du problème sont en notre possession.
Dans rOuest, il est vrai, on fait miroiter à nos yeux le chiffre énorme des palmiers du Touat (10 millions de palmiers, dit-on), et multipliant par ce chiffre le nombre de kilogrammes de dattes produites annuellement par un arbre, on arrive à un tonnage considérable, qu'on escompte tout entier pour le trafic de la future ligne. Nous sommes loin, certes, de sourire du tonnage que les dattes doivent fournir aux chemins de fer du Sahara, et nous croyons à une exportation croissante de cette denrée vers les pays d'Europe et d'Amérique, où elle entrera de plus en plus dans la consommation ; mais, à cet égard, on ne saurait comparer entre elles des régions d'oasis complètement différentes par les variétés de dattes qu'elles produisent, et il faut se mettre en garde contre certaines illusions. Les dattes de l'Oued Messaoura et du Touat appartiennent exclusivement aux variétés communes, ne s'adressent qu'à la consommation indigène, ne sont pas susceptibles d'exportation et n'iront jamais se faire embarquer à Oran pour l'Europe, où l'on n'en voudrait pas sur nos tables. Les dattes fines, dites Deglet nour, savoureuses et transparentes, les seules qu'on apprécie chez nous, proviennent exclusivement du bas Sahara, c'est-à-dire des parties du Sahara qui s'étendent au sud de la province de Constantine et de la Tunisie, des oasis de l'Oued Rir' et du Souf, du Djérid et du Nefzaoua, — et ce privilège ne leur échappera pas — : car il résulte de conditions naturelles de sol, d'altitude et de climat, qui sont immuables. Le Touat ne sera jamais, pour ainsi dire, un bon cru de dattes.
Puis, tout en reconnaissant l'intérêt qu'il y aurait à desservir cette grande région du Touat, on ne nous démentira pas quand nous dirons qu'elle est cependant bien moins intéressante, au point de vue français, que la région de l'Oued Rir'. Ici, c'est, à la porte de Biskra, une région pacifiée, fertilisée depuis trente-quatre ans par l'œuvre des sondages miUtaires; ici, l'on trouve des intérêts européens surplace, des oasis exploitées et créées par des colons français; ici, les capitaux français ont un emploi immédiat et certain, et Ton est en présence d'un développement continu, d'un mouvement de colonisation des plus féconds. Quand pourra-t-on en dire autant du Touat? en tout cas, dans un avenir fort lointain.
A ceux, enfin, qui voient surtout In Salah comme objectif par le tracé occidental, nous ferons observer qu'il n'est nullement indis-
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pensable d'adopter ce tracé pour atteindre In Salah. Si Ton tient quand môme à diriger sur ce point un chemin de fer, — que notre établissement au cœur du Sahara central, à Amguid, rendra, espéronsnous, inutile, provisoirement du moins, mais dont nous ne voudrions pas contester a priori l'intérêt possible, — on pourra tout aussi bien arriver au résultat désiré avec le Transsaharien central : nous n'admettons pas qu'on dévie pour cela du tracé central proprement dit par Timassinin et Amguid; mais il sera toujours facile de détacher, à partir de Timassinin, un embranchement relativement court sur In Salah (1). D'ailleurs, nous le répétons, l'objectif le plus pressé n'est pas In Salah, et la solution pacifique de la question touareg n'est pas là.
Notre conclusion est qu'à tous égards, le tracé occidental par Igli et le Touat doit céder le pas au tracé central par Ouargla et Amguid. Son heure viendra peut-être; mais elle n'a pas sonné.
Nos compatriotes de la province d'Oran sont trop éclairés pour ne pas se rendre à la justesse de cette série d'observations. Us sont trop dévoués à la grande cause du Transsaharien pour vouloir, par de mesquines rivalités de province à province, entraver le succès de l'œuvre, parce que le succès dépend aujourd'hui du tracé partant de la province de Constantine.
En réalité, les deux provinces de Ck)nstantine et d'Oran sont les points de départ naturels des deux principales voies de pénétration de la France vers le Soudan. Tout ce que Tune fera dans cet ordre d'idées, devra profiter à l'autre. Qu'elles s'entr'aident donc, au lieu de se combattre!
Quand, par notre ligne de Ouargla et d'Amguid, nous tiendrons les Touareg, quand l'hostilité d'In Salah et du Touat sera tombée, quand le démembrement du Maroc s'imposera, il deviendra facile de prolonger la ligne du Sud oranais vers ces régions productives de l'oued Messaoura. Et même, dans l'avenir, qui sait? si la paix et le génie français arrivent à transformer graduellement le Sahara central et à repeupler ces vastes régions, si l'exploitation du Soudan démontre
(l) L'embranchement sur In Salah pourrait, si l'on préférait, se détacher i Ouargla du Transsaharien central, de manière à suivre l'oued Mya, puis l'oued Insokki; mais il serait alors beaucoup plus long. Les pays traversés étant généralement ingrats, par un embranchement comme par Tantre, la solution la plus courte, la moins coû-^ teuse, nous semblerait la meilleure.
Fintérêt de relier plus complètement encore Tintérieur africain à nos possessions de la côte méditerranéenne, il n'est pas impossible que Ton soit amené à continuer aussi la ligne du Sud oranais au delà du Touat jusqu'à Timissao, — où elle viendrait se greffer sur le prolongement du Transsaharien central, dirigé à partir d'Amguid vers le coude du Niger.
De même, dans le Sud tunisien, nous construirons sans doute un jour la ligne frontière de Bou Grara à Rhadamès, ligne qui, jusqu'aux environs immédiats de Rhadamès, se trouverait en territoire français. Puis nous pourrions, sans difficulté, la poursuivre jusqu'à Timassinin, — où elle viendrait également se greffer sur le Transsaharien central, dont un autre prolongement irait à partir d'Amguid VCTS le lac Tchad.
Le réseau français du Transsaharien, tel qu'on est conduit ainsi à l'entrevoir pour l'avenir, comprendrait alors : un axe central par Ouargla et Amguid, — se bifurquant, d'une part, au sud, vers le Soudan occidental et le Soudan central, — et recevant, d autre part, deux lignes affluentes venant du nord par le Sud oranais et le Sud tunisien.
Mais ce sont là des perspectives assez lointaines^ et, quoi qu'il en advienne, c'est par l'artère centrale qu'il est logique de commencer.
Ne rêvons pas encore à plusieurs Transsahariens, quand nous avons tant de peine à nous décider pour en faire un!