‹ La France en Afrique et le transsaharienChapitre 8 sur 28 · NÉCESSITÉ D'DN CHEMIN DE FER TRANSSAHARIEN · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D'DN CHEMIN DE FER TRANSSAHARIEN

Enfin, les avis sont partagés sur le bon marché des routes fluviales pour le drainage des produits du Soudan. On peut observer, en effet, que les marchandises auront toujours à subir un premier trajet par voie de terre jusqu'à l'endroit où les grands fleuves deviennent navigables, puis un second trajet jusqu'à leur embouchure, puis un troisième par mer : d'ofi deux transbordements, plus un détour énorme à destination d'Europe, On peut ajouter, en ce qui concerne le bas Niger, que son embouchure se trouve sur une côte inhospitalière et excessivement malsaine, où il ne paraît guère possible de créer une colonie suffisamment organisée et des installations suffisamment outillées pour servir de porte de sortie principale au commerce du Soudan central ./'l)n peut, au contraire, soutenir que TAlgérie, avec ses ports et strïT réseau de voies ferrées, avec son climat sain, avec ses colons, remplit toutes les conditions requises pour devenir l'entrepôt des produits de l'intérieur, et que le Transsaharien, voie directe, voie rapide et sûre vers le nord, luttera victorieusement, dans beaucoup de cas, avec les voies navigables. ^

Tout au moins, la question est-elle discutable. C'est à l'avenir qu'il appartient d'y répondre. Pour le moment, il doit nous suffire d'avoir démontré que le Transsaharien sera le seul moyen de pénétr?Ltion efficace au Soudan.

Enfin, un dernier argument en faveur du Transsaharien est qu'il nous permettra de faire tomber la résistance et l'hostilité des populationsttouaregy-'àe conquérir influence et action sur elles et de nous en servir pour arriver promptement à dominer tout le nord du Soudan central et occidental. C'est là une considération capitale dans nos projets sur l'intérieur africain, et la question touareg a trop /' d'importance pour que nous n'y insistions pas tout particulièrement .

A en juger par les cartes étrangères du nord de l'Afrique, l'extension de TAlgérie et de la Tunisie vers le Sud serait singulièrement rétrécie, sinon encore fermée.

D'une part, l'empire du Maroc est représenté comme englobant, au sud-est, tout le cours de l'Oued Messaoura, avec le Gourara, le Touat, le Tidikelt et In Salah, et la teinte correspondante barre effrontément; dans le sud, tout le Sahara de nos provinces d'Oran et d'Alger. Co sont là des attributions absolument fantaisistes, qui ne reposent sur aucun droit, contre lesquelles nous ne devons cesser de protester et qu'il est déplorable de voir reproduites aveuglément par beaucoup de cartes françaises; mais il y a là une tactique voulue d'empiétement contre nous, tactique que nous devons discerner, si nous voulons la déjouer.

D'autre part, la régence de Tripoli pousse deux pointes vers l'ouest, au sud de la Tunisie, et s'avance jusqu'aux villes de Rhadamès et de Rhat. De ce côté malheureusement, il s'agit de faits accomplis; car les Turcs tiennent garnison dans ces deux villes.

Entre ces dépendances méridionales, réelles ou supposées, du Maroc et de la Tripolitaine, il existe, au sud de la province de Constantine, une région intermédiaire, où l'absence de teinte, même sur les cartes étrangères, indique que, de l'aveu de tous, elle n'est encore enti*ée dans la zone d'influence d'aucune puissance établie sur le littoral :

c'est le pays des Touareg (sing. Targui, pi. Touareg), qui comprend tout le Sahara central et de là s'étend jusqu'au Soudan .

Le pays des Touareg n'est pas moins remarquable aux points de vue orographique et hydrographique qu'aux points de vue politique et commercial.

Il présente un système montagneux formé de grands plateaux en relief, séparés par de larges couloirs et limités par des flancs abrupts, donnant lieu parfois à des chaînes déchiquetées. Au milieu se dressent les monts Hoggar, large protubérance, flanquée de terrasses étagées et surmontée de volcans éteints, dont les cimes atteignent des altitudes de 1,500 à 2,000 mètres ; c'est le nœud orographique du Sahara central. C'est en même temps le faîte de séparation de plusieurs bassins hydrographiques d'étendues immenses : au nord, le bassin de l'Igharghar, en pente vers le bas-fond du chott Melrir (auquel les chotts Rharsa et Djérid font suite à Test vers la Méditernanée) ; au sud-est, le bassin également fermé du lac Tchad, à l'intérieur du Soudan central; au sud-ouest, le bassin du Niger, vers le golfe de Guinée (et peut-être encore au nord-ouest, un quatrième bassin, celui du Draa, vers l'océan Atlantique).

Les peuplades touareg n'ont pas, à proprement parler, de gouvernement. Ce sont des confédérations indépendantes, à peine liées entre elles par des arrangements passagers, comme étaient, avant la conquête française, les nomades de notre Sahara algérien, Ouled Naïl, Chaamba et autres. On y distingue cinq grandes confédérations : — au nord, les Azdjer et les Hoggar, qui nous intéressent plus particulièrement, parce qu'elles confinent au Sahara algérien ; — à l'ouest, les Taïtok, dont on ignorait l'existence comme confédération à part, mais dont il a été beaucoup parlé, depuis quelque temps, à propos des Touareg détenus en Algérie (1); — enfin, au sud, les Kel-Owi ou Kel-Aïr et les Aouélimmiden, qui confinent au Soudan central et occidental. Chacune de ces confédérations comprend elle-même plusieurs tribus, ayant leurs individualités et leurs traditions, et les groupements peuvent s'y modifier avec le temps.

Ces diverses tribus nomades sont maîtresses des routes qui traversent leurs zones respectives de parcours, et, d'une manière géné-

(1) Voir les articles de M. Masqnerav dans le Journal des Débats,

raie, on peut dire que les Touareg régnent sur le grand Sahara, depuis le désert libyque jusqu'à l'Atlantique. De fait, tout le commerce entre la Méditerranée et le Soudan central et occidental se trouve entre leurs mains.

L'Algérie, avant qu'elle ne fût française, avait, elle aussi, sa part dans ce commerce, et M. Duveyrier, notre illustre voyageur chez les Touareg, a souvent rappelé le mouvement important de caravanes qui existait jadis entre les États Haoussa du Soudan central et les États barbaresque de la côte méditerranéenne, par la Sebkha d'Amadrhor et , par Ouargla. Mais on sait que, depuis la conquête française, les caravanes du Sahara central se sont entièrement détournées de nous et qu'elles se dirigent aujourd'hui, soit au nord-ouest vers le Maroc, soit au nord-est vers la Tripolitaine. La raison déterminante de ce déplacement des échanges à notre détriment a été, comme chacun sait aussi, l'abolition de l'esclavage dans nos possessions, tout esclave qui touchait le sol français étant déclaré libre. Mais quoi qu'on en dise parfois, la marchandise humaine n'est pas le seul élément de commerce des caravanes venant de l'intérieur africain, et nous n'en voulons pour preuve que le développement croissant du port de Tripoli. Si important et si rémunérateur que soit pour les Touareg le trafic des esclaves, beaucoup de bons esprits croient que nous aurions pu, avec de la persévérance, y substituer peu à peu d'autres échanges et renouer des relations commerciales avec les Touareg, en adoptant vis-à-vis d'eux une politique adroite et en sachant profiter des tendances amicales des Touareg Azdjer à notre égard.

Car, quand on parle des Touareg et de leurs dispositions envers nous, il importe de distinguer de quelle confédération il s'agit. Les Touareg Hoggar nous sont incontestablement hostiles; mais il en est ou, du moins, il en était autrement des Touareg Azdjer.

Les diverses fractions de Touareg, en effet, bien qu'ayant la même origine, ont des traditions fort différentes, suivant leurs relations séculaires avec les pays voisins. Leurs relations relevaient autrefois plus spécialement, soit du Maroc, soit de l'Algérie, soit du Soudan, d'après leurs positions respectives par rapport à ces contrées, d'après l'origine ou la destination des caravanes qu'ils conduisaient. Or, les relations des Azdjer étaient avec l'Algérie; elles étaient pour eux une

source d'aisance et de bénéfices, et la tradition s'en est conservée chez eux.

Cette tradition était encore vivace quand le maréchal Randon essayait, par l'intermédiaire du général Margueritte, de renouer nos anciennes relations avec les Azdjer. Ce fut alors également, de la part des Azdjer, la volonté très ferme et très intelligente de les rétablir qui facilita nos rapports avec le cheikh Othman, chef de la grande fraction des Ifogha et fondateur de lazaouïa des Timassinin, et avec Si El Hadj Akhenoucken, chef de la tribu noble des Oraghen et de la confédération des Azdjer. C'était l'idée d'enrichir leur pays, ca rétablissant les communications avec la France, qui les guidait, quand ils conduisirent chez eux, sous leur protection, Si Ismaïl Bou Derba et M. Duveyrier. C'était enfin le même espoir qui décidait le vieux cheikh Othman à venir lui-même chez nous, à Alger et jusqu'à Paris.

Cheikh Othman est mort sans avoir vu son rêve réalisé, et il est triste de penser qu'aujourd'hui nous sommes moins avancés que du temps du maréchal Randon.

Depuis lors, tandis que nous négligions ces questions cependant si intéressantes pour l'avenir de l'Algérie, le grand mouvement panislamique, dirigé avec tant de vigueur par les Senoussya de Tripolitaine, gagnait la région touareg, où il réussissait à fanatiser des populations musulmanes auparavant modérées, et s'étendait jusqu'à prendre contact avec le mouvement également religieux et plus spécialement antifrançais, dont le foyer est au Maroc et au Touat. Aujourd'hui, ce n'est plus seulement une barrière commerciale qui ferme nos possessions d'Algérie et de Tunisie à leur sud, c'est en même temps une barrière religieuse, faite de fanatisme et de haine contre nous. Les massacres de nos voyageurs, de nos missionnaires, de Flatters et de ses compagnons, de Palat, de Douls, sont là pour en faire foi !

Il n'est pas douteux cependant que les Azdjer n'aient mieux résisté que le reste des Touareg à cette propagande antifrançaise, et le fait est que nous n'avons absolument rien à leur reprocher.

Lors de sa première mission, en 1880, le colonel Flatters était bien inspiré en se dirigeant d'abord chez les Touareg Azdjer, et il est faux de dire, comme on l'a écrit, que les Azdjer lui refusèrent le passage. Notre ancien ami Akhenoucken ne mérite pas que sa mémoire soit chargée d une pareille accusation. La vérité est qu' Akhenoucken répon-

dit à la lettre par laquelle le colonel Flatters lui avait demandé passage, en lui écrivant une autre lettre, qui est connue : il était, au contraire, décidé et prêt à faciliter la route de la mission française ; mais Flatters était reparti pour rentrer à Ouargla, avant môme d'avoir reçu la réponse d'Akhenoucken. Il était reparti parce que sa caravane était mal organisée et qu'elle n'avait pas suffisamment de vivres, parce qu'il ne se sentait pas assez maître de Tesprit et de la volonté des indigènes qui la composaient, et aussi parce que les habitants de la ville de Rhat étaient hostiles.

De retour en France, Flatters résolut de s'adresser à Ahitarhen, le principal personnage des Hoggar, dans le pays duquel la seconde mission s'engagea, en effet, au delà d'Amguid. On sait la suite et la trahison dont elle fut victime, et l'on sait également sur qui retombe la responsabilité de ce crime : — les Hoggar, poussés par les marchands de Tripoli, — les gens d'In Salah, poussés par les Ouled Sidi Cheikh, — et les Senoussya.

Mais les Azdjer en sont tout à fait innocents. Ce sont même les Ifogha des Azdjer qui avaient conduit Flatters à Amguid, et qui, après le désastre, recueillirent les derniers débris de la mission Flatters et les rapatrièrent à Ouargla. Ils furent aussitôt punis de nous avoir servis, et leur chef écrivait peu après : « Les Hoggar ont envoyé deux ghezzou, l'un qui a suivi le colonel et l'autre qui nous a razziés, nous Ifogha, et cela à cause de vous et parce que nous sommes allés à vous. L'ami ne devient pas ennemi. » Promesse faite, parce qu'alors ils pensaient que nous tirerions une vengeance immédiate du massacre de nos compatriotes.

Près de dix ans se sont écoulés, et leurs ossements blanchis jonchent encore sans sépulture le sol du grand Sahara I

On s'est fait un épouvantail des Hoggar, sans vouloir comprendre que ces hordes indisciplinées et peu nombreuses, avec leurs lances et leurs fusils à pierre, sont, par rapport à nous et même à nos Arabes, armés et commandés par nous, une quantité absolument négligeable militairement parlant. Nous n'en voulons d'autre preuve que la mission Flatters elle-même : les quatre-vingt-dix fusils qu'elle comptait étaient invincibles, en restant groupés, et pouvaient braver tous les Touareg de la terre. Ce n'est pas en bataille rangée que Flatters est tombé, mais dans un guet-apens, où sa confiance l'a fait tomber.

46 Lk QUESTION TOUAREG

Draine épouvantable ! mais, quand on analyse froidement les choses, simple accident par imprudence, sans autre importance que la surprise d'une troupe d'éclaireurs au début d'une campagne. Il n'y avait, certes, pas là de quoi s'arrêter net devant toute tentative de pénétration au Soudan par l'Algérie.

Au Sahara, toutefois, l'événement a pris les proportions d'une grande défaite, et comme, depuis lors, nous n'avons plus rien tenté, les Touareg sont maintenant convaincus de notre impuissance. Ds nous méprisent, en attendant qu'ils nous bravent.

Les Azdjer eux-mêmes, comme les autres, doivent croire à notre faiblesse et ne plus guère compter sur nous. Leur ancien chef Akhenoucken, notre partisan, est mort. La querelle pendante entre eux et les Turcs, au sujet de la possession de la ville de Rhat, s'est envenimée; les Turcs, qui l'occupaient depuis 1876, en ont été chassés ; puis, après de longs pourparlers, ils y sont rentrés. Notre politique, si nous avions une politique saharienne, eût été de soutenir les Azdjer dans cette lutte, au moyen de quelques secours et encouragements, et de les aider à rester maîtres chez eux, ce qui était facile.

Quoi qu'il en soit, notre devoir aujourd'hui est d'ouvrir les yeux sur la situation dans le Sahara central et de savoir dégager la morale des événements et des intrigues qui s'y déroulent depuis quelques années. Pour notre part, nous sommes intimement convaincus que la persistance des Turcs à vouloir occuper Rhat est un symptôme des plus inquiétants, qu'il est l'indice d'une tendance latente, mais indubitable, de leur part, à empiéter de plus en plus sur les régions touareg. Jusqu'à présent, ils ont eu les Azdjer contre eux ; mais, au delà, leur influence est grande chez les Hoggar, qui sont liés à Tripoli. Que les Azdjer se réconcilient définitivement avec les Hoggar, ainsi que les Senoussya y travaillent, qu'un arrangement intervienne entre ces deux fractions rivales, et il est très probable que les Turcs seraient amenés, — soit pour contre-balancer l'influence des Senoussya, soit pour complaire à certaines instigations venues d'Europe, — à prendre pied chez les Hoggar. Du coup, les Turcs seraient maîtres jusqu'à In Salah : la Tripolitaine et le Maroc — (et demain peut-être ce seront d'autres noms qu'il faudra mettre à leur place) — se rejoindraient au-dessous de l'Algérie.

L'Algérie serait bloquée. La barrière commerciale et religieuse qui tend déjà à l'isoler dans le Sud deviendrait une barrière politique. Il

lui serait à tout jamais interdit d'opérer dans l'avenir son mouvement rationnel d'expansion vers l'intérieur africain.

Le danger est réel, et il importe de le signaler. Le malheur serait irréparable, et il faut le conjurer.

Situation identique à celle que les Anglais avaient dans l'Afrique australe, il y a quelques années. Les Anglais ne voulaient pas que le Cap restât simplement pour eux, — comme l'Algérie reste pour nous jusqu'ici, — une colonie côtière ; ils tenaient à ce qu'elle leur servît de base d'opération pour pénétrer vers l'intérieur du continent noir, c'est-à-dire ici vers le Nord et les grands Lacs: mais, au nord du Gap, le territoire allemand du Namaland menaçait d'opérer sa jonction avec l'État libre d'Orange et la république du Transwaal, ce qui eût barré la route du Cap vers les grands Lacs. Les Anglais n'hésitèrent pas ; ils annexèrent le Betschouanaland, afin de sauvegarder leur extension vers l'intérieur.

Ayons la même perspicacité, et, sachant ce que nous voulons, sachons nous ménager la possibilité de l'accomplir I Nous sonunes menacés de nous voir couper la route du Soudan: prenons les devants, allons pacifiquement, mais résolument, chez les Touareg, et plantons notre drapeau sur une route qui est nôtre logiquement et qui doit rester nôtre.

Il ne s'agit là ni de conquête, ni d'annexion, mais d'une simple mesure de préservation pour l'avenir. Il ne s'agit nullement de partir en guerre contre les Touareg, ni de se lancer chez eux dans une expédition aventureuse, mais seulement d'affirmer à leurs yeux notre volonté de passer pour nous rendre au Soudan, tout en reconnaissant les droits des pays que nous traverserons. Il ne s'agit pas davantage de provoquer les Touareg, mais, au contraire, de leur montrer notre désir d'entrer en relations amicales avec eux et de servir leurs intérêts, tout en nous servant d'eux pour l'accomplissement de notre programme. Enfin, dirons-nous, il ne s'agit même pas d'engager à fond dès aujourd'hui la question du Transsaharien, mais, du moins, de nous réserver les moyens de donner suite éventuellement à cette grande idée : sur ce terrain, tout le monde devra être d'accord, et ceux mêmes qui ne sont pas encore convaincus de l'utilité de la pénétration au Soudan par l'Algérie, reconnaîtront avec nous que le jour où il serait démontré que la France y a intérêt, il faudrait pourtant que la France pût passer!

Certes, plus qu'aucun de nos lecteurs, nous sommes, en matière d'exploration africaine, de ce que l'on peut appeler l'école des voyageurs

français. Pour nous tous, rien n'égale la gloire d'un d'Abbadie, d'un Duveyrier, d'un de Brazza, d'un Binger, marchant sans autre arme que sa volonté et sachant accomplir son œuvre, scientifique ou politique, en apôtre de paix, faisant aimer le nom de la France par son exemple, et accepter sans violence, par la seule force de la persuasion, notre influence ou notre protectorat.

Mais autre temps, autres exigences; autre pays, autre programme. Au pays des Touareg, à l'heure actuelle, la situation a malheureusement bien changé depuis M. Duveyrier, et, pour arriver promplement et complètement au but que nous nous y proposons aujourd'hui, il serait illusoire d'espérer que des missions de voyageurs isolés suffiront. Aujourd'hui, chez les Touareg, après l'impunité du massacre de Flatters, nous n'avons plus d'amis apparents ; l'élément franchement hostile domine; le nom de la France est sans prestige. Dans ces conditions, on ne peut qu'admirer le courage héroïque des explorateurs qui veulent encore s'y aventurer à leurs risques et périls; mais il est permis de douter qu'en dehors de l'intérêt géographique et scientifique des itinéraires parcourus, les avantaiges doivent être à la hauteur des dangers. D'ailleurs, au point de vue technique, de nouvelles études sur le terrain sont devenues inutiles, et nous en savons assez sur le Sahara dès à présent pour y lancer un chemin de fer quand nous voudrons. S'agirait-il de négociations à engager au point de vue politique ou commercial? les avances les plus amicales, faites avec toute la diplomatie possible par de simples particuliers, n'auraient aucune chance d'être accueillies, sauf peut-être auprès de quelques tribus, et seraient certainement sans effet durable sur l'ensemble des confédérations touareg.

Toute faute se paye. — Nous avons donné aux Touareg la preuve apparente de notre faiblesse : maintenant, ils ne s'inclineront que devant la preuve matérielle de notre force.

C'est donc en force qu'il faut aller chez les Touareg, et cela précisément pour ne rien risquer, pour n'avoir pas à nous battre, pour leur enlever toute velléité de nous résister.

Mais les Touareg sont si peu redoutables pour une troupe disciplinée, armée de fusils à tir rapide, qu'ils se garderont bien de nous attaquer. L'envoi d'une très petite colonne suffira : 200 hommes environ, pas davantage.

Cette petite colonne aura pour mission d'aller installer un ou deux postes en des points convenablement choisis. Nous y construirons des fortins, où nous serons inexpugnables. Auprès de ces fortins et sur la route, nous ferons des sondages artésiens, nous créerons de nouveaux centres de culture, nous organiserons des comptoirs d'échanges.

Malgré leur horreur de l'étranger, les Touareg sont tellement misérables qu'on ne peut douter de l'évolution qui se produira chez eux, quand ils verront notre outillage, nos moyens d'action, nos intentions pacifiques et le bien-être que nous apportons chez eux. Ce sont des sauvages n'ayant idée de rien ; il faut les apprivoiser et, pour cela, avoir le courage de s'approcher d'eux. Quand nous aurons créé ainsi à leur portée un ou deux établissements, les relations s'étabUront peu à peu et naturellement; ils verront alors que leur intérêt est de venir à nous ; nous leur ferons comprendre que nous ne prétendons nullement supprimer les bénéfices légitimes qu'ils retirent de leurs caravanes, mais qu'au contraire, le commerce vers le Soudan peut prendre avec nous un développement inespéré pour eux et qu'ils en resteront les agents.

Du jour où ils auront compris cela, — et cela peut être très prompt, — les Touareg deviendront nôtres; or, les Touareg nôtres, nous serons maîtres de tout le Sahara central, et ce sont eux qui, sans coup férir, nous conduiront au Soudan. Et c'est ainsi que la route de l'Algérie au Soudan par le Sahara, bien qu'elle soit la plus longue, peut être la plus rapide, si nous savons utiliser l'élément touareg (1).

(1) Depuis que ces lignes ont' été écrites, il est intervenu un événement d'une certaine importance, dont la nouveUe m'avait été transmise d'Algérie par divers correspondants et que j'ai annoncé à la Société de Géographie dans sa séance du 11 avril dernier. Un groupe de Touareg Hoggar, envoyé, dit-on, par le chef de cette confédération, est arrivé vers le 20 mars à El Oued, dans le Souf (Sahara de la province de Constantine), avec mission de nouer des relations avec le gouvernement français.

U est à souhaiter que cette intéressante démarche porte ses fruits; mais elle ne change rien aux conclusions qui précèdent.

Quelques promesses que l'on échange avec les Touareg, quelque traité que Ton passe avec eux, rien ne sera fait, en réalité, tant que nous n'aurons pas chez euxmêmes un représentant officiel, soutenu par une force armée en état de le protéger, — tant, en un mot, que nous n'y aurons pas un poste. Que telle ou telle fraction, plus ou moins autorisée, d'entre les Touareg, ait intérêt à venir à nous, c'est posr sible; mais cela ne veut pas dire que nous puissions aller à eux avec confiance. Ceux de nous qui se décideront à y aller, feront bien de prendre leurs précautions; car c'est le pays, par excellence, de la trahison. — Georges Rolland.

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