CRÉATION DE POSTES FRANÇAIS A TIMASSININ ET A AMGUID
Tel doit être le programme de notre action chez les Touareg, programme que Tun de nous a déjà exposé dans son ouvrage sur la Conquête 'pacifique de ^intérieur africain (1).
Il est clair, d'après ce qui précède, que dans cette œuvre d'apaisement et de pénétration, nous devons chercher d'abord à obtenir le concours de nos anciens amis les Azdjer et en faire le pivot de notre politique, pour arriver à rallier ou à soumettre les Hoggar. Malgré les derniers événements, malgré notre apparente abdication, nous pouvons escompter, de la part des Azdjer, un reste de sympathie latente : car « au Sahara, rien ne change; comme du temps d'Abraham, les amitiés et les haines ont une ténacité, une persistance, qui ont quelque chose de l'éternité ». Avec un peu de savoir-faire, avec quelque générosité, nous devons pouvoir ramener à nous les Azdjer et les utiliser pour vaincre l'hostilité des Hoggar; mais la première condition est de nous placer à proximité suffisante pour leur fournir un point d'appui et leur apporter une force efficace : c'est donc chez eux que nous devons raisonnablement choisir l'emplacement du premier poste à créer en pays touareg. Puis un second poste devra être établi plus loin, entre les Azdjer et les Hoggar, afin de prendre contact avec les seconds, par Tentremise des premiers. Les deux points qu'on est ainsi amené
(1) Général Philebert. — La Conquête pacifique de Tintérieur africain (E. Leroux, éditeur) .
h considérer comme les plus importants à occuper successivement sont, d'abord, Timassinin, à 800 kilomètres au sud de Ouargla, et ensuite, Amguid, à 200 kilomètres au-delà (1).
La petite oasis et la zaouïa de Timassinin appartiennent aux Ifogha des Azdjer, tribu de marabouts essentiellement bien disposée pour nous : c'est la tribu du cheik Othman, qui a fait tant d'efforts pour nous amener dans son pays. Les Ifogha ont des relations nombreuses avec nos Chaamba, et pendant l'hiver, ce sont eux surtout qui fréquentent le pays d'Amguid. On ne peut donc aborder dans de meilleures conditions les Touareg qu'en posant notre premier jalon à Timassinin, où nous sommes assurés de trouver d'abord aide et secours auprès des Ifogha, puis, par eux, accès facile auprès du reste des Azdjer ; de là, les Ifogha seront ensuite nos meilleurs guides pour nous conduire à Amguid. Arrivant ainsi à Amguid avec l'alliance des Azdjer, nous serons dans une excellente posture pour nous concilier les Hoggar, ou pour les combiittre, s'ils nous attaquent, et les châtier alors d'une façon exemplaire, — ce qui serait vite fait.
Amguid est une position dont l'importance exceptionnelle n'est pas généralement connue comme elle le mériterait, et nous tenons à la signaler tout particulièrement (2). Elle n'a pas seulement un intérêt capital par sa situation entre les deux grandes tribus rivales qui se partagent la domination du Sahara central ; elle n'est pas seulement privilégiée sous le rapport de l'abondance des eaux et des conditions favorables qu'on y rencontre pour les cultures ; elle est, en outre, tout à fait remarquable comme point de croisement d'une série de routes commerciales, rayonnant dans toutes les directions. D'Amguid,
(1) Nous pouvons soutenir, d'ailleurs, qu'en allant à Timassinin et à Amguid, nous n'empiétons pas sur le territoire des Touareg et que nous y sommes encore chez nous.
Dans ces pays, en effet, il n'y a pas de limites définies, mais simplement des zones de parcours. Rigoureusement parlant, la limite du Sahara algérien, s'il y en avait une, serait le long du bord méridional des grandes dunes; mais, en principe, les régions qui s'étendent d'Ain Taïba à Timassinin et à Amguid sont territoires neutres entre Chaamba et Touareg, parcourus alternativement par les uns et par les autres et pouvant aussi bien être revendiqués par les premiers que par les seconds.
(2) Par Amguid, il ne faut pas entendre forcément le point précis où se trouvent les sources et les étangs de ce nom, mais, d'une manière générale, la région de righarghar qui s'étend, depuis le confluent de l'Oued Rharis et de l'Igharghar, sur une cinquantaine de kilomètres, vers l'amont, jusqu'aux étangs d'Arhelachen, où l'Igharghar, à sa descente des monts Hoggar, cesse de couler à ciel ouvert.
A TIMASSININ ET A AMGUID
une route de caravane conduit, à Touest, à In Salah et de là au Touat et au Maroc ; une autre, au nord-est, par Timassinin, à Rhadamès et à Tripoli; une autre, à Test, à Rhat et au Fezzan; une autre,
JhâifAf^imB^
Importance de là position d'Amguid sur la route de l'Algërie au Soudan.
au sud-est, par Amadrhor, à Agadès et aux États Haoussa du Soudan central ; une autre, au sud-ouest, par Timassao, à Gogo ou à Tombouctou, sur le coude du Niger ; — sans compter, droit au sud, la route conduisant par l'Igharghar à Idelès, principale ville du Hoggar, point stratégique d'où Ton commandera toutle Sahara central, et, droit au nord, Tancienne route qui de Timassinin conduisait à Ouargla et h l'Algérie et qu'il nous appartiendra de faire revivre. S'il est une position
qui mérite le nom d'étoile de voies de communication, c'est bien celle-là.
Pour nous, dans tout le Sahara, aucun point ne peut rivaliser avec Amguid, et Ton dirait qu'il a été placé là, à notre portée, pour nous tenter.
Ajoutons que d'Amguid nous entraverons déjà considérablement la traite et la vente des esclaves. Pourquoi, aujourd'hui, sommes-nous absolument désarmés contre elles ? Parce que nous restons au nord des marchés où les caravanes écoulent leurs produits vivants; mais, à Amguid, nous serons placés au sud des marchés d'In Salah et de Rhadamès, et nous pourrons gêner beaucoup le passage des caravanes d'esclaves qui s'y rendent. De plus, ayant action directe sur les Touareg qui, seids, font faire aux caravanes d'esclaves la traversée du Sahara, nous les amènerons graduellement à délaisser ce hideux commerce, en y substituant, comme moyens d'existence pour eux, le transport de nos marchandises et leur échange avec les produits du Soudan.
Il y a également un autre point dont l'occupation est souvent déclarée nécessaire et dont il nous faut parler ici : c'est In Salah.
On fait valoir l'importance d'In Salah, tant au point de vue commercial qu'au point de vue religieux et politique. On ajoute que, pour réduire les Touareg, il faut les priver de leurs centres d'approvisionnements, parmi lesquels In Salah figure au premier rang. Récemment encore, à propos de l'assassinat du malheureux Camille Douls, M. Duveyrier souhaitait l'envoi d'une colonne à In Salah, ne fût-ce que pour y montrer notre puissance.
Certes, In Salah devra forcément, à un moment donné, rentrer dans notre sphère d'action. Mais, pour l'instant, nous n'en sommes qu'au début de notre programme de pénétration chez les. Touareg, programme qui n'est même pas entamé. Pour commencer, nous ne pouvons aller dans plusieurs directions à la fois, et nous devons faire un choix bien réfléchi entre les divers objectifs qui s'offrent à nous. Or, à notre avis, l'objectif le plus politique n'est pas In Salah ; ce n'est pas là qu'est le nœud de la situation.
Aller directement à In Salah, c'est chercher les batailles et les complications. Car il ne faut pas se dissimuler qu'il s'agirait alors d'une véritable campagne et d'une colonne de 2,000 à 3,000 hommes. La prise même des ksour d'In Salah nous serait facile, et il est probable
A TIMASSININET A AMGUID 55
que les habitants, qui ont à se reprocher de nombreux méfaits contre • nous, évacueraient la place à notre approche. Mais, après nous en être emparés, nous devrions y installer un poste, lequel serait coûteux et difficile à garder : ce serait un poste tout à fait en Tair, comme on dit ; nous serions là isolés au milieu d'éléments foncièrement hostiles, entre Tennemi marocain, d'une part, et Fennemi hoggar, de l'autre. Puis, une fois à In Salah, nous serions amenés fatalement à conquérir les armes à la main tout le Tidikelt et tout le Touat : ce serait une grosse entreprise. Enfin, croit-on que maîtres d'In Salah, nous tiendrions, par cela même, les Touareg Hoggar? nullement; nous ne les tiendrions guère plus qu'actuellement d'El Goléa ou même de Ouargla.
Programme dangereux, programme à rebours de la logique que de commencer par In Salah pour arriver à dompter les Touareg. Combien il semble plus sage et plus adroit d'aller tranquillement à Amguid, avec l'aUiance des Azdjer, d'y prendre contact avec les Hoggar, sans provocation aucune, de s'installer ainsi en plein pays touareg, au milieu de leurs affaires, et de devenir insensiblement maîtres, non pas seulement d'un de leurs entrepôts, mais de leurs relations mêmes avec le Soudan ! Dès lors, tous les pays qui en sont tributaires, comme In Salah, le Touat, Figuig, nous tomberont d'eux-mêmes et peu à peu dans la main. Gomme on dit vulgairement, nous aurons fait d'une pierre deux coups.
Le principe de la pénétration chez les Touareg étant admis, la nécessité d'y créer des postes permanents étant reconnue, il resterait à examiner les moyens pratiques d'exécution. Nous les résumerons tout à l'heure ; mais disons de suite que la question est intimement liée à l'état d'avancement de nos chemins de fer de pénétration vers le sud de l'Algérie, tant sous le rapport des frais d'installation et d'entretien des postes à établir, que sous celui de leur efficacité.
Il est clair, par exemple, que l'envoi d'une colonne expéditionnaire à Timassinin et l'installation d'un poste à cet endroit, — avec les convois de chameaux que comportera l'opération, pour le transport du matériel et des approvisionnements, — coûteront d'autant moins cher et seront d'autant plus faciles que le terminus de la voie ferrée, d'où partiront les hommes, les bagages et les vivres, sera plus près déjà de Tobjectif visé. De même ensuite pour le ravitaillement du
' poste. Le raisonnement a été souvent appliqué aux postes de Textrême Sud algérien, et il s'applique ici avec d'autant plus de force qu'il s'agit de postes plus avancés.
Une autre vérité, aujourd'hui admise par tous en Algérie, est que le chemin de fer constitue notre arme la meilleure contre les velléités d'insurrection des populations nomades du Sahara. Or, cela sera encore plus vrai en pays touareg. L'arrivée de la locomotive chez les Touareg sera d'un effet irrésistible. Avec une voie ferrée reliant nos postes au littoral, nous serons aussi forts à Timassinin et à Amguid qu'aujourd'hui à Biskra.
« Qu'on n'objecte pas que cette ligne de communication exigera elle-même pour être gardée un effectif nombreux. Non ; au Sahara, les chemins de fer seront étabUs en plaine, sans tunnels, ni travaux d'art importants ; les détériorations qu'ils pourraient subir seront rapidement réparables au moyen du matériel affluant par les parties restées intactes en arrière, et, d'ailleurs, les populations nomades sont trop étrangères au maniement des outils pour mettre un tronçon important de la ligne hors de service (1). »
La conclusion est que le chemin de fer transsabarien, dont nous avions déjà reconnu la nécessité pour arriver à tirer parti du Soudan* s'impose tout spécialement pour résoudre la question touareg.
(1) G. Rolland. — Le Chemin de fer de Biskra-Tougourt-Ouargla (Challamel, éditeur).
Ces lignes, écj*ites pour les chemins de fer de pénétration en pays chaamba, s^appliquent tout aussi bien en pays touareg.