IX
DANS ci; BLT, CONSTITUEU KOUTF.MEM L'Al.GÊaiI.. ESSAIS DEPUIS 183U.
Ne raisons |)as de l'histoire ancienne. A quoi bon raconter les tâtonnements de J830 à 1833, les essais malheureux de 1833 à 1838, les fautes de 1839 à 1845? Tout le monde a sa part de toris. l'ersonne n'aurait le droit d'accuser, sans avoir besoin aussi de s'excuser. Les Chambres, l'administration, l'opinion pi!bli(|ue se sont trompées ; ciiacune à un jour donné. Aujourd'hui tout le monde est d'accord ; ne datons plus que d'aujourd'hui. Mais réunissons tous les efforts comme toutes les volontés; réparons le temps perdu.
Que tout le monde comprenne donc enfin que l'Algérie ne peut être rendue fructueuse que pnr des sacrifices qui la fécondent. On ne recueille qu'à proportion de ce qu'on a semé ; c'est un mauvais système d'économiser les semailles. Il faut avoir le courage dédire enfin la vérité aux Chambres. Il faut aborder franchement la question du système colonial, et montrer que, au moment où des colonies trop lointaines échajipent aux métropoles, soit par le développement des industries rivales qui sont nées dans la mère patrie, soit par l'émancipation, soit même par l'insurrection , c'est une bonne fortune pour un État que de trouver sous sa main une colonie plus vaste, plus féconde, plus propice, qui réunit aux avantages maritimes et militaires des avantages agricoles et commerciaux d'autant plus productifs pour la métropole, qu'ils sont à sa portée; il faut oser demander toutes les ressources nécessaires pour y fonder un bon régime colonial; il faut rappeler à tous que, si dès 183:2, dès 1836 seulement, on s'était mis sérieus(;ment à l'œuvre pour instituer en Algérie tous les établissements nécessaires, on en retirerait déjà de grands ré-
sultats. Aussi, loin de nier, par amour-propre ou par timidité, l'élal vrai de la colonie, avoucz-lc couraj^eusemenl, parce que la lespoiisabilité en pèse sur tous. On n'osait |)as demander, il y a huit ans, 30,000 hommes, et, par la force des choses, en voilà 100,000! On n'osait pas demander 25 millions, et >oyez où en est le budget algérien ! Les dépenses ont grandi, mais la question aussi. Elevons-nous à sa hauteur.
Ce ne sera pas un des moindres avantages de cette question, (jue d'avoir introduit dans la |)o!ilique générale de la iMance un élément nouveau et régénérateur. Il semblait que toute l'ambition, toute l'autorité de ce grand peuple, (|ui a bouleversé le monde par ses révolutions , et le domine encore pai' sa langue, par ses arts, pnr ses plaisirs et sa sociabilité, dût consister désormais en calculs de négoce, en règlements de tarifs , en combinaisons d'impôts; qu'en un mot, la France ne se reconnut d'autre destinée que de bien faire ses affaires, à la façon d'un négociant, imitant l'Angleterre, prenant pour règle de morale l'intérêt, et pour boussole législative la cote des fonds.
L'Algérie vient élever à côté de cette politique, malheureusement inévital)le pour une grande partie de la société, une autre po!ifi(jue dont l'étude, dont ledéveloppement consoleront les nobles esprits etrafraîcliiront les imaginations. Elle élargit le cercle des délibérations, elle v apporte un élément qui était devenu complètement étranger aux préoccupations et au\ calculs des hommes d'Etat, la perpétuité des races, la solidarité des générations. En traitant des affaires d'Algérie , ne sommes-nous pas obligés de tenir compte de l'existence de nos enfants et des enfants de nos enfants, puisqu'eux seuls, selon toutes les probabilités, profiteront matériellement de nos efforts et de nos sacrifices? C'est la grandeur de l'avenir <jui nous apparaît derrière les petits intérêts du présent !
Mais ce n'est pas au Couvein^'inent, ce n'est pas même aux Chambres à tout l'aire p!)ur li colonie . pour la colonisation.
Une nation lait sa grandenr elle-même ; cela ne sort jtas loiit l'ait des cartons d'nn bureau. On a parlé de la puissance anglaise dans l'Inde, de celle des Etats-l'nis sur le vaste continent de rAniéri(juedu nord. ()bser\ons-en la marche: ce n'est pas une étude indiliérente pour notre pays. Il y a dans le caractère français un mélange d'indiscipline, el de routine en même temps, (jui paralyse beaucoup de choses, il veut (jue son Gouvernement lasse tout, el puis il reiniièclie de faire. La nation n'use pas assez de son libre arbitre dans les choses de la vie. Cela tient non-seulement au caractère national (jui est nionarclii(jue, mais à nos habitudes de centralisation ; cela lient aussi à ce (ju(! l'esprit d'association n'est encore, chez nous, qu'à l'état d'essai; cela tient, enlin, à l'absence de gros capitaux.
Voyez comment s'est formé l'empire briianniijue dans l'Inde; il n'est pas sorti d'un ministère, mais d'un comptoir.
C'est un des grands phénomènes que présente l'histoire du monde. Dans l'espace de la vie ordinaire d'un homme, cet empire s'est élevé, de la simple condition d'une factorerie commerciale, à l'état de |»uissance, d'une |)uissance (]ui compt(; 100 millions de sujets directs, et 100 millions à peu près de vassaux, régis par des princes particuliers qui reconnaissent la suzeraineté de la (irande-Bretagne. (]el emj)ire s'étend sur une surface de 5,000 lieues carrées, formant une des contrées les plus fertiles de la terre, de|)uis le 8" jusqu'au 35" degré de latitude, et du 68' degré de longitude au 92% c'està-dire sur un espace égal à celui qui s'étend de Palerme jusqu'à Tornéo, et de Lisbonne jusqu'à Smolensk : c'est l'étendue de l'Europe entière.
L'empire indien a pour sa déleiise une armée [termaiienle très-bien disciplinée, et supérieure en nombre à l'armée autrichienne en temps de paix : la Compagnie a mis 290,000 hommes sur jtied dans la guerre avec les Birmans, il jouit d'un revenu (|ui ne monte jias à moins de 500 millions. On
rencontre dans ses provinces des villes qui comptent jusqu'à 1 milllion d'habitants, comme Calcutta ; et d'autres qui en ont de 300 à 500 mille, comme Delhi, Agra, Bénarès, Lucknow et Poonah. D'autres enfin, comme Madras et Bombay, l'ont un commerce plus grand que l'ancienne Carthage, ou (jue les républiques marchandes de Gênes ou de Venise dans le temps de leur plus grande splendeur.
La puissance britarmique dons l'Inde a pour vassaux des rois qui comptent plus de sujets que les rois de Naples, et sont issus de dynasties plus anciennes que les Bourbons. Le nizam à Hédérabnd a 10 millions de sujets, le nabab d'Oude en a 6 millions; enfin, le successeur du grand-mogol siège à Delhi , sur son trône d'or, entouré de toute la magnificence des rois de l'Orient, comme un prisonnier ou un otage de la puissance britannique. Parmi les princes dépossédés et penionnés, on cite le nabab du Bengale, qui a une pension de 8 millions, celui de Carnalio, ô millions, et l'empereur de Delhi, 4 millions, le rajah delanjore, 3 millions, le fils de Tippoo-Saïb, 1 million et demi.
Mais que! est donc le concjuérant , quel est le souverain dominant sur ce vaste empire , élevé au milieu du continent asiatique comme par un coup de baguette , qui surpasse en grandeur les empires engloutis d'Alexandre le Grand, de Tamerlan et de Nadir-Schah?
Oui? une compagnie de marchands et d'actionnaires pacifiques, habitant une petite île dans une autre partie du monde, siégeant dans une rue étroite où le soleil a peine à se faire jour au travers des brouillards et de la fumée de charbon. En vain chercherait-on dans les annales du monde quelque chose d'analogue à ce phénomène. Rome employa neuf siècles pour porter sa puissance à son apogée; la puissance des Anglais dans l'Inde s'est élevée pres(|ue au même degré dans moins de cinquante ans '. Mais ce qu'il y a de plus remarquable,
' La Compiignic des Indes Urienlales fui créée p.ir la reiue Élisaltelh,
c'est son état actuel de splendeur, quand on pense qu'elle ne fut pas le résultat il une force armée supérieure, comme la conquête des Tarlares en Cliifie, ou comme l'empire des (iotlis et des Vandales dans lEurope occidentale, à l'époque où des peuples entiers, errant à l'aventure, se précipitaient les uns sur les autres. Elle ne ressemble pas non plus à la puissance des Arabes en Afrique, où le fariatisme religieux armait les bras; bien moins encore aux conquêtes fantastiques des Espagnols erj Amérique, dont les babitants, simples et paisibles , prenaient les soldats de Pizarre pour des êtres surnaturels , ou pour des centaures , et le feu de leurs armes pour le feu du ciel.
Loin de là, au contraire, nous voyons une poignée d'Anglais, obtenant d'abord, par suite d'Iiabiles opérations commerciales, l'entrée dans une terre lointaine, s'y répandre successivement, fortilier leurs comptoirs ; ensuite, à l'aide de la fumeuse devise : Divideutimperes, combattre les princes indiens les uns par les autres , et, avec des moyens fort bornés , former, en moins de soixante ans, un des empires les plus redoutables, dans un pays habité par des peuples guerriers, pouvant mettre sur pied des armées de 200,000 hommes, dont une partie était organisée par des ofticiers français et avait une artillerie nombreuse.
La petitesse des moyens et l'immensité du résultat mettent en lumière la grande supériorité de la civilisation européenne sur la demi-culture de l'Orient, et l'ascendant de la science sur l'ignorance. C'est le plus magnifique témoignage de l'avantage des forces intellectuelles sur les forces matérielles.
Le gouvernement des affaires de l'Inde se compose ( en dehors du Parlement, omnipotent sur toutes les allaires de la Grande-Bretagne) , 1" d'une Chambre du contrôle , présidée
en 1599; iii.iis clic ne <;oiniiieiira;i joaer lia rôle i)ui;;i.|!ie s;ir :tM:i)iiiiiii'iil (!.■• ITude i]ii'('n I75G, l'i s;i puissance (l.iit |);es']ii(> h son aijogi'c ai.i comnii>nceniPnl du dix-nein iènie sièoie.
pnr un nioniltiv «lu rnliinct, «|ni est nssislé lui-m^nip do troi^ autres ministres, du cliîuirclier de l'Erlnijuier, et des serr«^taires d'Etat des aflaires étrangères et de l'intérieur ; 2° de la cour des directeurs delà Compagnie, choisie par les actionnaires et composée de vingt-quatre membres; 3° du gouverneur-général de l'Inde qui réside à Calcutta, et qui est en même temps chef de la présidence du Bengale; 4" de trois autres gouverneurs pour chacune des autres présidences, Madras, Bombay et Agra.
La Chambre du contrôle est divisée en six sections : son organisation serait très-applicable à une institution du même genre pour notre Algérie. Seulement, il n'existerait, en France, rien d'analogue à la cour des directeurs, et, quant à l'omnipotence du gouverneur-général, si elle est concevable pour uiîe possession aussi lointaine que l'Inde, située à plus de 4,000 lieues de la métropole, elle ne saurait se comprendre pour le gouvernement d'une colonie placée en face, et presque en vue de nos côtes.
L'armée européenne anglaise, renouvelée tous les dix ans, est de 27,000 hommes environ; mais elle s'appuie sur une armée indigène de 157,000 combattants, et sur 1 L4,000 auxiliaires.
La politique du Parlement a toujours été de ne retirer aucun revenu direct des vastes colonies de la Grande-Bretagne, soit sous la forme d'un impôt, soit de toute autre manière. Il cherche son unique avantage dans les bénéiices du commerce, dans l'écoulement des produits de la métropole, enfin dans les revenus indirects qui résultent des échanges. C'est à cette sage politique que le Gouvernement anglais est redevable de l'accroissement giganles(jue et de l'état florissant de ses colonies, ainsi que de leurs dispositions à rester sous le sceptre britannique. L'Espagne procéda tout autrement avec ses colonies. Elle les épuisa d'or et d'argent. Aussi qu'est-il resté de sa puissance d'outre-mer?
— Jll —
I^os avantages indircris que li' (iuiivornoment anglais ohlicnl de ses possessions indiennes consistent : «lans le l)é~ néfice net que l'Angleterre tire des dépenses que la compagnie des Indes fait dans les îles britanniques, et dont les fonds proviennent de l'Inde, sa\oir :