I.e dividende desacliuiiuaires à 10 J|i pour lOOdn capiUil
des aclions 15,^00,000 IV.
Transports frétés pour les employés 1,730,000
Solde des officiers en congé en Angleterre 5,000,000
Fret payé dans les ports anglais 3,o00,00O
Payement au ministère de la guerre pour l'équipement et
l'armement des troupes européennes 5,500,000
Pensions des employés civils et militaires retirés dans la
mère patrie ". 2,500,000
Traitements des employés de la compagnie à Londres, et
entretien des bâtiments 2,500,000
Traitements de la (lliandjre du contrôle 750,000
École des cadets en Angleterre 500,000
Fonds de recrutement aux troupes anglaises 1,000,000
Achat de matériaux pour l'équipement et armement de l'armée indoue, tirés entièrement de la métropole 12,000,000
Frais divers 1 ,500,000
Ajoutez-y les économies que les employés civils et militaires rapportent de l'Inde, après leurs dix ans de service, l'im
dans l'autre r>7,000,000
El, enlin, le bénéfice que procure aux particuliers leur
c(unmerce avec l'Inde 75,000,000
Total 102,000,000 fr.
Revenu indirect, mais certain, qui, en déllnitiNe, ruinerait i'Indostan, si on devait en faire la remise en espèces; mais il n'en est pas ainsi. L'opium de l'Inde va solder en Chine le thé qui, amené en Angleterre, couvre amplement les traites fournies pour les pavements sus-mentionnés. Tels sont les phénomènes du commerce d'échange; ce que gagne un pavs, l'autre ne le |)erd pas; tous deux profitent, au contraire, de ce double tralic.
Au reste, l'Angleterre, quelles que soient ses préoccupations commerciales, sait tenir compte aussi des avantages
pnlitiquesde ses possessions, indépendamment même (l'un lucre pécuninire. FJIe n'oublie pas que si sa puissance maritime repose sur 250,000 matelots, elle est alimentée par ses nombreuses colonies, qui, à l'époque où tous les ports d'Europe étaient fermés à son pavillon, lui fournissaient un débouché pour ses produits et des échanges précieux.
L'influence de l'Angleterre sur l'Inde est civilisatrice ; on ne saurait le nier. A l'époque où elle prit naissance, l'Indostan était en proie au régime le plus aiïreux. Le sang y coulait à flots; la misère et la dévastation s'étendaient sur tout son territoire. La com|)agiiie anglaise se piésenta aux peuples indiens en amie et en protectrice; l'armée anglaise, au lieu de piller et de ravager comme les Mogols, les Persans et les Mahrattes, sut, au contraire, allier la discipline européenne à la civilisation et à l'humanité ; cette conduite explique les inconcevables progrès de la domination britannique. L'instruction, qui est le premier moven de civilisation, est propagée, avec un zèle louable, par les agents anglais. Calcutta, seule, compte près de cent écoles d'enseignement mutuel, moitié pour les enfants mâles, moitié pour les fdles; on y enseigne à lire et à écrire tant en bengale qu'en anglais; on y professe l'arithmétique, la géographie et l'histoire. Ceci est d'autant plus remarquable, en ce qui concerne les filles surtout, que, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais été permis aux femmes du Bengale de savoir lire ou écrire. iMontgomméry-Martin porte à 12,000 le nombre des écoles dans le seul gouvernement de Madras, dont la population s'élève à l.ô millions d'àmes, et à 200 mille le nombre des enfants de six à quinze ans qui y reçoivent les premiers éléments. Etrange résultat ! La proportion de ceux qui savent lire et écrire sur ceux qui ne le savent pas, est supérieure, dans l'Inde, à ce qu'elle est en Europe. Elle est, dans l'Inde, de un sur cinq habitants; en Angleterre, de un sur quinze; en France, de un sur dix-sept. Voilà comment la conquête se
légitime devant rhumaiiité et devant l'histoire! Ce résultat si remarquable a été obtenu dans l'Inde en moins de vingtcinq ans; il prouve ce que peut Hiire un Gouvernement, avec une ferme volonté. Des collèges supérieurs existent dans toutes les grandes villes de l'Inde britannique; on y reçoit des élèves de quinze à vingt-cinq ans. On y enseigne aux I jeunes Indous leur propre littérature, comme celle de l'Angleterre. Est-il utile d'ajouter, après de tels exemples, que les sacrifices humains sont interdits, ainsi que l'usage de tuer les filles à leur naissance au delà du nombre trois, et de brûler les veuves sur le tombeau de leurs maris? La cruelle armée des Pindaris est détruite, ainsi ([uc la secte des Thugs; le culte sanglant des idoles de Jagernaut est aboli. C'est en persévérant dans ce système, que la puissance britannique s'est étendue de plus en plus , et allermie pour longtemps dans ces contrées.
L'extension de la puissance des États-Unis dans l'Amérique du Nord, sans procéder par les mêmes voies, parce qu'il n'y a point de similitude dans le pays à occuper, ni dans les races à soumettre, porte néanmoins aujourd'hui ce cachet de civilisation qui doit caractériser désormais toutes les entreprises tentées par de grandes nations. . De nombreuses tribus sont soumises aux États-Unis, qui ne revendiquent d'abord que la haute souveraineté du sol , parce qu'ils ne considèrent encore le terrain et les individus que comme autant d'objets incultes, en réserve pour l'avenir, à mesure qu'on pourra faire avancer le défrichement et pénétrer la civilisation. Quoi qu'il en soit, les sauvages devenus membres de la grande famille acquièrent par cela même un droit spécial à sa sollicitude; et l'on est obligé de convenir que les mesures du Gouvernement et le sentiment universel de VUmon concourent généreusement à remplir envers eux ce pieux et paternel devoir. Des sociétés particulières se sont formées pour améliorer leur sort ; des missionnaires sont ex-
— ni —
péiJit'S pour It'ur prêcher les vérités religieuses; des écoles sonl élablies jiour instruire gratuitement leurs enfants; des colonies ou échantillons-modèles sont jetées au milieu d'elles pour leur faire connaître les arts mécaniques et les bienfaits de la civilisation, en les attachant au sol et en leur donnant le spectacle des jouissances domestiques ; enfin , des sommes considérables sont annuellement consenties pour tous ces objets, et l'autorité veille soigneusement à ce que la justice soit observée par les blancs dans tout commerce avec eux, et surtout à ce qu'on leur procure le moins possible ces liqueurs fortes dont ils sont si avides, et qui leur sont si funestes. A mesure que la population blanche s'avance dans les terres, les Etats-Unis achètent, des naturels, la propriété du sol ; ces derniers s'éloignent vers l'Occident.
Des documents récents portent la population cuivrée ou indienne à 345,000. Le nombre des guerriers est évalué à 1 sur 5 ; cette population décroît visiblement à mesure qu'elle se plie à la civilisation , ou qu'elle se trouve plus rapprochée de la race blanche; comme si, en dépit de toute la bienveillance qu'on prodigue à ces races primitives, notre voisinage leur était fatal et notre nature antipathique.
Les antipathies ne sont pas si profondes, quoi qu'on en ait dit, entre la race arabe raahométane et les nations chrétiennes du midi de l'Europe. Les différences de religion ne sont pas des incompatibilités insurmontables; l'Inde anglaise l'atteste suflisamment. C'est qu'il y a une religion commune à tous les peuples, et qu'ils vénèrent partout où elle est en honneur, la justice; sachons la pratiquer et l'enseigner; c'est une langue universelle. Profitons des exemples que nous venons d'indiquer. Ils prouvent qu'une nation civilisée peut s'établir dans un pays, à coté, au milieu, au-dessus des naturels, sans qu'il V ait fusion de rares et de mœurs, pourvu qu'il v ait échange d'avantages et communauté d'intérêts. L'Arabe est plus avide (l'argent que l'indou; il sera plus sensible aussi à l'attrait de
la propriété et aux séductions du luxe, si nous savons éveiller chez lui celle double convoitise. Nous voulons constituer fortement notre domination en Algérie, eh bien! elle n'y sera solidement établie qu'avec l'assentiment formel ou tacite des indigènes. Ce n'est pas la France qui procédera par l'extermination, à la manière espagnole. Le refoulement nous priverait des bienfaits d'un commerce qui sera le dédommagement de nos sacrifices. Il faut donc appuyer notre occupation sur le voisinage, sur le concours, sur les sympathies des Arabes. Notre puissance doit se fonder dans la population. Un second élément de force, c'est l'aflluence d'une grande population européenne; c'est aussi l'esprit d'association qui peut seul composer les gros ca|)itau\, première source de fécondité pour une terre nouvelle. Malheureusement le capital, en France, est trop disséminé, comme le sol; c'est un des effets, une des conditions de la constitution civile du pays, qui éparpille les biens et les personnes; je ne blAme point, j'expose. Les grands capitaux ne s'amassent chez nous, pour de grandes entreprises, qu'au moyen d'une collecte de petites sommes qui, malheureusement encore, ne peuvent s'engager qu'à condition d'un revenu presque immédiat, sous peine de déserter l'entreprise. C'est là un obstacle grave pour des œuvres de longue haleine, comme l'œuvre de la colonisation. On ne verrait point se former en France une compagnie algérienne sur l'échelle de la compagnie de l'Inde anglaise. Aussi, pour faire les premiers efforts, pour ouvrir la voie, pour donner l'exemple, il a fiillu que le Gouvernement entreprît des travaux qui auraient dû lui élre disputés par l'esprit de spéculation des particuliers. C'est l'esprit de centralisation administrative qui est toujours réduit à devancer, à remplacer, en France, l'esprit d'association industrielle ou comnu'rciale ; c'est le Couvernement qui a fait des villages en Algérie ; c'est lui qui a créé les premiers colons; c'est lui qui a distribué les outils, les semailles, les vivres, bâti les logements,
t-mbarqué les familles. Il le fallait. Mais ce n'est pas au Trésor à fonder un Etat : les nations seules peuvent produire des nations. L'élan est donné; nous avions 1,200 colons en 1831, on triomphait en 1832 de ce que le nombre s'en était élevé à 3,200. Nous en avons aujourd'hui 100,000. Le Gouvernement a fait son devoir, c'est à la France d'achever cette grande œuvre ; l'industrie européenne lui viendra en aide.
La tâche de l'administra'ion sera encore assez grande. Tandis que le travail privé fertilisera le sol, construira des villages et des villes, ouvrira des voies au commerce, acclimatera les matières premières, créera des marchés aux produits nationaux, l'administration aura, pour sa part, à préparer, à garantir l'avenir de l'Algérie par une bonne législation , par de grands travaux de viabilité et de canalisation, par l'établissement de ports de guerre et de commerce, par un système de défense territoriale et maritime bien conçu ; enfin, par des institutions locales qu'il faut étendre, dans une juste proportion, sur les Européens et sur les Arabes, comme sur les familles de nos colons, pour constituer une société algérienne, pénétrée de l'esprit français.
Sous le rapport de la législation, quelques sages ordonnances ont réglé les grands intérêts de la propriété. D'autres, purement administratives, ont besoin d'être revisées. Sur un terrain tout neuf, chaque jour apporte son expérience ; profitons-en ; ne précipitons rien.
Des voies de communication étendent de mois en mois leurs embranchements sur les points principaux du territoire. C'est par les routes stratégiques que nous avons complété , en Erance, la pacification de la Vendée; l'armée d'Algérie rend à ce pays le même service, en contribuant aux travaux de viabilité.
La défense territoriale est assurée par des fortificnlions établies autour des centres principaux de populations, par des camps bien situés, par des postes avancés; et elle sera
complétée juir le tracé d'une frontière militaire, indiqué dans le dixième paragraphe de cet écrit. La défense maritime s'appuiera sur des ports et des rades dont la nature a déjà plus qu'à moitié dessiné le système.
Matériellement, beaucoup de choses, de grandes choses ont donc été faites pour constituer la puissance française en Algérie. Si le régime, nouvellement fondé, des grandes concessions, est fermement soutenu par le Gouvernement contre les amours-propres et les intérêts locaux, on peut espérer que l'esprit d'association viendra fortifier, par ses capitaux , par son travail , l'ensemble des mesures déjà prises par l'administration pour le développement matériel de la colonie. Mais €0. qui est indispensable au succès de l'administration, comme à celui des particuliers, ce qui peut seulement donner de la vie, de l'action, de l'avenir aux travaux publics et privés, c'est un bon gouvernement, une bonne législation, une bonne administration. Les Etats se fondent sur des institutions. Une armée, une marine, des ports, des fortifications, une population, des capitaux, voilà ce qui constitue la force; mais des lois, des principes, des garanties, voilà ce qui inspire la confiance, ce qui crée un esprit public, ce qui relie les intérêts, les familles et la société. Or, nous avons à fonder, en Algérie, toute une société.
On a dit : Vhomme de l'Algérie n'est pas encore trouvé. Il n'en faut pas un, mais plusieurs, et avec eux, ce qu'il faut trouver aussi, c'est une organisation qui convienne à l'Algérie ! Aveugle serait le Gouvernement qui se contenterait d'un homme ; téméraire celui qui se présenterait comme en état de suffire à tout. Malheur surtout si, à l'homme qui se croirait envoyé pour cette mission, le pouvoir avait l'imprudence de donner un blanc seing! Qui sait ce que tantd'infatuation d'une part, ce que tant de condescendance de l'autre, pourraient produire un jour! Ne nous propose-t-on pas sérieusement, comme une perspective toute naturelle, comme un avenir
— us —
j>res(jiio inévitable, la constitution future de l'Algérie en État indépendant, en État voisin et allié, avec lequel la France serait heureuse de traiter, pour s'v réserver toutes les préférences commerciales, combinaison qui lui procurerait, dit-on, tous les avantages d'une colonie, sans lui en imposer les char- <;es ni les (>mbarras? On appelle cela le beau idéal de l'Algérie! c'est imprimé; mais on aurait tort d'\ répondre.
Un moment, le ministre de la guerre sentit le besoin de s'entourer des lumières d'hommes civils, éminents dans les Chambres et dans l'administration, pour préparer, d'accord avec eux, les ordonnances et les règlements qui pouvaient constituer l'état social de l'Algérie. En 1833, en 1842, deux commissions, |)uissantes par leur personnel , furent invitées à proposer les mesures qui leur paraîtraient les plus efficaces pour fonder nos établissements d'Afrique. Disons mieux , la première de ces commissions avait à se prononcer sur l'existence même de l'Algérie , sur l'occupation plus ou moins durable, plus ou moins restreinte ; et, il faut le proclamer, à l'honneur des hommes considérables qui composaient cette commission ', le sentiment national y prévalut à une grande majorité (17 voix contre 2) pour la conservation de notre conquête.
La situation du pays n'était pas assez éciaircie encore pour que cette commission, animée des intentions les plus généreuses, et si compétente d'ailleurs, politiquement et administrativement, put, dès 1833, arrêter fortement une organisation d'ensemble, et asseoir profondément la constitution de l'Algérie. Si elle n'hésitait pas sur la conservation, elle en était encore à redouter une occupation trop étendue ; aussi
' iM.\î. le duc Deciizos, président; le comte Guiileminot, le eonile Bounel, le comie d'Hauhersaert, le b.iion .Mounier, pairs de France; de la Pinsontiièie, Lniiienre, Reynard, Diichàlel, Dmiion, H. Passy, comte de S.idf, \U\i6c, (t'^piilcs; lieuIsMi.inl-géiiériil Horiiaid , vice-arniral de Rosanicl , marëclial de camp Montfori, li.iion Vollaiid, Uinal d'Ailly ; Piscaloiy, députr. sicrelaiv".
conseilla-t-elle une occupation limitée au littoral de l'ancienne régence, en l'appuyant sur une ligne de postes avancés qui s'arrêtaient au pied de l'Atlas. Elle fixait à 21,000 hommes le chillVe de l'armée, saut" le concours de quelques troupes indigènes auxiliaires. Un principe salutaire l'ut établi par elle, le régime de l'ordonnance appliqué à l'Algérie, excepté, bien entendu, en matière de subsides. Conçoit-on, en etl'et, ce que le vote des lois nécessaires pour fonder et développer nos établissements eut entraîné de lenteurs, et causé d'embarras? La responsabilité minislérielle et la loi des finances ne sultisent-elles pas à réparer les fautes, ou à les prévenir? Selon la commission encore, la direction des aflaires d'Algérie devait appartenir à la présidence du Conseil; il est vrai que la présidence était , alors, l'apanage du ministre de la guerre, qui, par le fait et par la loi des circonstances, dirigeait déjà et devait diriger les affaires d'une colonie où la guerre était encore flagrante.
La seconde commission, créée en 18i2, n'était pas moins considérable par l'importance de ses membres'. C'était, pour le ministre, un concours ; car elle se composait d'hommes compétents ; un appui, car on y comptait douze membres de
' Cette commission se composait oiigin;iirement de .MM. le duc Ueca/es, président; comte de Gasparin, vice-piésident ; lieulenaDt-général comte Schiamm, baron Diipin, de la Pinsoimière, Lîipl.igne-Iiarris, Romiguièrc, pairs dp France; Félix Real, baron Jîerlhois, de JoiifFroy, deTocqiieville, (|e Corcelles, Gustave de Beaumont, Daibjay, de Loynes, général de Bellonet, F.aurence, Dumon, Desmousseaux de Givré, Magnier de Maisonneuve, députés ; Vûhean de Saint-Hilaire, Macarel, conseillers d'État; Lh)gay, maître des requêtes, secrétaire.
Pgr suite de li mort de MM. de JoulTroy et de Maisonneuve, de la retraite de M. de Saint-Hilaire, et de l'avènement de M. Dumon au ministère, MM. les généraux Liauley et Delarue furent successivement aitpelés par le ministre dans le sein de la commission.
Quatre auditeurs au Conseil d'Elat furent nommés secrétaires-adjoints, pour assister le secrétaire de la commission dans la rédaction des procès verbaux : .MM. Girud de l'.^in, Jahan, Frcmy et Martineau des-Chcbuc^.
lii Chnmbre des députés, huit membres distingués de la Chambre des |)<iirs.
Cette commission avait bien posé, dès le premier moment, la question algérienne. «Il faut, disait-elle (c'était en 1842), que la colonie soit mise en état de se suffire à elle-même, dans la prévision d'une guerre maritime, et ne reste pas exposée aux dangers que la population et l'armée d'occupation auraient courus en 1840 si cette guerre avait éclaté. Dans ce but, il faut que l'Algérie soit peuplée pour se défendre, et fertilisée pour s'alimenter. Il faut donc coloniser le territoire conquis et le préparera payer l'impôt pour couvrir un jour ses dépenses. Mais, pour attirer les colons en Algérie, il faut leur garantir la propriété, la sécurité et la salubrité. » Les travaux de la commission furent dirigés dans ce sens.
Quatre sous-commissions formées dans son sein se partagèrent les questions à traiter.
La première examina les conditions de la propriété, qui se compliquaient des traditions arabes et turques, et des éléments introduits, depuis 1830, par la conquête et par la spéculation. C'était une vaste matière, et il ne fallut pas moins de six rapporteurs des plus distingués pour en éclairer tous les points : MM. Laplagne-Barris, Dumon, 3Iacarel, Romiguière, Laurence et Félix lléa!. C'est de cet important travail qu'est sortie l'ordonnance du 1" octobre 1844, à laquelle l'Algérie doit l'activité toute nouvelle imprimée depuis un an à sa colonisation.
La seconde sous-commission exposa, par l'organe d'un seul rapporteur, M. Gustave de Beaumont, ses idées sur les institutions qui pouvaient convenir à une colonie naissante, et sur l'organisation judiciaire et administrative qu'il était temps d'y établir. Si les deux rédacteurs de l'ordonnance du 15 avril 18^1 5 s'étaient mieux pénétrés de l'esprit de ce travail remar- (juabîe, ils eussent produit une ceuvre utile et viable.
La troisième sous-commission s'était chargée plus spécia-
lement de rechercher le mode et les moyens de colonisation praticables. Le rapporteur était M. Lingay.
Enfin, MM. le baron Dupin et Magnier de Maisonneuve indiquèrent, au nom de la quatrième sous-commission, les conditions de culture appropriées au pays, les avantages commerciaux et les règles financières qui pouvaient aider à la prospérité coloniale. On doit à ces deux rapporteurs l'ordonnance du 16 décembre 1843, qui a produit de si heureux résultats pour le commerce de la métropole et de sa colonie.
Ces divers rapports, développés et consciencieux, imprimés à l'imprimerie royale, ne furent tirés qu'au nombre d'exemplaires voulu pour être distribués aux membres de la commission et à MM. les ministres. On n'en donna communication ni aux Chambres, ni à l'administration locale de l'Algérie, ni aux journaux, ni au public. Peut-être ces idées auraient-elles gagné à être critiquées et controversées par la presse, ou au moins par tous les fonctionnaires appelés un jour à les appliquer. On les tint dans l'ombre, et il n'en fut que plus facile à l'inertie centrale et aux abus locaux d'éluder toutes les vues qui pouvaient les contrarier.
L'ordonnance du 1" octobre, constitutive de la propriété, posa des principes salutaires et mit un terme aux expropriations sans indemnité, dont le pouvoir local faisait un abus criant. D'autres ordonnances, émanées de la même source, ont réglementé successivement le séquestre, le domaine et les concessions.
La force des choses a mis en pratique d'autre vues de la commission sur la colonisation, sur l'organisation judiciaire, sur les douanes, sur le commerce, sur les finances de l'Algérie.
Cette commission était pour le ministre, dans les deux Chambres, un appui considérable. M'a-t-on pas vu que, dans les deux dernières sessions, les crédits extraordinaires d'Algérie ont passé plus facilement grâce à l'intervention de trois
députés de la gauche, membres de la commission dont il s'agit, MM. deBeaumont, de Corcelles et de Tocqueville? Récemment encore, cette regrettable ordonnance du 15 avril 1845, portant organisation des services civils de l'Algérie et entraînant des votes financiers, n'a été consacrée par la Chambre qu'à la suite des explications données par M. de Beaumont. Et cependant, depuis dix-huit mois, on a cessé de réunir la commission de colonisation de l'Algérie, sans la dissoudre par aucun acte ostensible, mais en l'annulant faute de convocation.
Qu'en est-il résulté? c'est qu'il n'a plus existé de lien ni de rempart entre le ministre de la guerre et le gouverneurgénéral de l'Algérie. On sait ce qui en est advenu !
Si le Gouvernement a la ferme intention de constituer d'une manière forte et durable le gouvernement et l'administration de l'Algérie, il importe donc que, en dehors et à côté des bureaux ministériels (en attendant la création proposée dans la dernière partie de ce Mémoire), il institue, non pas une commission temporaire soumise aux caprices bureaucratiques, mais un comité permanent (comité consultatif, bien entendu), tel que l'on en a établi dans tous les ministères à peu près, pour des matières moins graves sans doute que la fondation d'un empire ; tel aussi qu'il en existe dans le département de la guerre lui-même, pour les intérêts purement administratifs de l'infanterie, de la cavalerie, du génie, des états-majors, de l'artillerie, des fortifications. Les intérêts de l'Algérie, son gouvernement, son organisation, son avenir, méritent bien, sans doute, autant de sollicitude et réclament autant de lumières peut-être que la forme d'une giberne ou d'un shako!
La commission de colonisation a exprimé ce vœu, que l'état de nos affaires d'Algérie rend plus opportun, plus salutaire que jamais! Ne suffit-il pas de l'ordonnance du 15 avril pour démontrer cette nécessité? Et la responsabilité minis-^
térielle, qui peut être compromise par de tels travaux, ii'estelle pas avertie que son intérêt réclame cette institution! Pour le ministre, ce sera un moven de contrôle qui éclairera, qui déterminera son choix entre les avis du gouverneur-général et les propositions, souvent contraires, de ses bureaux. Alors s'établira pour ces graves intérêts une tradition, une jurisprudence qui n'a pu se fonder à travers les changements de gouverneurs et de systèmes dont l'Algérie a supporté, durant quinze ans, les essais toujours divers, souvent contradictoires. Et peut-être aussi seront évités des frottements dont le moindre inconvénient est de retarder l'application des vues et des mesures qui peuvent assurer la grandeur et la prospérité de notre colonie. On pourrait ainsi préparer un ensemble de dispositions législatives et administratives, fortifiées par l'esprit de suite, contrôlées par l'expérience, fécondées par l'observation; les ministres passent, les comités restent; les systèmes s'en vont, la jurisprudence demeure.
En vérité, nous avons peine à comprendre que, en présence des embarras survenus dans la direction des affaires d'Algérie, soit à Paris, soit à Alger, et pour obvier à des conflits qui ont éclaté si bruyamment, on n'éprouve pas le besoin de fonder une institution qui rende manifeste à tous la fusion des intérêts algériens et français.
Nous le savons, et l'Europe le sait, la Couronne a déclaré que nous ne quitterions jamais l'Afrique! C'est sa pensée, c'est sa volonté, c'était son devoir de l'exprimer, pour engager ses héritiers et le pa\s. Mais qui ne sait ce que, dans notre forme de gouvernement, pourrait un vote des Chambres refusant des subsides , une passion du pays soutenant le vote des Chambres? Pourquoi donc les Chambres ne s'engageraientelles pas elles-mêmes, autant que possible, par une loi solennelle qui impli(juerait l'assimilation de l'Algérie à la France, de manière à rendre son sol aussi sacré que celui de
la mère patrie? Et nous ne demandons pas à la loi une stérile détlaratioii de principes; nous lui demanderons une institution qui rendrait manifeste à tous l'adoption de l'Algérie par la France, et qui créerait en même temps, pour ses intérêts, pour ses affaires, cette impulsion élevée, cette direction forte qui peu\ent seules réparer le passé, régler le présent, assurer l'avenir! iNous nous en expliquerons plus loin.
SX.
DE LA NÉCESSITÉ ACTUELLE d'uN COLVERNEMENT MU ITAIRE LOCAL ET d'une armée nombreuse.
Aux yeux de tout homme qui connaît l'Afrique, nous ne pouvons y avoir, encore, d'action que par la puissance des armes. L'Arabe, souvent conquis, n'a pas changé ses mœurs; c'est encore l'Arabe du temps d'Abraham. L'abandon d'un seul des points occupés par nos troupes, de quelque nom qu'on essayât de le colorer, serait toujours, à ses yeux, un signe de faiblesse, une preuve de l'impuissance des chrétiens à fonder un établissement durable sur le sol musulman, que Mahomet éprouve, mais qu'il n'abandonne jamais. Vaincu, l'Arabe est toujours prêt à relever la tète, et l'on ne peut le dompter qu'avec un mors aussi fort que celui de son coursier.
On parle d'essayer le système turc qui, comme tout le monde le sait, consistait à maintenir les tribus les unes par les autres, les raias ou tribus sujettes, par le Makzen ou tribus de commandement, qui avaient pour mission de pressurer le pays pour faire rentrer l'impôt, de réprimer les rébellions, et qui s'enrichissaient des dépouilles des faibles. C'était le moyen ûge de l'Europe ; ce mode est encore nécessaire en Afrique, mais il devra être tempéré par la sage et intelligente application que nous saurons en faire. Toutefois, pour l'appliquer avec succès, il faut l'embrasser franchement, avec toutes ses conséquences, et surtout ne pas oublier que sa base fondamentale était l'occupation des villes par la race turque. Les hadars (citadins) étaient presque tous Coulouglis, et autour d'eux se groupaient les juifs, et les corporations de Kabyles et autres exerçant des industries; les Arabes ne for-
maient qu'une faible minorité dans les villes, dont les populations avaient souvent à se défendre contre les agressions des tribus. Sans cette occupation des villes, base de la puissance de la race conquérante, le gouvernement de la métropole pourrait bien être nominal pendant quelque temps; mais bientôt, parmi les chefs revêtus de notre investiture, kaïds, aghas ou kalifahs, surgiraient des hommes de cœur qui, comme les anciens grands vassaux, s'affranchiraient du servage, sauf à se grouper au besoin contre l'étranger sous un émir ou sultan, le premier parmi ses égaux. Cette conjecture n'est point hasardée, et, à ceux de nos contradicteurs qui ne connaissent pas l'Afrique, nous demanderons si l'heure de la délivrance n'avait pas sonné pour la Pologne, le jour où l'autocrate remettait aux nobles palatins l'administration , les forces du pays et les places de sûreté. Le système d'occupation des villes par des forces suffisantes, et la résolution prise de n'y accueillir qu'une population européenne, non-seulement plus nombreuse, mais presque exclusive, implique donc, on le voit, la prédominance actuelle de l'élément militaire dans le gouvernement local de l'Algérie. Ce système se complète nécessairement par un plan stratégique qui doit s'appuyer sur une frontière militaire assez étendue pour encadrer un territoire qui suffise à la colonisation européenne, et assez formidable en même temps pour contenir à la fois les tribus qui seraient cantonnées dans son enceinte, et pour repousser celles du dehors qui seraient tentées d'attaquer les possessions ainsi limitées. Nous tracerons, plus loin, le dessin de cette frontière.
Quelle est donc, disons-nous, la première conclusion <^ tirer de cet ensemble de précautions intérieures et extérieures? La nécessité d'un gouvernement militaire, capable de prévoir et d'exécuter, d'attaquer et de se défendre. Tant qu'une armée nombreuse sera nécessaire à l'Algérie, un chef puissant sera nécessaire à cette armée. Eh bien! cette double
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nécessité existera tant (jiie la population européenne, j*a!lai«î dire la population française, active, industrieuse, cultivatrice, possédante, et surtout milicienne, ne sera pas supérieure à la partie militante de la population indigène. C'est sous ce rapport qu'il est vrai dédire que si la pacification est la condition indispensable de la colonisation, la colonisation deviendra, à son tour, la cause déterminante du désarmement. Jusque-là, il faut une occupation militaire, un gouvernement militaire, un chef militaire, en Algérie.
Ce n'est pas que la guerre en Algérie ait rien d'analogue avec les guerres d'Europe, et qu'il y soit besoin de grands généraux pour y commander des armées et y livrer des batailles. L'ascendant de l'autorité militaire y est moral en même temps que matériel, car c'est l'ascendant de la force, première moralité des Arabes. La tactique guerrière, en Algérie, pourrait se réduire à des expéditions détachées, comptant au plus 2,000 hommes, ce qui en ferait une guerre de .colonels. Mais, encore, faudrait-il pour les diriger, du centre du Gouvernement, une pensée militaire, un chef hiérarchique, et c'est là ce qui motive toujours l'autorité dominante d'un gouverneur militaire.
Car nous n'acceptons pas la pensée d'un écrivain militaire^ qui n'a réclamé l'institution d'un gouverneur appartenant à l'armée, qu'au nom de la supériorité des hommes d'armes sur les hommes civils. L'histoire répond pour nous à ce sophisme. Parcourez la liste des grands hommes d'État dont s'honore la France ! Tout le monde sait que l'éducation militaire par elle-même, la vie des camps, les préjugés exceptionnels de l'uniforme, le peu de sympathie des hommes d'armes pour les institutions représentatives et pour les habitudes civiles; leur éloignement des études de législation, de finance et d'économie politique qui constituent un administrateur; la hiérarchie si impérieuse pour les militaires ' M. le générai Duviviei .
entre eux; toutes ces circonstances rendent les hommes (le guerre, quelle que soit, en cette qualité, leur mérite, peu propres à régir les intérêts pacifiques, compliqués, délicats, des classes, des familles et des professions civiles. Cela n'est ni un reproche, ni une accusation; c'est un fait, c'est de l'histoire, c'est la nature des choses. Dans l'administration centrale de la guerre, elle-même, le plus grand ministre de la guerre dont le nom honore les annales de la France, et à une époque de guerres et de batailles, en présence de grands capitaines et de grands ingénieurs militaires, Turenne, Condé, Yillars, Vauban, ce fut le marquis de Louvois, conseiller au Parlement. Au reste, quand M. le général Duvivier signale, avec tant d'autres écrivains, les fautes commises en Algérie, l'anarchie qui en est la conséquence, a-t-il donc oublié que c'est, jusqu'à ce jour, l'autorité militaire qui a gouverné notre conquête?
C'est la nature de la guerre à soutenir encore en Algérie, c'est surtout le caractère du peuple que nous avons à maîtriser qui exigent , actuellement et temporairement, la suprématie militaire; c'est aussi, il faut le dire, l'indiscipline habituelle des chefs de troupes devant les lois civiles; c'est encore l'orgueil inné des hommes d'armes qui héritent des préjugés de l'ancienne noblesse d'épée ; en pareil cas , tant que l'armée est utile, cédez-lui le pas, car en le lui disputant, vous la rendrez nuisible. L'autorité civile qui s'appuie sur la force légale, sur la force morale, ne doit pas se commettre dans une lutte d'amour-propre avec l'autorité militaire; elle y succomberait au préjudice de tous et de tout. Laissons passer le commandement devant la persuasion, le fer devant la plume, comme dans la culture des Arabes l'incinération précède la semaille. Laissons préparer le sol par les armes, et les lois viendront ensuite y jeter leurs racines. Le gouvernement représentatif n'a pas besoin de violences pour amener ses conséquences nécessaires. Fondé pour le progrès, il s'appuie sur le temps.
Nous sommes encore trop voisins des traditions de la noblesse militaire de l'ancien régime et de la domination militaire de l'époque impériale. Laissons durer la paix; laissons l'armée, sortie du sein de la population civile où elle rentrera périodiquement, se pénétrer de son esprit, dont elle ne sera plus distraite par des guerres de vingt-cinq ans, et alors on n'aura plus besoin de prouver que la tète doit conduire le bras.
De la nécessité d'un chef militaire, rien de plus simple, de plus logique, que de conclure à la nécessité d'une armée nombreuse, et cela dans le même but, dans le but d'en finir promptement avec cette double exigence. Dans la guerre contre des Arabes, il faut frapper fort pour éviter de frapper longtemps. Les combats à armes égales avec eux nous seront toujours funestes, parce qu'ils renferment des alternatives de succès et de revers qui enlèvent à nos armes le prestige qu'elles doivent conserver. C'est trop, pour nous , d'être vaincus une seule fois; soyons donc toujours vainqueurs, soyons toujours forts, plus forts qu'il ne faudrait l'être avec d'autres. Déshabituons-les de la tentation de combattre; épargnons-leur les illusions d'un succès passager. L'humanité des forts, c'est de prouver aux faibles leur impuissance.
Au reste, d'autres intérêts que ceux de la conquête, les intérêts de la colonisation eux-mêmes réclament le concours d'une armée nombreuse. « L'armée (disait un jour le chef « qui la dirige encore aujourd'hui en Algérie), l'armée, in- « dispensable pour garantir la sécurité des F^uropéens qui « s'établissent, est aussi le premier élément de colonisation : « elle seule vous oflVe des bras nombreux et à bon marc lu'' « pour exécuter les grands travaux d'utilité publique sans « lesquels tout languirait; enlin elle prête au mouvement ro- « lonisateur la puissance de son budget.
« Réduire l'armée serait donc une mesure trois fois in- « sensée que condamnerait l'histoire de toutes les conquêtes « des temps anciens et modernes.
— ÏM) —
« Il faut rester forts et vigilants, je ne saurais trop le re- « (lire, si nous ne voulons pas perdre le fruit «Je tant de « travaux, de tant de sacrifices. L'armée doit rester au moins « ce qu'elle est, jusqu'à ce qu'il soit créé dans le pays une « force qui lui ressemble d'aussi près que possible. A cette «( époque, l'Afrique payera l'armée permanente qu'elle de- « vra toujours conserver ; elle la recrutera en très-grande « partie. »
L'armée a contribué, en elTet, pour beaucoup aux grands travaux de routes , de défrichements , de dessèchements, et de constructions même qui ont déjà si sensiblement changé la face du pays. Dans le cours d^ ces travaux, elle rencontrait les exemples des légions romaines ; elle s'est montrée leur digne héritière. Sous ce rapport, elle répondait par sa belle conduite, par son utile coopération, aux théories de ces économistes, qui ne sont que de mauvais économes, reprochant à l'armée de ne rien produire directement; théories si faussement appliquées à notre armée d'Afrique qui, en outre des travaux directs d'assainissement et de viabilité auxquels elle se livre, rend à la colonisation naissante le premier service de lui offrir un marché, un consommateur toujours prêt, toujours sûr, ce qui n'a pas été un encouragement médiocre pour nos premiers colons. Ajoutez que, en Algérie comme en France, comme partout, l'armée, si elle ne produit pas ellemême, protège la production des autres professions, des autres classes de la société. Et, en bonne économie politique , puisqu'on en est venu à compter le doit et l'avoir des défenseurs de la conquête et de la patrie, on devrait tenir (•nm|)te de ce produit net, en y ajoutant, par-dessus le marché, sans doute, tant de privations souffertes, tant de dures épreuves, tant de sang versé, tant de dévouements glorieux! Combien, demanderont ces gens, combien rapporte à l'État la mort héroïque du capitaine Dutertre? Ne leur répondons pas que cela rapporte à la France le respect de ses ennemis
et de ses amis, et à nos annales une belle page; ils ne n<His comprendraient pas; cela ne se cote point à la liourse.
D'un gouvernement militaire et d'une armée nombreuse; , on ne peut que conclure à la nécessité d'un chef militaire supérieur. Quel sera le titre, quel sera le cercle d'attribulions de ce chef?
On s'est demandé si l'Algérie, située seulement à cent vingt lieues de mer de Toulon , avait besoin , comme l'Inde anglaise, d'un gouverneur-général ; si ce n'était point là une imitation fausse et dangereuse; si ce titre de gouverneur-général, qui entraînait avec lui l'idée de gouvernement, n'était pas inconstitutionnel ; s'il ne fallait pas attribuera celte imitation malencontreuse les conllits , les désordres qu'on a >us éclater depuis deux ans dans la conduite des affaires d'Algérie; enfin, s'il était utile de maintenir, après l'expérience faite, une charge, un titre, signalés par de tels incorjvénienl>.
Des questions bien posées sont à demi résolues; mais, à côté des questions de principe et de fait, se placent toujours, dans les affaires d'Etat, les questions de convenance et d'oj)portunité.
Nous l'avons dit au début de ce livre , il n'est écrit ni pour ni contre des hommes ; mais, en laissant les hommes à part , qu'il nous soit permis de parler des situations. Les situations ont leurs exigences, qui ne sauraient être méconnues sans désordre pour l'ordre politique ou social auquel elles appartiennent. Deux situations sont en présence dans les affaires d'Algérie, celle du ministre de la guerre, qui doit en être le directeur suprême et responsable, et celle du gouverneur général, qui doit en être l'agent supérieur et intelligent. iXous exposerons, dans la (juatrième partie de cet écrit, les motifs qui rendent insuffisante aujourd'hui la direction centrale par le département de la guerre. D'un autre côté, on voit, dans ce paragraphe même, que nous n'admettons en Algérie un gouvernement militaire que comme une nécessité actuelle ,
une institution temporaire. Nous ne sommes donc point suspect (Je partialité pour les formes d'administration existantes soit à Alger, soit à Paris ; mais tant qu'elles existent, il faut , sous peine de perturbation, qu'elles soient respectées, qu'elles aient de la consistance. De tristes débats ont eu trop de retentissement en France. Tâchons de les oublier, et, pour prouver notre sincérité à cet égard, revendiquons pour la situation du gouverneur-gciiéral lui-même cette autorité , cette confiance qui n'étaient pas moins nécessaires au ministre dont il dépendait qu'elles ne le sont aujourd'hui à lui-même.
IN'imitons pas, puisqu'il s'agit de l'Afrique , la conduite des Carthaginois, qui mettaient leurs généraux en croix quand ils étaient vaincus, et qui les proscrivaient, les bannissaient, quand, après vingt victoires, ils éprouvaient, comme Annibal, un jour de revers. Rendons justice à nos généraux; suspendons notre jugement sur leurs actes , lorsque le combat dure encore, baissons M. le gouverneur-général agir en toute liberté comme il l'a voulu ; ne lui rappelons pas, hors de propos, qu'il nous disait il \ a un an : « La conquête de l'Algérie « est achevée; la paix est partout, depuis les frontières de « Tunis jusqu'à celles du Maroc. Tout est soumis, à part quel- « ques tribus kabyles des provinces de Bougie et de Gigelli. « Partout règne la sécurité la plus entière. Notre ennemi , « chassé de notre territoire, est réfugié dans le Maroc, et je « viens de recevoir la nouvelle, que je regarde comme pres- « que certaine , qu'Abdel-Kader vient de licencier le peu de « monde qui lui restait, et qu'il s'est enfoncé dans l'intérieur « de l'empire. »
Si nous prenons acte de ces paroles, prononcées en 1844 et si malheureusement démenties en 1845, c'est avec l'espoir qu'elles seront justifiées en 1846. Aucun moven n'est refusé dans ce but. L'armée est portée à 100,000 hommes. Le directeur-général des atfaires civiles, (jui ollusquait le gouverneur-général militaire, obtient un congé pour rentrer en
France. L'ein|jereur de Maroc s'est engaj;é à repousser notre ennemi de son territoire, et il commence déjà à exécuter cet engagement. La guerre veut toujours un peu de dictature; mais la dictature, dans l'antiquité, ne se justifiait, ne se faisait pardonnerque parla victoire, par une victoire éclatante. C'est un rude engagement que prend celui qui veut tout diriger, tout pouvoir, qui veut être tout et tout faire! C'est une grande responsabilité; mais pour qu'elle soit réelle, il faut qu'elle soit libre. Respectons le fait actuel d'un gouverneurgénéral, d'un gouverneur-général militaire, gouvernant militairement : c'est une loi d'exception.
I>aiis le même intérêt, ne serait-il pas bon que l'armée d'Afrique, armée nombreuse , fût en quelque sorte une armée permanente, à numéros de corps permanents, à stations habituellement permanentes pour les numéros de corps? Les militaires comprendront les avantages de ce système. Tout le monde peut juger combien l'application en a été utile dans les hauts grades de l'armée d'occupation d'Afrique. Des chefs de bataillons, des colonels, sont devenus tour à tour des généraux éminents, familiarisés avec le climat, avec les indigènes, avec le genre de guerre qui convientau pays : il en serait de même des régiments. La même expérience acquise produirait les mêmes succès. Sans doute, il y avait un grand avantage aussi, dans les premières années , à faire passer successivement en Afrique les différents corps de l'armée, pour les acclimater au pays et aux habitudes de guerre. C'était là un camp d'exercice où se formaient des soldats que la France retrouverait, au besoin, pour d'autres champs de bataille. xMais plus nous approchons du terme, plus il importe de frapper des coups décisifs, et plus aussi nous ne devons employer que des troupes expérimentées, aguerries et connues de l'ennemi qu'elles connaissent. Laissons dire aux hommes qui se passionnent à faux et à froid, et qui cherchent à passionner toutes les questions, qu'on veut former en Afrique une armée exercée, dévouée, hos-
tile aux institutions civiles de France, endurcie, irritée par une guerre cruelle, pour la trouver un jour disponible contre d'autres que contre les Arabes, Comme si la liberté, en France, avait jamais rien à redouter d'une armée quelconque, elle qui a vaincu la garde impériale et la garde royale! Comme si l'armée algérienne n'était pas toujours l'armée Iranvaise! Comme si, au milieu du magnifique développement de nos institutions et des résultats leconds qui en découlent pour toutes les classes de la société, il pouvait venir à l'esprit de personne de concevoir le crime ou la folie d'un attentat contre les libertés publiques!
Encore moins avons-nous besoin de justifier l'armée du reproche de cruauté cju'on n'a pas craint d'élever contre elle, (juand de dures extrémités ont amené des rigueurs inévitables! Qu'on se |)ersuade bien que l'armée, soumise au joug salutaire de la discij)line, n'a pas répudié pour cela les sentiments d'humanité et de pitié. Elle, aussi, fait de la philanthropie sans s'en vanter : les Arabes le proclament eux-mêmes ; mais elle ne se livre à des sentiments humains, aussi vifs chez elle que chez toute antre partie de la nation , qu'après la victoire et le succès politique. Elle pense que les sentiments d'humanité doivent d'abord s'exercer envers la patrie , dont on n'a pas le droit de sacrifier indéfiniment les enfants et les finances par une mollesse intempestive; elle frappe fort, et puis elle tache de guérir ou du moins d'adoucir les maux (ju'elle a faits. C'est ainsi qu'elle comprend ses devoirs envers le pays et envers les vaincus. Ce sera une belle et longue page de l'histoire de notre guerre d'Afrique, et ce ne sont pas les indigènes qui la démentiront.
Autre utopie, dont il faut aussi faire justice, car elle a été imprimée, et malheureusement rendue presque supportable par le langage imprudent de quelques écrivains officiels <|ui ont paru, fort mal à propos, dans les jours de crise, désl'spérer de l'Algérie et de son a\enir! On a dit que, à force
de sacrifices ruineux et sans résultats, on visait à dégoûter la France de la conquête, pour en préparer l'abandon. Eh quoi! depuis 1830, le Gouvernement et les deux Chambres consacreraient, chaque année, des soldats par milliers, des budgets par millions, à faire cette sanglante et coupable expérience , de sang-froid, avec un parti pris d'avance! Cent mille Français auraient scellé de leur sang une mystification ! Nous n'ajouterons rien à cette réponse.
Un gouvernement militaire, un gouverneur-général militaire, une armée nombreuse, une armée permanente, voilà une situation vraie, puisqu'elle n'est point contestée, une situation forte, car on a tout accordé; voilà une grande responsabilité, et sans doute un prompt succès.
Mais aussi, plus une telle situation est puissante et complète, plus elle a besoin d'être préservée de ses entraînements naturels. Un champ libre devient bientôt un champ illimité. C'est ce qui pourrait arriver. Nous avons eu à lutter contre ceux qui ne voulaient qu'une occupation restreinte; faisons maintenant nos réserves contre ceux qui voudraient de la guerre sans terme. Le rempart des institutions civiles, nous le voyons, est impuissant aujourd'hui. La barrière de la colonisation est mal assise encore. C'est dans le système militaire lui-même qu'il faut chercher un frein, une borne, une garantie. C'est toujours au moment où un principe triomphe , qu'il faut prendre le plus de précautions contre ses conséquences. Il y a peu d'années, l'ambition militaire, et, il faut le dire, l'intérêt bien entendu de la colonisation s'étaient proposé pour limite le petit Atlas. La force des choses nous a poussés au delà. Il le fallait, tout le monde l'a reconnu. Mais Cynéas ne doit pas abandonner Pyrrhus! Pour mettre un terme à la guerre, il faut savoir en mettre un à l'occupation. Sans doute, nous n'en sommes plus à ces discussions, si malheureuses, qui ont retenti trop loin , il y a quelques années, sur l'occupation restreinte, espèce d'abandon déguisé. Mais le moment n'est-il
pas fjvorabic pour lorider notre s>stèmo d'occupation et de domination (qui est la véritable hase du système de colonisation) sur une frontière militaire bien tracée, bien détendue, connue de tous, et profondément arrêtée? La commission de colonisation de l'Algérie a entendu, sur ce sujet, un rapport d'u[ie de ses sous-commissions, dans laquelle se trouvaient réunis les trois généraux distingués qu'elle comptait parmi ses membres. Nous ne pouvons mieux faire que d'en reproduire quelques traits principaux.
Après quinze ans, durant lesquels on ne savait le plus souvent ce qu'on voulait faire (d'où il arrive toujours qu'on fait successivement trop ou trop peu), il faut marquer aujourd'hui où l'on veut aller, où l'on veut s'arrêter, autant pour maintenir ceux qui voudraient reculer, que pour contenir ceux qui se laisseraient entraîner. La déclaration d'une frontière militaire déterminée aura un double avantage; ce sera une limite et une barrière à double fin contre la retraite et contre l'ambition.
Il semble que l'histoire de notre occupation, de notre prise de possession en Afrique peut se résumer ainsi : Nous avons occupé Alger, puis, nous avançant chaque jour davantage , nous avons fait successivement reculer devant nous les Arabes, en marquant les progrès de notre marche par des camps que nous portions en avant à mesure que nous avions gagné du terrain. Nous avons procédé ainsi dans toute l'Algérie. A ce régime de camps, qui protégeaient les points envahis, a succédé celui des garnisons dans les villes, destiné à garantir notre domination et à lui donner de la sécurité.
On était déjà entré précédemment dans les villes, il est vrai; mais on n'y était pas resté ; ce n'était qu'une démonstration, il n'y avait pas de svstème. Ce fut alors que le maréchal Valée, par l'occupition de Constantinc, plaça la sentinelle avancée de nos établissements dans l'est, et, par celles de Sétif et de Gigelly, lit autour de l>onc une sorte de circonvallalion.
Dans la province d Alger, le régime des camps occupait l'espace que l'on a voulu enfermer, plus tard, dans l'obstacle continu, jugé depuis insuffisant. Le maréchal Valée, par l'occupation de Médéah etdeMilianah, qui peut se relier, jusqu'à un certain point, à celle de Sétif, et par le retour vers Cherchell, fit autour d'Alger quelque chose d'analogue à ce qu'il avait fait pour Bone, et y appliqua le système des garnisons. La province d'Oran est le théâtre et le foyer de la guerre, et ce système y est plus tardif; cependant nous y avons aujourd'hui Mascara et Tiemcen qui peuvent être considérés comme étant à Oran ce que sont Médéah et Milianah en avant d'Alger, Constantine et Sétif en avant de Bone.
Il résulte de ces différentes occupations une ligne à tracer qu'on peut appeler la frontière militaire, la frontière de la domination, comme le petit Atlas sera bientôt la frontière de la colonisation. Que remarque-t-on encore dans ces rapprochements? Une grande analogie enire ce qui s'est passé dans la Vendée et ce qui se passe en Algérie. x\bd-el-Kader est un véritable chef vendéen. Une certaine portion de l'Algérie représente ce qu'oFi désignait sous le nom de la grande Vendée ; une autre, le territoire occupé par la chouannerie; et l'on peut dire que, si l'occupation du petit Atlas doit avoir pour résultat de refouler la chouannerie, une frontière militaire bien circonscrite, et surtout bien armée, aurait pour résultat de refouler la grande Vendée. Cela fait, et ce premier succès obtenu, si l'on embrasse par la pensée tout l'espace depuis Blidah jusqu'à Médéah et Milianah , en y comprenant même un territoire à déterminer au delà , et à travers lequel ces deux villes devront rayonner vers la mer et au sud, on reconnaît que c'est dans ce cercle entier, protégé par nos garnisons, que nous devons établir notre domination sur les indigènes, aux conditions où elle est possible, c'est-à-dire ou par une alliance ofTensive et défensive, ou j)ar un protectorat rigoureux, ou par une suzeraineté bieincillante. Ainsi
le système de garnisons, relié et complet, deviendra la garantie, la sécurité de notre domination.
Dans la province de Bone, cette domination est tranquille. Notre autorité y est généralement reconnue et acceptée, et nos relations de commerce avec les tribus y entretiennent un esprit de soumission volontaire; c'est donc par une intervention amicale que nous devons régner sur elles. Dans la province d'Alger, où nous commençons nos établissements de colonisation, il faudra donner et demander aux indigènes une garantie réciproque, et les assurer contre les vexations de nos colons, en assurant ceux-ci contre les entreprises des Arabes; c'est l'alliance oITensive et défensive. Enfin, dans la province d'Oran, il n'y a ni la paix de la province de Bone, ni la colonisation de celle d'Alger; il n'y a que la guerre; et, si nous sommes appelés à y dominer les indigènes, c'est par le protectorat énergique, échangé co?itre la soumission sincère. Mais notre domination en Algérie doit-elle être fatalement et interminablement à la merci des combats? et n'est-il pas possible d'y fonder un établissement militaire que sa position, sa force rendeiit indépendant des accidents même de la guerre extérieure, et qui puisse rassurer les esprits contre les chances les plus fatales d'une attaque des armes étrangères? C'est là une grande (juestion dont la solution peut-être serait plus qu'à moitié obtenue par l'adoption et par la forte constitution d'une frontière militaire qui rende manifeste à tout le monde que nous sommes à demeure fixe, là où nous sommes. Il faut le bien persuader, non-seulement à la France dont nous ferons cesser les incertitudes, mais aux Arabes eux-mêmes ; il faut qu'ils sachent bien que là où nous sommes établis, nous voulons rester. Au delà de cette frontière et de notre rayonnement, nous n'ignorons pas qu'il existe un autre territoire et d'autres populations, mais, en proclamant, que ce territoire, nous n'en avons pas besoin encore, et que nous n'y prétendons que dans un avenir éloigné; en ouvrant avec
ces populations des relations de commerce qui nous apporteront les richesses du centre de rAIVicjue, nous doiinerons aux indigènes, et nous en retirerons nous-mêmes une grande sécurité.
En ce qui concerne la guerre, il est prouvé par l'expérience qu'une colonne française traverse le pays sans être arrêtée ni vaincue, mais aussi qu'x\bd-el-Kader ne peut être atteint dans sa course. Comment finira ce duel entre le lutteur qui ne peut être renversé et le coureur qu'on ne peut pns saisir? Il ne peut Unir que par cette résolution Fermement arrêtée de tracer profondément, et de proclamer bien haut notre prise de possession actuelle, d'en assurer toutes les frontières par une occupation forte, et de refouler hors du cercle de cette carte militaire, à jamais française, les populations qui ne voudront pas s'y enfermer sous nos lois, sous notre jirotection. Le plus grand service que nous puissions rendre au pays, c'est donc de dessiner un système d'occupation permanente, une frontière stratégique qui soit la garantie de notre domination. Une décision nette sur ce point servirait de point d'appui aux opinions et aux discussions sur l'Afrique, et mettrait un terme à ces contestations interminables sur l'occupation étendue, sur l'occupation limitée, sur l'abandon; à ceux qui veulent l'Algérie, à ceux qui n'en veulent pas, à ceux enfin qui flottent entre ces deux systèmes et qui n'en veulent qu'en partie, il faut répondre par un parti pris qui ne permette plus de doutes, d'arrière-pensées ni d'hésitations. Il faut décourager les partisans de l'abandon, rassurer les amis de la colonisation, engager les indécis, car l'indécision est funeste, non-seulement sous le rapport de notre politique et sous celui de la prospérité intérieure de l'Algérie, mais aussi, et surtout, sous le rapport économique. L'équivoque sur Alger nous a coûté des millions par centaines et des soldats par milliers. Cette fixité d'opinion et de volonté sur l'Algérie, en ouvrante tous les intérêts un avenir assuré,
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détruirait les diances funestes qu'entraîne la variation des idées, e( (Herait tout fondement, tout prétexte aux craintes qu'on ne peut s'empêcher d'exprimer. Car, de deux choses l'une, ou nous échouerons dans nos tentatives contre Abd-el- Kader, et il continuera d'échapper à la chasse que nous lui donnons, et dès lors nous aurons dépensé presque en j)urc perte beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent ; ou nous l'atteindrons enfin, nous l'amènerons captif à Alger, et l'on peut craindre qu'au moment du triomphe, où sera détruite la cause des sacrifices consentis pour l'obtenir, la partie prudente parmi les dissidents ne réclame l'abandon d'une quantité notable des points actuellement occupés, et l'occupation pure et simple du littoral. Voilà le danger qu'il faut conjurer dès aujourd'hui, car il paralyserait d'avance toutes les entreprises de colonisation !
Quanta l'action générale du «Gouvernement, soit militaire, soit civil , dans la situation actuelle de l'Algérie, elle nous paraît devoir être déterminée par le caractère des trois provinces. La province d'Alger est aujourd'hui livrée à la colonisation qui peut s'y exercer assez largement et avec sécurité. La province d'Oran est encore le théâtre de la grande guerre dont la ruine totale d'Abd-el-Kaderest le seul terme possible. J^a province de Constanline est le terrain d'une grande expérience politique, dont il faut suivre avec attention la marche et attendre avec patience le résultat; car cette épreuve peut nous aider à résoudre le grand problème de notre domination à venir, non point par une fusion impossible des mœurs kabyles, maures et arabes, avec les mœurs françaises, mais par la combinaison des intérêts des vaincus avec ceux des vainqueurs. Le littoral des trois provinces est occupé sur toute la ligne; il importe donc que, du côté du continent africain, une ligne militaire, composée de points avancés, se forme successivement. Dans les traditions romaines, que nous ne saurions trop respecter, trop consulter, cette ligue a existé ;
«>n retrouve les trores «le la roule (}iii relinit Mé.léali à r.oiistanline. Dans la provinre d'Oran, Tiemccn et Mascara ne sauraient plus être abandonnés; Tégédempt forme un lien avec Milianah etMédéah, points extrêmes du lerritoired' Alger, que nous sommes également obligés de garder. Enfin, la carte et la logique désignent Hamza et Sétif pour relier la province d'Alger là celle de Constantin*», dont ils formeront la frontière militaire. La prudence commande de compléter le système que l'imprudence peut-être a commencé. Il n'y a plus aujourd'hui de dignité que dans la conservation des points occupés, et de sûreté que dans le complément de cette occupation. Au reste, ces vues de la commission de colonisation de l'Algérie ont été partagées et adoptées par M. le gouverneurgénéral. Ce qui importe aujourd'hui, c'est de les proclamer comme un svstème et de s'y arrêter. Cela préviendra, dans l'avenir, des expéditions aventureuses.
Les Kabvies sont la partie de la population dont on peut tirer le meilleur parti. Reste des aborigènes, ils n'ont aucune sympathie pour les Arabes. La crainte seule les emj)êche de secouer complètement le joug auquel plusieurs tribus se sont déjà soustraites en refusant le recrutement et l'impôt. Le jour où il n'v aura plus de bataillons réguliers, véritable gendarmerie d'Abd-el-Kader, tous les Kabyles le quitteront. Celte race ne demande qu'à rester dans ses montagnes. Elle tient au sol, et ne vit pas sous la tente; elle habite des villages , heureusement situés, qui rappellent la Suisse, et dont plusieurs valent mieux que beaucoup de ceux de France. Les Kabyles ne sont pas sans industrie, et ils ont appris, à leurs dépens, qu'il n'y a pas de montagnes inaccessibles à nos soldats. Tous veulent maintenant la paix ; en respectant leur indépendance et en ne les assujettissant qu'à un léger tribut et à l'obligation de garder les passages, on pourrait en Jirer grand parti ; ils approvisionneraient nos marchés en bétail et en produits de leurs vergers, et fonrniraient à la colonie de
nombreux travailhuirs dont elle aura encore longtemps besoin.
Mais pour maintenir la population kabyle, il faut être au delà de l'Atlas, car alors seulement nous pourrons la protéger efficacement.
C'est ce qui ajoute encore à l'importance politique de l'occupation des places situées au delà de l'Atlas et qui forment la frontière militaire, comme nous l'entendons. L'avantage d'occuper des positions oflensives au delà des obstacles naturels qui séparent de l'ennemi est d'une évidence si unanimement reconnue, que ce simple exposé dispense de toutes preuves. Nier sous ce point de vue l'importance des places que nous occupons, ce serait dire que les tètes du pont d'Huningue, de Cassel et de Kell étaient inutiles à la France, et que l'Empereur avait tort de fortifier Alexandrie. C'est surtout en Afrique, où l'armée ne peut marcher qu'en traînant tout avec elle, qu'il est important d'avoir des points de station, échelonnés sur la ligne d'opérations, pour renouveler les vivres et déposer les impédimcnts. Au reste, répétons-le, nous n'avons pas besoin de prouver aujourd'hui qu'il faut aller jusque-là. Ce qu'on a trop souvent besoin de démontrer maintenant, c'est qu'il ne faut pas aller trop loin. Il est temps de poser des bornes.
EST-CK POUR TOI'JOIKS? NON; Ml BUT, C'fST tN GOI Vr.IlNKMENT CIVU.
Nous avons pris, dans le paragraphe précédent, toutes les précautions imaginables pour bien faire comprendre que nous ne demandions, ou plutôt que nous n'acceptions un gouvernement militaire, local, en Algérie, et un gouverneur-général militaire, que temporairement, conditionnellement. Les circonstances l'exigent; mais les principes survivent aux circonstances; les principes auront leur tour, et reprendront leurs droits. Non, certes, ce n'est point là, ce ne doit pas être l'état définitif et permanent de l'Algérie. L'Algérie n'est pas une terre étrangère à exploiter par la domination militaire. C'est un État français à fonder. Le gouvernement militaire et la présence d'une forte population française militaire sont le début, et non le but. Le but, c'est le gouvernement civil, c'est la création d'une grande population civile.
Indiquons cet avenir ; posons-en les bases ; recherchons quels en seront les éléments.
On le conçoit, tant que la pacification du pays ne sera pas à peu près complète, tant que notre domination n'y sera pas solidement assise, tant que nous verrons chaque année la révolte succéder à la récolte, il faudra maintenir sur les Arabes l'autorité prédominante d'un gouvernement militaire. Mais, dira-t-on, pourquoi n'en pas circonscrire l'action dans la sphère des conflits ou des relations avec les indigènes? Cela est- il possible? Peut-on imaginer une combinaison par suite de laquelle le gouvernement général militaire sera tel pour les Arabes, et pas pour les Kuropéens ; tel aussi surcer-
taines portions du territoire, et pas sur les autres parties? Arceptoiis une nécessité actuelle avec ses inconvénients, comme avec ses avantages. Nous montrerons, ailleurs, que ce n'est pas sur les lieux, que ce n'est pas par des contre-poids impuissants, ou des partages de pouvoir impraticables, qu'on peut balancer ou prévenir les abus à redouter d'un ascendant militaire, trop sûr de lui-même ; mais à Paris même, au centre du Gouvernement, et par une institution puissante et incontestable.
Quant au gouvernement local dupavs, trois systèmes existent : un gouvernement militaire, réunissant tous les pouvoirs; un gouverneur militaire assisté, à titre égal, d'un intendant civil ; un gouverneur civil, ayant sous sa direction ou à sa disposition un commandant général des troupes.
Nous venons d'établir que, sous la loi des circonstances actuelles, il fallait un gouverneur-général militaire.
L'expérience a été faite, depuis J830, d'une alliance, d'un concours entre les pouvoirs militaire et civil, nous allons en parler.
Reste à faire l'épreuve, qui n'a pas été faite, d'un gouvernement civil ; elle viendra.
Prouvons, d'abord, que le gouvernement militaire ne peut être, comme nous l'avons dit, qu'une exception temporaire. On va le comprendre.
Voici, en efl'et, un calcul bien simple, qui révèle un inconvénient grave de la concentration du pouvoir dans les mains d'un gouverneur-général, chargé de tout diriger, de décider de tout, de faire la guerre et de faire de l'administration. Du 29 décembre 1840, date de la nomination de M. le gouverneur-général actuel, jusqu'au Î2 août 1845, date de son retour en France, sur 1G87 jours, M. le gouverneur-général en a passé 767 au centre de son gouvernement, et 920 en campagne ou en congé.
Une de ces absences a dépassé 100 jours. La province de
Constantine n'a possédé M. le gouverneur-général que pendant quatre jours. Au reste, les affaires de cette province vont d'elles-mêmes. C'est la mieux administrée, la seule jiaisible et la plus productive ; l'impôt indigène, pour 1845, s'y est élevé à 3,400,000 fr.
Du calcul de l'emploi des moments de M. !e gouverneurgénéral, il résulterait que, si un gouverneur-général est indispensable pour gouverner les affaires de toute l'Algérie, il est impossible que ce gouverneur-générnl aille diriger en môme temps les expéditions militaires, à de grandes distances, et pendant plusieurs mois de suite ; ou que, si ces absences sont possibles, c'est la charge du gouverneur-général qui est superflue. Telle est la logique des chiffres.
Cet exemple est tout matériel ; mais les raisons morales abondent.
xM. le gouverneur-général actuel, en prenant les rênes du gouvernement algérien, n'avait-il pas tracé lui-même le programme de son administration dans la proclamation suivante qu'il adressait aux habitants de l'Algérie :
«La guerre, indispensable aujourd'hui, n'est pas le but; « la conquête serait stérile sans la colonisation.
« Je serai donc colonisateur ardent, car j'attache moins ma « gloire à vaincre dans les combats qu'à l'onder quelque chose « d'utilement durable pour la France.
« Commençons la colonisation par agglomération dans des « villages défensifs, en même temps commodes pour l'agri- «culture, et assez militairement constitués et harmonisés en- « tre eux pour donner le temps à une force centrale d'arriver « à leur secours ; je me donne à cette œuvre.
«Formez de grandes associations de colonisateurs; mon « appui, mon zèle de tous les instants, mes conseils d'agro- « nome, mes secours militaires ne vous man(]ueront pas. « Il faut d'abord assurer la subsistance du peuple nouveau
a el lie ses délenscurs, «jue la mer sépare «le la Fraiire ; il « faut (lonr demander à la terre ce qu'elle peut donner.
« Empressons-nous donc de fonder quelque chose de vital, « de fécond ; appelez, provoquez les capitaux du dehors à se «joindre aux vôtres; nous édifierons des villages, et quand « nous pourrons dire à nos compatriotes, à nos voisins : Nous « vous olTrons, dans des lieux salubres, des établissements « tout bâtis, entourés de champs fertiles et protégés d'une « manière efficace contre les attaques imprévues de l'ennemi, « soyez sûrs qu'il se présentera des colons pour les peupler.
« xVlors la France aura véritablement fondé une colonie, et (' recueillera le prix des sacrifices qu'elle aura faits. »
Après cinq années de gouvernement, ce programme reste en présence des faits; nous n'avons pas l'intention d'accuser; nous exposons.
C'est qu'il n'appartient en elFet qu'à l'esprit civil de poursuivre et d'obtenir de pareils résultats. Un chef militaire le voudrait qu'il ne le pourrait pas. Chacun subit la loi de sa nature, et la nature militaire répugne aux institutions et aux professions civiles. Aussi, quand les uns disaient que le ministre de la guerre devait gouverner l'Algérie, parce que l'on y faisait toujours la guerre, les autres ont répondu qu'on y faisait toujours la guerre, parce que c'était le ministre de la guerre qui la gouvernait. Nous ne décidons pas entre ces deux opinions sur le passé; nous acceptons les faits, mais nous posons les principes pour l'avenir.
Pour fonder un Etat, pour former une nation,, il faut des qualités civiles, il faut comprendre les intérêts des masses, et savoir y satisfaire par des institutions, je ne dis pas, dans. le cas actuel, |)olitiques, mais administratives; et une bonne administration est encore une bonne politique. L'administration qui repose sur des connaissances acquises, sur des études spéci;iles, exige des esprits plus éclairés peut-être que In politique, qui n'est qu'une science du cœur humain, de
tact et d'instincts généraux. Un militaire a-t-il éhulié le commerce, l'agriculture, le génie civil, la jurisprudence, le crédit public et privé? voyez les programmes de nos écoles militaires. Ajoutez-y les habitudes des camps et des garnisons. Les militaires composent systématiquement, dans la société, une classe à part, avec ses lois spéciales, ses privilèges, sa manière de voir, ses préjugés, son habit; ils n'ont pas étudié l'ordre civil, ils ne le comprennent pas, souvent même ils le contestent; pour eux, l'intérêt dominant, c'est la guerre, et la guerre est la ruine de tous les autres intérêts. L'obéissance passive est leur foi; la foi de la société civile, c'est la liberté individuelle, l'égalité devant la loi. L'arbitraire, telle est la loi militaire. Or, il faut des garanties à la colonisation qui se fonde, avant tout, sur le respect de la propriété, la liberté du travail, la sécurité des capitaux. Vn gouvernement civil ne signifie donc pas seulement un gouverneur civil. A l'opposé du régime militaire, (oui ne réside pas ici dans le chef, dans l'homme. lii gouvernement civil se compose d'institutions, de lois, de règlements qui inspirent et dirigent le fonctionnaire. Le gouvernement militaire est tout personnel, le gouvernement civil est légal. Nous nous renfermons, en parlant ainsi, dans la question de principe, en laissant à ceux de nos lecteurs qui connaissent l'Algérie, ou qui voudront consulter les documents publics, le soin de juger la question de fait, c'est-à-dire de rechercher comment le pouvoir militaire a, depuis 1830, légiféré, réglementé, administré et colonisé.
Kn France, après 1830, en dépit el peut-être à cause des grandes guerres de la Révohilion.si brillantes, mais si stériles, c'est l'esprit civil qui domine, et il est impossible que cet esprit ne pénètre pas dans une possession française si proche de la patrie, et dont l'avenir ne peut être assuré que par une forte immigration française. Nos compatriotes renonceront-ils auv franchises de la métropole pour aller chercher, à deux jours
(le distance, le despotisme d'un quiirtier-général? Certainement non. Et quelle sera d'ailleurs la population qui se pré- .sentera sur ee sol nouveau pour y apporter la colonisation, la civilisation? Sera-ce, comme en 1815, au Texas, une troupe de militaires licenciés et mécontents, allant chercher aventure à tout hasard, par tous les moyens, sans projets arrêtés d'avance, sans capitaux, sans industrie, avec cette vague inquiétude d'ambitions trompées et rivales qui se disputeront, sur la terre nouvelle, des grades et le commandement suprême, avant d'y faire naître une gerbe? Tout cela n'est plus que de l'histoire! La France, après avoir fait son bilan et payé sa rançon en 1815, n'a plus d'illusion; elle a compté ce que coulait et ce que ne rapportait pas la gloire militaire. Elle sait, elle voit que le pouvoir civil a plus d'action, plus d'influence, parce qu'il a aussi plus de suite que le pouvoir militaire, pour étendre un empire, pour fonder des colonies. Ajoutez que l'action civile s'applique à créer, tandis que l'action militaire a pour mission de détruire. Ce sont aujourd'hui les forces morales qui dominent le monde; la vaccine, la presse, la vapeur, la paix, ont constitué une société nouvelle. Le commerce, l'agriculture, l'industrie, voilà les trois pouvoirs sociaux, dont les trois pouvoirs politiques ne sont eux-mêmes que les représentants et les régisseurs. Or, l'armée n'est pas un pouvoir; elle n'est qu'un instrument. La pensée gouvernementale au dix-neuvième siècle, en France surtout, est et doit être civile. Laissons à la Russie son grand cadre militaire, dans lequel on immatricule toutes les classes de la nation, et ses colonies militaires qui sont une conséquence naturelle et nécessaire de ce svstème. Chez nous, toutes les fautes sont de maladroites imitations. Un gouvernement civil sera bientôt, pour l'Algérie, comme pour la France, l'expression de la volonté nationale. On a supposé bien gratuitement, nous l'espérons, que ce gouvernement exciterait les répugnances, 1 1 désobéissance de l'armée. C'est juger l'armée nouvelle avec h-s idérs de l'aiHienrte
armée. L'ancienne armée, purement militante, toujours conquérante, aurait mal supporté l'autorité civile, sans doute. Mais l'armée nouvelle, instituée, non pas pour conquérir le sol étranger, mais pour défendre le sol national, non pas pour soutenir le despotisme, mais pour protéger la liberté, comprend autrement ses devoirs et ses intérêts. Elle se compose de jeunes Français qui viennent puiser dans ses rangs le sentiment de l'honneur, l'esprit de discipline, l'instruction, le patriotisme, et qui, après quelques années utilement passées sous le drapeau, avec un avantage réel pour eux, re- |)ortent dans leurs loyers des habitudes d'ordre et de travail, dont l'état de guerre les détournait autrefois. Quelques chefs sont donc trompés par leurs souvenirs sur l'esprit réel de l'armée : elle est nationale, elle est constitutionnelle, elle est civilisatrice.
L'armée d'xMgérie comprendrait que sa mission dans cette contrée serait, non pas d'éterniser les batailles, mais d'y aider au développement de la richesse publique, en contenant l'ennemi, en protégeant l'industrie, en contribuant, pour sa part, à la prospérité commune, par des travaux de routes, de canalisation, de défrichement, et par des constructions de tout genre. Klle sentirait aussi que la direction supérieure de ces œuvres pacifiques, et l'administration des intérêts civils, appartiennent naturellement à l'autorité civile ; et , tranchons le mot, c'est l'établissement, c'est l'existence et r.'.ction suprême d'un gouvernement civil qui seront en Algérie, pour la France comme pour l'Europe, et pour les Arabes surtout, la démonstration complète, manifeste et irrévocable d'une occupation permanente, d'une domination définitive. La chnrrue possède mieux un sol que l'épée. La pnix, la loi et le travail sont les formules les plus incontestables des conquêtes du dix-neuvième siècle.
Mais une alliance n'était-elle j)as |)ossible entre le gouvernement militaire et le gouvernement civil? On l'a essavée.
depuis 18.'{0, à deux ou (rois repriseï^. el ou a mal réussi.
Au début delà conquête, sous le régime de Varrnce d'occiipalion, le général en chef réunissait tous les pouvoirs, et à boji droit. Dès 1831 on imagina de placer, à côté du général en cliel", un intendant civil, avec des attributions indépendantes. (>'élait un anachronisme. On avait, en agissant ainsi, le pressentiment de l'avenir de l'Algérie, mais on devançait le temps. l'ne intendance civile était alors prématurée, d'abord parce que l'élément civil de la conquête n'existait pas encore, et ensuite parce que l'occupation se bornant à quelques villes du littoral, les deux pouvoirs, civil et militaire, resserrés dans une sphère étroite, ne pouvaient faire un pas sans se heurter. Les Chambres ont retenti des dissentiments de M. le duc de Kovigo et de M. Fichon. Il fallut en revenir à la suprématie d'un chef militaire qui, sous le titre de gouverneur-général, fût investi d'une entière liberté d'action, et qui , belligérant par des lieutenants dans les provinces d'Oran et de (^onstnntine, administrât, du siège du gouvernement, par deux directeurs subalternes, l'un de l'intérieur, lautredes linances. L'omnipotence du gouverneur militaire s'étendit aux allaires civiles comme aux allaires militaires. Le ministre laissa faire, parce que la situation et les intérêts de l'Algérie n'étaient guère connus à Paris (c'était en 1834), et peut-être aussi parce qu'il n'v avait point encore de parti pris relativement à la conservation et à l'exploitation de la conquête.
Mais depuis quinze ans l'Algérie a été explorée en tous sens. Les faits ont été vériliés, les questions éclaircies, le but déterminé, les moyens reconnus, et si l'occupation est encore troublée par quelques attaques plus ou moins imprévues, on sait que ces incidents ne peuvent avoir rien de sérieux, rien de menaçant. La colonisation ne s'en est pas émue : le C.ouvernement du Moi a signé la concession faite à M. ï. IJarrol, un mois après l'événement de Ghazaouat. Les
intérêts civils se présentent en toule, cliorcliant fortune et demandant protection.
Il y a six mois, en présence de ce mouvement, qui se développait avec force, le Gouvernement, ramené à des idées d'administration civile, avait cru y donner satisfaction par l'institution d'une direction générale des alFaires civiles, investie d'attributions que consacrait une longue ordonnance royale.
Au lieu d'accroître l'inlluence civile , l'ordonnance du 15 avril ne pourrait avoir pour effet, si elle était susceptible d'exécution, (|ue <le l'allaiblir, disoîis mieux, de l'annuler. Le directeur-général qu'elle institue n'est (ju'un secrétaire-général renforcé. Il n'agit qu'au nom du gouverneur, et le double résultat de cette institution, c'est de supprimer, d'une part, le travail direct des deux directeurs des Hnaiices et de l'intérieur avec le gouverneur-général, et, d'autre part, la correspondance directe de ces deux chefs de service avec le ministre. On a donc fait disparaître deux garanties pour n'y substituer qu'un instrument : c'est l'unité administrative créée au juofit du gouverneur-général militaire actuel. Soit. Cela est peutêtre nécessaire encore pour quelque temps; mais au moins ne fallait-il pas déguiser cet acte de centralisation sous l'apparence d'une grande institution civile. Aussi, lorsque le nouveau directeur-général a voulu prendre son titre et ses fonctions au sérieux, il s'est senti arrêté dès le premier pas, et l'ordonnance du 15 avril a été convaincue d'impuissance.
C'est, d'abord, au pouvoir dirigeant de Paris qu'il importe d'imprimer le caractère civil, parce que l'institution centrale entraînera promptement ses conséquences locales. Admettons l'omnipotence actuelle du gouverneur-général comme général en chef; les derniers événements prouvent qu'elle est encore nécessaire. Mais les raisons qui justilient cette omnipotence militaire existent en sens inverse pour ce qui concerne la direction des allaircs civiles. Ces affaires sont toutes connues
et|)réMi('s loîiglrm|)s à ravjiiice. Elles iio se présentent pas à l'improviste, comme un cas de guerre, comme un acte de révolte. Loin de requérir des déterminations rapides et instantanées, elles exigent, au contraire, des études, de la réflexion, de la maturité, et tombent par conséquent sous l'appréciation, l'examen et la décision de l'autorité gouvernementale.
\a\ distance ne lait |)as obstacle ; l'Algérie est déjà aussi près de Paris, elle en sera bientôt plus près que ne l'étaient Bordeaux et Marseille il y a vingt-cinq ans.
Il n'est pas non plus indispensable (|uc le pouvoir civil dirigeant soit sur les lieux mêmes; remarquez, en elTet, que l'administration siipérieurc de l'Algérie dirige aujourd'hui, d'Alger, les services locaux des provinces d'Oran et de Constant ine. Si la centralisation se fait à Alger, elle est donc possible; si elle est possible, c'est à Paris qu'elle doit se faire. I/expédition des all'aires d'Oran et de Constantine serait même |)ius |)rompte, si les dépèches j)nitaient directement de ces pro>inces pour Paris, et de Paris pour ces provinces, au lieu de n'aller et revenir (jue par l'intermédiaire d'Alger. L'autorité civile d'un gouverneur-général militaire, interposée entre le ministre qui ordonne de Paris et les agents qui doivent exécuter en Algérie, n'est qu'une lenteur quand elle n'est pas une entrave. Sans doute, il Tîniira civiliser l'administration de l'Algérie ; mais, dans ce but, il Lmt commencer par civiliser l'autorité centrale supérieure de France.
Il faut (tout le monde en convient), il faut de la sécurité matérielle à la colonisation ; un bon général en chef peut seul garantir cette sécurité* et il v a d.ins cette tache de quoi occuper sa vie. Mais il faut aussi de la sécurité morale aux colons, et celte sécurité, ils ne la trouveront que dans la protection de nos lois civiles, car, nous l'avons dit, un gouvern(Mnent cisil, ce n'est pas seulement un gouverneur civil, ce soîit des institutions. Toutes les faces de cette question, de la préléreiice d'un gouvernement civil sur un gouverne-
ment militaire, ont été présentées avec lucidité, avec éclat, dans le rapport communiqué à la commission de colonisation par riionorable M. G. de Beaumont. Une citation serait trop étendue , une analyse serait presque impossible; on n'analyse pas une logique vive, serrée, pressante.
Avouons-le, ce rapport et d'autres émanés des honorables membres de la commission de colonisation, ont du moins contribué à londer quelques bases essentielles d'un gouvernement civil pour l'Algérie. La commission avait posé et formulé des principes fondamentaux sur la propriété, condition première de toute tentative de colonisation ; sur l'expropriation |)Our cause d'utilité publique, matière grave qui, manquant de règles jusqu'alors, avait manqué de mesure et de garantie ; sur le séquestre, que l'arbitraire seul avait régi; sur le domaine, dont on avait laissé envahir les droits; sur les concessions, auxquelles ne présidait pas un esprit de distribution intelligent et impartial; sur le contentieux administratif, livré précédemment à la justice d'un conseil d'administration composé de |)arties juges d'elles-mêmes, et attribué aujourd'hui à un conseil distinct et indépendant ; enfin sur l'action judiciaire (et des justices de paix, des tribunaux de première instance et une (ïour royale ont été institués sur des bases plus libérales, avec recours, dans les causes administratives, au (Conseil d'Etat de France, et dans les affaires civiles et criminelles, à la Cour de cassation). Ajoutez à ces institutions celle d'un service financier, tout spécial, entièrement séparé du gouvernement local, seulement tributaire du gouvernement central; et un régime de douanes protecteur du commerce national. Que de conquêtes dans cet ensemble de garanties ! Nous demandions plus haut sur quelles bases devait être établi un gouvernement civil pour l'Algérie. Ces bases, les voici : un gouvernement civil à j'aris (nous dirons plus loin sous (juelle forme); et en attendant un chef civil à Alger, iUi^ institutions civiles, des in-
stitutioris, l'oncières, judiciaires, linancières. Elles y ont été créées depuis deux aus'. Les principes sont posés, c'est déjà beaucouj); ne nous inquiétons jamais des conséquences d'un principe bien établi; elles viennent comme les fruits d'un arbre bien planté.
Kecherchons en lin quels seront les éléments de cette situation civile (jui peut, qui doit jnnener un gouvernement civil, (l'est avant tout, c'est surtout la population. Les administrés font l'administration. Une population civile nombreuse, serrée, laborieuse, refoule d'elle-même l'action militaire; d'abord, parce qu'en s'étendant sur un plus grand nombre de points, elle réduit la force armée à se diviser en petites troupes qui ne sont plus destinées qu'à protéger son existence et sofi travail ; ensuite, parce qu'elle fait disparaître sous son agglomération le terrain laissé libre pour la bataille et pour la gloire. Une population croissante et active convertit en colonie productive un champ de manœuvres qui n'était fertile qu'en lauriers. Ouant à la population arabe, jtius on se convaincra (jue li fusion des races et des mœurs est impossible avant un siècle, plus on reconnaîtra (|u'il faut cantonner au milieu de nous les tribus fidèles, et contenir liors du territoire occupé les tribus indociles, et plus on a\ouera (|u'il importi' de favoriser par tous les moyens et à tout prix un courant d'émigration européenne qui >ienne inoniler le sol et enfermer dans ses Ilots la population arabe enclavée dans nos possessions.
C'était là, sans doute, une utopie, si ce n'est impossible, au moins difficile à réaliser, quand on exagérait, plus ou moins volontairement, le chiffre de la population arabe. Mais aujourd'hui que l'on sait à quoi s'en tenir sur ce point, on peut mesurer, d'après l'accroissement progressif de la population eu-
' Ordonnances roy.iîes d'.'s îG din-cnihie 184:5, i" orloluc i844, 21 juillet, 31 ocloliie et 9 i!o\rml)re lSi5. Nous ne rncnlioniions pas ct'lle du !5 avril, qui n'ctl pis exéi.ulalije. cl qui sera néi'fssaireinenl ra|i|>oilée.
ropéenne (le|mis deux ;iiis, depuis mi an surtoul, le temps perdu précédenimenl ; on peut calculer les résultats à espérer d'ici à deux ans, si Ton n'en perd pas davantage. Kétablissnns les faits.
Selon le docteur Sliaw, qui avait résidé douze ans en Algérie, selon (iorrain, (jui y vovageait en 1786, selon Raynal et Maltebrun, selon les rapports émanés des négociants français ou autres, (|ui ont longtemps habité la régence d'Alger, la population totalt^ du pays pou^ait s'élever de 1,800,000 à 1,900,000 âmes, ainsi distribuées: 1,200,000 Maures et Arabes, cultivateurs et ouvriers, habitant les villes ou ré- |iandusdans les \illiiges et douars qui les entourent; 400,000 Arabes indépendants, dispersés dans les campagnes; 200,000 Kabyles ou Berbères, anciens habitants du pays, fixés dans des villages, au sein des montagnes du grand et du petit Atlas et des rameaux montueux qui s'en détachent pour s'avancer vers la mer ; 30,000 juifs ; 20,000 Turcs et renégats, alors maîtres du pays; 20,000 Coulouglis, descendants des Turcs et renégats, disséminés dans les villes, admis dans les rangs subalternes de la milice, mais exclus des grands emplois.
D'autres tableaux plus récents, et postérieurs à notre occupation, élevaient la niasse de la population à 2,250,000, autrement distribués : 1,200,500 Arabes, habitant les villes et les plaines ; 520,000 Arabes du Sahara algérien; 400,000 Kabyles; 2,500 Turcs ; 42,000 Coulouglis; 10,000 nègres; 15,000 juifs.
On sent combien le recensement exact de populations, nomades en grande partie, est difficile à établir d'une manière précise. Toutefois, rien ne motivait l'appréciation faite, à diverses reprises, par M. le gouverneur-général, qui en élevait le chillre à 8, 7, 6 ou 5 millions. Une controverse sérieuse s'est établie à ce sujet, à la suite de laquelle M. le gouverneur-général a ramené lui-même ses évaluations à 2,500,000, tandis que ses contradicteurs ont persisté à
maintenir le cliiH're de 1,500,000 habitants, qu'ils avaient posé d'avance. A mesure que la colonisation, et la civilisation qui mnrciie à sa suite, pénétreront plus avant dans le pays et au sein des tribus, on pourra contrôler efficacement ces calculs. Toutefois, fallùt-il accepter aujourd'hui comme vrai le chiffre moven de 2 millions d'indigènes (ce qui suppose 3 à 400,000 hommes en état de porter les armes, mais qui ne sont jamais réunis au nombre de plus de 5,000), on peut voir, par la progression rapide et constante de la population européenne durant les deux dernières années, en dépit même des obstacles qu'elle a rencontrés, on peut voir combien la question de pacification définitive du pays eût été avancée; on peut croire qu'elle eut même été résolue, si, depuis si\ ans, on fût entré dans les voies où l'on est aujourd'hui, aujourd'hui que l'on enveloppe déjà les indigènes dans une population de 100,000 soldats et de 100,000 colons européens !
Il Y a six ans, il v a quatre ans même, si des garanties eussent été données à la propriété des biens et à la liberté des personnes ; si l'on avait fait un accueil encourageant aux nouveaux venus, et réparti entre eux les terres rendues disponibles par la révolte de 1839, le chiffre des colons européens se lut élevé certainement au triple, au qiiadru[)le de ce qu'il est, et cette population, jointe à l'armée, qui y trouverait 80 à 100,000 miliciens de renfort, aurait paraivsé les mouvements des indigènes. Croit-on que le grand nombre d'Kuropéensqui, chaque année, s'exilent de leur patrie pour aller s'établir dans des pavs lointains, insalubres, où la plupart d'entre eux périssent en arrivant, au lieu de s'exposer aux fatigues et aux dangers d'une navigation loiiUaine, n'aimeraient pas mieux venir fi Alger, s'ils y étaient bien accueillis et suffisamment protégés ?
Tne revue anglaise évaluait dernièrement le nombre annuel d'émigrants à près de cent mille individus appartenant au royaume de la Grande-Bretagne. H en sort un bien plus
gran<l nombre des Etats d'Allemagne, ce qui fait, en demeurant même au-dessous de la réalité, deux cent mille personnes qui abandonnent chaque année l'Europe pour des terres lointaines et des exploitations douteuses.
En France même il y a des détiances et de mauvaises impressions à combattre chez nos populations du Midi. Mais nul doute qu'on ne parvienne à leur l'aire prendre la route de l'Algérie, quand on aura un système arrêté de colonisation à leur présenter. Ce sont les habitans de l'Est qui ont montré jusqu'à présent plus de penchant pour nos possessions africaines. On sait que 12 ou 15,000 Basques ont émigré vers Montevideo depuis quelques années : on pourrait diriger ce mouvement d'émigration vers l'Algérie, qui leur offrira désormais plus de sécurité que les rives de la Plata.
Il est évident que l'application de la vapeur et de la mécanique aux travaux manufacturiers, combinée avec l'accroissement de la population par la paix et la vaccine, créera bientôt pour la France, comme précédemment pour l'Angleterre, un excédant de bras inoccupés et de familles oisives. La prévoyance du (Gouvernement doit donc méditer quelque plan d'émigration bien conçu, qui assure à la fois le salut de ces travailleurs et le bien-être de ceux qui resteront sur le sol. Il a le terrain ; le reste n'est donc qu'une afTaire d'administration. Mais ce qu'il doit encourager surtout, dans ce but, c'est l'établissement de compagnies puissantes qui, entreprenant pour leur compte de grandes exploitations colonisatrices, recruteront directement celte population, et lui épargneront ainsi à lui-même le contact avec les personnes et les détails de ces entreprises autant commerciales et industrielles qu'agricoles. Le chifîVe des émigranls qui, de 1820 à 1834, ont quitté la Grande-Bretagne pour ses colonies d'Amérique ou d'Afrique seulement est, selon les documents de l'administration anglaise, de 451,449 individus; ces tableaux, dressés par les Compagnies de colonisation, élèvent cechilTre de beau-
l'oujj. On le |)()rte à 100,000 [joiir In dcrnicie amit'e seulenu'iit. Un écrivain anglais, W. Porter, accuse rimprévoyance de son (iouvernement, qui n'a pas su assurer par de sages précautions le sort des familles émigrantes, ne trouvant trop souvent que la misère sur le sol où elles abondent. En s'occupant par lui-même de la destination de ces colons, ouvriers ou cultivateurs, notre Gouvernement excéderait son rôle, car il ne doit jamais se compromettre avec des intérêts privés. Mais, en aidant à la formation de grandes compagnies concessionnaires, en exigeant d'elles des garanties pour les émigrants comme pour lui-même, le Gouvernement rempliraitsa mission, qui est de diriger dans des voies éclairées et honnêtes le mouvement économique de son temps, et de pourvoir, autant qu'il est en lui, au bien-être des travailleurs, li a déjà noblementrempliunograndc parliedecette tâche, depuisquinze ans, en France, parun vaste système de travaux publics; l'Algérie lui offre une nouvelle carrière non moins étendue, non moins féconde. îJle a, pour séduire les émigrants, l'attrait du voisinage, qui permet au colon de revenir sur ses pas, s'il a trouvé du mécompte, ou de n'appeler près de lui sa famille qu'après un essai satisfaisant. Il faut faire valoir cet avantage sur l'esprit de nos émigrants.
Quant à la pensée, quelquefois exprimée, de porter sur celte terre nos forçats, nos condamnés, à l'exemple des déportations faites d'Angleterre aux terres australes , à Van- Diemen, aux Bermudes, tous les hommes éclairés en ont fait justice. Ce n'est pas aux portes de la patrie qu'on doit établir un bagne agricole ; ce ne sont pas nos condamnés qui nous concilieront lo^s svmpathies de la nation arabe; ce n'est pas leur compagnonnage cjui attirera dans nos possessions de^s familles honnêtes et laborieuses. Nous avoiis eu déjà trop de mal à effacer les fâcheuses impressions produites par l'invasion de quelques aventuriers qui s'étaient précipités en 1830, à la suite de notre armée, sur le sol algérien. Nous
(lisons ailleurs quel parti Inii poiil tirer, pour la colonisation, (les enfants trouvés qui surchargent le budget île la métropole. xMais repoussons des rangs d'une population naissante (jui se présente en Afrique au nom de la civilisation française, tous les éléments impurs qui ne pourraient qu'en altérer le caractère et la mission.
Écartons encore un préjugé. On a prétendu que les colons européens ne parvenaient pas à élever leurs enfants nés sous le climat d'Algérie. C'est une erreur démentie par les états de population. Des familles nouvelles sont constituées et florissantes sur le sol algérien. Dans les premières années, les causes de mortalité qui agissaient sur les pères atteignaient les enfants. L'insalubrité de quelques localités, les habitudes d'Europe, auxquelles on n'avait pas encore substitué l'hygiène convenable, finexpérience du climat, tout conspirait contre la santé des nouveaux venus. Aujourd'hui, l'on est acclimaté, on sait quel régime convient; de grands travaux d'assainissement ont été effectués dans les campagnes comme dans les villes; l'amélioration observée dans la santé publique, s'étend aux enfants comme aux parents ; la seconde génération aura toutes les conditions de l'indigénat.
Résumons-nous : faites une population civile, saine, nombreuse, patriote, laborieuse et suffisamment pourvue des premiers moyens de succès, et vous aurez fondé nécessairement la commune, la garde nationale, l'état civil, la famille coloniale, tous les éléments d'un gouvernement civil; et vous aurez supprimé lagnerreen enfermant au milieu de vos villes et de vos villages cette population indigène, bientôt réduite à la minorité numérique, bientôt vaincue par vos exemples, par vos mœurs, par vos institutions, par le commerce et la culture, enfin par l'attrait du foyer domestique, que vous lui apprendrez à connaître et à aimer. Vous voulez civiliser l'Algérie; portez-y donc l'esprit civil, qui est le seul esprit civilisateur.
r.URE TR01SIK\ÏK.
DE \A COLOMSATIO^ DE L'AUîÉRlE.