XII
DF. I.\ Cai OMSATION RN fiKNr.l'.Af.. DiVKRS SYSTI.MPS.
Pour tlétcriniiior avor précision ce que doit être la colonisation de l'Algérie, il est nécessaire de se rendre un compte exact des difficultés à vaincre, des résultats à obtenir. C'est ainsi qu'on parviendra sûrement à reconnaître, à fixer les conditions générales et essentielles de la colonisation.
En première ligne des obstacles à surmonter, plaçons l'hostilité ouverte ou cachée des Arabes, qui ne sera vaincue qu'avec le temps, et plus encore par une invasion compacte et progressive de la population européenne, que par la force des armes.
Nous n'examinerons pas si une occupation, restreinte à ses débuts, pour agrandir progressivement son cercle de proche en proche, aurait été préférable au système qui a définitivement prévalu, celui de l'occupation immédiate et générale de l'Algérie.
Il n'y a pas à discuter contre un lait accompli. La France a planté son drapeau sur tous les points du territoire jusqu'au désert. Son honneur \eut qu'elle garde ce qu'elle a pris. La sûreté publique défend de reculer.
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.Insqn'à ce que les Aral>es ni(Mit rompris les avantages de iiolrc civilisation et de notre commerce, ils ne se rendront qu'à la force. On ne pourra les contenir que par l'opinion bien constatée de la supériorité de nos armes. Le moindre pas en arrière serait regardé par eux comme un signe de faiblesse, de lassitude, d'épuisement, comme le présage d'un prochain abandon. Les agressions en deviendraient plus opiniâtres et plus acharnées. Nous n'aurions plus de sécurité nulle part. Le maintien de l'occupation générale est désormais une nécessité.
Mais l'armée toute seule suffit difficilement à la tâche. Disséminée sur un immense territoire, elle se trouve divisée partout en trop faibles fractions; et, avec 100,000 hommes, un maréchal de France n'a pu réunir autour de lui , dans presque toutes les rencontres, qu'à peu près 2,000 combattants.
H s'agit donc de donner à l'armée un auxiliaire.
Cet auxiliaire, on l'obtiendra par l'organisation d'une nombreuse population civile.
Les colons sont partout formés en milices. Nous n'entendons pas exalter outre mesure les vertus guerrières des miliciens. Nous les tenons pour fort incapables d'entrer en campagne, de prendre part à des expéditions, et nous admettrons que, sous ce rapport, cinq miliciens ne valent pas un soldat.
Les milices n'en ont pas moins une utilité propre et réelle, utilité dont l'importance est due à la disposition particulière du caractère des Arabes.
Les Arabes sont impuissants contre le moindre obstacle défensif : un fossé, une maison les arrête.
Eu voulez-vous la preuve? Comparez le fait d'armes de Mazagran avec le désastre de Djemma-Chazaouat. A Mazagran, une centaine d'hommes résiste victorieusement à des nuées d'Arabes dans une redoute démantelée, qui n'aurait
pas tenu cinq minutes rontre 200 Russes. A I)j«'mma-Ghar zaouat, 400 hommes, en rase campagne, sont massacrés sans coup férir.
Et même à Djemma-Ghazaouat, n'a-t-on pas vu 80 de nos soldats se maintenir dans une bicoque, dans un marabout, contre les mêmes masses arabes qui venaient d'égorger leurs camarades, et n'en sortir que chassés par la famine?
Ce n'est pas seulement en face de nos soldats, mais aussi vis-à-vis des colons que cette impuissance des Arabes s'est manifestée.
A l'époque de l'insurrection générale de 1839, Abd-el-Kader était bien plus puissant qu'il ne l'est aujourd'hui. Ses cavaliers étaient partout maîtres du pays, et j)oussaient des pointes jusqu'à Hussein-Dey, à une demi-heure d'Alger.
Or, voici les faits qui sont attestés dans un rapport adressé au ministre de la guerre par le directeur de l'intérieur, à la date du 12 mars 1842, rapport imprimé pour être distribué à la commission de colonisation :
« L'expérience a prouvé que les Arabes ne savent ou n'o- « sent pas attaquer une agglomération de maisons, ni même «une maison seule. Boufl'arick , Douera , Dely-Ihrahim et « Kouba, toutes les habitations du Sahel leur offraient dans « cette dernière guerre un attrait bien fait pour les tenter; « ils ne les ont pas attaqués. Une seule maison l'a été par « eux; c'est un poste des ponts et chaussées, près de Hus- « sein-Dey. Eh bien, quelques centaines de cavaliers ont été « arrêtés devant cette maison par la résistance de deux hom- « mes, munis de vingt-cinq cartourhos. »
Ici encore n'exagérons rien. Il est certain que quelques maisons de laboureurs isolées, clair-semécs, seraient incapables de fonder et de maintenir la tranquillité de la contrée.
Mais si, sur une étendue considérable, on établit une nombreuse population civile, si on la forme en masse compacte et concentrée, les Arabes n'entreprendront pas plus contre
les populations ainsi agglomérées, qu'ils n'ont entrepris, en 1839, contre Dely-lbrahim, RoufTarick et Kouba.
On le voit, l'armée est faite |)our tenir la campagne et garantir la bùreté générale.
La population civile, à son tour, donnera la sécurité locale sur les points où elle sera constituée en nombre suffisant.
Et si, par conséquent, une étendue de cent lieues était couverte de population civile et protégée par elle, l'armée serait soulagée d'autant; elle pourrait se resserrer davantage et agirait avec plus de vigueur, de promptitude et de succès sur le restant du territoire.
Il \ a donc un intérêt de premier ordre à attirer et à fixer sur le sol algérien une population européenne pour y établir une force défensive.
Il est également indispensable de se préoccuper de l'alimentation du pays.
La sagesse des Gouvernements a jusqu'ici maintenu et maintiendra longtemps, nous l'espérons, la paix générale. Il n'en faut pas moins prévoir la possibilité de collisions, et prévenir le risque de voir intercepter les arrivages maritimes, tandis que l'Algérie ne serait point en mesure de nourrir ses habitants.
C'est une œuvre qu'il faut commencer à tem|)s, et, dans cette vue, il convient d'abord de hâter la fertilisation du sol. L'intérêt particulier de l'Algérie n'est pas seul engagé ici. L'Algérie emprunte à la France cent mille de ses meilleurs ■. soldats, dont la privation serait compromettante en cas de guerre ; elle lui coûte annuellement cent millions, charge intolérable, si elle devait durer trop longtemps.
Il est juste et nécessaire que la France obtienne enfifi des compensations, et que, dans l'intérêt de la métropole comme dans le sien propre, l'Algérie soit promptement rendue capable de suffire à ses besoins par le recrutement local, que rendra possible le peuplement du pays, et par l'établissement
de l'impôt, conséquence de la mise en valeur du territoire.
Peupler, fertiliser, et cela dans le plus bref délai possible, tel est l'objet de la colonisation.
La grandeur de lœuvre devra donc être proportionnée à l'importance des sacrifices de la France, et sa rapidité en rapport avec l'urgence des circonstances. Il ne s'agit pas de dire : Nous aviserons plus tard! Le temps presse, et il y a péril en la demeure.
Pour diriger cette entreprise, pour tracer les voies, existet-il des précédents? Non, quoi qu'on en ait dit. Des brochures légères ont parlé de la colonisation romaine. Des livres consciencieux ont rectifié les idées à ce sujet ' . Les Romains, une fois sortis de l'Italie, ne colonisaient jamais. Ils ne faisaient que de l'assimilation. Le glaive des légions commençait l'œuvre ; elle s'achevait par le temps, par les maîtres d'école, par la littérature et les arts, enlin par la naturalisation ou le droit de cité donné à pleines mains par les empereurs. Il n'y a pas eu d'autre colonisation romaine en Afrique durant l'espace de sept siècles.
Au second siècle de notre ère, l'immense majorité de la population libre de la Numidie et de l'Afrique proconsulaire était romaine, non par son origiiie, mais par sa langue, sa littérature, ses institutions, son patriotisme. La Urbs œterna, le Genius populi romani comptaient au nombre de ses divinités. Il y avait seulement, mêlées à cette grande masse, quelques colonies militaires, coloniœ sagatœ; c'était une retraite pour ks vétérans à qui l'Etat y distribuait des terres, rien de plus.
Dans tous les cas, pour fonder une colonisation militaire comme on la propose aujourd'hui, il existerait toujours entre nous et les Romains (ajoutons les Russes et les Américains) une énorme différence de fait qui change toutes les théories :
• y]. Enrunlin a traité cette (|iîct.tion avec science et talent.
lesnbmaiiis aviilerlt des esclaves; les Russes olit des sèffs; les Afiîérîcains ont dés noirs ; la France n'a que des citoyens.
Nous avons exposé ailleurs les conditions des colonies anglaises et américaines. La colonisation anglaise est |)lutôt commerciale qu'agricole. La colonisation américaine n'est qu'une extension de territoire, dans des vues d'avenir, (jui tendeiit j)lulôt à l'agrandissement qu'à la ciilture. Les Etals- Unis s'assurent la suzeraineté sur des terres qu'ils abandonneiit eiicoie aux indigènes. Les* anciennes colonies françaises en Amérique ont été l'œuvre privée de quelques esprits aventuriers et de quelques capitalistes aventureux, qui ont coûté peu de chose à la mère patrie, et pour le succès desquelles on a pu attendre des siècles.
il n'en est pas ainsi de l'Algérie. C'est une affaire spéciale, urgente, c'est une question d'existence, c'est une possession disputée, dont il laut résoudre la destinée le plus tôt possible, car les jalousies sont nombreuses, actives, pressées, et de nouveaux retards créent de nouveaux obstacles. C'est aussi une terre neuve, sur laquelle toutes les expériences sont à faire ; les précédents, des précédents saris analogie, sajis application, n'y serviraient qu'à ^'égarer. La colonisation, c'est le peuplement et la mise eii culture. Le peuplement ne |)eut s'opérer que soiis la loi des conditions sociales et civiles des populatioiis qu'on appelle à y concourir; la rtiise en culture ne peut s'eflectuer également que sous les conditions de climat, de finance et de commerce, qiii sb rappôttent aux lieux, aux capitaux et aux relatioiis mercantiles de l'intérieur et du dehors. Sous tous ces rapports, les exemples sont trompeurs; il n'y a d'autre expérience à consulter que la pratique de chaque jour. Ajoutons qu'une si grande œuvre ne saurait être une œuvre de sentiment, comme on le dit pour la rabaisser. Il faut que ce soit une œuvre d'intérêt. L'Algérie est chère à la France, soit; mais il faut qu'elle lui soit utile. La conquête n'a pas clé un caprice. La conservation n'est pas
un point d'honneur. La colonisation seule élèvera la conquête et la conservation à la hauteur d'un intérêt national. Pour cela consultons tous les autres intérêts de la nation, et ce n'est pas l'histoire du passé ou de l'étranger qui nous les fera connaître.
Quel sera d'abord le terrain de la colonisation?
Tracez une ligne de l'ouest à l'est, parallèlement à l'Atlas, et dirigez chaque extrémité de cette ligne vers la mer. Livrez d'abord à la colonisation tout le terrain compris entre cette ligne au sud et le littoral de la Méditerranée au nord. La mer nous garde de ce dernier côté; l'Atlas nous garde, en grande partie, du côté du midi, et, sans les échappées qui ouvrent l'entrée de la plaine aux incursions des Arabes dans l'est et dans l'ouest, et quelques passages escarpés dans la montagne, la plaine de la iMétidja et tout le massif se trouveraient naturellement emprisonnés et inaccessibles à tout envahissement. C'est donc une nécessité de premier ordre d'opposer une barrière impénétrable aux attaques qui peuvent êlr(! dirigées |)ar ces ouvertures.
Dans ce but, plusieurs systèmes ont été proposés, et la diversité des lieux exige en ellet une diversité de moyens appropriée aux dangers et aux ressources : fossés d'enceinte, canaux, camps et fortins, postes et blockaus, autant d'obstacles variés qu'il faut adopter selon les localités ; rien d'absolu, si ce n'est la grande frontière militaire dont nous avons exposé ailleurs les avantages et indiqué le tracé, et qui enfermerait elle-même, dans une grande ceinture peuplée et armée, les travaux de seconde importance établis autour des centres de colonisation. Ce sera en même temps une ligîie de démarcation entre la population européenne et la population arabe. A l'intérieur de l'enceinte, admettez les tribus soumises, pacifiques, travailleuses; laissez en dehors les tribus hostiles ou douteuses. Que les tribus amies apprennent de nous l'amour de la propriété, et attachez-les au sol par
ce lien puissant. Nous développerons ailleurs cette pensée.
Voilà le terrain tracé. Quelle en est la qualité? Nous l'avons indiquée plus haut; nous avons exposé, dans le § VIII de ce Mémoire, les conditions agricoles du soi algérien, La fertilité en est historiqui;, et nous l'avons déjà expérimentée par nous-mêmes. Toutes les productions de nos anciennes colonies, toutes les plantes inferiropicales y prospéreront. Quant à l'alimentation proprement dite, il est reconnu que, dans l'état actuel des choses, avec 100,000 soldats et 100,000 colons, il faut, pour suffire à leur subsistance, cultiver en blé 40,000 hectares avec un assolement triennal, ou 120 à à 1()0,000 avec un assolement quadriennal. Ce dernier mode aurait l'avantage de permellre de varier les produits secondaires, orge, avoine, fourrages. La culture de la pomme de terre et de la patate olfrira des ressources d'autant plus précieuses, que l'iïicendie, si familier aux Arabes, ne peut l'atteindre, et qu'elle n'est pas détruite j>ar le piétinement des chevaux, ce qui est fort à considérer dans une guerre presque toute de cavalerie.
Maintenant, sur quel chiiïre de population faut-il agir? Quelle est la population à vaincre et à refouler, ou à soumettre età encadrer? Combien le s(d peut-il porter et nourrir d'habitants? Combien l'immigration française peut-elle en fournir?
Une note, devenue historique par la publicité qu'elle a reçue et par les aveux qu'elle a provoqués, une note de M. le lieutenant-général Laraoricière a établi que la population arabe ne dépassait ])rol)ablement pas 2 millions d'âmes, si elle atteignait même ce chillre, substitué maintenant, de commun accord, au chiiïre fabuleux de 6 à 8 millions, rêvé par quelques statistiques, La môme noie démontre que l'Algérie peut renfermer une population cinq à six fois plus nombreuse (jiie celle qui s'v trouve actuellement. Aux 2 millions d'Arabes on pourrait donc ajouter 8 à 10 millions d'Euro-
péens. Réduisons nos vœux à 6 millions. L'immigration peut-elle les fournir?
D'abord, sur les 2 millions d'Arabes il faut en compter au moins la moitié, les trois quarts peut-être, qu'on ne peut espérer de rattacher à la colonisation, et qu'il faudra contenir au dehors de nos centres de population. Il ne fnut pas se dissimuler que la génération actuelle. Agée de plus de vingt ans, restera notre ennemie. Si donc l'Algérie, à raison de 78 âmes par lieue carrée (calcul approximatif) si l'Algérie a une population de 1,755,000 habitants, il s'ensuit qu'il y a 523,41 1 mâles (|ue nous pouvons regarder comme nous étant viagèrement hostiles. C'est sur la génération suivante, sur la jeunesse qu'il faut agir par l'éducation et par tous les moyens possibles de propagande.
Dans 20 ans, le nombre serait réduit à 257,254.
Dans 50 ans, à 155,715.
Dans .50 ans, à 27, 157.
lesquels auraient alors plus de soixante-dix ans, c'est-à-dire ne seraient plus que des hommes sans force.
Le commerce est encore un moyen puissant, car l'usage d'une foule de petites choses, telles que souliers, bas, calé, tabac, vin, couteaux, etc., qui sont de vrais besoins, rendra les Arabes moins aptes à se passer de nous et les amènera à être plus stables. Cette stabilité fera naître chez eux le besoin delà propriété positive, et c'est ainsi que les familles arabes, hostiles et contenues aujourd'hui hors de la frontière de colonisation , pourront être successivement admises à rentrer dans le cercle colonisé, et à concourir à nos établissements ou à en fonder elles-mêmes sur des terres qu'on pourra concéder à leur dévouement.
Mais la population française, ou même européenne, peutelle fournir le chiffre d'immigrants nécessaire pour fonder pacifiquement la colonisation, en étouffant dans ses Ilots les vagues mourantes de la résistance arabe?
Nous avons ('tabli ailleurs que l'Europe envoyait annuellement de 4 à 500,000 émigrés aux terres transatlantiques, où ils vont chercher aventure à leurs risques et périls, et où ils ne rencontrent trop souvent que des mécomptes, la misère et la mort. Serait-ce trop présumer de l'intérêt mieux éclairé des familles que de porter au double le nombre des émigrants des divers pays de l'Europe qui se dirigeraient vers l'Algérie le jour où la sécurité politique et militaire de cette nouvelle France serait complètement alTermie et rendue évidente pour tous? La proximité est une grande cause de préférence. Au moins, les illusions y sont sans danger, puisque le retour sera aussi facile, aussi prorapt que le départ. C'est là, pour les colons, une garantie décisive.
Quant à l'émigration française, on peut croire, d'après le mouvement rapide qui s'est prononcé de 1844 à 1846, (jue si les familles avaient trouvé, depuis dix ans, depuis cinq ans seulement, moins d'obstacles et plus d'encouragements, le problème serait déjà résolu en grande partie. Dix mille permis de passage pour l'Algérie ont été délivrés à des travailleurs, dans les trois derniers mois de 1845; et il y a concurrence de capitalistes demandant à l'administration française des concessions de ferres qu'ils se proposent de livrer à l'industrie d'un grand nombre de familles de cultivateurs. Le trop-plein dont la France peut avoir à se débarrasser aujourd'hui est évalué à (juiitre millions d'àmes. Ce n'est pas un chill're arbitraire. Chacun peut s'en faire une idée, en calculant l'encombrement de la profession ou de la carrière dont il connaît le mieux la situation et le personnel. C'est parrailliers que l'on comj'te les candidats, les aspirants, les surnuméraires, dans toutes les voies, non-seulement administratives et publiques, mais industrielles et privées. Réduisons ce chiffre à 2 millions, si vous voulez; 2 millions de Français, 1 million d'Européens, 1 million d'Arabes, voilà de quoi suffire, pendant dix années, à la colonisation de tout le territoire enfer-
nié dans l'enceinte tracée. Le département du Nord, en France, avec une étendue de 565,863 hectares, nourrit 1,026,417 habitants, et produit un quart en sus de ce (jui est nécessaire à leur consommation. Sur l'étendue trois fois répétée de ce département, on pourrait donc subvenir aux besoins de ces 4 millions de colons rran(;ais, européens et arabes. Or, cette étendue équivaut, tout au plus, au dixième des terres dont la France peut disposer en Algérie.
Une considération puissante et qui s'élè\e déjà en laNcur de la colonisation de l'Algérie, c'est celle des avantages respectifs qu'une métropole et une colonie doivent se procurer muluel.lement. Le contrat n'est sur qu'à ce prix. Il faut qu'elles aient à échanger entre elles des produits ([ui leur manquent à l'une et à l'autre, et qui leur soient également nécessaires. L'avantage de cette balance sera d'autant plus sensible et précieux pour la mère patrie, qu'il s'agira de matières ou de produits qu'elle aurait été forcée de demander à l'étranger, et c'est cet avantage surtout que l'Algérie pourra procurer à la France.
(Comment se fait-il, diia-t-oii, et dirons-nous aussi nousmènie, qu'avec une terre vaste et fertile, avec des bras en grand nombre, des capitaux em|)ressés, l'ardeur naturelle à notre nation, l'encombrement de toutes les carrières sociales qui rejette des ambitions au dehors, comment se fait- il que la colonisation de l'Algérie ne soit pas plus avancée? Il est certain qu'un grand nombre de familles qui ont demandé de la terre à défricher, à mettre en ra|)port, n'ont pu encore en obtenir ; qu'un très-petit nombre de grandes concessions a été accordé, et que la plus grande partie des demandes est restée sans réponse. A quoi cela tient-il?
A ce que, depuis quinze ans d'occupation, l'administration française, ni centrale ni locale, n'est fixée ni sur le mode de colonisation convenable, ni sur les moyens d'utiliser le sol, les bras, les capitaux. Grandes ou petites concessions, coloni-
satioii civile ou militaire, concours ou laisser-iaire de l'administration, on n'est d'accord sur rien, de Paris à Alger ; on ne l'est même pas sur la condition fondamentale de toute œuvre de colonisation et de gouvernement, sur le principe d'autorité, sur le commandement du pouvoir central, sur l'action du pouvoir local. Nous l'avons vu (et le public est dans la conlidence), ministre et gouverneur-général correspondent sans se comprendre, ou pour se contredire ; on passe le temps à discuter, à se contrarier, et, durant ces débats, les colons attendent à Marseille, ou se ruinent à Alger. L'anarchie descend dans les rangs de l'administration secondaire. Les chefs de service ont aussi leurs vues particulières. La direction des finances cherche à vendre cher les terres en friche; la direction de l'intérieur veut les concéder gr.idiilenienl ou à des conditions modérées. C'est, partout, la confusion des langues Voilà ce qui entrave, ce qui paralyse les affaires. Il en est ainsi de toute action qui n'est pas dirigée par des principes. Les principes de la colonisation ne sont pas établis, ne sont pas acceptés ; on discute, on n'agit point.
Il y a donc un programme à faire et à imposer. Il faut donc, après des études consciencieuses et de bonne foi, après une enquête à laquelle tous les esprits, tous les intérêts sont admis à concourir, une volonté supérieure qui adopte, qui décide, qui ordonne. Tout le monde est égal pour proposer, pour discuter; mais, après l'adoption d'un plan, il n'y a plus, il ne doit plus y avoir qu'une autorité dirigeante et des agents d'exécution. Ce n'est pas à un livre, à une brochure de tracer le système, d'arrêter ce programme. C'est une œuvre de gouvernement; il y faut un ministère, un ministre. Nous le prouverons j)lus tard. Bornons-nous ici à indiquer quelques éléments de la question, à rappeler quelques vues proposées à diverses époques ; déposons sur le tapis du Conseil quelques notes à consulter. Là s'arrête la mission des écrivains.
Établissons d'abord quelques principes essentiels.
Cnp colonie se fonde par la colonisation ; la colonisation s'opère par la culture* la culliire est donc la première condition d'existence d'une colonie;
A plus forte raison, d'une colonie qui peut peser d'un si grand poids dans les déterminations politiques de son Gouvernement, selon qu'elle sera plus ou moins indépendante de la métropole, c'est-à-dire plus ou moins bien cultivée, et en état de se suffire à elle-même;
A plus forte raison encore, d'une colonie dont le principe territorial préexistant était : la propriété du sol au Gouvernement, l'usufruil aux indigènes; et, eiicore même, l'usufruit de la récolte annuelle, car les indigènes nomades, en promenant leurs tentes, promenaient, avec elles, le bénéfice usufruitier, qui changeait de place, et qui n'avait de droit actuel que la semaille. Ce n'était pas au premier occupant le sol, mais au premier laboureur la récolte.
La propriété coloniale, en Algérie, c'est donc, c'était et ce doit être la culture.
N'admettez donc de propriétaires, soit indigènes, soit européens, soit français, qu'à condition de cultiver; car il vous faut du grain et du bétail ; pas de |)ropriété nominale et cessible par spéculation, ou immobilisée dans l'attente d'une hausse à venir; pas d'agiotage sur les terres. Que tout propriétaire soit cultivateur par lui-même, ou par des fermiers ou métayers; mettez-le instamment en demeure de livrer sa propriété à la culture; n'admettez que des concessionnaires ou des acquéreurs sérieux.
On a proposé mieux : c'était d'échanger la propriété non cultivée, dans le rayon de colonisation, contre une autre de même étendue. Il v a là non-seulement convenance, nécessité, équité, mais justice légale. Les précédents de la législation française le proclament. Le droit spécial de l'Algérie le veut; l'ordonnance du l" octobre 18 '«4, mûrie par des légistes graves, l'a consacré. C'est un moyen de coercition à la fois plus
sûr et plus productif pour la coloiiie, qu'un impôt frappé sur les terres incultes au profit des terres cultivées; car, encore une fois, l'impôt n'est pas la culture, et c'est la culture qu'il faut d'abord créer; c'est la culture qui, à son tour, créera l'impôt. Sans doute les abus réclament. Ceux qui en profitent se récrient. Ceux qui les protègent, nous ne savons pourquoi, protestent. Ecartez ces intérêts privés pour n'écouter que l'intérêt général. L'épée a fait son devoir ; laissez la charrue faire le sien, ou renoncez à fonder une colonie. Eloignez les spéculateurs qui ont acheté des terres pour les laisser en friche jusqu'à ce qu'ils trouvent à les revendre avec bénéfice, en distinguant toutefois ceux qui ont acquis des terres en dedans du territoire possible de la colonisation, de ceux qui en ont acquis au dehors. Le moment est venu de mettre les premiers en demeure de cultiver, ou d'alTcrmer, ou de revendre ; le tour des autres viendra à mesure que la colofiisation avancera. Cette convenance, cette nécessité, d'abord combattue, et repoussée comme toute loi d'intérêt général qui blesse des intérêts privés, est aujourd'hui reconnue, avouée. C'est une vérité qu'il est temps d'appliquer , c'est la première exigence de toute espèce de colonisation.
Un autre élément principal de toute œuvre de colonisation, c'est le capital. H s'agit donc de procurer à l'Algérie des capitaux suffisants pour venir en aide aux colons, et cà des conditions, non pas ruineuses, comme on en impose trop souvent à l'agriculture, mais favorables et productives.
L'argent, en Algérie, est et doit être encore considéré comme marchandise : les capitaux ne marchent pas à volonté; il n'y a pas de loi qui puisse leur donner une direction forcée. Aussi l'intérêt, en Afrique, est conventionnel, et, à défaut de stipulations particulières, le taux légal y est fixé à 10 pour 100. H y a sept ans, on empruntait encore à Alger, sur première hypothèque, à 24 pour 100. Aujourd'hui, on emprunte à 10. C'est un prix encore trop élevé pour lacam-
pagne. Mais mallioureuscnu'iil It's capilalistos n'ont pas eu, jusqu'à présent, conlinnce dans les propriétés rurales, (^'est cette confiance qu'il faut créer. Sans doute, la confiance politique dans l'avenir de l'Algérie est aujourd'hui bien établie. La confiance civile est venue à la suite des institutions qui ont consacré le respect des propriétés et des personnes. La confiance commerciale ne peut être qu'encouragée par la progression constante du produit des relations existantes entre la colonie et la métropole. Il reste peu de chose h faire pour fonder la confiance financière. L'établissement d'un comptoir de la banque de France produira bientôt d'heureux résultats pour le commerce et l'industrie. L'agriculture demande à son tour une banque hypothécaire, qui ramènerait l'intérêt au-dessous de 10 pour 100, et qui, en même temps qu'elle procurerait à l'agriculture algérienne des capitaux à moitié prix de ce qu'elle paye aujourd'hui, oflrirait aux capitaux français un placement plus avantageux que celui qu'ils trouvent aujourd'hui à faire sur le sol métropolitain.
Le Gouvernement concède des terres, sinon gratuitement, du moins à de douces conditions. C'est déjà un gage. Les colons font sur ces terres des travaux qui constituent une garantie de plus. En proportionnant ses prêts aux travaux effectués, la caisse hypothécaire exciterait en même temps qu'elle aiderait la colonisation : ce serait une caisse vraiment colonisatrice. Il n'entre pas dans le cadre de ce Mémoire d'exposer en détail les avantages de cette création. Les agriculteurs les comprendront aussi bien que les capitalistes. Il y a profit pour les uns et pour les autres. Y aura-t-il sûreté? Oui, si le Gouvernement veut y aider de la seule manière qui lui convienne.
Le secret pour un Gouvernement, en matière économique, ce n'est pas de faire, c'est de faire faire. Quelque gros capitaliste qu'il soit, ses capitaux ont une destination générale
qui ne peut être détournée, La puissance Gnancière (l'un Gouvernement ne s'exerce donc point par des prêts, par des avances, par des commandites, mais par l'exemple, par la confiance, par l'encouragement. On sait ce que le système des primes a de fécond. Il en serait ainsi du système de la garantie d'intérêt, appliqué aux œuvres vraiment nationales, que les capitaux privés accompliraient avec empressement sur la foi de cette garantie. C'est ici que ce système serait aussi productif qu'il est nécessaire. La garantie d'intérêt, accordée par l'Etat aux capitaux qui se portent en Algérie n'est pas seulement une garantie pécuniaire, c'est une garantie politique, et celle-là principalement est indispensable à toutes les entreprises qui ont pour objet le développement de la colonisation.
Certes , l'Etat pouvait et devait donner , par d'autres moyens encore, l'exemple et l'impulsion : proclamer l'Algérie terre française, offrir des passages gratuits, créer des centres de population, subventionner même les premiers arrivants. L'Etat a rempli ces devoirs.
Aujourd'hui l'impulsion est donnée :
L'Algérie est une nouvelle France; Les passages sont assurés ; Les villages sont créés ;
Les subventions deviennent inutiles. L'affluence permet, non plus seulement de supprimer les secours pécuniaires, mais d'exiger des preuves de solvabilité, des ressources premières.
Les meilleurs modes de subvention auxquels l'Etat doive encore suffire, c'est :
L'établissement des routes et canaux;
Les dessèchements;
La création de pépinières ;
Le concours de l'armée pour les défrichements ;
La protection civile.
Celd est plus productif que coûteux. L'Etat doit écarter surtout les prétentions du fisc : elles sont destructives.
A ces divers modes d'encouragements, ajoutez celui de la garantie d'un minimum d'intérêt pour toutes les entreprises formées dans le but de développer largement la colonisation, et, ne l'oublions pas, les grands capitaux ne peuvent se former en France que par l'association, et l'association est facile là où existe pour le capital la sûreté d'un intérêt annuel. Peut-être même le concours des compagnies pourrait-il s'étendre jusqu'à la création des villages et à la construction des fermes. On a souvent éprouvé, en Algérie, l'inefficacité du travail indisidne! en matière décolonisation. D'un autre côté, l'association ne peut exploiter directement jiar ellemême. Le système des fermes est donc le seul \rai.
On a proposé ' de diviser, par exemple, une grande concession en trois grandes fermes, l'une concédée à des colons militaires, la seconde à des colons civils, la troisième à des colons mixtes, civils et militaires. Cela répond à nos vues, à notre système, disons mieux, à notre répugnance pour tout système absolu. L'Algérie doit être encore un champ d'expérimentation : ouvrez-la à tous les essais* les résultats décideront.
Dans le siècle dernier, la compagnie d'Afrique, établie à Marseille avec un capital de 12 millions, a toujours, pendant les cinquante-deux ans qu'elle a duré (de 1742 à 1794), retiré de son capital un intérêt de 6 pour 100, indépendamment des dépenses de la Société qui s'élevaient annuellement à 164 mille francs.
Cette association était toute commerciale. Que serait-ce d'une compagnie semblable, si elle était en môme temps agricole, c'est-à-dire si elle réalisait à la fois les bénéfices du produit et ceux du trafic! Produire à meilleur prix et vendre
» M. Boyer.
ilo premièro mniii, silns inhM'riKHliairt^s outre In [irodui'tion ot \o. (I(';l)it, ce serait donhier les chances de profit.
Mais, dans l'intérêt de la colonisation, évitez que les concessions, soit individuelles, soit collectives, se convertissent immédiatement en actions. Exigez la justification d'un capital personnel ou en participation, sous la défense expresse de distribuer en actions transmissibles le fonds du concessionnaire ou de l'association, avant la mise en culture définitive de la propriété concédée, c'est-à-dire avant cinq ou sept ans. Ne laissons pas mettre l'Algérie en actions : il faut qu'on la mette en culture. Ce n'est pas une spéculation, c'est une exploitation. L'exploitation bien établie, on pourra en diviser la propriété par actions : mais, nous l'avons dit, la propriété n'existe et ne doit exister qu'au prix de la mise en rapport.
Partout où l'industrie et la puissance nationales se sont largement développées, sous le double rapport de la marine et des colonies, il a existé dans la métropole de grandes associations financières, ayant pour but de concentrer les capitaux employés dans les affaires d'outre-mer, et de répartir les risques sur un grand nombre de spéculateurs. Je n'ai pas besoin de faire l'énumération de ces grandes compagnies, qui se retrouvent en Angleterre, en Hollande, dans les villes anséatiques, et même en Prusse. La France elle-même en avait un grand nombre avant la révolution de 1789, et surtout avant la paix de 1783 '. Les phases de notre décadence coloniale et maritime ont été marquées par la décadence de ces établissements. La colonie hollandaise de .lava, aujourd'hui si florissante, doit sa prospérité à la Banque de Java, (jui dirige toutes les opérations de culture et de coni-
' La Coiiipajillie de la Martinujue, qui jeta les premiers fondeinenls de celte colonie avec des engagés blancs; la Compagnie de la France équinoxiale; la Compagnie des Indes; la Compagnie de Guinée; la Compaguie royale du Sénégal, cap >'ord et côte d'Afrique, etc. etc.
merœ, et dont les principaux actiorinnires sonl à Anish'nlnni, Kotterdam, Anvers et (iand.
Chez les nations puissantes par le commerce et par les colonies, les affaires maritimes ont pour centre la capitale, ou du moins la ville principale du pays. En Angleterre, Londres est à la fois la capitale du commerce maritime et la capitale du royaume. Eu Hollande, Amsterdam, la capitale industrielle, sinon la capitale politique du royaume, est aussi le centre des aflaires maritimes et coloniales.
Il y a donc un vide immense créé dans nos affaires maritimes par l'absence du concours direct de la place de Paris, et par l'esprit de localité qui divise nos cinq grandes villes maritimes. Il nous manque un centre commun pour relier et dominer leurs opérations. Le mal ne vient pas de ce que Paris n'est point port de mer, ou ne reçoit pas les navires à quai : le remède ne consiste pas à faire un canal latéral à la Seine, ou à creuser un port dans la plaine de (îrenelle. Pour tout changer, il suffirait que, par une combinaison linancière, les grandes opérations maritimes se trouvassent placées dans le courant de la Bourse de Paris. Des maisons puissanles qui ont réalisé d'assez grands bénéfices, soit avec les emprunts de l'État, soit dans les concessions de chemins de fer, devraient donner l'exemple, et le Gouvernement devrait les y exciter, ne fût-ce que pour garantir à la fortune publique la solidarité de ces maisons qu'il faut y attacher par des liens indissolubles. C'est la politique du Gouvernement anglais avec la Compagnie des Indes, comme avec la Banque de Londres. Leur prospérité est inséparable de celle du crédit public. Il est à désirer également que, en France, les banquiers cosmopolites qui ont proHté de notre bonne fortune, se naturalisent en quelque sorte pour en garantir la durée, et que, dans ce but, ils prennent part à toutes les entreprises qui intéressent la grandeur et la richesse nationales. La colonisation de l'Algérie figure au premier rang de ces intérêts et
(je ces movens de puissance. Appelons à son aide toutes les forces, toutes les ressources.
Il ne faut rien se dissimuler : tout manque en Algérie; ragricuUeur et l'ouvrier, le maître et le manœuvre, la famille et les capitaux ; mais les besoins qui se font sentir sur ces différents objets ne sont pas tous aussi urgents les uns que les autres. Ainsi, les ouvriers d'art, dont le travail est immédiatement rétribué, qui ne craignent pas de se déplacer, et jouissent en Algérie d'une sécurité suffisante, parce qu'ils n'habitent que les villes, les ouvriers d'art trouvent dans le passage gratuit et le tarif élevé des salaires d'Afrique, des mobiles déterminants pour s'y rendre; et, ce qui le prouve, c'est que leur émigration croît sans cesse, et qu'elle sera bientôt en rapport avec la demande de travail. Mais il n'en est pas de même pour la classe d'émigrants la plus intéressante comme la plus indispensable, celle qui nourrit toutes les autres, et qui doit contribuer le plus efficacement à la défense du sol, la classe des agriculteurs. Jusqu'à présent ils n'ont répondu qu'en très-petit nombre à l'appel du Gouvernement. C'est que le petit colon, le colon isolé, le colon individuel en quelque sorte, a peu de chances de succès. Son capital s'épuise dans les frais de premier établissement. Il ne lui reste rien pour la culture, encore moins pour vivre en attendant la récolte. Sur une terre longtemps abandonnée, il faut un capital suffisant pour créer et pour attendre. De grands concessionnaires pourront seuls, à charge de partager leurs concessions entre des fermiers et des métavers, refaire le sol et le rendre à la fertilité. C'est, après des expériences diverses, le système qui prévaut aujourd'hui dans les esprits les plus éclairés, les plus pratiques.
Plusieurs applications de ce système ont été proposées à diverses époques, parmi lesquelles nous en avons distingué deux, dont la combinaison pourrait se faire avec avantage.
M. l'abbé î.andmann propose l'établissement de fermes
composées de vingt-cinq larailles de colons, de cinquante enfants orphelins, d'un certain nombre de manœuvres indigènes, d'une direction de cinq personnes, et d'une petite communauté de religieuses. Le terrain de la ferme serait de mille hectares, avec un matériel d'exploitation de vingt paires de bœufs, vingt-cinq chevaux, cinquante vaches, mille moutons. Les calculs de M. l'abbé Landmann sont larges pour les dépenses et modérés quant aux revenus probables; ils portent avec eux la conviction, en ce qu'ils sont exposés avec méthode et basés sur plusieurs expériences.
Le système de colonisation de M. l'abbé Landmann se distingue de ceux qu'on a suivis jusqu'à présent, en ce qu'il garantit aux colons une surveillance active, constante et toujours présente, des secours prompts et efficaces contre les maladies, des secours religieux si ardemment désirés quand on est loin de la patrie. Le Mémoire publié par ce respectable ecclésiastique indique, sous ces divers rapports, des détails d'exécution qui attestent une charité laussi éclairée que bienveillante.
M. Achard, membre du Conseil général du Bas-Rhin, après avoir étudié, durant de longues années, les mœurs des Alsaciens, leurs dispositions agricoles, les causes des émigrations qui , d'Alsace, se portent vers l'Amérique, s'est transporté en Algérie pour juger s'il ne serait pas possible de tourner au profit de cette seconde France, et avec de meilleures chances pour les familles alsaciennes elles-mêmes, cet esprit voyageur et colonisateur. Il a soumis à M. le ministre de la guerre le résultat de cette double étude, en proposant de diriger en effet vers l'Algérie les émigrés d'Alsace, qui viendraient s'y établir sur des territoires préparés d'avance, et s'y aggloméreraient sous les auspices de leur commune originaire, avec les mêmes voisinages de familles, de manière à éviter la nostalgie, si funeste, en tout pays, à tous les émigrants séparés les uns des autres et perdus sur un sol nouveau. Le village
alsacien re|jaraîtiait en Algérie, avec ses mêmes habitants, sous son nom, et, autant que possible, sous son régime national.
L'un et l'aulre, en proposant au Gouvernement d'intervenir (jans les frais d'installation , semblent cependant résignés , eu cas d impuissance de la part de l'État, à recourir à l'industrie pr!\ée, pour en obtenir le concours et les subsides nécessaires. A la date de leurs projets (il y a plusieurs années qu'ils les ont présentés), sans doute ils n'auraient pas rencontré cet appui; et, d'un autre coté, le Gouvernement était hors d'état de suffire à ces dépenses, dans l'indécision où Ion était encore, non-seulement sur les modes préférables de colonisation, mais sur le principe de la colonisation elle-mèiïie. Aujourd'hui , l'industrie particulière est assez éveillée pour fixer son attention sur les aflaires de l'Algérie ; le Gouvernement a beaucoup fait ; il fera encore tout ce qui touche à l'intérêt général. Que les intérêts privés entrent dans la voie qu'il leur a ouverte , et ils concourront, avec avantage pour eux-mêmes, à servir l'iritérêt national : masser la population de manière à ce que la population s'avance progressivement, pas à pas, sur un large front, comme la mer envahit, Ilot par flot, le rivage d'un continent.
Il est aujourd'hui reconnu, en Algérie, qu'un centre de po- |)ulation se défend par lui-même contre l'agression des Arabes, cl que, en aucune circonstance, il ne peut être inquiété sérieusement. L'ennemi tente bien (|uelquecoup de main sur la frontière du district occupé, et oblige, par conséquent, les colons limitrophes à une surveillance armée très-active, qui n'est possible qu'avec une forte organisation de la milice : mais tous ses elforts n'aboutissent qu'à quelques vols, tout au plus à quelques meurtres isolés. L'Arabe est trop prudent pour s'aventurer dans un pavs bien peuplé, et dont toutes les issues peuvent se refermer sur lui. D'ailleurs, dans l'hypothèse très-naturelle où la colonisation aurait commencé par la côte, elle serait tellement en sûreté derrière la double li-
gne (Je nos grands postes, qu'aucun bruit de guerre même n'arriverait jusqu'à elle. Ajoutons que, n'ayaiil |)lus à pourvoir à la surveillance intérieure du pays, nos colonnes auront pu concerter leurs manœuvres avec plus de liberté et une mobilité plus parfaite. Une guerre européenne vînt-elle à éclater, l'Algérie, ainsi peuplée, ainsi défendue par de nombreuses milices, bien exercées, et par les travaux militaires qui auront dû être exécutés sur tous les points de la côte favorables à un débarquement, ne pourrait guère être exposée qu'à un blocus maritime ; mais, précisément dans ce cas, le développement de sou industrie agricole la mettrait à l'abri des conséquences ordinaires d'une pareille mesure, puisqu'elle serait en état de suffire à l'alimentation de ses colons et de son armée.
Nous avons dit que le Gouvernement avait encore, pour sa part, le moyen d'aider indirectement à la colonisation, sans faire d'autres sacrifices que ceux qu'il doit aux intérêts généraux, aux grands travaux d'utilité publique. Il devrait, avant tout, pourvoir à l'assainissement des contrées marécageuses. L'expérience a démontré que l'insalubrité ne tient pas à une cause permanente et inbérente au sol ou au climat. Elle est l'elTet de la stagnation des eaux , produite, soit par la suppression des anciens canaux d'écoulement que le temps a détruits, soit par l'obstruction des embouchures de lleuves ou rivières. On l'a vu, par exemple, à Bone, où le curage de la Seybouse a ramené la salubrité, tandisque, de 1830 à 1835, Bone était le point le plus insalubre de la colonie.
Le dessèchement de la Métidja, ou, pour parler plus exactement, de ses parties marécageuses, car tout n'y est pas marais, est une condition nécessaire de la colonisation. Dans l'état actuel des choses, il existe un foyer d'exhalaisons morbifiques qu'il importe de détruire; si on le laissait subsister, les revers du massif qui dominent les marais resteraient inhabitables, et les soldats campés pour sa défense seraient expo-
ses aux maladies que tout naître ces exhalaisons. Les travaux I à faire pour opérer le dessèchement des portions marécageuses sont d'ailleurs bien moins difficiles qu'on ne semble le croire. Les eaux s'écoulent déjà par plusieurs ruisseaux qui se jettent, d'un côté, dans la Chifia et le xMazafran, de l'autre, dans l'Aratsch. Il sultira de rendre plus libre le cours de ces eaux, et d'ouvrir des rigoles pour assainir les terrains qui sont plus éloignés des movcns naturels d'écoulement. Tout porte à croire que lors(|ue le lit des ruisseaux était nettojé, que des rigoles (dont on ictrouve les traces) étaient entretenues, la f>laine n'était pas ou éliiit bien moins marécageuse qu'elle ne l'est devenue par l'eUet de l'ignorance el de l'incurie.
La Métidja desséchée livrerait à la culture une plaine fertile, d'où Alger tirerait, en cas de blocus, tontes les ressources nécessaires à l'entretien de sa population. Les blés v donneraient d'abondantes récoltes. Les parties basses, en ce moment infectées de joncs et de roseaux, fourniraient des pâturages qui nourriraient de nombreux troupeaux de gros bétail. Les parlies plus élevées, que le voisinage des marais condamnait seul à la stérilité en en éloignant le cultivateur, seraient plantées en oliviers et en mûriers.
Quant aux plantations et aux cultures qui doivent suivre Je dessèchement, pour en comniétcr le bienfait sous le rapport de la salubrité, n'est-ce pas à I Etat de s'en charger en grande partie? N'est-ce pas à lui de fournir les semis qui devront couvrir immédiatement les terrains desséchés? L'ensemble n'en est pas si étendu qu'on puisse craindre une dépense trop considérable. L'Etat planterait le bord des routes, des ruisseaux, des cours d'eau, des chemins; plus tard les particuliers planteraient le reste du so! aiïecté au boisement, et comme ils y trouveraient un grand avantage (car les plantations existantes |)rouvent combien le sol y est favorable) , on aurait |)romptementdes taillis, suruneassez grande étendue de terrain. Seulement, l'administration publique fournirait les
plants, et cet oncouragomeiit, joint à son exemple, exciterait le concours de l'industrie privée.
r/est encore à l'Etat d'étudier et d'exécuter des canaux grands et petits qui serviraient à la fois de moyens d'assainissement, de défense, de transport, et d'irrigation ; M. le colonel Saint-Hippolyte a présenté, sur ce sujet, des vues dignes d'attention.
Dans les questions de salubrité, n'oublions pas (et le Gouvernement ne l'a pas oublié) ce qui intéresse la santé de l'armée. La (>ommission de colonisation avait présenté de sages vues sur ce sujet. L'administration en a fait avec zèle une heureuse application,
La Commission demandait que les troupes destinées à être envoyées en Afrique fussent préalablement dirigées vers le midi de la France sur d'autres points toutefois que les villes de débarquement), pour y faire, autant que possible, un séjour de cinq à six mois ;
Que les soldats ne fussent envoyés en Afrique qu'aux époques de l'année favorables pour ces envois, sous le rapport de leur santé, et après (ju'une Commission médicale se serait assurée qu'ils sont propres, par leur constitution, à sup|)orter les fatigues et le climat;
Que les troupes à leur arrivée en Algérie, régiments ou bataillons, fussent placées d'abord, autant que possible, dans des localités dont la position saine et avantageuse leur permit de s'habituer au climat, et qu'elles y fissent un séjour plus ou moins prolongé ;
Qu'il fut construit successivement des casernes dans toutes les localités où doivent être maintenues des troupes en permanence, et accessoirement, pour les troupes auxiliaires, des maisons en pierres, à étages, que l'Etat pourra vendre plus tard à des particuliers, lorsque nos soldats les auront évacuées;
Que les soldats fussent couchés dans des lits, à moins d'empêchement absolu ; dans des hamacs à défaut de lits ; et dans
— [sa ~
'les lits fie cam|), à dél'aut de lits et de hamacs ; mais avec un matelas dans tous les cas, et de telle sorte que le coucher lut toujours élevé à deux pieds au moins au-dessus du sol ;
Que les soldats qui ne pourront être ni casernes, ni logés dans des maisons, fussent abrités sous des tentes laites en toile imperméable ;
Que le système des hôpitaux liit npplicjué au plus grand nombre de localités possible ; que ces hôpitaux lussent munis de tout le matériel nécessaire pour tous les cas ordinaires et éventuels ;
Qu'il fut envoyé des sœurs infirmières, chargées du soin des malades, dans les hôpitaux d'Algérie ;
Que le service du transport des malades en France par des bateaux spéciaux, ou par d'autres bâtiments, fût organisé de manière à préserver les passagers des intempéries du ciel et de la mer ;
Que l'on fitétudier par une Commission médicale, composée d'hommes de l'art ayant exercé sur les lieux, les précautions à apporter dans le costume des soldats, selon les saisons et la nature des services, ainsi que les règles d'hygiène à leur prescrire, et le genre et la quantité d'aliments qui peuvent et doivent leur être attribués.
Presque tous ces vœux sont réalisés; nous aimons à le dire à l'honneur de l'Administration comme de la Commission. Aussi l'état sanitaire de l'armée a présenté d'importantes améliorations. Qu'on nous permette de consigner ici quelques détails sur cette intéressante question, car elle intéresse la colonisation et les colons autant que l'armée; c'était au nom de l'insalubrité qu'on dépréciait la colonie; c'est cette objection surtout qu'il faut renverser.
La moyenne de l'elTectif des troupes de la division d'Alger, durant les cinq dernières années, était : en lS'iO,de 33,705; en 1841, de 36,063; en 18i-2, de 37,376; en 1843, de 30,042; en 1844, de 41,780.
L'eiï'ectir a donc toujours augmenté, tandis (juo le nombre des malades a constamment diminué, ainsi que l'attestent les résultats que voici : En 1841, 3,46'J malades militaires; en 1842, 2,794; en 1843, 2,585; en 1844, 2,443.
Maintenant, en calculant le nombre des décès des civils et des militaires réunis, on remarque, en présence de l'accroissement de la population civile, plus prodigieux encore que celui de l'eirectif, une décroissance de mortalité qui détruit tous les préjugés si longtemps entretenus, et à tort, sur l'état insalubre du pays.
Le total des décès est, en 1840, de 5814; en 1841, de 3860; en 1842, de 2,518; en 1843, de 1,988; en 1844, de 1,750.
Cette décroissance est surtout sensible dans l'armée. On comptait pour les troupes, en 1840, 1 décès sur 7 hommes de l'ellectif total ; en 1841, 1 sur 10 hommes 6/10; en 1842, 1 sur 17 6/10; en 1843, 1 sur 23 -3/10; en 1844, on n'eu a plus compté que 1 sur 30 7/10.
Cette amélioration, et elle n'est pas arrivée à son dernier terme, résulte de la bonne tenue des services hospitaliers, qui a réduit la mortalité des troupes à peu près à ce qu'elle est, en France, |)Our toute la population, en tenant compte d'ailleurs des fatigues du climat et de la guerre. Elle prouve aussi la bonne exécution des services administratifs de l'armée, subsistances, casernement, transports, approvisionnements.
Le progrès de l'état sanitaire de l'armée d'Afrique peut se constater aussi par un autre renseignement statistique, celui de la durée moyenne du séjour des malades dans les hôpitaux. Cette durée a été :
En 1840, de 37 journées ; F:n 1841, de ") — En 1842, de 2(1 — En 184.", de 22 — En-1844.de lu —
On le voit, sous ce rapport encore, le progrès décroissant a suivi une marche régulière et constante. Nous sommes loin de l'époque où l'on calculait que l'insalubrité avait détruit plus de soldats que la guerre !
Nous avons indiqué quelques systèmes de colonisation; exposons quelques idées accessoires, qui peuvent concourir au développement de ces systèmes, réunis ou séparés.
Colonisez par des Européens, principalement par des Français, en n'acceptant les Arabes que comme auxiliaires. Que l'élément français domine dans tous les centres de population. Veillez à ce que les colons cultivateurs n'obtiennent le passage en Algérie qu'à mesure et à proportion de la disponibilité des terres, de même que les colons ouvriers, à mesure des besoins du travail industriel. Il va eu d'amers mécomptes, parce qu'on avait négligé cette précaution. Attachez à vos concessions de terres des obligations de cultures déterminées, de plantations, d'élève de bétail, qui sont autant de garanties pour la prospérité du pays, plutôt que des redevances en argent qui sont ruineuses pour le concessionnaire sans être productives pour la colonie. Que des primes en terres, des encouragements en nature, des signes d'honneur même, soient réservés aux colons qui auront contribué le j)lus activement aux progrès de la culture et à la fécondation du sol. Des fermes modèles, des comices, des concours, sont encore plus nécessaires dans une colonie naissante que dans un pays tout fait.
L'organisation des colonies agricoles établies dans d'autres Etats pourrait être étudiée avec fruit. Une commission avait été chargée de cette étude en 1832; on ne connaît pas le résultat de ses recherches. La Hollande, la Belgique ont fourni des exemples bons à consulter et à suivre '.
La colonisation agricole a môme été pratiquée par des sociétés plus jeunes, plus riches, j)lus au large que la plupart des
' Voir un Rapport inséré au Moniteur du (i novemlire 1832.
sociétés européennes. A la vni\ de M. Livingston, l'Etat de New- York l'a également appliijuée au soutien des pauvres; et, en 1830, il avait déjà alFeclé à cet usage 3 à 4,000 acres de terre et un capital de plus de ï millions, la valeur de ces terres comprise sans doute. On a calculé que, dans les diverses colonies agricoles, un mendiant coûtait 70 fr., un orphelin 90 fr.; c'est le tiers de ce qu'ils coûtent dans les hospices; et, à ce calcul, il faut opposer, pour l'Algérie, ce qu'ils pourraient rapporter l'un et l'autre. Un plan ingénieux a été présenté* pour l'établissement de colonies agricoles composées d'indigents et d'ouvriers sans ouvrage, mais valides et honnêtes, que l'on pourrait distribuer sur le territoire algérien, au nombre de 40,000, au moyen d'une souscription de 40 millions divisés en 1,000 actions de 4,000 fr., subdivisées elles-mêmes en 40 coupons de 100 fr. Soit ; mais il est bien entendu que, en aucun cas, l'Etat ne pourrait se charger de faire une pareille expérience.
Une idée souvent reproduite, c'est celle de l'envoi des condamnésen Algérie, donton ferait, en quelque sorte, un grand pénitencier, un Botany-Bey. C'est un de ces lieux communs que débite l'esprit d'imitation, l'esprit le plus funeste en politique, en administration, où rien ne se ressemble d'un pays à un autre. Que peut avoir de semblable un établissement pénal jeté à 2,000 lieues de la métropole, dans une contrée habitée par des sauvages, avec une colonie fondée à 400 lieues de la mère patrie, pour accueillir sur son territoire toutes les familles européennes qni y seront attirées par la richesse du pays, par la facilité d'aller et de revenir, surtout par la douceur et la probité de nos institutions? Ues populations arabes elles-mêmes, qu'il s'agit de rallier par la persuasion, ou de contenir par l'autorité de nos armes et de nos lois, méritent plus d'égards ou de ménagements de notre
' Par M. Ainauvv.
pari; notre intérêt l'exioe, car ce n'est certainement point par le spectacle des mœurs de nos condamnés et du rebut de la société française que nous les attacherons à nous, que nous les convertirons à notre civilisation. Est-ce ainsi que nous prétendrions attirer dans notre colonie les émigrants européens qu'elle doit disputer et ravir à l'Amérique? Les exemples anglais et russes, que l'on invoque encore à ce sujet, sont sans application possible chez nous. On s'est laissé séduire par l'exemple des travaux auxquels se sont livrés les condamnés militaires en Afrique, et des succès qu'ils ont obtenus, sous la conduite de M. le colonel Marengo. Mais les condamnés militaires ne subissent de peines, la plupart du temps, que pour des délits disciplinaires qui ne touchent pas essentiellement à l'honneur personnel. Il n'y a pas de comparaison, de rapprochement à établir entre eux et les condamnés civils. On atteste les grands travaux de nos forçats dans nos ports. Soit. Mais l'Algérie n'est pas un bagne. C'est une extension du sol français, du sol national, du sol libre de la patrie. On ne fait pas d'un grand empire une colonie pénale! Eh quoi ! à deux jours de vapeur des côtes de France et du bagne de Toulon, établir des condamnés libres ! mais sachez donc, d'après les documents authentiques, que ( en dépit des romans philanthropiques) les crimes à Bofany-Bey sont dix fois plus nombreux et plus graves que dans tout autre pays '. Qu'on nous épargne les détails! Et c'est pour créer, pour fonder ce repaire de brigands athées, à la j)îiice du repaire des pirates musulmans, qu'on aurait accompli la glorieuse expédition de 1830, et prodigué le sang de nos j)lus braves soldats, l'or le plus pur du trésor public! Ce serait insensé ! Bien loin que l'Algérie soit considérée comme un exutoire pour la France, tâchons qu'elle devienne un séjour envié par les familles honnêtes et laborieuses! Cet appel exclusif aux gens actifs et aux
' Consulter les docmnenls parleiiieiitaii-es el particiiliùiement les Débats (]p Han^nrd, de Pan 1<Sr);2, |»ai;e lOOi.
p;ens de bien pntdiiira de nuMlloiirs résultats. Ne fnisoiis pas (Je l'Algérie un lieu d'exil. (Jardous-lui le j)restige (|ue nos armes lui ont imprimé, et que nous devons accroître encore par les bienfaits de la civilisation,
H n'en est pas ainsi du projet accueilli par la Commission de colonisation, de faire concourir les enfants trouvés à la colonisation. Si la tutelle de ces enfants et le droit de puissance paternelle ont passé, par suite de la loi du 10 mai 1838, aux administrateurs municipaux, le Gouvernement n'en a pas moins conservé le droit, inhérent à ses hautes attributions dans la hiérarchie administrative, de diriger les pouvoirs locaux pour l'emploi de ces enfants de la manière la plus utile à la société et à eux-mêmes. Il n'y aurait donc pas d'empêchement légal à ce que le département des affaires de l'Algérie s'entendît avec les administrations municipales pour employer les enfants trouvés en Afrique, comme dans tout autre établissement du territoire continental, sous cette condition expresse que ces enfants y seraient placés, comme ils le sont eji France, sous la tiitelle de la commune qui les recevrait.
Sous cette réserve, et avec ces précautions, il n'y aurait pas lieu de craindre qu'on sacrifiât leur bien-être au désir dt; hâter, par un accroissement facile de population, les progrès de la colonisation; car, s'ils devenaient, en effet, des instruments de lucre, à prendre ou à laisser, au gré des spéculateurs avides, ces enfants seraient exposés à une foule de maux, dont le moindre serait l'abus qu'on ferait de leurs forces, et le pire, l'abus qu'ils seraient portés à faire de leur liberté quand on les abandonnerait à eux-mêmes. L'administration doit donc y veiller, et la tutelle municipale, leur assurer d'avance, à leur arrivée, une protection et une défense vigilante contre les autres et contre eux-mêmes.
Pour rassurer les consciences méticuleuses, déclarons ici que le Gouvernement, qui fait des dépenses pour l'éducation et l'entretien des enfants trouvés, a laissé trop oublier ce
principe que, puisqu'il s'imposait bénévolement ces dépenses, il était juste qu'il en retirât, plus tard, quelques avantages, au prolit de la société. iNe craignons pas d'avouer que le Gouvernement s'est réservé trop peu d'action sur les enfants trouvés, qui, une lois émancipés, n'apportent à l'Etat aucune compensation des soins qu'ils ont reçus de lui. Qu'il connaisse donc ses droits et qu'il en use. Toutefois, en envoyant ces enfants en Algérie, pour y concourir aux travaux agricoles et industriels, réglons, avec cette prévoyance paternelle qui appartient au Gouvernement et avec cette libéralité qui est l'esprit de l'époque, le mode de ces envois; el, à l'exemple de ce qui se pratique en France, où l'on permet à des fermiers d'avoir chez eux un certain nombre de ces enfants, attendons que des colons fassent la demande de quelques-uns decessujets, sous la condition de les prendre à leur charge, sauf toujours la tutelle légale de la commune. Acclimatés de bonne heure, ayant conçu pour leur nouvelle patrie une sorte d'attachement, ces jeunes gens, une fois émancipés et livrés à eux-mêmes, témoigneraient peut-être le désir de rester en Afrique, au lieu de rentrer en France, et l'administration les y encouragerait en les admettant à partager les avantages communs à tous les autres colons, à des conditions spéciales, fixées d'avance, et qui réserveraient tous les droits.
Si nous avons donné quelque développement à ce chapitre, c'est qu'il s'appliquait à tous les modes de colonisation , et que, dans notre pensée, il faut ouvrir l'Algérie à toutes les expériences, pour n'en exclura que ce qui serait de soi-même exclusif. Il faut donc livrer toutes les. vues, les utopies même, à l'examen et à la critique, pour qu'elles soient controversées et mûries le jour où un Gouvernement civil présidera , si ce n'est en Algérie, du moins en France, aux alfaires de notre colonie. Ce sera désormais à lui de dégager de la discussion ce qui sera possible et applicable. Les écrivains peuvent s'égarer sans inconvénient ; l'autorité ne le peut pas sans danger.
« Ce n'est pas par la l'orce des armes, mais par la maii- « vaise adminislralion ((u'on perd les colonies, a dit M. de « Pr.idt. » L'histoire en est la preuve. Nous avons perdu Saint-Domingue par notre dureté d'abord , puis par un sentiment mal entendu de pliilantliropie. C'est notre impatience qui , en 1630, nous lit perdre Surinam , qui exporte aujourd'hui à sa métropole pour 80 millions de denrées coloniales. Pendant deux cents ans, nous avons possédé le Canada; durant cette longue période, la population ne s'est élevée que de 27,000 âmes. Après vingt ans de la conquête des Anglais en 1783, l'augriientalion était de I 13,000 ; la consommation a suivi la mèine proportion. .V quoi tient cette diUérence? à notre impatience, à notre mobilité d'esprit, à notre peu de suite dans les grandes entreprises. Nous voulons des résultats immédiats, et nous marchandons longuement les secours les plus nécessaires pour les premières dépenses, ou nous les faisons avec si peu densemble qu'elles demeurent improductives. Les grands éléments de civilisation , comme de toute œuvre humaine , ce sont le temps et le travail. «Pour qui « prétend se passer de travail et de temps (a dit un gran<l « orateur ' > , il n'y a point de civilisation , point de liberté, « point de société. »
' M. (îiiizol, Dist'ours de ré(;eption à l'Acadéinie française.
^ XITI.
HE LA rOI.ONISATION MII.ITAIRF.
Nous nous sommes formellement abstenu d'exprimer une préférence entre tous les systèmes de colonisation proposés et discutés, puisque nous les admettons tous, dans certaines proportions dont le Gouvernement sera juge, selon les lieux, les temps elles moyens. Mais nous ne saurions nous abstenir de fjuol(jues réflexions tontes spéciales sur la colonisation militaire, dont la j)ensée préornipesi vivement, si exclusivement le gouverneur-général actuel. M, le maréchal Bugeaud a consacré depuis quelques années, à l'exposition et au développement de ce système, plusieurs brochures, des mémoires, une correspondance active et diverse , et jusqu'à des articles de journaux, datés du bivouac de ses expéditions, comme du palais de son gouvernement. Cette préoccupation ne s'est pas émue un seul moment des objections élevées par d'autres écrivains, par des Commissions spéciales , par les Chambres , par le Couvernement lui-même. L'idée de 31. le gouverneurgénéral a même acquis de jour en jour des accroissements nouveaux ; elle s'est élevée, de 1842 à 1845, d'une dépense de 30 millions à un budget de 350, et ce n'est pas le dernier chiffre. Quand l'esprit d'un personnage si haut placé se montre si persévérant, fût-ce dans une erreur, sa persistance prouve une conviction qui commande un examen attentif. Le {^ouveriiernent s'y applique sans doute. Il est à désirer que les Chambres soient saisies à leur tour de cette question, qu'il est important de résoudre d'une manière définitive ; car, malheureusement, les projets inexécutés , et même inachevés de colonisation militaire, ont tenu en échec, sur le rivage d'Aigé-
rie, tous les autres moyens d'exploitation qui se présentaient. Au nom de la colonisation militaire à venir, on a repoussé la colonisation civile, toute prête, toute en activité, qui ne demandait pas mieux que de concourir à la fécondation du sol. Tout est resté en suspens. On a longtemps préféré , comme à dessein, les petits colons, que l'on a ensuite accusés d'impuissance comme trop nécessiteux. Les grandes concessions sont vues avec défaveur, parce quelles n'émanent plus que de l'autorité centrale supérieure. Des conflits déplorables ont eu lieu. Le principe d'autorité en a souffert , la sécurité de l'Algérie elle-même en a été troublée; mais surtout, la colonisation en a éprouvé de rudes atteintes dans le présent , et de nouvelles entraves dans l'avenir. Cette situation est intolérable ; il faut en sortir par une solution. Si le système de la colonisation militaire est le seul vrai , s'il est praticable, il faut qu'on ait la force de le développer devant les Chambres, de le soutenir et de le faire triompher. Si c'est une illusion ou une impossibilité, il faut aussi qu'on ait le courage d'en faire justice , et d'v substituer un autre système plus applicable , moins onéreux. Maison ne saurait laisser exister à l'état d'utopie et d'empêchement un système quelconque. On demande du temps j)our rendre l'Algérie féconde ; mais le temps qu'on demande, ce n'est sans doute pas pour le perdre, c'est pour l'emplover, et aujourd'hui il est perdu, comme à plaisir, par tout le monde et pour tout le monde. Les hommes ont arrêté les choses. Qu'est-ce pourtant qu'une question d'homme dans une question d'empire ! Voulez-vous la colonisation militaire? Itàtezvous de la mettre à exécution. M. le gouverneur-général vous en conjure depuis quatre ans. Ne la voulez-vous pas? Aidez de tous vos eflbrts la colonisation civile ; mais colonisez à tout prix, par quelque liioyenque ce soit, ou biffez du budget ce que vous coûte l'Algérie, si vous ne voulez pas v inscrire ce qu'elle peut vous rapporter. Choisissez, mais agissez, sous peine de mort pour votre colonie.
indiquons rapidement les bases de la colonisation militaire, telle que l'entend M, le gouverneur-général.
DistingUiMis d'abord entre les projets de 1842 et de 1845, car l'auleur a l'ait de grands pas dans son système.
En 18^2, la Commission de colonisation de l'Algérie reçut communication d'un premier projet de M. le gouverneurgénéral, qui évaluait la dépense à oO millions. Les termes en étaient vagues, les moyens d'exécution indéterminés ; rien n'était saisissable, l'auteur renvoyant à une brochure publiée par lui en 1842, et dans laquelle rien n'était formulé. On ne pouvait donc en examiner, en discuter que; le |)rificipe. (l'est ce que fit une sous-commission, dont le rapport repoussa, par des moyens préjudiciels, toute délibération sur un plan incomplet qui ne laissait aperce\oir que les sacrifices qu'il imposait à l'Etat.
Résumons les objections principales élevées dans ce rapport.
Les plans de colonisation militaire proposés et même essayés à diverses reprises disait le rapporteur), n'ont produit que des résultats négatifs. M. le gouverneur-général actuel a essayé des organisations : elles ont mal réussi. On s'est trompé sur les mots et sur les mœurs. La colonisation militaire, proprement dite, suppose les mœurs militaires romaines ou les conditions sociales russes. Rien de semblable en France ; rien de pareil n'est possible avec des Français. Si l'on veut parler de culture préparée par des militaires, c'est une idée vraie et plus praticable.
Ainsi, autour de nos centres d'occupation, rien de mieux que de livrer des terrains cultivables à nos soldats, qui les livreront ensuite tout défrichés à la colonisation civile. A l'époque des libérations, accordons toute facilité, toute faveur aux militaires qui ^oudront se fixer en Afrique comme cultivateurs. Mais cela fait d'anciens militaires colons et non pas des colonies militaires. Les colonies romaines elles-mêmes ne se recrutaient que de vétérans.
Dès cette é|)0(|ue (1842), M. le gouverneur-général prévoyant lui-mènie que les Chambres s'enVayeraieril d'une dépense de M) millions, réduisait ses propositions à un essai qu'il tenterait sur (3,000 soldats, ce qui bornerait les avances, disait-il, à 9 millions. C'était I ,r)00 francs par colon. Nous verrons plus loin (jue les calculs de M. le gouverneur-général se sont prodigieusement élevés en 1845. C'est que, dès lors, à part ce chiflre de 1,500 fr., présenté comme chillVe de revient d'un colon militaire, l'auteur du projet oubliait la dépense pour hujuelle les militaires colons ne cessaient de comptera l'elï'ectifde l'armée, et que, d'un autre côté, comme il s'agissait de choisir, pour cette organisation, des militaires ayant une famille, il fallait prévoir que la somme des subsides en nature et en rations de toute espèce , triplerait ou (juadruplerait la dépense : c'est une (|ueslion decliilfres facile à établir. Ajoutons que M. le maréchal, annonçant dans son Mémoire l'intention de fonder ses colonies militaires sur l'extrême frontière de l'occupation, qu'il se pioposait efi même temps de porter jusqu'au Sahara, il en résultait que tous les frais d'approvisionnement croissaient avec la distance, et l'on peut s'en faire une idée quand on sait que, à la date des projets dont il s'agit, le quintal métrique de grains, envoyé à vingt lieues d'Alger pour le ravitaillement des garnisons, revenait, pour le transport seulement, à 54 et à 62 fr.
ensuite, comment déroger, même par une loi, au grand principe d'égalité qui régit nos institutions militaires? Car M. le gouverneur-général voulait recruter ses colons parmi les soldats encore présents sous les drapeaux, et l'on sent qu'une loi seule pourrait permettre cette destination spéciale donnée aux jeunes Français appelés par la loi de recrutement à un service militaire, non pas à une œuvre de colonisation. Que cette destination soit une corvée ou une fneur. le législateur seul pourrait imposer l'une ou accorder l'antre, et le législateur lui-même croirait'-il pouvoir moditier ainsi
iiilî' loi constitutive, une loi organique, (jui ligure au premier rang des institutions iialionaies? On a déjà contesté l'emploi des soldats dans les travaux publics autres que les travaux de défense. Dans tous les cas, détourner une portion de l'eflectil" pour l'appliquer à la colonisation, n'est-ce pas occasionner l'augmentation de l'ellectif armé applicable au service, soit en Algérie, soit sur le continent? N'est-ce pas encore là un accroissement de dépense à calculer? Par ces motifs, et par d'autres encore puisés dans la participation des tribus indigènes à l'exécution de ce projet, dont l'intention directe était d'exclure la colonisation civile; la Commission de 1842 avait refusé toute discussion à cet égard. «Sans doute il peut être bon (avait-elle ajouté) de faire quelque essai d'établissement colonial militaire sur un point donné, comme on fait des essais d'établissement coloniaux religieux ou autres. L'expérience est ouverte à tous les systèmes, et un peu de pratique vaut mieux que beaucoup de théorie. Qu'on fasse donc, malgré des exeniples fâcheux, un village modèle, un village militaire, dans des proportions possibles et modestes; mais (ju'oii se délie d'un système absolu. Le pays ne comporte pas cette uniformité. Que veut-on? des colons en état de se défendre. C'est ce qu'il faut exiger, môme des colons civils. La colonisation civile ne doit pas cire désarmée. Elit' tloit compter sur elle-même, en dehors de la protection de nos troupes : il faut des colons en état de manier le fusil comme la bêche; il faut une milice organisée, et, par ce moyen, loifi d'augmenter l'effectif, on le diminuera. »
Maintenant, si du premier projet de M. le maréchal-gouverneur, nous arrivons à celui qu'il présente aujourd'hui, et dont l'organisation a été révélée par des indiscrétions de journ.iux, nous voyons qu'il ne s'agit plus de 6,000 soldats, mais de 1 00,000, et que l'évaluation de la dépense par homme a monté de l^oOO à .'J,ôOO, ce qui fait supjjoser un sacrilice
de 350 millions. Mais avant d'appivcior la question de dépense, exposons rapidemiMit l'organisation projetée par M. le maréchal-gouverneur.
En voici l'économie générale :
Les colons militaires sont choisis parmi des sons-oriiciers et soldats avant passé au moins deux ans sous les drapeaux et ayant au moins trois ans de service à faire. Les ofliciers doivent avoir au moins vingt-cincj ans de service. Lesco'oiis ainsi recrutés resteront soumis à la discipline militaire pendant toute la durée du service qu'ils auraient dû faire aux termes de la loi. Une fois libérés, ils renln^ront sous le régime civil, sauf une latitude laissée au gouverneur-général de prévenir, pour les uns, la libération, ou de la refarder |)our les autres, afin de niveler pour tous répo(|ue de leur admission sous le régime civil.
Xous ne voulons pas interrompre cette analyse par des observations; mais àcha(|ue ligne decetexposé, elles se présenteraient en foule; ne l'ùl-ce, dès le premier pas, (jue ce monstrueux pouNoir accordé à un chef militaire d'abréger ou de prolonger, à son gré, pour tel ou tel soldat, le temfts du service légal , pouvoir que nous contesterions même à une loi interprétative de la loi de recrutement ; car celle-ci (répétonsle) est une de ces lois constitutionnelles qui participent de la permanence, de la sainteté des articles de la Charte. C'est une loi d'impôt ; et il n'a|)partient à aucun pouvoir d'aggraver ou de diminuer l'impôt voté par les trois pouvoirs réunis. Poursuivons.
Les militaires ainsi constitués en colonies feroni iiarlie de la milice; il faudra donc qu'ils soient remplacés dans l'armée par d'autres jeunes Français; de là l'augmentation de l'eflectif et celle des contingents a'niuels.
Voilà pour les exceptions à la loi militaire. Eh bien, ces colons, rentrés sous le régime civil, auront encore à subir des exceptions (|ui dérogeront au droit civil commun, car
UDe ordoiiniiiice royale lixern le nombre de journées qu'ils Hevrorit eonsaerer, eoricurremment avec l'armée, aux travaux d'utilité publique. L'exception les attend donc même sous la loi civile. Kst-ce bien là un régime comj)atible avec nos institutions?
Ouels sont les a\iintages offerts en compensation des sacrifices imposés? Les voici :
Les sous-officiers et soldats choisis pour la colonisation militaire recevront un congé de six mois pour aller se marier, et on leur accorde, ainsi qu à leurs femmes, une indemnité de route pour aller et revenir. Leurs eflets et mobiliers seront transportés aux Irais de l'Kta!.
Pendant leur absence, leurs cimariules de l'arîîiée active lra\;ulIeront à la conslriiclion des \il!agesqui doivent les reçcM'.ir, et conimencîM'oul la culture. Aitisi. les soldats de l'armée jiclive elle-mèrac reront roflice de colons pendant une parliede l'année. Et la guerre? et les exj)éd!tions? et les colonnes mobiles? et les travaux de lortilications? Il faudra donc d'autres soldats pour v suffire!
L'État se charge de tous les frais de construction et d'installation. Il fournira fous les matériaux qui ne peuvent pas être trouvés ou fabriqués sur les lii'ux. Le colon ne fournira (jue son travail (|u:-nd il sera rrMÎié avec sa femme. L'État donriera, en outre, à chaque funiile une paire de bœufs de labour, une paire de vaches, des brebis, les arbres à planter, les semences de toule nature, une charrette, deux charrues et les menus outils aratoires. Les colons militaires recevront les vivres, la solde, l'habillement, l'équipement et toutes les prestations de l'infanterie pendant trois ans. Au terme des trois ainiées , rhnbillement , l'armement et ré(|uipement leiir appirtiendronl. Leurs femmes recevront les vivres de canipigne. Dix hectares de terres cultivables sei'ont attribués en un ou ])!usi(Hirs lots à chaque cohtu, (jui en d;nieudra |)rupriét-,iire incommutable dès qu'il
sera ninrié et iiistnllé sur sa propriété. Il pourra lui être lait une avance en riuniéiaire de 400 Ir., renibouisahle par lui, en argent ou en nature, sur les produits de sa récolle, dans les trois premières années. Ajoutons que le colon sera autorisé à ramener avec sa femme quelques individus de sa famille; mais s'il ne revient qu'avec elle, il sera associé, pour la culture, et par arrêté du gouverneur, avec un camarade à leur choix réciproque et sympalliique.
Du reste, des avantages proportionnels en terres et prestations sont réservés aux ofliciers jugés nécessaires pour le commandement et l'adminisiralion de la colonie.
Telle est l'analvsedu |)rojet de 31. le gouverneur-général. Nous ne nous arrêterons pas à en discuter, dans leurs détails, les dispositions. C'est à l'Administration supérieure d'en apprécier l'opportunité et surtout la dépense. Car la (juestion de dépense domine tout ce projet. Ix' coloii militaire ne devait coûter, en 18i2, que 1,500 francs: aujourd'hui on demande 3,500 francs. Il v avait donc eu des omissions, des oublis. Qui nous garantit qu'il n'y en ait pas encore dans ce nouveau calcul? L'énumération seule des objets et des faveurs (|ue l'auteur du projet accorde à ses colons semble annoncer une plus forte dépense. On la répartit en di\ aiis, il est vrai, 35 raillions par année. Car on ne saurait im[)roviser 100,000 colons, 100,000 mariages, 100,000 maisons, 100,000 fermes. Dix mille par année, c'est déjà beaucoup. Est-on sûr de trouver annuellement dix mille bons cultivateurs, dix mille colons laborieux, dans les rangs de l'armée? Où trouveront-ils eux-mêmes dix mille femmes en six mois? Commuent expli(juer que, durant ces six mois, les soldats de l'armée active se fassent les ouvriers, les remplaçants-colons de leurs camarades, élevés au rang de propriétaires? Il faudra dix autres années, et même quinze ou vingt, pour que le nouveau ménage colonial trouve de l'aide et de l'appui dans ses enfants qui ne seront longtem|)s ])0ur lui qu'un fardeau. VA
les résultats répondront-ils à de si grands sacritices? 350 millions |)our <noir 100,000 calons militaires! Nous avons aujourd'hui 100, 000 colons ci vils, et le budget ne porte, au chapitre de la colonisation, que 1,500,000 IV. par aimée ; il n'en portail, il y a deux ans encore, que 500,000. Qu'est-ce même que 100,000 colons sur un sol qui comporte, nous l'avons exposé [)lus haut, six à huit millions d'habitants de plus que le nombre actuel? Or, où irait-on si la dépanse était continuée sur de pareilles |)roporlions? Peut-on sérieusement espérer que les Chambres accordent à l'Algérie, qui voit accourir à elle des colons civils, gratuits et productifs, de tels subsides pour une colonisation si onéreuse à son début, si incertaine dans son avenir, quand la France réclame de ses représentants et de son Trésor de si énormes sacrihces pour ses travaux de viabilité, de canalisation, pour sa marine, pour la défense de ses côtes, pour tout ce (|ui intéresse la sûreté, l'honneur et la prospérité du pavs?
M. le maréchal-gouverneur a fait publier, à l'appui de son système, un élat des militaires de la division d'Alger <jui se sont présentés pour prendre rang dans la colonisation militaire. Cet étal se compose de 25 ofticiers, et de 3,985 sous-ofliciers et soldats, dont une partie peut disposer de 1,673,815 fr. Triplons ce résultat pour trois provinces : 12,000 hommes et 5 millions! Mais à quoi bon ces sommes, puisque l'Etat pourvoit aux dépenses? 8'il n'y sultit que pour ceux qui n'ont pas de capital, il y aura donc des colons subventionnés, d'autres pas? On devine les inconvénients de cette inégalité. Autre difficulté : si, une fois marié et installé, le colon est incapable, ou j)aresseux, ou dissipateur, quel sera le remède ? Les dépenses auront été faites. Aura-t-on le droit de transporter sans indemnité, à un autre soldat, sa maison et ses champs? El que deviendra sa femme ? Que deviendront ses enfants, s'il y en a? Vendra-t-on le bien? Voilà donc des colons propriétaires, les uns par donation, les au-
très j)ar ncquisilion? Voilà une somme donnée, en pure perle, à une famille inutile?
Nous croyons savoir (juc le département de la guerre a déjà élevé de graves objections contre ce projet. D'un autre côté, nous nous rappelons que la Commission des crédits supplémentaires pour l'Algérie, dans la Chambre des députés, n'a voulu accorder, en 1845, une augmentation de 500,000 francs sur les fonds de colonisation, que sous la réserve expresse que cette augmentatioii ne serait point appliquée à des tentatives de colonisation militaire'. Une réserve semblable existe dans le ra|)port de la Commission du budget pour 1846. On annonce aujourd'hui que, par suite de ce système large et sincère qui, par cela même (ju'il repousse un mode absolu, admet toutes les expériences, le (Gouvernement se propose de demander aux Chambres une subvention pour un essai de colonisation militaire, réduit à des conditions raisonnables et à des movens pratiques. Tout le monde y applaudira, parce (|u'il faut (|ue toutes les idées, tous les essais trouvent une issue, une application, un contrôle, sur cette terre nouvelle où l'on peut tout e\[)érimenter. Nous ignorons (juclles bases ont été adoptées, de commun accord, [)ar le Gouvernement central, et par l'autorité locale d'Algérie, pour renfermer cette expérience dans de sages limites, et pour er» tirer, s'il y a lieu, un avantage (}uelcon(jue. Sans doute le ministère s'en expliquera devant les Chambres, en demandant le crédit nécessaire. Et si, comme nous l'espérons, on s'est entendu, de l*aris à Alger, sur un mode de colonisation militaire, praticable et économique, nous faisons des vœux pour que les Chambres accordent les fonds nécessaires, jaloux que nous sommes de voir toutes les idées menées à bout, et passées à l'épreuve du temps et des résultats.
A la veille de cette discussion, peut-être n'est-il pas inutile
' Rapport de M. Magiie sur los ciédits supplénieiilaires poiii l'Algérie.
de rappeler quelques projets moins absolus, moins exclusifs, moins coûteux que celui de M. le «ïouvmicur-géiiêral. De toutes ces théories combinées, le Gouvernement saura l'aire sortir un lait pratique. Nous l'espérons ; et l'Algérie a grand besoin qu'on prenne un parti, qu'on adopte un plan, et surtout qu'on le mette à exécution.
Un écrivain *, (jui paraît avoir étudié cette question. Tondait un système de colonie militaire sur des données plus simples et plus économi(|ues.
25.000 arpents de terre seraient concédés à une association de colons, composée de 20 compagnies, a\ec l'état-major relatif. Chaque compagnie se diviserait en deu\ >ections : chaque section en deux quartiers ; chaque (jiiarlier en maisons composées de deux ménages qui se partageraient également les travaux et les hénétices.
Les avances à faire par l'Etat pour la colonie seraient de di\erses natures. La somme indispensablement nécessaire ne dépasserait pas 810,000 l'r., Ia(juelle encore serait remboursable par sixième après quatre ans, alors que la vente des produits permettrait de réaliser (juelques économies ; ainsi, a|»rès dix ans, l'Etat serait remboursé de son a\ance de 810,000 fr., et la colonie serait soumise à l'impôt foncier et aux charges locales.
Quant au personnel de la colonie, sa composition ne porterait aucu[ie atteinte, n'exigerait aucun amendement au système de recrutement en vigueur. Les ofliciers de l'état-major seraient pris parmi ceux qui seraient en mesure d'être admis à la retraite, les ofHciers ordinaires après vingt ans de service, et les sous-officiers et soldats après leur temps de service achevé. On exigerait même des sous-ofticiers et soldais, outre un congé complet, la condition d'être mariés ou pères de famille, exempts d'infirmités, de bonne vie et mœurs; et de tout
' .\F. li'Oiiia-.
vétéran marié, sans enfants, l'oblifijation d'amener avec lui deux enfants-trouvés de neuf à div ans.
Xous ne savons pas pourquoi M, d'Oriiae nomme ce mode de colonisation, colonisation militaire, car ses colons sont civils: ce sont d'anciens militaires, soil; soumis à une administration de forme militaire, soit encore ; mais c'est de la colonisation civile, faite par des vétérans militaires.
In esprit distin<^iié, dont les erreurs même mériteraient un examen sérieux, et qui ;i publié sur la colonisation de l'Algérie un livre rempli d'observations saines et d'indications utiles, M. Kniantin, i\ proposé de paria;L,^er le sol algérien en deux zones cju'il iiomm(\ l'une zone stratégique, l'autre zone du littoral; la |)reinière réservée à la colonisation militaire, la seconde à la colonisation civile. On comprend l'intention de ce partage. La colonisation militaire serait établie sur les points (|ui, ayant le plus d'importance militaire, seraient le plus liabituellement occupés par un plus grand nombre de troupes : la frontière du Sud et la province d'Oran. La colonisation civile aurait en partage le territoire plus voisin des côtes, où l'activité commerciale est plus prononcée et la consommation agricole plus abondante : le littoral et la province de Constantine. Européens et indigènes seraient distribués d'ailleurs entre ces deux zones, selon la nature de leur caractère, de leurs habitudes, de leurs goûts. L'auteur de ce projet présente, à l'appui, des considérations, des chilfresetdes idées d'organisation pratique, qui méritent d'être discutés. Il y a dans cet exposé des vues qui peuvent s'encadrer heureusement dans l'ensemble de la colonisation générale ; et M. Enfantin a très-bien compris surtout que la préférence d'un mode (juelconque était une question de localité.
Lue autic (|uestion également fondamentale, une distinction essentielle (jue l'on perd Iriq) de \ue, et sur laquelle repose cependant tout le système dans un sens ou dans un autre, c'est l'emploi, pour la colonisation militaire, des soldats
en activité ou des soldats libérés. Tout est là; rar bien des diflifultés disparaîtraient du moment où , au lieu de soldats présents sous les drapiîaux, il ne s'agirait que de vétérans. M. le gouverneur-général , en invoquant les précédents romains, oublie trop deux diiïérences essentielles : la première, c'est que les Romains avaient des esclaves et que nous n'en avons pas ; la seconde, en ce qui concerne le petit nombre de colonies militaires fondées par eux , c'est qu'elles ne se recrutaient que d'officiers émériles, de soldats vétérans, de militaires fatigués du métier des armes '. Mais alors aussi il ne s'agirait plus de colonisation militaire , comme on l'entend : les vétérans deviennent des citoyens; ce serait de la colonisation par d'anciens militaires. Celle-là , nous l'approuvons d'autant plus qu'elle n'a besoin de demander à la loi aucune exception; c'est de la colonisation civile. Seulement, est-on bien sur de trouver des colons volontaires? On l'a essayé, eten peu de mois ces vétérans colons se sont dispersés. Le soldat, à l'heure de sa libération, ne rêve (jue du village natal, et il est difficile de le retenir par l'appât de terres en friche. Un arpent dans le lieu qui l'a vu naître lui sourit mieux que dix hectares loin du clocher, loin de la famille. C'est là ce qui a dû conduire M. le maréchal-gouverneur à fonder sa colonisalion militaire au sein de l'armée elle-même : mais c'est là aussi ce qui complique la difficulté.
Pourquoi généraliser ce mode de colonisation? Pourquoi vouloir un système absolu ? Dites que , autour des places de sûreté que nos troupes occuperont sur h; littoral ou sur la frontière de l'Algérie, on réservera des (erres à la garnison qui a besoin de distraction dans ses heures d'oisiveté ; qu'elle y utilise ses loisirs; sa santé, son moral y gagneront. La victoire lui fournira les bestiaux; les produits de ces terres se-
' Quse sedes eril emeritis; (\\>ie rura liabunlur
Quae nosler rrlercnuis aicl : (]ii<t iiio'iiia fessis?
(l.rCAIN.)
ronl achetés pjvrérahlrniiMil |iar riiitiMitlance. On formera «le ces bénétires une masse (|ui améliorera le sort du soldat dans le présent, et lui [uocurera des ressources au jour de la libétion. Persuadez au libéré ce jour-là, dans son intérêt, qu'il fera mieux de se créer une existence de colon en Algérie et d'y rester propriétaire, que de retourner dans son village pour y être valet de ferme. C'est d'une bonne politique et d'une prévoyante sollicitude ; mais il n'y a besoin pour cela ni de l'intervention de l'État, ni de subsides, ni de dérogations aux lois; et vous touchez au môme but, celui d'avoir des colons en état de se défendre, de protéger la culture, et d'amener ainsi la réduction de l'ellectif soldé.
(Comment doit être entendu le concours de l'armée à la colonisation? Nous allons le dire. L'armée doit préparer l'œuvre. Les capitaux viendront l'achever. L'État ne doit dépenser qu'à défaut des particuliers. Pounjuoi demander à l'État des sacrifices d'argent, quand c'est l'argent qui vient à grands flots chercher des concessions de terre? Pourquoi faire de la colonisation coûteuse quand on n'a qu'à choisir entre ceux qui demandent à faire de la colonisation gratuite et productive? Oui, l'armée peut rendre d'immenses services à la colonisation, mais sans qu'il en coûte rien au Trésor, et avec un avantage réel pour elle-même.
M. le gouverneur-général a invoqué lui-même l'exemple desdeux villagesde Saint-Ferdinand et de Sainte-Amélie, qu'il a fait préparer et bâtir par les condamnés militaires pour les livrer ensuite à l'administration civile qui les a ouverts aux colons euroj)éens. Cet exemple est excellent, en elfet, et nous désirons qu'il soit imité sur tous les points où l'on voudra porter la population ; car c'est ainsi qu'il faut entendre le concours des militaires aux travaux de la grande culture. Aussi, M. le ministre de la guerre a étendu à l'armée, par arrêté du 16 février 1844, le système appliqué par les condamnés militaires sur les terrains de Saint-Ferdinand et de Sainte-Amélie. L'armée construira des centres dépopulation,
(les hameaux, des villages, dont !;> i)euplem3nt sera confié aux soins de la direction de l'intérieur, (l'est là un des services réels que l'armée peut rendre à la colonisation. Que l'armée prépare le sol, le capital viendra le féconder.
Lors de son arrivée en Algérie, M. le gouverneur-général ne s'était pas encore exclusivement attaché à l'idée de la colonisation militaire. Il faisait apj)el aux colons libres de la mère patrie, et il comprenait que le concours des capitaux était indispensable. « Sans les capitaux, disait-il alors, pas de « commerce, pas de travail, pas de colonisation. Celle-ci « s'étend ou se resserre avec eux. Tout ce qui, à tort ou à rai- « son, peut les inquiéter ou on retarder l'arrivée, la suspend « ou la paralyse ; tout ce qui les appelle ou les multiplie, « tout ce qui peut tendre à leur donner un placement avanta- « geux, la facilite ou la développe. »
Tel était le langage de M. le gouverneur-général. Il disait, dans sa proclamation d'avènement : « Appelez, provoquez les capitaux du dehors à se joindre aux vôtres. » Appeler les capitaux, ou se déclarer partisan des grandes concessions de terrain à des colons civils, à des compagnies colonisatrices, c'est une même chose ; car il est bien évident que ce ne seront pas des concessionnaires de petites fermes qui pourront apporter ces grands capitaux en Algérie, lis ne peuvent arriver que pour le service de la grande propriété agricole. Pourqu'une colonisation réussisse, il faut tous les éléments des associalions humaines, les pauvres et les riches, la petite, la moyenne et la grande propriété. A son arrisée en Afrique, M, le gouverneur-général ne contestait aucune de ces vérités; elles n'ont rien perdu de leur évidence ; mais on a perdu un temps précieux pour les appliquer.
Autre exemple invoqué par iM. le gouverneur-général, celui d'un essai fait à Beni-Merod ! Que prouvent des résultats obtenus par 61 soldats, sans femmes, sans enfants, sans vieillards, pourNus de tous les moyens nécessaires par l'Ad-
rninistration, défrayés de toutes les prestations, ayant enfin toutes les ressources pour cultiver, sans supporter aucune des charges de la famille? On donne à 61 hommes valides une maison, des terres, des instruments, des semences, des bestiaux, les vivres, la solde même, et, au bout de trois ans, on constate les résultats de leur travail agricole. A ce prix, on devrait plutôt s'étonner qu'ils n'eussent pas obtenu de plus grands succès. On sait bien qu'avec beaucoup d'argent on peut faire beaucoup de choses. Ce serait mieux de faire beaucoup avec peu; et c'est là le problème à résoudre. Toutefois, le Rapport présenté sur la colonie de Beni-Mered n'évalue les sacrifices faits par l'Etat qu'à la somme de 1,703 fr. 81 c. par colon. Pourquoi donc demander aujourd'hui 3,500 francs? L'essai de Beni-Mered n'est donc pas si concluant qu'on le dit; ou les demandes faites aujourd'hui sont donc exorbitantes? Il y a donc erreur dans l'un des deux chiffres, soit en moins, soit en plus?
Les avantages du concours de l'armée se sont manifestés surtout dans les travaux effectués par les condamnés militaires, sous la direction du colonel Marengo, dont on ne saurait trop louer le zèle et l'habileté. Ce brave officier, qui a le droit de faire de la théorie, à la suite des exploitations qu'il a dirigées avec succès, a présenté aussi un projet de colonisation militaire, et hâtons-nous de faire remarquer qu'il en cherche le personnel, non pas sous le draj)eau, mais parmi les soldats libérés. Seulement, on leur ferait contracter une sorte d'engagement aussi obligatoire que celui du recrutement, pour assurer la consistance et l'avenir de la colonie à laquelle ils appartiendraient. Pour les détails, le plan de M. le colonel Marengo offre beaucoup d'analogie avec celui de M. le gouverneur-général. C'est aux hospices d'enfants trouvés qu'il emprunterait des femmes, des bergers, des ouvriers de labour. Des colonies civiles seraient fondées dans le voisinage des colonies militaires pour qu'elles puissent se
pr^itor nido of serours los iitios ,iii\ nnfro<=i. Comme M. le colonel Miireiigo désigne, pour premier terrain à exploiter, une partie de la Métidja, il forme le vœu que l'on commence par dessécher et assainir le terrain au moyen de canaux qu'il propose de faire creuser et construire par les troupes. Nous ne saurions approuver cette idée. Les travaux de dessèchement sont pernicieux pour les Européens.
Nous avons protesté contre la pensée d'y appliquer des condamnés militaires, et par conséquent, et à plus forte raison, les régiments. Pourquoi ne pas y appliquer les prisonniers arabes, qui sont acclimatés et dont on ne tire aucun parti? Avec un bon système de précautions, avec de la vigilance et de la fermeté, on organiserait facilement ce travail forcé. On ne saurait accuser ce système d'inhumanité ; les indigènes sont accoutumés au sol et au climat; l'inhumanité, ce serait d'y employer nos soldats.
On le voit, il y a, dans tous les projets présentés, quelque chose à prendre, quelque chose à laisser. Le Gouvernement fera son choix. La colonisation militaire ainsi que l'entend M. le gouverneur-général a eu le tort de se présenter comme exclusive de la colonisation civile; celle-ci, au contraire, admet toutes les concurrences, toutes les forces. Les premiers essais décolonisation civile n'ont pas réussi, parce qu'on les a laissé faire par des prolétaires qui n'avaient pas les ressources nécessaires. On n'admettait que de petits colons pauvres, et on argumentait de leur mauvais succès contre la colonisation civile ! On repoussait tous les capitalistes, comme si toute colonisation n'exigeait pas des capitaux et des bras; comme si la colonisation militaire ne se fondait pas ellemême sur un gros capital de 350,000,000 fr. qu'elle demande au plus gros capitaliste, à l'État ! On disait à un député qui recherchait une concession : Gardez-vous-en bien, vous vous ruineriez ! Et, quand il l'eut obtenue, on se récriait contre l'audace t\e ceux qui demandaient et qui accor-
daient de pareilles faveurs! La faveur de se ruiner ! On proteste contre l'ordonnance du 1" octobre 1844, qui rendrait au domaine d'immenses propriétés, pour pouvoir ré|)ondrc aux demandes de concessions : Nous n avons pas de terres à donner; et, d'un autre côté, on semble favoriser l'émigration des tribus vers le Maroc, dans le but d'ouvrir une vaste arène à la colonisation militaire. Heureusement la force des choses prévaut sur le caprice des hommes. Une réaction s'est opérée dans les esprits français en faveur de l'Algérie; du découragement, on est passé à la confiance; le courant d'émigration est établi; les capitaux suivent les bras; de salutaires ordonnances ont rendu au pouvoir central son indépendance et son droit; les résistances locales seront emportées dans cet ensemble d'elForls et de volontés, f^a colonisation n'a plus à surmonter qu'un obstacle, la guerre, la guerre qu'on éternise, en repoussant la population européenne, qui la ferait reculer devant elle ! La guerre n'a pas vaincu Abd-el-Kader ; eh bien! la colonisation vaincra la guerre !
s XIV.
DF.S AHARF. S.
Après avoir examiné, discuté les conditions de la colonisation militaire, nous sommes amenés naturellement à rechercher, à exposer les moyens de la colonisation civile. Mais, entre ces deux systèmes, vient se placer, préjudiciellement, l'examen de nos relations avec les Arabes. Consacrons-leur ce chapitre intermédiaire.
Comment les Arabes doivent-ils intervenir dans nos plans de colonisation, quels qu'ils soient? Dans quelle proportion, à quelles conditions devons-nous les admettre? Quelles seront nos règles de gouvernement et d'administration à l'égard des tribus? Larges et profondes questions qu'il ne nous appartient pas de résoudre, mais que nous chercherons à indiquer.
Ne pourrions-nous pas dire par assimilation : Le gouvernement à la France, l'administration aux Arabes ; sous cette double réserve, que parce mot gouvernement nous entendons la souveraineté, la domination sans réserve, le droit, le pouvoir de tout diriger, de tout contenir, de faire et d'empêcher, de donner l'impulsion, d'exercer le contrôle; et que sous ce mot administralion nous ne comprenons que ce qui louche aux intérêts locaux, aux intérêts de famille et de coinnuwie? Les chefs supérieurs seront, partout, des chefs français : seulement ils auront des agents arabes pour agir sur les populations arabes, comme des agents français pour agir sur la population européenne.
Ce qui nous importe, c'est de prendre, c'est de garder, c'est de défendre avec énergie, envers les tribus, les trois
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gi'cHids caractères de la suzeraineté sur le sol et de la souveraineté sur les hommes :
Le droit de guerre;
Le droit de vie et de mort ;
Le droit de l'impôt;
Trois conditions fondamentales du pouvoir.
La suzeraineté sur le sol! Elle dérive de la conquête de 1830, de la prise de possession, des précédents du gouvernement turc dont nous avons hérité, et de la loi musulmane elle-même, qui attribue la propriété foncière au Sultan, l'usufruit de la récolte annuelle au cultivateur.
La souveraineté sur les tribus découle des mêmes sources ; mais elle revêtira, en Algérie, d'autres formes que dans les Etats constitués, historiquement et |)oIitiquement, par une filiation suivie, sans mélange de races, et sous rem[»irc du même climat, des mêmes mœurs, de la même religion. D'un peuple chrétien à un peuple musulman, d'une population européenne à une population africaine, d'un état constitutionnel à une nation dispersée, errante, sans lien commun, sans discipline politique, la souveraineté ne peut s'exercer par les moyens ordinaires. Un peuple qui en a conquis un autre, d'origine à peu près semblable, de mœurs presque pareilles, et parvenu à un égal degré de civilisation, vient se fondre plutôt que s'imposer, et cette fusion opère, dans un temps plus ou moins rapproché, un croisement de races, de familles et d'intérêts qui étend un jour le niveau de la plus parfaite égalité sur les vainqueurs et les vaincus.
En est-il ainsi des Européens aux Arabes, de la chrétienté à l'islamisme, des mœurs françaises aux mœurs algériennes? La fusion des races, entre eux et nous, est une chimère que personne n'a pu rêver tout éveillé.
L'extermination d'une race par l'autre, à la manière espagnole, est une autre impossibilité qui a de plus, il est vrai, un caractère odieux. Quand les Américains du nord envahis-
sent pas à pas, comme la mer, les territoires immenses dont les peuplades sauvages disparaissent devant eux, par extinction plus ou moins naturelle, il y a là, derrière ces populations, le grand Océan qui engloutit, comme le lac d'Austerlitz, les masses qui s'y trouvent adossées. Les Etats-Unis s'étendront un jour du rivage d'orient au rivage d'occident, par la force des choses, parla loi de nature, par la pente des courants ! Mais, en Algérie, derrière les Arabes du Tejl, il y a ceux du Sahara, ceux de cet immense réservoir que nous nommouï? le grand désert, désert pour nous, parce que nous ne le connaissons pas. Jl y a sur un liane, le Maroc ; sur l'autre, Tunis et Tripoli ; et j)lus loin, et partout, la grande race musulmane, qu'on n'exterminera jamais. Et, d'ailleurs, c'est la France qui combat, c'est la France qui triomphe, c'est la France qui possède, et la France n'a plus à faire, avec personne, ses preuves do puissance militaire : elle n'ambitionne plus que des conquêtes morales. Sa souveraineté sera celle de la raison, des lumières, du bien-être.
Dans ce but, commençons [)ar lui réserver les trois grandes atlribulions du pouvoir souverain : le droit de guerre, le droit de vie et de mort, l'impôt.
Le droit de guerre, non pas seulement pour la faire, mais pour l'empêcher ; car le droit de guerre pour elle ne sera que celui de la défense. On a trop oublié, depuis 1830, qu'il devait en être ainsi, et que, après l'expulsion des Turcs, la guerre ne devait être, pour nous, que défensive. Le droit de guerre que nous nous réservons, c'est le droit d'empêcher la guerre entre les tribus, ou contre les tribus. Pas un coup de fusil ne doit être tiré en Algérie que par nous, ou pour nous.
Le droit de vie et de mort est le plus sublime symbole de la souverain(>(é. C'est aussi au nom de l'humanité que nous le revendiquons. L'histoin; des guerres des tribus entre elles est si sanglante, tant d'actes de cruauté signalent leurs rencontres, nous avons à nous défendre nous-mêmes et les nô-
très contre de si atroces habitudes, qu'il nous appartient, avant tout, de garder le privilège, et de refuser à quiconque l'usage de ce droit solennel qui n'appartient qu'à la puissance souveraine, déléguée de la puissance divine, dans les idées même des populations contre qui, ou plutôt pour qui nous en réclamons le monopole. Et ne faisons pas, ici, de ce pliilanthropisme si contraire à la véritable philanthropie. Ce droit, nous aurons aussi à l'exercer pour nous, pour notre défense, par pitié pour nos alliés, par devoir envers nos soldats et nos nationaux. Les assassinats de la plaine, les guetapens des montagnes, les trahisons de l'Ouest, les froides mutilations de nos blessés ou de nos morts, tout cela demande, ne disons pas une vengeance (ce mot n'est pas français), mais des châtiments et des exemples. La sévérité est de l'humanité; la mort d'un coupable sauve vingt innocents. Quel est donc le vertige des esprits qui, trop souvent en France, dans nos Chambres, dans nos journaux, passent condamnation sur les cruautés des Arabes, et ne trouvent que des cris de malédiction pour les rigueurs indispensables de nos armes! A qui, dans l'univers, persuadera-t-on que les ofliciers, que les soldats français sont cruels à plaisir, féroces par caractère? Laissez donc ces outrages, ces calomnies aux journaux étrangers!
Le seul droit qui puisse être discuté, et qu'il faille préciser et modifier peut-être, pour prévenir des illusions et des méprises, c'est le droit d'impôt, sa nature, son utilité, ses formes.
Dans les idées de colonisation qui préoccupent les esprits, on ne prévoit, on ne calcule que les avantages qui nous sont promis par la culture. Il faut cependant considérer aussi la consommation que le commerce alimente, comme devant concourir puissamment à développer d'autres éléments de prospérité. C'est déjà un vaste marché qu'un aussi large territoire, qui s'étendra chaque jour devant nos progrès, devant nos relations. Les profits du commerce sont déjà un impôt, et
nous ne parlons pas seulement des droits de douanes, des droits du fisc sous toutes ses formes. Nous disons que le bénéfice acquis à l'industrie et au commerce de la métropole dédommage chaque contribuable des sacri lices qu'il a dû faire, ou qu'il fait encore pour nos possessions. Ce bénéfice est donc en quelque sorte, à défaut d'un impôt direct sur le peuple conquis, un dégrèvement, une remise sur l'impôt national, payé par le vainqueur. En bonne économie politique, il faut tout compter. Les provinces d'Oran et de Constantine rapportaient, seules, plus de 4- millions à la régence d'Alger, sous le régime barbare d'une administration ignorante, et en dehors de toutes relations avec l'étranger, puisque Alger, seul, s'était réservé le monopole du commerce extérieur. Et ce marché qui nous est ouvert parla conquête, et que nos relations j)orteront si loin, ne se renfermera pas dans le cercle des denrées de première nécessité. Les Arabes ont des penchants orientaux qui les rendront promptement accessibles au luxe et aux jouissances de la civilisation. L'Afrique a j)eut-ôtre des trésors à nous livrer, mais elle en a surtout à recevoir, et nous y gagnerons doublement.
La question d'impôt est donc complexe. L'impôt ne se compose pas seulement de ce ([uo ko'îs recevrons de plus, mais de ce que nous dépenserons de moins. Dans nos Etats européens, civilisés, constitutionnels, nousa\oi;s grand soin d'apprécier ce que vaut l'impôt, par ce qu'il rapporte. Les impôts somptuaires ont été condamnés dès longtemps par les économistes éclairés, parce qu'on a reconnu qu'ils coûtaient plus qu'ils ne produisaient, c'est-à-dire qu'en limitant les dépenses sur lesquelles on espérait les faire peser, ils desséchaient en même temps d'autres sources d'impôt que ces dépenses alimentaient indirectement. Les impôts sur la consommation générale ont été préférés, parce qu'ils ne frappaient qu'un contribuable volontaire, qu'ils s'étendaient à toutes les classes, à tous les besoins, à toutes les matières, à tous les instants, et que,
payés iiidirectemeiit, ils semblaient moins lourds, ils étaient presque inaperçus. L'impôt foncier est resté la base de tout système de finances, parce qu'il repose sur le gage le plus solide et le plus évident, parce qu'il est prélevé sur un privilège social qui a besoin de se légitimer sans cesse pour rester toujours incontesté, enfin parce qu'il est percevable en guerre comme en paix.
Un impôt arabe, c'est-à-dire sur les Arabes, est-il possible aux mêmes conditions, en vertu du même droit, et sur les mêmes bases? Non sans doute.
On s'est beaucoup préocci!j)é des principes qui régissent l'impôt dans l'islamisme. Ce n'est point là la dilliculté. Il ne s'agit point, pour nous, d'une question de droit, le droit est certain ; mais d'une question de lait et de convenance.
Or, en lait, comment nous y prendre pour percevoir l'impôt?
Nos receveurs des contributions seraient mal accueillis par les Arabes. En Algérie, qui veut l'impôt doit aller le cbercher les armes à la main. Ainsi faisaient les Turcs ; ainsi nous sommes obligés de faire. Nous employons, à cet effet, des corps de cavalerie indigène, qui vont faire la collecte dans les tribus. De tels procédés coulent plus qu'ils ne rendent; le Trésor a dû faire ses comptes. Mais, par-dessus tout, l'inévitable brutalité qui accompagne ces perceptions, faites par force en notre nom, n'est-elle pas de nature à engendrer des collisions, à perpétuer les haines? La province de Constantine avait été longtemps pacifique et soumise, c'est que, en général, elle ne payait pas l'impôt. Plus tard, on a signalé quelques insoumissions, quelques hostilités; c'est que l'on \enait de parler d'impôt. Les expéditions ont du sui\re de près les collectes. On le voit, l'impôt, c'est la guerre.
Imaginerait-onde distinguer entre les tribus situées en de(.'à ou au delà des frontières militaires? En deçà, la perception de l'impôt serait, il est vrai, plus facile et moins compromet-
tante. Mais, par cela même, la distinction ne créerait-elle pas un (langer nouveau? Ne serait-ce pas déclarer aux Arabes établis en dehors de nos lignes qu'ils sont moins sujets de la France que leurs coreligionnaires du dedans? Demander l'impôt aux uns, quand on en alIVanchirait les autres, ne seraitce j)as avouer qu'on a peur de ceux de qui l'on n'ose pas le réclamer? Ne serait-ce pas aiïaiblir notre puissance morale, qui doit être la condition essentielle, le gage indispensable de notre domination ?
Le bénéfice le plus clair que nous puissions tirer des Arabes, à part les profits du commerce et des échanges, c'est d'épargner la dépense que nous ferions à guerroyer contre eux. Ce que nous avons à leur demander surtout, c'est de se tenir paisibles et de laisser s'effectuer la colonisation européenne, sur laquelle seulement nous devons compter pour nous faire des revenus sérieux et faciles à recouvrer.
L'impôt, il est vrai, est l'emblème de la souveraineté; |)eut-étrc (et pour lui conserver d'autant mieux ce caractère) pourrait-on le convertir en tribut, tribut en nature (du blé, des chevaux, etc. \ impôt plus léger pour celui qui paye, quelquefois plus productif pour celui qui reçoit, et qui a le double avantage de maintenir la prédominance et la jiaix. Les prestations en nature sont dès longtemps dans les usages indigènes. Les provinces d'Oran et de Constantine payaient ainsi au dey d'Alger la plus grosse part de leur redevance annuelle.
Quant à l'impôt proprement dit, nous aurions un prétexte j)Our ne point l'exiger encore des indigènes; nous n'y soumettons pas les Européens, car la contribution que nous imposons aux titulaires des plus grandes concessions ne porte encore que le nom de redevance. Nous nous servirions de cette circonstance temporaire pour motiver une exception provisoire, et par là nous réserverions l'avenir. Oui sait si l'affranchissement de> tributs plus élevés (ju'ii faudrait piyer à tout maître
ndigcne, ne porternit pas 1rs Anibos à piéfércr iiotro clominalioii? Or, la paix sera j)our nous |)liis piolital)ln (jue l'impôt. Détruire les causes tie collision, tel doit être l'objet essentiel de notre politi(jue : acceptons le tribut annuel comme base, comme élément de l'impôt à venir.
La souveraineté Iranvaisc bien établie et proclamée bien haut, à quelles conditions, dans quelles limites peut-on l'aire aux indif^ènes leur part d'action administrative? C'est là une (|uestion plus pratique sans doute que théorique.
Mais posons au moins un principe fondamental. Car c'est avec des principes lixes de part et d'autre (ju'on évitera des conllits; les sous-entendus n'amènent jamais (jue des malentendus.
Ce principe, c'est le respect des faits arabes, des faits qui touclient à la famille; des faits religieux auxquels nous devons nous interdire de porter la moindre atteinte, des faits sociaux qui constituent de douar à douar des relations fondées sur une aristocratie nationale, dont le maintien, dont le prestige ne nous imj)orte |)as moins qu'à elle-même; toutefois avec cette réserve, qu'il n'en découle aucun droit souverain d'une tribu sur une autre, car les tribus sont et doivent être toutes égales devant nous; par conséquent, aucun droit de guerre, de chef à chef, car c'est là un des attributs de notre souveraineté qui se réserve, en pareille occurrence, le droit d'arbitrage ou de contrainte, et qui ne peut permettre à personne de l'usurper. On le comprend, pour faire disparaître la guerre du sol algérien, il faut, après avoir imposé notre force à tous, supprimer les habitudes de violence mutuelle entre les diverses parties de la population. C'est à nous seuls d'être armés contre tous, et pour tous.
La famille dans son douar, l'aristocratie nationale à l'intérieur de la tribu, la foi musulmane partout, voilà les faits réservés, dans le cercle desquels l'indépendance des Arabes peut se mouvoir, et c'est lace qui constitue le bonheur privé,
les préjugés de raco, les croyiiiices iiilimes, trois choses sacrées pour un vainqueur, envers quelque vaincu que ce soit. Cela posé, on voit que tout ce qui semble appartenir à nos instituliuiis municipales, en matière d'état civil et de culte, doit être laissé à l'administration de chefs arabes; et ces chefs, appartenant à leur aristocratie, auront toute autorité sur ces matières.
Indiquons, pour mieux appliquer nos idées, la constitution de la tribu arabe. On a beaucoup trop compliqué les définitions à cet égard. Peu de mots sufliront.
La famille est le type de toute société. Aussi plus les nations sont restées fidèles à leur origne, à leurs antiques mœurs, plus leurs institutions ont gardé le caractère domesti(jue. Le Coran est éminemment patriarcal. La famille, chez les Arabes, c'est le douar; elle a son chef naturel; la réunion de plusieurs familles agglomérées par la consanguinité, c'est la farka ; celle-ci a généralement pour chef celui des pères de famille, des chefs de douars, qui se recommande par une origine plus ancienne; l'ensemble de plusieurs farkas, en nombre indéterminé, compose la Iribii; la tribu a pour chefs un kaïd et un cheik, également désignés par leur valeur aristocratique. Le cheik est, à proprement parler, ce qu'étaient, chez nous, dans le régime ancien, le seigneur, ou, dans une de nos constitutions modernes, le maire de canton; le kaïd, c'est l'ancien grand-bailli; c'est, dans l'ordre nouveau, le juge de paix. Qu'on nous pardonne ces comparaisons, ou plutôt ces analogies : l'esprit humain ne va bien que du connu à l'inconnu.
C'est donc sur le mode d'institution des cheiks et des kaïds que repose tout entière l'administration intérieure des Arabes par les Arabes.
Le kaïd et le cheik seront-ils choisis par eux, ou par nous? Ce qui semble préférable, c'est qu'ils soient choisis par nous, mais sur une liste de candidature dressée par eux.
De cette manière, les indigènes s'engagent avec leurs élus. Toute institution de charge ou d'emploi, en Alg(''rie, doit émaner de l'autorité française. Seulement, faisons de bons choix.
Nous regarderions comme tardif, eonime oiseux, de discuter aujourd'hui le système qui voulait que des ofliciers français exerçassent les fonctions de kaïds. Mais cela serait impossible dans une grande partie du pays, et, en outre, très-impolilique. Impossible, parce que l'on n'aura pas, peutêtre dans cent ans, un nombre suffisant de Français parlant arabe, connaissant les mœurs et les usages du pays, et consentant à vivre, comme il le faut, au milieu des tribus éloignées de nos centres d'action; et, de plus, parce qu'il faudrait dormer à chaque ofiicier une force p Dur se faire obéir et qu'alors on devrait augmenter indéfiniment l'armée et les corps indigènes. Ce serait impoliliqne, parce que si notre système de gouvernement ne satisfait pas l'ambition des indigènes distingués, soit par la naissance, soit par la capacité, nous les aurons pour ennemis d'autant |)Ius dangereux, que, les ayant tenus éloignés du pouvoir, ils n'auront rien perdu, aux yeux des peuples, de leur puritanisme de religion et de nationalité. Si, au contraire, nous les faisons participer à notre œuvre dans les rangs secondaires, nous les déconsidérons aux yeux des fanatiques, et ils perdent, en nous servant, la puissance de nous nuire. C'est ainsi qu'ont raisonné tous les conquérants.
Ajoutons que, en laissant la tribu se régir par des hommes choisis dans son sein, nous la rendons responsable. C'est, en effet, à l'application en Algérie du principe de la responsabilité des communes, tel qu'il existe en France, que nous sommes redevables des succès de police générale obtenus sur tous les points de l'Algérie que la guerre n'envahit point. La maraude et le brigandage en ont disparu. Ajoutons-y môme le principe delà solidarité entre des tribus voisines.
Quel avantage nous reviendrait d'une administration (U-
rccte? Aurait-elle pour but de miou\ rimenfer la tranquillité? Au contraire. L'intervention chrétienne dans les affaires intérieures des Arabes semble plus propre à troubler la paix qu'à la maintenir. Et, d'ailleurs, serait-on bien sûr qu'elle fût toujours efficace et réelle ? Aurions-nous la prétention d'agir sur les mœurs nationales? La marche lente de la civilisation, et le long endurcissement des croyances arabes ne pourraient faire espérer des peuples africains un prompt changement dans leurs coutumes, dans leur caractère. Vondrait-on l'opérer violemment? L'emploi constant de la force, dénuée maintenant du prestige qui éclairait les premiers jours de la conquête, deviendrait même un obstacle, et serait contraire au but qu'on doit se proposer.
Ce sont des liens d'intérêt qu'il faut établir, qu'il faut fortifier entre nous et les indigènes, et le premier des intérêts, c'est celui de la famille. Respectons, en conséquence, le secret et l'indépendance du foyer. L'habitude des relations commerciales et pacifiques agit plus sûrement aussi que le fracas des armes. Sans doute il faut conserver à leur égard l'attitude de la force, mais d'une force assez puissafite pour être inutile, pour être inattaquée.
Cette force protégera leur administration municipale aussi bien que notre administration générale : c'est une garantie pour tous comme pour tout.
Le spectacle des sacrifices que nous faisons pour créer dans le pays des éléments de prospérité, exerce aussi une persuasion puissante. Les grands travaux de routes , de ponts , d'assainissement, de canalisation, de constructions de tout genre, entrepris depuis l'occupation française sur tous les points de l'Algérie (et c'est là du gouvernement), ont vivement frappé l'imagination des indigènes. Persévérons dans ces voies, et cet efTet deviendra général et fécond. «Voyez, disent leurs « sages, les Turcs nous ont dominés pendant trois cent « soixante ans ; ils se sont engraissés de nos sueurs, et durant
« rette ornipntion, ils n'ont fuit aucun Iravnil <rinl«'rêl puce blic. Les Français sont à peine établis {liez nous, et déjà « ils ont ouvert des routes nouvelles , construit des ponts et « bâti des villes. »
Chaque jour les chefs français, en contact avec les kaïds arabes, dans l'intérêt môme des localités que nos améliorations doivent traverser, inspireront et recueilleront des sentiments analogues, et ces améliorations elles-mêmes finiront par encourager l'Arabe de la plaine et des frontières à imiter l'Arabe des villes et de leurs environs ; car si l'on conçoit que les tribus ne s'attachent pas à un sol sur lequel elles ne trouvent ni salubrité, ni communications, ni ressources pour la mieuxvalue des terres, on doit penser qu'elles contracteraient d'autres goûts, d'autres habitudes, quand le territoire leur oITrirciit, par l'assainissement, par les irrigations, parles routes, des conditions de sécurité et de bien-être qu'elles ne connaissaient pas. Plous venons d'établir, comme premiers moyens decesvstème d'attraction, le respect de la famille et de la religion, la protection assurée aux tribus les unes contre les autres, les travaux d'intérêt général et local, entrepris par l'administration française. Indiquons rapidement toutes les mesures qui peuvent concourir à ce but.
De longues controverses ont eu lieu sur le principe, sur la constitution de la propriété en Algérie, et généralement dans tous les pa^s soumis à la loi musulmane. De savants écrits ont été publiés sur ce sujet. Ce qui en résulte de plus clair, de plus probable pour les lecteurs froids qui ne se passionnent pour aucune théorie, c'est qu'en fait, si ce n'est en droit, à côté de principes assez vagues sur la propriété privée, il existait deux grandes règles, deux grandes lois : la première, que la conquête attribuait au conquérant la propriété de tout le sol conquis, sauf à sa bienveillance de laissera tolérance ou à bail, moyennant impôt, l'usufruit de certaines portions du territoire, ou même de les donner d'une manière
(l(''finitive ; la serondo, que In snnver.iin nvnit loujo;irs droit (le confiscation sur les biens de ses sujets. On conçoit que les questions de propriété, plus ou itkmus bien établies par les règlements ou par les usages, étant dominées par ces deux Ibrces majeures, parce droit de la conquête ou de la confiscation, il est assez oiseux de s'en préoccuper. Nous sommes conquérants, et, à ce titre, nous serions donc devenus propriétaires du sol tout entier, si nous ne voulions être en elTet conquérants que par la force des armes ; mais nous voulons conquérir par la justice, par l'équité, qui est encore supérieure à la justice, par la politique, qui commande le respect des droits acquis, des usages et de la possession. A ce titre encore, nous n'avons pas besoin de nous égarer dans la discussion des anciens régimes de la propriété en Algérie ; nous constatons les faits existants, nous les acceptons comme des droits, nous les garantissons, nous tendons même à en créer de nouveaux ; car le principe de la propriété n'existât-il point en Algérie, nous devrions l'y créer, je ne dis pas seulement pour les Européens, cela va sans dire, mais pour les indigènes, car c'est par la constitution, par l'amour de la propriété surtout, que nous pouvons convertir les tribus errantes et nomades à la civilisation , qui a pour première base, pour premier élément, les habitudes du fover domestique, la permanence des biens, l'esprit de possession et de conservation.
Mais, en vertu même de cette règle de conduite que nous voulons, que nous devons nous imposer, revendiquons aussi un fait incontestable, celui de l'existence d'un domaine public , qui appartient au souverain du pays , et soyons aussi ardents à en rechercher les éléments, et à en opérer la main-mise, que nous nous montrons respectueux, d'un autre côté, pour toute propriété privée bien constatée. A chacun son droit, et à l'Etat le sien comme aux particuliers. L'Etat français hérite de l'Etat turc, comme propriétaire du domaine de l'Etat. Les premiers temps de la conquête ont été marqués
par des opérations territoriales fort irrégulières, et dans le désordre desquelles une grande partie des biens qui constituaient le domaine de l'Etat a été dilapidée, c'est le mot. Il faut avoir le courage de porter la lumière dans ce chaos, de rendre à César ce qui appartient à César. Des principes salutaires ont été posés dans l'ordonnance royale sur la propriété, préparée par une Commission nombreuse et savante, composée d'hommes éminents des deux Chambres, ordonnance visée par le Conseil d'Ktnt après de mûres délibérations, ordonnance qui doit faire la loi territoriale de l'Algérie. Est-il vrai que celle sage et imporlanle législation à laquelle les Chambres, el, ce qui est rernarquable, tous les organes de l'opinion publique ont donné une apj)robation unanime, soit paralysée par les mauvais vouloirs de l'autorité locale? Nous avons peine à le croire. Le cadre de cet écrit ne comporte pas une discussion détaillée des avantages de cette ordonnance, encore moins la révélation des motifs secrets qui inspirent la résistance qu'elle rencontre. Mais ce qui nous appartient , c'est d'appeler l'attention la plus sérieuse du Gouvernement sur cet état de choses, parce qu'il y a là un cas de responsabilité, et que l'ordonnance du 1" octobre 1844 étant la base première et indispensable de toute espèce de colonisation, s'attaquer à elle, c'est ruiner la colonisation elle-même, la colonisation qui seule peut justifier quinze ans de sacrifices, affermir notre domination, prévenir de grands embarras dans l'avenir, pacifier le pays, et rendre à la métropole le prix de ses efforts.
Revenons à l'objet de ce chapitre.
Ce qui a contribué principalement à fausser les Oj)inions sur le droit de propriété en Algérie, c'est que la plupart des tribus qui habitent le Tell (à l'exception des Kabyles) ont conservé des habitudes nomades qui ne leur permettent d'attacher de prix et d'intérêt qu'à la propriété de la récolte pendante, et qu'elles semhh'nt ne se croire en effet propriétaires
que tlii produit de leurs si-niailUs nniuielles; aussi changentelK's facilement (1(3 territoire, en quelque sorte au gré de leurs troupeaux. On en a conclu que le Gouvernement turc n'admettait pas le droit de propriété foncière, et que les tribus elles-mêmes ne se croyaient pas propriétaires permanentes du sol qu'elles cultivaient. Ce n'était pas le goût, mais la conscience de la propriété qui leur manquait, et personne en Algérie ne doute que, du jour où le Gouvernement français voudra constituer la propriété arabe et transformer les tentes en maisons, il en viendra facilement à bout, et résoudra ainsi la grande question, non pas d'une fusion illusoire et impossible, mais d'une analogie de mœurs qui sera la meilleure garantie de la paix du pays et des bonnes relations entre les populations française et arabe.
C'est sous ce point de vue que les indigènes sont un élément de colonisation; non pas de la colonisation européenne, car il ne faut pas mêler les hommes quand on ne peut pas fondre les mœurs, mais d'une colonisation arabe voisine, contemporaine et auxiliaire de l'autre.
Gouverner les tribus , c'est aussi , c'est d'abord les organiser, car en leur abandonnant le soin de s'administrer ellesmêmes, au moins faut-il indiquer par quel mode, par quels agents. L'organisation première est un acte de gouvernement. Depuis M. le maréchal Clausel qui avait conçu l'idée de gou\errier les Arabes par des princes de Tunis, et le traité de la TalTna (jui les abandonnait, en toute souveraineté, à un émir dont il avait rêvé de faire un simple vassal du roi des Français, on a essayé successivement d'aghas, de khalifas, de cheiks, de kaïds, et de hakems, suivant les lieux, suivant les temps. Nous épargnerons aux lecteurs le récit des trahisons ou des déceptions dont nous avons été victimes, par suite de ces choix aventureux. Elles sont écrites en traits de sang, dans les bulletins de l'armée d'Afrique. L'instabilité des chefs politiques français de notre colonie n'a été égalée que
par celle (les chefs arabes nommés et remplacés par nous.
L'organisation est facile, en partant tlu principe posé an commencement de ce chapitre. Le gouvernement par la France exclut l'idée d'un émir. L'émir en Algérie du sultan des Français, c'est le gouverneur-général. La haute administration, qui est encore du gouvernement, exclut de même les khalifcis arabes; nos khalifas, ce sont nos commissaires civils, commissaires du roi, sous-intendants, sous-pvéfets, comme on voudra les appeler, fonctionnaires français, nommés par le Gouvernement central de la métropole. L'administration arabe, proprement dite, commence au grade de maire de canton, c'est-à-dire au cheik, et de juge de paix, c'est-àdire de kaïd. Ces deux fonctionnaires, choisis, nous l'avons dit, par l'autorité française, sur une liste dressée par les chefs de douars de chaque tribu, tout en administrant les familles et les intérêts civils locaux, auront à rendre compte^ au khalifat français, qui, dans les cas prévus par les ordonnances, exercera les droits de surveillance, d'assentiment ou de réprobation, au nom de l'autorité centrale et des intérêts généraux. La disposition de la force publique française appartenant toujours exclusivemeiU aux commissaires et conimandajits français, à qui les fonctionnaires arabes devront nécessairement recourir, en cas de circonstances extraordinaires, c'est-à-dire de révoltes à l'intérieur de la tribu, ou df» conflits entre deux tribus voisines, il est évident i]uecesera là, pour nous, le mode de contrôle le plus efficace.
Du reste, pour régler les attributions des chefs des indi^ gènes, leur autorité sur leurs nationaux, et leur recours à l'intervention française en ce qui concernerait la police intérieure des tribus, on établirait une codification de leurs coutumes civiles et religieuses, à laquelle serait annexé le règlement de leurs rapports avec nous, de manière à éviter tout malentendu ' .
' Les éléments de ce travail existent tout naliirellenient dans les nuviaifes
Comme nous avons toujours compris que les mœurs et institutions religieuses seraient tenues soigneusement en dehors (le notre influence, nous n'avons point à nous occuper, ici, (lu fonctionnaire qui est investi, dans la tribu, de l'observance et de l'enseignement de la loi. Le taleb et l'iman resteront hors de notre juridiction.
La santé publique étant un intérêt aussi important pour nous que pour les indigènes, c'est l'administration française qui devra se charger d'y pourvoir. Des hospices aussi rapprochés que possible des contrées les plus insalubres, des inspections, et des soins sur les lieux mêmes, ainsi que des distributions de médicaments, devront être organisés par l'autorité civile; c'est un des moyens d'action les plus sensibles sur l'esprit des Arabes qui vénèrent la science de guérir comme une des grâces les plus directes de Dieu.
Quant à la distinction des tribus, nous devons tendre à en constituer plutôt de petites que de grandes. C'est notre action qu'il faut concentrer, et non pas celle de nos délégués arabes. Ne créons pas plus de grands cheiks que de khalifas; faisons des communes et pas de provinces.
Pour la distribution des territoires, consultons avant tout l'intérêt de notre sécurité. Dans la zone plus rapprochée du littoral, disséminons les tribus à travers les villages européens ; et dans la zone voisine des froîitières, cantonnons-les au milieu de nos postes et de nos camps. N'étendons
suivants, consultés par le savant iM. Macarel pour son important travail sur ]a propriétf' : en première ligne, le Multéka-iil-ebhur, qui est une codification générale des lois musulmanes, rédigée par Ibrahim-Haleby, et qui renferme la législation civile suivie dans tout l'empire ottoman et par tous les peiqiles qui professent l'islamisme; ensuite le livre intitulé Tènijèmèi chéri sien'- iichir, ou tradiicliou du eommentaire Sieri fiehir; celui-ci est un ouvrage (le .Méhiuèd, disciple d'F^lioii llanifè; il Iraite des rapporls entre les musulmans et les infidèles ; en troisième lieu, le Mèdjmrr-ul-ènhur, commentaire du MulteLa: Xetidjet-ul-fetrirn^ ou résumé dos Fetrn. décisions des muftis.
et ne multiplions que peu à peu leurs relations avec les villages ou avec les postes. Dans les premiers temps, il faudra exercer sur elles plus de surveillance que de séduction, les réprimer, les contenir, les convaincre de notre force, avant de les capter, de les éclairer, et de les attirer à notre bien-être.
L'emploi que l'on peut faire des indigènes, si ce n'est pour la marine de long cours, au moins pour le cabotage, est une question prématurée qui viendra en son temps. Ne laissons pas les Arabes s'acclimater sur la côte. Internons-les au milieu de nos troupes et de notre population.
Comme ouvriers agricoles ou autres, n'employons encore les Arabes qu'avec beaucoup de précaution. Leur admission dans nos villages, dans nos fermes, peut avoir, longtemps encore, de graves inconvénients. Ne la permettons qu'après une pacilication complète etalFermie,
Pour épuiser ici toutes les questions, mais sommairement (car nous n'écrivons pas un livre sur la colonisation), il nous suffit d'indiquer les principes généraux et les règles de notre domination en Algérie. C'est au législateur de développer et à l'administration d'appliquer.
Nous nous sommes souvent demandécomment,dans l'étatde guerre prolongé où nous tient encore l'obstination d'Abd-el- Kader, le gouvernement militaire de l'Algérie n'avait pas songé à tirer parti des prisonniers que le sort de la guerre remet efi- Ire ses mains. Nous le voyons employer nos troupes à des défrichements d'autant plus dangereux pour elles, que des terres longtemps incultes exhalent, sous la pioche, des miasmes pestilentiels, etque les soldats français ne sont pas suffisamment acclimatés. Pourquoi ne pas consacrera ces travaux, ainsi qu'aux dessèchements, les prisonniersarabesdont la constitution et les habitudes sont de meilleure défense contre les dangers de ^in^aIubrité? Est-ce par philanthropisme?ll nous semble que les traitements dont les prisonniers français sont l'objet de la
part des Arabes nous dispensent de tout scrupule de ce genre. Kst-ce par quelque difficulté d'organisation? Rien de plus aisé cependant que de soumettre des prisonniers à un régime de précautions et de contrainte aussi efficace que peu dangereux. Ils refuseront de travailler, dit-on ; mais il faut vivre, il faut manger, et le travail sera la condition de la nourriture.
Toutes ces questions d'organisation arabe et de colonisation parles indigènes, (jue nous n'aNons pu (ju'indiquer, sont imj)ii(juées d'ailleurs dans la question fondamentale de l'organisation de l'Algérie elle-même et du gouvernement de l'Algérie, à Paris comme à Alger. Sans doute nous avons rendu notre tâche difficile, bien volontairement. Commençons donc aujourd'hui par détruire à peu |)rès tout ce que nous avons fait, et, avant tout et surtout, cette fiction de la nationalité arabe et cette triste réalité d'un émir qui fut notre ouvrage, et qui est aujourd'hui notre danger. Dans ce but cultivons et développons avec art, avec soin, le sentiment de haine des petites tribus contre Abd-el-Kader qui les rend à chaque instant >ictimes de leur faiblesse et de l'impuissance d(! leur résistance, soit contre lui, soit contre nous. Dirigeons, en même temps, des ellbrts mieux combinés et plus suivis contre Abd-el-Kader lui-même; iious y trouverons, non-seulement un résultat décisif pour nous, mais en attendant que nous Pavons obtenu , nous y gagnerons la confiance des tribus, qui, se voyant mieux soutenues, sauront mieux se défendre.
Cultivons aussi les ditlerences, les antipathies des tribus entre elles. On aurait dû le faire dès l'origine. Mais il est toujours temps d'appliquer uni; idée juste.
Nous étions, à notre arrivée en Algérie, en présence de (|uatre populations musulmanes, les Turcs, les Maures (Arabes habitants des villes), ks Arabes des campagnes qui sont organisés en tribus , et les Kabyles, mélange des anciennes
populations que les Arabes n'ont pu chasser des montagnes. Ces quatre populations ayant la môme religion, sont distinctes d'origine et d'intérêts.
C'est sur les Maures particulièrement que nous nous sommes appuyés dès le début de notre établissement en Afrifjue, par suite de l'empressement (ju'ils ont mis à nous recevoir. Ils sont dans nos intérêts et servent de chaînon entre nous et les Arabes, pour les relations qu'établit le commerce ; mais ils sont peu propres au commandement et à l'administration. Les xVrabes, qui n'estiment que les hommes de guerre, ne tiennent aux Maures que par la communauté de race et de religion, et sont généralement prévenus contre eux.
Nous pouvions habilement profiler de ces ditlérences, pour en faire des divisions et des contre-poids. C'était ainsi qu'il fallait agir entre les Arabes et lesKabvIes, Ceux-ci sont établis à poste fixe, dans des maisons, dans des villages, et le commerce est leur premier intérêt, leur seule politique. Leur caractère aborigène aussi les distingue essentiellement des Arabes de la plaine : on ne devait doric pas aller les chercher dans leurs montagnes, et les provoquer au combat : c'était une faute. Les Kabyles sont les vrais pourvoyeurs de nos marchés ; la protection dont nous les aurions couverts, tout en favorisant nos relations commerciales, aurait imposé aux Arabes qui auraient compris qu'il valait mieux traiter avec nous que combattre.
Nous l'avons dit, la fusion est impossible, dans le premier siècle au moins. Laissons à nos neveux le soin de la tenter, en héritant du fruit de nos œuvres. Mais les Arabes peuvent être employés accessoirement, quelque imparfaite et grossière que soit leur industrie, comme des auxiliaires de la colonisation.
Il n'y a pas à choisir^ en efl'et : ou les exterminer, ou les refouler, ou les employer.
Le premier procédé n'est pas français. La France libre, la
France conslitutiomielle ne sup[»orterait pas l'idée d'une ex- M termin;ition îujuarante heures de ses rivages et par des mains françaises. Le refoulement compromet les deux grandes questions, de la pacification du pays et du commerce avec lescon- l! trées limitrophes et avec l'intérieur de l'Afrique. Appelons les Arabes à nous seconder. Ils sont intéressés et avides. Les uns s'accommoderont des bénéfices que leur vaudra notre culture, aidée par eux ; les autres j)rofiteront de notre commerce, auquel ils prendront part.
Quant aux israélites, la politi(juc du (Jou\ernement français à leur égard ne |)0uvait contredire celle que nos institutions et nos mœurs lui ont (nuée dans la métropole. Seulement, il y avait ut)C difliciiUé de |)!us à viiincre, les |)réjugés arabes eux-mêmes; e!, quind nous aj)pclons les Arabes à nous, c'est nous créer une double tAche que de nous rattacher la race israélite contre hujuelle les Musulmans ont témoigné une si constante, une si vive antipathie. Mais notre mission civilisatrice ne doit pas s'éloiincr des obstacles, elle ne doit s'appliquer qu'à les vaincre. C'est par les israélites mêmes que nous devons nous créer des liens, des transitions. Ils sentent que notre bienvenue est pour eux, au milieu d'une race musulmane, surune terre où on les tenait opj)rimés, une bonne nouvelle, une libération. Ils s'en montreront reconnaissatïts, en aidant notre action et nos iiilluences. Les Arabes eux-mêmes liniront par comj)n'ndre, par estimer la tolérance chrétienne; car, répétons-le, c'est une garantie pour leurs crovances à eux-mêmes. Sous tous ces rapports, l'ordonnance de 1845 qui a organisé le culte israélite, et réglé la position de ces religionnaires en Algérie, est un acte aussi habile que juste.
Maintenant, la France doit songer à gouverner sa conquête, et non plus seulement à la con{]uérir. Xous savons comment il fallait, comment il faut encore combattre nos ennemis. Apprenons à les administrer. Il y va de faHermissement de notre
domination ; il ) va de la sécurité même de; nos colons et de la prospérité de leurs établissements ; il y va de l'approvisionnement de nos marchés, dont les indigènes se chargeront toujours à plus bas prix ; il y va de nos relations avec le centre de l'Afrique que les tribus peuvent seules renouer; il y va de l'économie des deniers de l'Elat, car la bonne administration des tribus soumises peut seule consolider la paix, et permettre de diminuer considérablement l'armée d'occupation ; il y va enlin de notre inlluence en Europe, considération puissante chez un peuple jaloux, à bon droit, de son honneur et de sa renommée. .N'oublions jam;iis que nous nous sommes emparés de l'Algérie moins encore [»ar le droit du plus fort que par le droit du plus civilisé.
Quel doit être notre but? de fairo prélérer noire domination à celle que nous remplaçons, et, pour cela, de gouverner, d'administrer mieux que ne faisaient les Turcs. Car enfin, ce n'est pas aux indigènes que nous sommes veims faire la guerre en 1830; mais à leurs maîtres, à leurs conquérants, à leurs oppresseurs. Ces tribus en face desquelles nous nous trouvons aujourd'hui, elles ne nous ont pas appelés, elles ne nous ont pas priés de renverser leur gouvertiemenf pour y substituer l'anarchie; en le renversant, nous a^ons donc assumé sur nous, devant elles, comme devant l'Europe, une grave responsabilité morale et politique.
En politique comme en morale, les actions valent mieux que les paroles. Quelle est aujourd'hui la politique de la France dans la question internationale la plus importante, dans la question d'Orient? C'est la protection des chrétiens. De Damas à Belgrade, des contre-forts du mont Liban aux rives du Danube, partout où les sectateurs duChriï^t ont à réclamer contre le gouvernement des fils de Mahomet, c'est le nom de la France qui est invoqué. Tous nos consuls dans l'Asie Mineure, dans la Turquie d'Europe, ne sont occuj»és qu'à |)oursuivre les réparations des continuelles avanies dont les cliré-.
tiens so?it l'objet, c'est la grande aflaire de notre ambassade à Constantinople. De nobles paroles viennent d'être échangées récemment sur ce sujet, aux applaudissements de notre (Chambre des députés, entre deux grands esprits, 31M. Guizot et de Lamartine. Eh bien ! pour que nos agents diplomatiques et consulaires soient toujours honorés et écoutés en Orient, faisons en sorte que chaque fois qu'ils auront à réclamer en faveur des populations chrétiennes, ils puissent dire en toute sûreté de conscience : « Nous avons d'autant « plus de droit de vous demander de traiter humainement « et paternellement les populations chrétiennes soumises à « votre autorité, que nous, chrétiens, nous gouvernons hu- « mainement et paternellement les Arabes d'Algérie, vos « frères e[i iMahomet. »
Administrons sagement et amiablementles indigènes. C'est en même temps la seule réponse qu'il nous convienne de faire à des protestations ou à des réserves diplomatiques, s'il en existe encore. C'est aussi la meilleure manière de donner à notre protection des chrétiens de l'Orient une autorité d'autant plus efficace qu'elle n'aura rien d'hostile ni de menaçant pour l'autorité et la croyance des Ottomans; c'est enhn le moyen le plus convaincant de prouver à l'Allemagne que nous avons définitivement renoncé à la rive gauche du lUiin, et (jue nous reportons vers le Midi cette inquiétude, cette ambition légitime que les traités de 1815 avaient comprimée.
Ce qu'il y a de plus urgent et de plus importante modifier, c'est la forme même de nos rapports administratifs, L'Arabe est accoutumé à communiquer directement avec son chef et à recevoir immédiatemeiit de lui ses décisions. Il est ennemi des paperasses, et ne sait ce que c'est que d'obéir à un être de raison. Il faut multiplier les contacts personnels de l'autorité française avec les indigènes. C'est par là que l'Arabe comprend et sent les eU'ets d'une protection éclairée et puis-
santé. La valeur des hommes comptera donc en Algérie pour beaucoup plus que celle des institutions. Choisissez bien les chefs français à qui les indigènes devront s'adresser. On exagère les antipathies aveugles et le prétendu fanatisme que les musulmans opposent à l'autorité administrative exercée par les chrétiens. Cette disposition hostile cédera peu à peu à l'empire qu'exerce sur les sectateurs du Coran la loi suprême du Destin. Elle n'a persisté souvent que par le tort des hommes qui comprenaient mal la mission de la France ; njoutons-y les exemples rebutants qu'olFrirent d'abord aux indigènes les aventuriers lancés sur le sol algérien à la suite de l'armée , et, pour ne rien dissimuler , les excès sacrilèges commis dans les premiers temps de la conquête. M. le gouverneurgénéral a dicté, par une circulaire adressée le 17 septembre 1844 à tous lescommaïidants supérieurs, un plan de conduite excellent, dont la sévère observation produirait d'excellents fruits.
De grands services ont été rendus déjà , nous aimons à le proclamer, par les bureaux arabes (jui servent d'intermédiaires aux commandants de proNÎnce et de subdivision, pour l'administration des all'aires arabes. Leur digne chef, M. le colonel Dammas, leur a imprimé l'impulsion la plus salutaire, la plus active. Une organisation leur a été donnée par un arrêté ministériel, qui laisse encore à désirer. Il faudrait adjoindre quelques éléments judiciaires et civils au personnel militaire qui les compose; cela viendra. Quoi qu'il en soit, rendons justice aux elTorts et aux succès même de la direction des affaires arabes telle qu'elle existe aujourd'hui, et aux ofliciers distingués qui, sur sur divers points de l'Algérie, ont bien compris, bien exécuté cette délicate mission.
Ces officiers pénètrent, à toute heur»', dans tous les détails de l'administration des Arabes ; ils vont dans les marchés surveiller l'esprit public et s'informer si la justice est exactement rendue, s'il n'y a |)as d'exactions commises ; ils visitent
les douars pour faire la statistique de la population, des troupeaux et de la culture, afin d'asseoir l'impôt de la manière la plus équitable possible; ils écoutent les réclamations des simples Arabes, et ils s'informent si les amendes n'ont pas dépassé les prescriptions officielles. C'est aussi aux bureaux arabes que la province d'Alger principalement doit sa sécurité intérieure.
Il est donc bien à désirer que l'on complète, que l'on développe cette utile organisation.
C est encore par l'éducation que nous pouvons agir sur l'avenir de nos relations avec les Arabes. Une idée vraie avait été conçue en 1840, celle d'un collège arabe, établi à Paris, pour y recevoir les enfants des familles les plus considérables et des chefs de tribus ralliés à la France. L'œuvre de la pacification n'était pas assez avancée peut-être pour que cette pensée reçût immédiatement une large application. Quelques jeunes Arabes furent envoyés en France, mais en trop petit nombre; et d'ailleurs, n'avait-on ptis oublié la première précaution à prendre, celle de rassurer leurs familles contre le prosélytisme chrétien, en assurant à cette institution la présence et le service d'un iman, spécialement attaché au collège projeté? C'est au moyen d'un collège arménien, établi sur de larges bases à Moscou, que l'empereur de Russie a profondément modifié l'esprit des populations arméniennes, et rallié à son gouvernement les sympathies des grandes familles, dont l'influence et l'initiative exercent tant d'empire. Profitons de cet exemple; profitons des leçons de l'histoire, même contemporaine.
Voyez l'Egypte ; depuis que l'expédition française des derniers jours du dix-huitième siècle y a déposé des germes salutaires, les sympathies égyptiennes ont été développées de plus en plus, par l'instruction, par l'éducation que les fils des personnages les plus considérables sont venus chercher en France.
Dès 182G, Méliémet-Ali lui (l«^mnn(j;iit, pour plus doqu.itre-vingts de ses jeunes sujets, une large instruction dans les sciences et dans les arts; eu 1828, il faisait confier à M. Macarci, professeur à l'Ecole de droit de Paris, et bientôt après conseiller d'Etat, sept de ces jeunes gens destinés à l'administration et à la diplomatie. Rendus à l'Egypte en 1831 , l'un d'eux, Abdi-Bey, est mort président du grand divan au Kaire ; l'autre, Artin-Rey , après avoir passé par ce même conseil, est aujourd'hui ministre des affaires étrangères et du commerce ; le troisième, Khosrew-Bey, son frère, est premier secrétaire interprète du vice-roi ; un quatrième est Stephan-Eflendi, en dernier lieu membre du grand d'wau , cl actuellement directeur de la mission à Paris.
Cette mission, que Méhémet-Ali a réunie presque entière à Paris dans une école militaire fondée par lui, compte plus de soixante jeunes Arabes, Turcs et beys, et voit briller à sa tète Hussein-Bey etHalim-Bey, lils du vice-roi ; Ahmed-Bey et Ismaël-Bey, ses petits-fils, fils d'Ibrahim-Pacha.
Méhémet-Ali et son digne fils, reconnaissent que l'Europe doit sa supériorité dans les affaires du monde à sa civilisation , et ils ont compris que l'éducation européenne, introduite peu à peu dans les familles d'Egypte, pouvait seule assurer d'avance la régénération de leur empire. Ils donnent l'exemple.
L'Egypte, depuis trente ans, a changé presque complètement son industrie agricole, manufacturière et commerciale , son organisation militaire et maritime ; elle a subi une grande et presque complète révolution. Or, son armée, ses arsenaux, ses flottes, ses fabriques, ses écoles, tout, jusqu'à son coton, a été organisé, fondé, bâti, dirigé, semé par des Européens, et presque exclusivement par des Français.
A un système bien entendu d'éducation pour les jeunes Arabes, organisé soit en Algérie, soit en France, ajoutez des moyens de propagande et de publicité dont on retirerait d 'heu-
reux fruits, si l'on en juge par les inronvénients de l'ignorance où sont encore les Arabes de la situation vraie de la France , de sa force, de sa grandeur, de ses lois et de ses mœurs.
Lisez l'interrogatoire de Mohammed-Abdallah , frère de Bou-Maza ' , vous y verrez que le fanatisme aveugle et la haine enracinée des Arabes sont entretenus surtout par les mensonges répandus et accrédités au sein de ces populations ; ce sont les idées fausses, propagées en Algérie, sur la puissance, sur les sentiments, sur les j)rojets de la France, qui encouragent la révolte, qui endurcissent les haines. N'épargnez donc aucun moyen d'éclairer les tribus sur vos projets , sur vos moyens d'exécution. Quand le Moniteur algérien fut établi, c'était à double lin : il devait être imprimé en arabe et en français ; il ne devait donc comprendre que les actes du (jOUvernemcnt, soit politiques, soit administratifs, avec des commentaires qui pouvaient toucher les Arabes. Dès que l'on en eut fait le journal d'annonces judiciaires du pays, il est bien évident que la traduction en arabe devenait inutile et ridicule. C'est ainsi qu'on s'est privé d'un moyen puissant d'action. Un grand nombre d'Arabes savent lire. La lecture des documents français, accompagnés de réflexions sagement accommodées au caractère des Arabes, aurait agi peu à peu sur les esprits. La vérité leur eût servi du moins à contrôler les mensonges dont on les assiège, et à l'aide desquels on les entraîne : c'eût été pour ces populations un catéchisme politique, instructif, civilisateur. L'Angleterre a des journaux , des imprimeries en langue native à Calcutta et sur d'autres points de l'Inde. La Gazette de Malte est écrite en italien et en anglais. Le pacha d'Egypte publie la Gazette da Caire, en italien et en arabe. Comment n'a-t-on pas employé en Algérie un moyen de communication et de persuasion si simple et
si facile?
1 Journal dea Déhals^ tlii 18 (lé«'eml)re 184ri.
Imi altendani, on vioiil d'insliliior dans les villos principales de l'Algérie (et nous applaudissons à cette mesure), des cours d'arabe vulgaire, dans lesquels nos colons, comme nos soldats, pourront puiser la connaissance courante de la langue des indigènes. Le général Lamoricière avait compris et prouvé, il y a dix ans, l'utilité de cette étude, lorsque, grâce à lui, on s'aperçut des inexactitudes et des infidélités graves auxquelles donnait lieu l'emploi d'intermédiaires aussi souvent trompeurs que trompés. Son exemple n'a profité qu'à un petit nombre d'officiers. Enfin, des mesures salutaires sont adoptées. Il faut y donner un grand développement. Que des livres usuels, des manuels instructifs, sur nos lois, sur nos mœurs, sur nos usages, sur nos moyens de culture, sur les éléments les plus vulgaires des arts industriels, et toujours exempts de toute intention de prosélytisme, soient imprimés en français et en arabe, et répandus dans les tribus avec nos abécédaires. Voilà la propagande qu'il convient de faire aujourd'hui. Supprimez surtout, dans une colonie naissante, où rien ne peut prospérer que par l'accord des volontés et des elForts, une polémique inconvenante, soit contre l'autorité centrale et supérieure, soit entre généraux, soit au sujet des systèmes de guerre et de colonisation , militaire ou civile. L'ennemi, seul, profite de ces dissentiments et de ces indiscrétions. Et on n'attaque pas l'autorité dont on dépend, sans afl'aiblir la discipline qu'on a besoin de faire respecter! Entre agents d'un même pouvoir, la plume de l'opposition blesse la main qui s'en sert!
Modération, bienveillance, équité, lumières, conviction, bien-être, voilà nos moyens principaux de gouvernement à l'égard des Arabes et des colons de tout pays (jui viendront s'associer à la grande œuvre que nous avons mission de fonder. Nous avons à faire une société algérienne, pas exclusivement française, ni européenne, ni musulmane, ni arabe ; il faut combiner tout cela par contiguité, plutôt
que par assimilation. Ecartons les formules absolues de la théorie; acceptons les difTérences de la pratique : il n'y îi qu'un niveau à poser sur toutes les têtes en Algérie, aux deux bouts duquel doivent être écrits ces deux mots : Force, justice.
s XV.
t)F. I.A COLONISATION CIVU-R.
La colonisation, c'est le peuplement et la mise en culture. Dansée double but, il faut des terres à concéder et des terres cultivées. Le domaine public doit donc employer tous les moyens pour rechercher ce (jui lui appartient, pour constater, pour exercer son droit. Sans doute, le droit de la conquête est préexistant, et nous pourrions nous en prévaloir, comme les Turcs; mais la France ne procédera pas ainsi. L'administration française s'est tracé des voies légales pour arriver à la découverte, à la recomposition d'un domaine public qui suffira longtemps aux besoins de la colonisation civile, par des concessions régulières. D'un autre côté, elle reconnaîtra les propriétés justement acquises, en se contentant de leur imposer la condition de la mise en culture. Enfin, elle cantonnera les tribus soumises dans des territoires dont il ne tiendra qu'à elles d'obtenir et de conserver la propriété par leur conduite, par leur travail. Sur ces trois bases, une large colonisation peut s'asseoir et se développer. Dans cet ensemble, nous ne comprenons pas les montagnes des Kabyles, qui sont les colons aborigènes de l'Algérie, et qui travaillent à en alimenter les marchés; respectons leurs foyers, protégeons leur commerce; laissons-les faire de la colonisation pour eux et chez eux; c'est toujours la colonie qui en profitera. Appliquons-nous plutôt h obtenir que les Arabes, errants et usagers, prenuent goût à devenir comme eux casaniers et propriétares. et nous aurons beaucoup fait pour la paix comme pour l'alimentation du pavs.
Revenons à la question du domaine public.
Sur les parties les plus rapprochées du littoral, la reconstitution de ce domaine rencontre de grandes difficultés dans le acquisitions de terres faites par des Européens à l'époque de la conquête, et à la faveur du désordre inséparable de ce grand événement. Les savants rapports de MM. Macarel, Laplagne-Barris, Laurence, et Félix Real ont bien caractérisé la position. Les Européens achetaient des terres qu'ils ne pouvaient pas même visiter , et dont ils ne pouvaient pas prendre possession, puisqu'elles étaient encore occupées par les Arabes. Les contrats ou marchés désignaient des étendues chimériques, imaginées par les vendeurs pour satisfaire à l'avidité des acquéreurs, qui voulaient acheter, à vil prix, des terres démesurées, et qui semblaient croire d'autant plus facilement à la réalité de l'opération, qu'elle était exagérée et fabuleuse ; c'était le double mirage de la victoire et de l'Orient! Les Arabes n'hésitaient donc pas à vendre des milliers d'hectares, dont il leur suffisait d'indiquer vaguement la position, sans limites marquées, sans voisinages connus, sans appropriation déterminée. Les acquéreurs étaient d'autant plus contents qu'ils étaient plus trompés. Ils ne songeaient même pas à prendre possession, car ils n'étaient occupés qu'à chercher à revendre cher ce qu'ils étaient si fiers d'avoir acheté à vil prix. Aussi M. Dupin avait-il grandement raison de s'écrier à la tribune, il \ a quelques années : Tm Mélidja a été vendue cinq à six fois. Oui certainement cinq à six fois, comme étendue, et aussi par transmission.
Mais quelle était donc la forme des titres de propriété? C'étaient de simples actes de notoriété, des actes de complaisance, souscrits par des Arabes en faveur d'autres Arabes, qui se créaient ainsi mutuellement des biens ! M. Blanqui, frappé de ce spectacle, dans son utile exploration en Algérie, demandait une vérification générale des titres, et la recon-
naissance de la vraie propriét»'. Avant tout, disait-il, il faut dégager l'inconnu.
Telle a été la préoccupation principale de la Commission décolonisation. Telle fut la matière des savants rapports que nous avons rappelés. Tel est l'objet de l'ordonnance du 1" octobre 1844, dont l'exécution a été différée jusqu'à présent, nous ne savons, ou plutôt nous savons trop bien pour quels motifs, mais qui, nous l'espérons enfin, va être sérieusement étudiée, pratiquée et appliquée !
Le litre 5 de cette ordonnance a voulu deux choses : 1" vérifier les titres allégués pour obtenir la possession des terres; 2° assurer la culture par un impôt spécial sur les terres reconnues propriété privée, et que leurs détenteurs persisteraient à ne pas cultiver. (Car n'oublions pas que la plupart de ces acquéreurs de 1830, qui, s'il fallait en croire leurs contrats, auraient accaparétout le territoire algérien, n'avaient acheté que pour revendre, spéculer, agioter.) Sur le premier point, la théorie de l'ordonnance est très-simple. L'article 82 détermine les énonciations que doivent renfermer les actes, pour être reconnus bons et valables. C'est aux tribunaux de vérifier si ces titres sont réguliers et conformes aux prescriptions de l'ordonnance. Les terres auxquelles ne s'applique aucun titre régulier sont déclarées vacantes. La conséquence de ce principe, c'est le retour au domaine de l'Etat ; la conséquence de ce retour, c'est le droit de concession exercé par le Gouvernement.
L'ordonnance du 2t juillet 1845 était donc le complément naturel de l'ordonnance du 1" octobre 1844.
Faisons remarquer, ici, le principe de bienveillante équité que le législateur a introduit dans cet acte de haute administration. A l'acquéreur qui serait évincé pour insuffisance de titres, le législateur dit encore : Vous n'en aurez pas moins, à titre de faveur et par préférence, autant d'hectares de terre que voua avez consenti de trois francs de rente à votre
vendeur, pour prix de l'acquisition qui vient d'être annulée entre vos mains (ainsi l'acquéreur qui avait promis de payer .'>00 francs de rente aura droit à cent hectares, que lui concédera le Gou\ernement) ; mais à charge et sous la condition expresse de mettre cette concession en culture. Et même, dans quelques cas particuliers, si l'étendue de terre à laquelle l'accjuéreur évincé pourrait avoir droit était insuflisanle pour ses projets agricoles, l'administration y suppléerait |)nr une concession direcle, aux mêmes charges et conditions.
D'un autre côté, par application des mêmes principes, si cet acquéreur, dont le titre aurait éié frappé de nullité par les dispositions de l'ordonnance du T' octobre, avait préalablement c?</ra"e sa terre, comme il aurait ainsi satisfait au vœu de l'onlonnance et aux intérêts j)ermanents de la colonit*, l'administration le reconnaîtrait, nonobstant le vice de son litre, comme propriétaire des terrains par lui cultivés.
Ainsi l'ordonnance a pour but : d'éclaircir les droits de l'Ktat et ceux des particuliers sur la propriété des diverses parties du sol ; de prévenir d'interminables procès par une transaction générale, équitable et même bienveillante ; enlin d'encourager au travail agricole, par tous les moyens possibles, car c'est là le premier intérêt, la loi suprême de la colonisation.
C'est donc avec peine que nous avons vu dans les publications périodiques qui s'occupent beaucoup, depuis quelque temps, desafl'aires de l'Algérie, élever des doutes sur l'exécution de ces deux salutaires ordonnances qui peuvent seules fonder la colonisation en Algérie. Les inquiétudes exprimées à ce sujet étaient inspirées, il est vrai, par le langa^^e de quelques journaux rédigés à Alger même, sous de hautes inspirations, on le suppose du moins. Heureusement, tout annonce qu'une discussion sérieuse et approfondie va s'ouvrir dans les Chambres sur les questions algériennes. Ln vérité
cherche hi tribune; les Chambres voudront la connaîtie. Klles votent des crédits considérables, non-seulement pour l'armée d'Algérie, mais pour la construction des routes, pour des Iravaux d'utilité j)ublique, pour le dessèchement des marais, pour l'assainissement du territoire. Ces votes ont pour objet de favoriser, de fonder la colonisation dont ces travaux sont les moyens préliminaires. On assainit le sol pour la culture, on trace des routes pour le transport des produits. Mais si, après des sacrifices si considérables, les Chambres vovaient que la terre continue de rester en friche ; si les dépenses laites par l'Etat n'avaient d'autre effet, si ce n'est d'autre but, (jue de procurer aux acquéreurs, réels ou non, des terres d'Algérie, le moyen de revendre plus cher leurs accjuisitions, et de retarder d'autant plus, par le prix élevé du fonds, sa mise en rapport ; si les crédits accordés ne devenaient, en quelque sorte, qu'une prime d'encouragement pourl'agiotage; si, faute d'avoir constaté, défini et recouvré le domaine public, le Gouvernement se trouvait dans I impuissance de donner des terres aux travailleurs et aux capitalistes qui ne demanderaient qu'à les féconder ; enfin si, par ces causes diverses, les territoires assainis et rendus praticables restaient vides d'habitants et privés de culture comme auparavant, les Chambres s'apercevraient que leurs intentions sont déçues, que les sacrifices sont inutiles, et leur confiance se retirerait, encore une fois, de l'Algérie. Tout cela est devenu si évident pour tout le monde, qu'on doit espérer que les empêchements opposés à l'exécution de l'ordonnance du 1" octobre s'abaisseront devant l'opinion publique, devant la volonté des Chambres, devant l'énergie du Gouvernement ; admettons-la donc comme pleinement exécutée.
Une fois les terres reconnues et disponibles, soit pour les concessions à faire aux Européens, soit pour le cantonnement des tribus arabes, querestera-t-il à faire?
L'administration centrale a donné le plan d'un certain
nombre de villages. Elle en projette (juelques autres. Elle y établit successivement les familles qui demandent des concessions de terres. Ce système, proposé et développé par la Commission de colonisation de l'Algérie, est bon en soi. Il est essentiel, avant tout, d'agglomérer des populations pour créer une force défensive. Mais tous les voyageurs, comme tous les journaux, s'accordent à dire que les villages n'ont pas obtenu le succès que promettait la fertilité du sol, et que l'insuccès provient de ce que, dans ces villages, l'administration locale n'a trop souvent admis et installé que des individus dénués de ressources, ou des familles pourvues d'un capital trop minime pour suflire aux frais d'installation et pour attendre la récolte. Cela est si vrai, que le Monileur algérien lui-même, organe ofliciel du pouvoir local, a dit plusieurs fois que les familles n'avaient pas chance de réussir si elles ne possédaient pas les moyens de se construire des maisons, d'acheter des bestiaux et des ustensiles aratoires, afin de vivre jusqu'à ce qu'elles eussent recueilli des produits. D'où vient donc que l'administration permettait en fait ce qu'elle condamnait en principe ? Pourquoi accueillait-elle des colons sans ressources quand elle j)roclamait l'impuissance de la colonisation nécessiteuse? Etait-ce une inconséquence iii volontaire? était-ce un système prémédité? Nous avons donné ailleurs une explication probable de ces procédés. Quoi (ju'il en soii, M. le maréchal gouverneur-général n'al-il pas préconisé lui-même, daiisses écrits, dans ses proclaniations, l'utilité des grrands capilauœ, et, par conséquent, du concours des grands caj}î7a/Vsfe5?i\ousavonscité ses jjaroles, acceptons-les comme l'expression de sa pensée. Dans tous les cas, c'est l'expression des faits, c'est la nécessité. Il en résulte (ju'on ne doit attribuer la propriétéen Algérie, dans les premières années surtout, qu'à des familles qui possèdent les capitaux nécessaires pour la mettre réellement en valeur. C'est parce qu'on a méconnu ce j)rincipe, celle vérité, (jue les villages du Saljel d'Alger n'ont présenté, jusqu'à ce jour, que des
résultats insignifiants, ou même négatifs et décourageants. Et le découragement était funeste, parce que le malaise des colons qui avaient échoué s'augmentait du discrédit jeté sur toute entreprise décolonisation, et par cela même éloignait des colons nouveaux , mieux pourvus, plus riches et plus hardis, qui auraient relevé du môme coup le crédit du pays et la position même de ceux qui avaient succombé sous les premiers essais. Un village qui ne réussit pas n'est donc pas seulement un malheur local, c'est un mal général, car il jette du doute sur la réussite possible des entreprises agricoles.
Tout cela nous conduit à reconnaître qu'on ne doit admettre dans les villages que des familles ayant les moyens suffisants pour y réussir, soit par elles-mêmes, soit par un patronage assuré ; de là le système des grandes concessions, des concessions faites à des capitalistes qui entreprennent la culture en grand, par des fermiers, par des métayers, et qui, en môme temps qu'ils rendront conHance et crédit à la colonisation, déchargeront le Gouvernement des sacrifices qu'il serait, tôt ou tard, obligé de faire pour soutenir les petits colons aventurés sur le sol algérien à la merci des événements. Tant que des exemples éclatants et nombreux ne rendront pas évident à tous que l'agriculture algérienne enrichit ceux qui y consacrent leur industrie, leur temps, leurs capitaux, la propriété moyenne de France et d'Europe ne se déplacera point pour tenter en Algérie des expériences réputées chanceuses. La prospérité des premiers villages importe donc à la prospérité delà colonie tout entière. Le Gouvernement, l'administration ne doivent donc rien épargner pour favoriser, pour obtenir ces premiers succès ; et, à défaut de ressources directes suffisantes , l'autorité doit protéger, exciter l'industrie privée qui viendra suppléer à son insullisance.
Que pourrait l'Etat, en eiïet, s'il lui fallait suffire à la colonisation pij'ije? Rien de plus(|ue pour la colonisation militaire. Celle-ci .|ui demande, pour cent mille colous, un capital de
350 millions. La colonisation civile ne lui demanderait pas moins, elle exigerait même davantage; car nous estimons qu'une famille de colons civils reviendrait à 5,000 l'r., et, comme nous ne crovons pas que cent mille colons civils suftiraient et que, au contraire, nous en appelons un million en Algérie, nous n'aurions jamais la folie de rêver un sacrifice de cinq milliards pour un système plus que pour un autre.
Aussi notre opposition à la colonisation militaire se fondet-elle, avant tout, sur l'énormité, sur l'impossibilité de la dépense. Nous nous opposerions, par la même raison, à une colonisation civile faite directement par l'Etat, puisqu'elle serait au moins aussi coûteuse. Nous ne faisons donc pas de tout cela une guerre de système, une question d'amourpropre de l'ordre civil contre l'ordre militaire; mais une question de budget, une question d'impôt : ce serait, on le voit, une question séculaire, et la colonisation de l'Algérie , pour être efficace, pour suffire à la colonie, pour dégager la France, pour faire lace à l'Europe et aux événements, doit s'effectuer en dix ans au plus ; ce miracle, ce n'est pas le Trésor qui peut l'opérer, c'est l'industrie privée, en Algérie, sous le rapport agricole, comme elle a fait, dans l'Inde asiatique, sous le rapport commercial.
Ce que l'Etat peut faire par lui-même et avec le concours des troupes, nous l'avons dit dans les deux paragraphes qui précèdent. Nous avons posé les limites du possible pour le Trésor et pour l'armée. Maintenant, que faire de ces travailleurs agricoles, en grand nombre, qui ne peuvent subsister et cultiver par eux-mêmes, et qui cependant sont la force réelle de l'agriculture, puisque ce sont eux en définitive qui labourent et qui récoltent? Faut-il les écarter, parce qu'on ne peut les soutenir aux frais de l'Etat? Faut-il évincer les vrais agriculteurs? Non sans doute. Il faut les encadrer dans le système des grandes concessions; il faut les confier, les imposer aux grands concessionnaires , et non pas même
comme ouvriers, mais comme métin ers ; c'est l'association conseillée par M. le général Lamoricière ; c'est la loi de toute colonisation, qui exige le concours des capitaux et des bras; c'est ce qu'a voulu, ce que veut le Gouvernement, et il l'a prouvé par les conditions mêmes de la concession de 600 hectares faite à M. Ferdinand Barrot.
Dans l'acte de concession il a consacré ce principe en imposant au concessionnaire l'obligation d'établir sur la terre concédée un minimum de -iO familles en (jualilé de colons partiaires ou métayers. Le Monileur a expliqué la pensée du Gouvernement à cet égard. Comme ces explications établissent nettement l'intention de l'autorité, et définissent avec clarté les résultats qu'elle en espère pour le développement à venir de la colonisation, nous en reproduirons une partie. Ou.y verra que la grande colonisation, ainsi étendue, ainsi pratiquée, devient la source la plus sure et la plus abondante de la petite colonisation, et qu'elle a pour double objet, pour double eflet, en recueillant les travailleurs nécessiteux à leur arrivée en Algérie, de les convertir, après quelques années, en petits colons, capables de se suftire à eux-mêmes, et de créer solidement la petite propriété à côté de la grande.
Voici les explications du Moniteur:
« Il ne saurait être question de faire de l'emploi des capitalistes la base d'un système exclusif, car la colonisation réclame le concours de fous les movens praticables qui viennent s'offrir. La colonisation doit donc continuer à s'opérer par la constitution de la petite propriété, et l'administration v applique tous ses soins. Mais les capitalistes ont aussi à intervenir pour suppléer l'Etat là où ses efforts sont insuffisants; et, bien loin de nuire à rétablissement des petits colons, ils en feront augmenter le nombre et l'aisance.
K En effet, une famille de cultivateurs ne peut s'établir et prospérer si elle ne dispose de 4 à 5,000 fr., qui lui sont indispensables, soit pour se construire une maison, acheter
des ustensiles, etc., soit pour vivre en attendant les récoites. La plupart des émigrants ne possèdent pas les ressources nécessaires, et l'administration, tout en venant à leur secours, soit par des matériaux à bâtir d'une valeur de 6 à 800 fr. , soit en les plaçant comme ouvriers, est hors d'état de les protéger tout autant qu'ils auraient besoin d'être aidés pour produire et prospérer.
« L'association des capitaux et des bras lèvera la difficulté. A défaut de l'Etat, les capitalistes dont les demandes sont déjà parvenues au ministre de la guerre, et qui présentent un total de 20 millions de francs, se proposent d'établir un nombre de familles proportionnée létenduc de leurs concessions , de leur fournir le logement, les bestiaux, les instruments du travail et les avances nécessaires. Ils formeront avec elles une véritable société dans laquelle ils apporteront le capital de leur argent, et les familles le capital de leurs bras.
« Cette association sera féconde pour tous; elle permettra au concessionnaire de fertiliser la terre sans se grever d'une main-d'œuvre salariée et ruineuse; elle sera, pour les cultivateurs pauvres, la transition nécessaire pour devenir plus tard propriétaires à leur tour, après avoir fait , comme métavers, des économies suffisantes.
« Les établissements fondés par les capitalistes deviendront ainsi une pépinière d'excellents colons, auxquels, sans les capitalistes, il aurait fallu renoncer.
«Dès leur arrivée, les colons seront organisés en milice, et formeront une force publique.
« Les capitalistes auront beaucoup à dépenser pour la fondation de leurs établissements ; leur argent se répandra sur les ouvriers de toute nature, et restera acquis au pays. lisseront la providence des villages déjà créés, en faisant gagner des salaires aux plus pauvres de leurs habitants.
« L'Ktat, en outre, sera exonéré de la subvention de plusieurs milliers de francs que lui coûterait chacune des familles
employées par les capitalistes, s'il voulait les installer lui-même,
«Entin, tandis que les concessions faites aux colons subventionnés sont et doivent être à peu près gratuites, les colons capitalistes sont tenus de payer à l'Etat une rente annuelle et perpétuelle dont la quotité doit nécessairement être trèsmodérée, attendu l'importance des sommes à débourser sur un sol nu et en friche, et l'incertitude des résultats à attendre de grandes entreprises agricoles qui n'ont point encore été sérieusement expérimentées.
« Les charges qui accompagnent les grandes concessions et les résultats d'utilité publique qu'elles promettent écartent d'elles toute idée de faveur, et en font des contrats, à titre onéreux, prolitables surtout à l'Etat.
«M. Ferdinand Barrot a été le premier à faire une j)roposition conçue dans ce sens. L'initiative qu'il a |)rise a eu du retentissement, et son exemple a déterminé de nombreuses demandes du même genre. »
Ces principes nous paraissent bons et clairement définis. Employer les capilalistes à créer en quelque sorte des pépinières de colons, par la mise en couvre des travailleurs, plus économique pour le grand propriétaire, et plus productive pour le petit agriculteur, c'est faire de la bonne colonisation, c'est pratiquer le possible au lieu de tenter le chimérique ; c'est fonder la propriété sur les bases qui conviennent à notre époqueet à l'Algérie. Car, au lieu de constituer des propriétés seigneuriales en faveur des grands concessionnaires , on les amène à préparer le morcellement et la division du sol parla création d'un grand nombre de petites propriétés, d'exploitations distinctes, dont le partage s'opérera de lui-môme, parhéritageou par vente; c'est aussi réfuter la seule objection sérieuse que l'on puisse opposer au système des grandes concessions, celle de monopoliser la jouissance de la terre. Les bras sans les capitaux, les capitaux sans les bras, sont également impuissants. Asi^ocier ces deux forces, les féconder l'une par l'au-
lio:
tre; faire que le liiboureur donne graluitenient la maind'œuvre au capitaliste, et que celui-ci installe et entretienne convenablement le travailleur; montrer à l'un, comme encouragement et pour récompense de ses eflbrts, la perspective de la propriété, quand il se sera réservé sur ses économies les ressources pour en tirer bon parti ; prouver à l'autre le moyen d'eirecluerpius promptement la mise en valeur de ses terres, sans débours écrasants ; oll'rir à chacun l'attrait, l'avantage qui lui convient, c'est assurément une bonne combinaison, à double fin et à double profit.
Cela rentre dans cette loi générale et sage d'économie |)olitique, qui veut qu'un gouvernement ne fasse pas, mais fasse faire : il fera faire ainsi la colonisation par l'industrie privée; c'est sa tùche, c'est son intérêt.
Dans ce but, il ne doit pas imposer de conditions trop dures à ceu\ qui le seconderaient dans cette œuvre. Car il doit désirer qu'ils s'enrichissent pour enrichir la colonie, pour exciter les imitations et pour assurer l'avenir. La déconfiture des premiers colons serait funeste à l'Etat lui-même ; car s'ils échouaient, il ne lui resterait plus d'autre alternative que celle de faire lui-même les frais de la colonisation, ce qui est impossible (nous l'avons démontré), ou d'abandonner cette grande entreprise, au prix de tous les sacrifices déjà faits et de l'honneur du Gouvernement et du pays.
La seule spéculation digne de l'Etat, c'est de renvoyer à l'industrie privée le soin de faire les avances considérables que coûtera la mise en culture du sol, et de préparer ainsi pour l'avenir l'établissement de l'impôt. En efl'et, si la colonisation réussit par ce procédé, si l'exploitation privée parvient à créer des campagnes florissantes, voici quels seront les résultats pour tout le monde : Le budget de la France sera dégrevé; l'Algérie lui fournira un impôt d'autant plus lucratif que ses terres seront plus productives et que son commerce sera plus actif ; la colonie enfin, mise en état de se défendre
elle-même, soulagera d'autant l'effectif de l'armée et pourra môme, dans des circonstances prévues ou imprévues, prêter un appui maritime ou militaire à la politique de la mère patrie. Pour arriver à ces résultats, nous fondons un légitime espoir sur la combinaison ([ue nous venons d'exposer. Aussi faisonsnous des vœux ardents pour que l'exemple donné par M. Barrot soit suivi par de grandes familles, par de riches propriétaires. Le Momlettrnous dit que, il y a six mois, plus de vingt millions demandaient à s'engager dans cette voie ; c'est d'un bon augure. Si les capitaux étaient patriotes, nous leur dirions que leur patriotisme doit s'exercer aujourd'hui en Algérie; c'est une nouvelle France qui peut rendre de grands services à son aînée.
Sans doute, ce mode de colonisation une fois adopté est susceptible de recevoir diverses applications. Nous ne saurions les prévoir toutes, encore moins les indiquer. L'administration qui possède les faits, qui centralise tous les renseignements, peut seule descendre dans tous les détails d'exécution; à nous la théorie, à elle la pratique. Pour appréciera fond les affaires d'Algérie, il ne suffit pas, en effet, d'en parler d'après les journaux, les livres, ni même d'après les recueils officiels publiés par le ministère de la guerre ; on ne sait que les faits patents, étonne les apprend que séparément, sans ensemble. Ce n'est pas assez, non plus, d'avoir visité le pays ; le voyageur n'aperçoit que la surface des choses, et de son point de vue personnel et isolé. Le Gouvernement seul est en mesure de tout voir, de tout coordonner; il a tous les documents, il réunit tous les témoignages, il entend tous les intérêts, toutes les passions même; il apprécie, il critique, il juge. Lui seul peut donc conclure et décider; lui seul peut formuler un plan, parce que ce plan doit concilier des vues et des prétentions nombreuses, complexes et souvent opposées. Aussi, loin de nous la pensée, en formulant quelques idées sur la colonisation, de tracer un programme !
Mais œ que nous demandons avec instance, ce que les Chambres doivent demander avec énergie, c'est que l'autorité en formule un, et le plus tôt possible ; car il y a un immense intérêt d'honneur et d'argent pour la France à savoir prompteraent ce qu'elle peut espérer, ce qu'elle doit faire, relativement à l'Algérie. La colonisation (tout le monde en convient aujourd'hui) importe à la dignité et à la sûreté de notre politique; elle coûtera des milliards; ce n'est pas à l'Etat d'en faire les frais ; l'industrie privée se présente, il faut l'accueillir; mais à quelles conditions, sous quelles formes, avec quelles garanties? Voilà ce qui doit être prévu et réglé par un pouvoir suprême, un pouvoir dégagé de toute autre préoccupation, un pouvoir penseur, concentré sur une grande œuvre qui n'a |)oint d'égale parmi celles dont le Gouvernement est chargé, un pouvoir spécial, tout entier aux affaires d'Algérie, et constitutionnellement libre et responsable.
Nous ne croyons pas l'organisation ministérielle, aujourd'hui existante, convenablement constituée pour cette grande tâche, pour concevoir, pour préparer, pour exécuter ce plan vaste et fécond que l'Algérie attend, que la France lui doit. Rien n'est établi dans cette prévision. L'Algérie n'est aujourd'hui qu'une affaire de bureau ; ce doit être désormais une aiïaire de Gouvernement. C'est ce que nous nous attachons à démontrer dans le Quatrième Livre de ce Mémoire, en indiquant des moyens qui nous seml)!ent efficaces et praticables.