Au singulier mehara
ont conservé leur indépendance et leur langue (le temahag, langue qui s'écrit), maia ils ont du accepter la religion du Prophète et aussi adopter sa langue parce qu'elle se peut écrire bien plus facilement que la leur, réduite à quelques caractères.
Toutes ces populations qui couvrent le territoire algérien ne demeurent point isolées les unes des autres. La guerre et les razzias mettent d'abord les voisins en contact ; le ksar et l'oasis doivent se défendre contre le nomade; la tribu des Hauts Plateaux ou du Tell, contre les tribus voisines ; le sédentaire doit craindre à la fois le nomade et le Turc. La force des choses a, d'autre part, fait naître, en même temps, des relations commerciales. Les Arabes conduisent sur les marchés du Tell leurs chevaux, leurs chameaux et leurs moutons; les habitants des oasis y apportent leurs dattes et y achètent les céréales nécessaires à leur consommation ; des caravanes sillonnent ainsi le pays, mais, partout où elles ne se sont pas assuré des alliances, elles doivent craindre les ennemis et les maraudeurs.
Arabes et Berbères peuplent seuls, on peut le dire, l'Algérie, car les faibles contingents étrangers dont il sera parlé plus loin, n'ont qu'une minime importance. Mais en quelle proportion sont les Arabes et les Berbères? Au premier abord, l'observateur superficiel pourrait penser, en voyant toutes les populations suivre la religion musulmane, toutes nomades ou semi-nomades, presque toutes parlant la langue arabe, que, les Kabyles exceptés, le pays appartient à la race arabe. Ce serait une grave erreur: longtemps nos officiers et nos administrateurs l'ont commise. La vérité est que les vainqueurs sont bien moins nombreux que les vaincus. Un tiers, mais, plus probablement, un quart seulement, de la population totale de l'Algérie est faite d'Arabes purs. Tout le reste appartient à la grande famille berbère. Mais ici les nuances sont nombreuses : à côté des Kabyles ou Berbères purs, à côté des Berbères presque purs de l'Aurès ou de certains ksour sont, plus nombreux, des Berbères « arabisés ». Les conquérants arabes, en effet, ont peu à peu couvert dans les vallées basses, dans les plaines, sur
les Hauts Plateaux, dans plusieurs oasis, les population autochtones auxquelles ils ont fait adopter leur religion leur langue et leurs mœurs. Dès les premières années di vin6 siècle, l'islamisation des Berbères avait été entrepris» par les Arabes, arrivés au siècle précédent. « Toutes les an ciennes églises des chrétiens furent transformées en mos quées », dit un auteur \ Au xive siècle, après la second» invasion, Ibn Khaldoun constate que de nombreuses tribu berbères ont « adopté non seulement le langage, rhabille ment des Arabes, mais encore tous leurs usages »; parlan des habitants d'une région, il ajoute : « Ils ont oublié leu dialecte berbère pour apprendre" la langue plus élégante de Arabes et à peine comprennent-ils une parole de leur anciei langage ». Faut-il ajouter pour expliquer cette arabisation en somme assez rapide, que beaucoup de Berbères étaien pasteurs, nomades et menaient, depuis les temps les plu reculés, la môme vie que les Arabes? Les croisements on aussi contribué dans une large part à la fusion. « Vou pouvez choisir vos femmes entre celles qui sont sous voir dépendance et même entre vos esclaves », avait dit Mahomet
L'établissement, après la conquête brutale, la langue l'islamisation, les unions, ont depuis des siècles mélangé confondu à tel point les deux peuples, on peut dire les deu races, que les types ont perdu leur netteté première. L'œi hésite souvent, surtout dans la région du Tell, à distingue l'Arabe du Berbère, et l'on rencontre rarement l'Arabe pur D'autre part, des Berbères d'origine se croient de rac arabe. Telles tribus, soumises depuis longtemps aux musul mans vainqueurs, ont perdu jusqu'au souvenir de leur ori gine ; elles se disent et se croient arabes ; ainsi les population des environs de Saïda et de Frenda, les Beni-Menasser ai sud de Cherchell, les Beni-Miscera, les Beni-Azzoun dont le territoires bordent la Mitidja.
La population de l'Algérie composée d'Arabes nomades demi-nomades, de Berbères « arabisés », de Berbères purs les uns nomades, semi-nomades, les autres sédentaires, pré
l.Les Berbères étaient, lors de l'invasion arabe, chrétiens ou fétichiste!
sente au voyageur un ensemble déjà singulièrement nuancé. Cel ensemble n'est cependant pas complet. Les Maures, les Koulouglis, les Juifs, les Haratins et les Nègres, les uns cl les autres en petit nombre d'ailleurs, vont jeter dans le lîbleau de nouvelles notes. — On désigne sous le nom de Ifaurc la population mixte des villes, faite des descendants islamisés des Berbères, des Phéniciens, des Romains, et des
en
Arabes conquérants. Les éléments européens, amenés dans ■es cités du littoral, par la volonté des corsaires ou les hasards d'une existence vagabonde, se sont fondus parmi les Maures. — Les Koulouglis, fils de femmes indigènes et de soldats de la milice turque, perpétuent par leur présence le souvenir de la domination ottomane disparue. — Les Juifs sont très anciennement établis dans le pays. Comment y sontils arrivés? Sans doute par les colonies phéniciennes. Peutêtre, même, celles-ci se sont-elles converties au judaïsme. Ce sont là des hypothèses faites pour expliquer la dispersion des Juifs dans tout le pays. Velus d'une robe sordide, se
livrant, dans les villes et les campagnes, au commerce et plus encore à l'usure, ils sont méprisés et haïs par les Arabes. — Les Haratins, bien que noirs, ne doivent pas être confondus avec les Nègres; leur nez n'est pas épaté, leur front n'est pas déprimé. Ce sont les anciens propriétaires des oasis, réduits par les Berbères ou les Arabes à la condition de cultiver pour leurs vainqueurs *. — Enfin, les Nègres : ils sont évidemment venus du Soudan, la plupart comme esclaves; on les rencontre surtout dans le Sud mêlés, ici à la population des oasis et des ksour, là aux tribus nomades du Désert. Toutefois, l'élément nègre se retrouve jusque dans la région du Tell et môme parmi les Kabyles.
Frappés de cet extraordinaire mélange des sangs, embarrassés devant cette confusion de races si peu fondues, bieir qu'une même religion soit commune à tous, nos soldats on. quelquefois donné aux populations de l'Algérie, un nom qui dans sa trivialité, fait image : les « Bcni-Ramassés ».
Mais les « Beni-Ramassés » ont des traits communs qu'rz faut mettre en lumière : tous sont presque également pauvres tous sont ignorants, tous sont en arrière des nalions, mêm les moins avancées, pour l'agriculture, l'industrie ou le corm merce.
Arabes, Berbères, Kabyles, nomades ou sédentaires, sor~" misérables; la demeure, la nourriture, le vêtement, le genrr: de vie témoignent de la simplicité toute primitive de l'exis tence. Sauf chez les riches, le couscous ou le mouton ro ne se servent que les jours de fête; il y a des milliers f3 burnous gris, crasseux ou troués, pour quelques centaine: de robes de belle laine blanche et de haiks de soie; le b-^ Arabe « drapé dans un riche burnous », monté sur un « ffl coursier », vêtu lui même d'étoffes aux couleurs éclatante < appartient bien plus à la légende et à la gravure qu'à 1 réalité. Quelques familles de la région du Tell, une parL i des tribus du Sud sont seules vraiment riches. D'ailleux l'indigène désire peu de chose; sa pauvreté ne lui pèse pa£ il ne rêve aucune amélioration. — L'ignorance est le \o
\. Général Colon ieu, Nouvelles géographiques, 6 février 1892. Hachette et G1*» éditeurs, Paris.
commun. Ils sont rares ceux qui savent lire, plus rare ceux qui comprennent ce qu'ils lisent. Que lit-on d'ailleurs? Le Koran et les rares ouvrages de quelques commentateurs, livres copiés par des « savants », car les musulmans d'Algérie ne connaissent pas l'imprimerie — cette découverte mille fois plus admirable que toutes les autres, — qui a fait l'Europe i pensante et agissante ! Il est des pays musulmans où l'étude, la science sont honorées, mais le Maghreb central n'est pas au nombre de ces pays; Ibn Khaldoun, qui déplorait déjà de son temps l'abaissement du haut enseignement à Fez et à Kaïrouau, citait à peine en Algérie les écoles de Tlemcen et de Bougie. La misère? L'ignorance? Ce sont les conséquences naturelles de la vie nomade ou de la vie « cloîtrée » dans les montagnes.
Enfin — et c'est un dernier trait qu'il faut se garder de négliger, — dès le lendemain du débarquement, dès les premières expéditions à quelques lieues des côtes, les vainqueurs purent se convaincre que ni les Arabes, ni les Berbères d'Algérie n'étaient parvenus à la civilisation agricole et industrielle des ïiiusulmans d'Espagne. On a souvent loué l'état florissant où étaient parvenues les provinces de l'Espagne conquises par les Arabes. Dans les campagnes, un ingénieux système d'irrigation entretenait la fertilité des terres; on cultivait le riz, 1*) coton, le mûrier, la canne, le pistachier, le bananier; dans 1«îs villes, on préparait le cuir, on tissait le coton, la soie, la laine; on trempait les lames ; dans les montagnes, on exploitait les mines; sur la côte, on péchait le corail et les perles. Cordoue, Grenade étaient des capitales peuplées, riches, commerçantes, instruites; et les historiens sont unanimes à reconnaître que l'expulsion de la population musulmane espagnole (1492) a été aussi funeste au royaume de Castille que la révocation de l'Edit de Nantes, au royaume de France. Les côtes septentrionales de l'Afrique, et l'Algérie plus encore que le Maroc ou la Tunisie, ne sont jamais parvenues à un pareil état de prospérité agricole et industrielle. L'historien des Arabes ! qui s'est plu à décrire l'état florissant do
l-Sédillot, Histoire générale des Arabes.
l'Espagne, sous la domination musulmane, ne rencontn presque aucune trace de cette civilisation dans le Maghreb A peine s'il parle de « l'activité manufacturière et rurale d< la Mauritanie Tingitane » (Maroc), de la « fertilité du Sous : (région du Maroc au sud de l'Atlas), et de « l'intelligence d< ses habitants ».
Certes, il ne faut rien exagérer. Dans les premiers siècle: de la conquête arabe, quelques petits États de l'Afrique di Nord arrivèrent à une situation assez florissante par l'agri culture et le commerce, plus tard les royaumes de Tlemcei (1235-1560) et de Bougie (1228-1525) eurent leur temps d« prospérité. Mais, pour diverses causes, l'Algérie musulman* ne devait jamais atteindre, ni même approcher, de l'état d« civilisation où parvint l'Espagne musulmane. Tout d'abord tandis que les provinces conquises de la péninsule vivaien fortes, unies pendant plus de deux siècles sous l'autorité de princes de la dynastie des Ommiades (756-1031), qui compl de grands et célèbres souverains, l'Afrique septentrional. demeurait, tantôt divisée entre plusieurs petits royaumes la plupart faibles, rivaux; tantôt à la merci des gouverneuL et des lieutenants des Fatimites d'Egypte; toujours agite par les querelles religieuses ou les révoltes des Berbères. E outre — et cette raison n'est pas moins forte que la premier* — les Arabes ne rencontrèrent pas en Afrique et en Espagir les mêmes populations. Dans le Maghreb, vivaient, à côté de populations berbères sédentaires, travailleuses, qui déjà sou. la domination romaine cultivaient les champs et faisaient 1 richesse du pays, d'autres populations, celles-là pastorale nomades, guerrières, rebelles à l'agriculture, à l'industrie, m commerce. Les habitants de la péninsule espagnole, au cou traire, étaient sédentaires et travailleurs. « Les indigène seuls, écrit Dozy !, connaissaient les procédés de l'agricultu* et, d'ailleurs, les conquérants étaient trop fiers pour s'e; occuper. On imposa donc aux serfs l'obligation de cultiva les terres, comme par le passé, et de rendre au propriétair musulman quatre cinquièmes des récoltes et des autres pro
1. Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne. Traduction française, Brille éditeur, Leyde.
duits de la terre. » Si les Arabes furent souvent des artisans et des commerçants pleins d'intelligence, les Ibères, les descendants des colons romains et des Goths, qui formaient la partie la plus nombreuse de la population, se montrèrent d'excellents agriculteurs. Les indigènes n'aimaient pas seulement la terre, il en était parmi eux qui aimaient la littérature et les sciences. « S'il s'agit d'écrire en arabe, dit un auteur de l'époque cité par Dozy, vous trouverez une foule de personnes qui s'expriment dans cette langue avec la plus grande élégance et vous verrez qu'elles composent des poèmes préférables, sous le point de vue de l'art à ceux des Arabes eux-mêmes. » Fait curieux! en Espagne, « les barbares », ce sont les Léonais qui parviendront à cbasser les Arabes — ou, plus exactement, les musulmans, c'est-à-dire avec les descendants des conquérants, les indigènes convertis; — «< barbares qui ne savent pas lire, qui, quand ils voulaient faire arpenter leurs terres, devaient se servir de Sarrasins «M qui, quand ils parlaient d'une bibliothèque, entendaient par là l'Ecriture sainte ».
Enfin, une dernière cause explique l'état misérable où ïxous trouvons les populations berbères, arabes et « arabisées » de l'Algérie en 1830. C'est la seconde invasion arabe, ^elle du xi° siècle, l'invasion hilalienne, du nom des premiers «envahisseurs, les H il al. Nous savons qu'elle fut terrible. S00OOO individus, peut-être un million, venus des territoires «Je la mer Rouge et de la vallée du Nil, à l'appel des Patinâtes d'Egypte, se ruèrent sur le Maghreb. C'étaient des barbares, des sauvages, qui, sur leur passage, renversaient les ailles, coupaient les arbres, brûlaient les récoltes, faisaient partout place nette pour leurs troupeaux. On a dit « qu'ils apportaient avec eux le désert ». Plus tard, avec Barberousse ^ ses successeurs, les Turcs devinrent les maîtres et l'on sait qu'ils ne possèdent aucune des qualités nécessaires pour développer chez les peuples qui leur sont assujettis, le goût du travail ou du commerce.
Un fait brutal est là, d'ailleurs.
Le « civilisé » européen qui dans son pays a défriché la terre, desséché les marais, cultivé les champs, ouvert des
routes et des canaux, jeté des ponts, élevé des fermes, des villages, des villes, juxtaposant son œuvre à celle do la nature au point même de modifier celle-ci, se trouve, en Algérie, dans un pays où l'œuvre de la nature est entière. L'habitant n'y a point touché; à peine s'il a, par places, creusé dans le sol un maigre sillon; il campe sur les ruines de la civilisation romaine depuis longtemps disparue; il passe sui cette terre, indifférent au bien-être, à toute amélioration insouciant du sort réservé à lui-même et à ses enfants!