Renan, Vlslamisme et la Science. Lévy, éditeur, Paris
cément. Il a fait des pays qu'il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l'esprit. »
Nous venons de rappeler les traits principaux de la religion musulmane; il faut dire maintenant Faction qu'elle exerçait sur les populations de l'Algérie lorsque nous y sommes débarqués, son influence sur les hommes, le nombre des fidèles, les pays qu'ils habitaient *.
Partout le musulman croit et pratique; il récite la prière avec Y imam; il consulte le marabout, suit ses conseils; il s'affilie aux congrégations religieuses . On peut affirmer qu'aucun schisme f n'a divisé les fidèles, qu'aucune école de libres penseurs n'est venue ébranler leur foi 3. Cette foi, que le « clergé séculier » et le « clergé régulier » ne cessent d'entretenir, de puissantes associations religieuses viennent encore l'aviver.
Les associations religieuses, qui ont dans tous les pays musulmans un rôle et une importance considérables, sont nées, les plus anciennes comme les plus récentes, du « sou-
1. Nous essayons ici de montrer la religion musulmane, le monde musulman tels qu'ils étaient à l'époque de la conquête. On trouvera plus loin (liv. 111, chap. i, p. 357) un tableau de la société musulmane d'Algérie et du monde musulman, tels qu'ils sont à l'heure présente. La conquête a eu lieu dans la seconde partie du xin* siècle de l'Hégire ; nous sommes aujourd'hui dans les premières années du xiv" siècle. — Le premier jour du mois de « moharem • (le premier de Tannée musulmane) de l'an 1300 était le 12 novembre 1882 du calendrier Grégorien.
2. La société musulmane a été presque dès sa naissance divisée en deux grandes sectes : celles des « Chiites » et des «« Sunnites ». Les « Chiites » prétendent que la succession de Mahomet revenait à Ali, fils adoptif du prophète, et accordent à celui-ci presque autant d'importance qu'à Mahomet lui-même.
Les • Sunnites » prétendent au contraire que la succession des Khalifes telle qu'elle a eu lieu (Abou-Bckr, Omar, Othman, Ali) a été régulière Ce sont les orthodoxes et ils sont de beaucoup les plus nombreux, puisque, hors la Perse qui est hétérodoxe, on rencontre fort peu de « Chiites ». Sunnites et Chiites sont profondément divisés, ennemis même; et l'on a vu en 1812 les Sunnites massacrer les Chiites dans le royaume de Cachemire.
En disant qu'aucun schisme n'a divisé les fidèles il importe d'ajouter, pour être parfaitement exact, qu'au siècle dernier une secte s'est formée au centre de l'Arabie, celle des Wahabites. Les Wahabites qui prétendent rétablir l'islamisme dans son ancienne pureté n'acceptent ni l'intermédiaire des saints entre l'homme et Dieu, ni Vidjma ou a opinion unanime»; ils déclarent aussi que pour être bon musulman il n'est pas nécessaire d'accepter un quelconque des quatre grands rites.
3. Nous ne parlons pas des Motazélites, puisqu'ils ont été condamnés et ont complètement disparu.
fisme », qui est « la recherche, par l'exercice de la vie contemplative et les pratiques pieuses, d'un état de pureté morale et de spiritualisme assez parfait pour permettre à l'âme des rapports plus directs avec la divinité » *. Les plus anciennes remontent aux premières années de l'Hégire, quelques-unes au siècle précédent, le xnie.
Toutes ces associations ont été fondées par de saints personnages, sous l'inspiration de Dieu, dans le double but de convertir les infidèles et de maintenir les mahométans dans la pure doctrine du prophète. Elles sont orthodoxes et enseignent l'obéissance aux cinq commandements de Mahomet. D'ailleurs, toutes se relient à Mahomet lui-même par des « chaînes mystiques de saints » qui remontent à l'ange Gabriel et au prophète, ou à un très saint personnage qui lui-même se rattache à l'envoyé de Dieu. Cette « chaîne » leur a transmis la vérité et les pures doctrines. Ainsi, une association ne peut différer essentiellement de l'association voisine, mais « chacune prétend tenir la meilleure voie pour éviter l'erreur, arriver au salut de l'âme par la connaissance de la vérité, et atteindre par Dieu seul et avec Dieu seul, le but de la vie qui est l'union avec Dieu ».
Trois traits essentiels se retrouvent dans toutes les sociétés religieuses musulmanes : l'organisation, la discipline, l'argent.
A la tète de l'ordre est l'héritier spirituel de son fondateur, le Cheikh; c'est le supérieur général, le grand maître, le chef de la congrégation. 11 réside le plus souvent à l'endroit où est le tombeau du saint, fondateur de l'ordre, ou dans le principal établissement de la congrégation qu'il dirige. Le cheikh a d'abord sous ses ordres les khalifa ou lieutenants qui sont comme les provinciaux de l'ordre, puis au-dessous d'eux un nombre variable de moqaddem ou prieurs. Ceux-ci sont sédentaires et chargés d'une mission déterminée autour de leur résidence, directeurs d'une zaouîa f appartenant à
i. Rinn, loc. cit.
2. Les zaouîa (lieux de retraite, monastères) sont tantôt des « maisons mères », des « maisons provinciales » de Tordre, fréquentées par des savants, des étudiants, des élèves, et tantôt de simples masures, près desquelles l'en-
la congrégation ou voyageurs chargés d'une mission de propagande ou de diplomatie dans l'intérêt de Tordre. Les uns et les autres ont généralement qualité pour donner l'initiation soit dans une étendue de pays déterminée, soit à tous les fidèles qui s'adressent à eux. Les initiés, compagnons des moqaddem, simples membres de l'ordre, portent le nom de khouan ou frères f. Avant d'être définitivement initiés, ils ont dû passer par le noviciat. Souvent ils jouissent d'une grande influence parmi les musulmans au milieu desquels ils vivent. Enfin, toutes les congrégations ont, sous des noms divers, des serviteurs religieux ou clients laïques, des agents subalternes mis à la disposition des moqaddem. Le premier résultat poursuivi par le Cheikh et ses rnoqad-
seignement religieux se donne en plein air aux enfants, des lieux de réunions accidentelles ou périodiques.
M. de Neveu, auteur d'un ouvrage déjà cité, donne une intéressante physionomie des zaouïa qui s'applique surtout aux zaouïa importantes.
« La zaouïa, dit-il, est un établissement qui n'a aucune analogie dans les États d'Occident. C'est à la fois une chapelle, qui sert de lieu de sépulture à la famille qui a fondé l'établissement et où tous les serviteurs, alliés ou amis de la famille viennent en pèlerinage à des époques fixes; une mosquée, où se réunissent les musulmans des tribus voisines pour faire leur prière en com* mun; une école, où toutes les sciences sont enseignées : lecture, écriture, arithmétique, géographie, histoire, alchimie, magie, philosophie et théologie et où les enfants pendant toute l'année, les étudiants (tholba) pendant certaines saisons, les savants (eulema) à des époques fixes se réunissent, soit pour apprendre ce qu'ils ignorent, soit pour former des conciles et discuter certaines questions de droit, d'histoire ou de théologie; un lieu d'asile, où tous les hommes poursuivis par la loi ou persécutés par un ennemi trouventun refuge inviolable; un hôpital, une hôtellerie, où tous les voyageurs, le$ pèlerins, les malades, les infirmes et les incurables trouvent un gite, de£ secours, des vêtements, de la nourriture; un office de publicité, un bureat* d'esprit public, où s'échangent les nouvelles, où l'on écrit l'histoire des temp^ présents; enfin une bibliothèque, qui s'accroît tous les jours parles travaux des hommes qui y sont attachés et où Ton conserve la tradition écrite des faits passés.
« Généralement, les zaouïa possèdent de grands biens provenant de dotations.... De nombreux serviteurs (khoddam) sont attachés à chaque zaouïa soit pour cultiver les terres qui en dépendent, soit pour servir le nombreux personnel d'écoliers, de marabouts, d'infirmes et de voyageurs fréquentant rétablissement.... Une zaouïa est quelquefois un village de vingt à trente maisons.... On peut affirmer que l'Algérie est divisée en circonscriptions de zaouïa, comme chez nous te pays est divisé en circonscriptions religieuses : paroisses, évêchés, archevêchés, et comme la zaouïa est également une école, le ressort de cet établissement correspond aussi & un ressort académique. Sous ce double rapport, les zaouïa méritent une surveillance et une attention toute particulière. •
1. Le mot khouan est employé dans l'Afrique du Nord. On dit faquir dans l'Extrême-Orient et derwich en Turquie.
LA RELIGION MUSULMANE. 8i
dem est d'avoir beaucoup d'adhérents. Dans cette intention ils se gardent d'exiger de leurs « frères » des vertus transcendantes ou des pratiques austères qui pourraient les éloigner de la congrégation; ils se bornent à vanter les mérites surnaturels des prières qu'ils enseignent et les grâces attachées au titre de khouan : la croyance est réduite à la plus simple expression, mise à la portée des illettrés et des inintelligents. C'est ainsi que la seule pratique religieuse exigée de la masse des khouan est la récitation du dikr ou prière spéciale et distinctive de la congrégation. Le dikr est une phrase très courte mais qui doit se répéter de suite un nombre considérable de fois. Lorsqu'un « frère » a redit trois mille fois pendant vingt-quatre heures sa prière : « Il n'y a pas d'autre divinité que Allah, Mohammed est l'envoyé de Dieu », il semble bien difficile qu'il puisse conserver une parfaite lucidité d'esprit et surtout qu'il ait l'intelligence disposée au raisonnement ou même à la gestion des affaires ordinaires de la vie; ordinairement l'homme devient un automate religieux. Mais ce n'est pas encore assez. Le bon khouan, celui qui aspire à un plus haut degré de sainteté ou qui veut arriver à avoir, dès celte vie, des extases qui lui donneront un avant-goût des félicités éternelles, doit décupler le dikr ou y joindre de très nombreuses prières. Il est telle congrégation où l'on peut ainsi arriver à quatre mille six cent cinquante récitations par jour, au lieu de quatre cent soixantecinq. Mais il n'est pas nécessaire que le fidèle s'astreigne à ces prières supplémentaires, marmottées le chapelet à la main (chaque congrégation a son chapelet), pour devenir bientôt, lorsque son intelligence s'est atrophiée, l'instrument docile et aveugle de maîtres qui se sont réservé le droit de penser pour lui. Le but poursuivi est alors atteint. Il importe, en effet, que les khouan soient absolument plies à la discipline de l'ordre; la formule musulmane est encore plus énergique que celle des jésuites : « Tu seras entre les mains de ton cheikh comme le cadavre entre les mains du laveur (des morts) ». Et elle ajoute : « Obéis-lui eiï tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu qui commande par sa voix : lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu. N'oublie pas
que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son ordre. »
Le premier devoir des khouan après l'obéissance absolue est le payement de la^'ara *, cotisation obligatoire, perçue par les moqaddem suivant la fortune de chacun. Les « frères » les plus pauvres n'en sont point exemptés. Les ziara constituent le trésor de Tordre.
Telles sont les lignes générales que Ton retrouve dans toutes les associations religieuses : les khouan ont sur leurs voisins et amis une certaine influence; les moqaddem ont souvent une autorité considérable au milieu de la tribu dans laquelle ils vivent; toutes les tentes, toutes les familles leur rendent visite, prennent leurs conseils, leur apportent exactement la ziara. Une ou deux fois par année les moqaddem et les khalifa se réunissent en assemblée ou chapitre sous la présidence du cheikh, reçoivent ses ordres et ses inspirations. M. de Neveu * et M. Roches 3 étudiant, au lendemain de la conquête, les associations religieuses que nous rencontrions en Algérie, étaient également frappés de l'importance des ordres, de la discipline à laquelle tous les membres obéissaient, de leur fanatisme, de l'intelligence réellement supérieure de la plupart des cheikh.
Le fanatisme, vient-on de dire; nous en avons vu les effets dans Thistoire de la conquête de l'Algérie. C'est dans les versets du Koran, dans les paroles enflammées des marabouts et des membres des congrégations religieuses, que les indigènes ont puisé leur force de résistance. Chaque jour, dans toutes les prières, le fatihah leur rappelle que les Juifs « ont encouru la colère de Dieu », que les chrétiens « sont dans l'égarement » ; chaque jour, ils peuvent réciter ou entendre réciter cette parole du Koran : « 0 vous, les croyants! combattez les infidèles qui habitent votre voisinage ; qu'ils éprouvent toutes vos rigueurs. Frappez les infidèles partout où vous les trouverez. Combattez-les jusqu'à ce que vous n'ayez pas à craindre
i. Ziara est la visite d'un lieu saint; par extension, l'offrande que l'on remet au cours de la visite.