CHAPITRE I
Difficultés particulières que la France doit rencontrer dans la colonisation de l'Algérie. — Intérêt que présente la comparaison de l'Algérie et de ''Australie. — Kn Algérie, une guerre de conquête de vingt-sept années; une Population nombreuse établie sur le sol. — En Australie, aucune guerre; la terre libre. — Les - convicts » australiens. — Dix ans de tâtonnements en Algérie. — Erreurs administratives. — L'Algérie ne peut pas comme 'Australie recevoir tous les émigrants. — Les conditions climatcriques tons les deux pays. — Les débuts comparés du peuplement. — La décou- Verte des mines d'or. — L'Algérie est une colonie mixte \ ses caractères propres.
La lecture des trois chapitres précédents a déjà fait pressentir que l'œuvre de colonisation de la France devait rencontrer sur la terre d'Afrique des difficultés particulières. On a vu des troupes considérables combattre, pendant vingtsept années, sur tous les points d'un immense territoire, pour Soumettre des populations braves et guerrières. On a vu les Wbus vaincues demeurer sur le sol; la lutte les a épuisées, mais ne les a point détruites; elles sont aussi nombreuses qu'au premier jour, elles vont même s'accroître. Enfin, ces populations de races et d'origines différentes, ennemies ou rivales, ont un lien commun qui leur donne une grande force, aussi bien pour la lutte que pour la résistance passive : leur religion.
II est, d'autre part, manifeste que l'Algérie ne peut prendre place dans aucune des trois classes où l'observation a fait, en général, entrer toutes les colonies. Ce n'est point une colonie de commerce, car ce ne sont pas seulement quelques négociants qui y débarquent pour faire le troc, mais de nombreux colons, qui veulent s'établir sans esprit de retour, cultiver la terre. Ce n'est point non plus une colonie d'exploitation, où quelques Européens viennent comme « élément directeur » pour faire travailler les indigènes, « élément dirigé ». Enfin, l'Algérie n'est pas une colonie de peuplement proprement dite, puisqu'elle n'est pas comme l'Australie une terre libre, vide d'habitants, où les émigranls de la nation colonisatrice peuvent s'établir sans aucun obstacle. Cependant on a bien souvent comparé l'Algérie à l'Australie; une semblable erreur lui a beaucoup nui dans l'opinion.
Ne voit-on pas tout d'abord entre les deux pays une différence considérable? L'Australie est presque inhabitée, l'Algérie est, au contraire, occupée, à l'époque de la conquête, par une population de plus de deux millions d'individus, — el cette différence essentielle s'accentue du fait de la résistance qu'opposent aux Européens les Arabes et les Berbères. Ainsi, la France s'est trouvée dès les premiers jours, sur les côtes africaines de la Méditerranée en présence d'un double obstacle que n'ont point connu les véritables colonies de peuplement. C'est, d'abord, une population nombreuse, maîtresse du sol, jalouse de son indépendance, fanatisée par sa religion; c'est, ensuite, l'obligation de conquérir chaque parcelle de cette terre possédée, de tailler sa part au colon et de le défendre contre les retours des anciens propriétaires.
Nous avons raconté cette histoire, — la puissance d'Abdel-Kader s'élevant et grandissant de 1832 à 1839, la grande guerre de 1839 à 1847; nous avons dit la prodigieuse énergie déployée par l'Emir, les insurrections éclatant de tous côtés; nos troupes marchant contre Abd-el-Kader, contre Ben- Aissa, contre Bou-Maza, contre Mohammel Ben-Abdallah, contre Bou-Barla; nous avons montré tout le pays soulevé, fanatisé, ou au moins troublé, par les prédications des marabouts, par les intrigues des khouan. Partout le
colon est menacé; sa ferme, son village doivent être fortifiés; il sait, lorsque l'ennemi ne l'attaque pas un jour, qu'il peut être surpris le lendemain.
Faut-il, au hasard, prendre quelques exemples? En novembre 1839, lorsqu'Abd-el-Kader dénonce le traité de la Tafna, la plaine de la Mitidja est immédiatement envahie de tous côlés; les établissements agricoles, déjà florissants, sont saccagés, brûlés, les colons massacrés. Entre 1835 et 4841, dans le seul village de Boufarik, 36 colons sont tués à l'ennemi, 38 enlevés et conduits en captivité. Est-il besoin d'ajouter que la continuation de la guerre et la propagation de semblables nouvelles ne sollicitaient guère les Français de France à passer la mer pour devenir colons?
En Australie, les choses s'étaient présentées bien différemment. Les premiers colons libres qui étaient débarqués en 1815 sur les côtes de la Nouvelle-Galles du Sud n'y avaient rencontré que quelques hommes paraissant relégués, par leur état intellectuel, au dernier rang de l'humanité. Ces sauvages n'avaient ni religion, ni organisation sociale; vivant par petits groupes de quinze à vingt individus, ils ne possédaient, sauf le chien, aucun animal domestique, ne pratiquaient pas l'agriculture, se nourrissaient de fruits, de racines, du produit de leur chasse et de leur pèche. La venue seule des Européens fut suffisante pour les disperser, les refouler vers l'intérieur et les colons anglais eurent ainsi devant eux une terre libre, sans maîtres, ce qui est la chose la plus désirable pour une colonie de peuplement.
Ce n'est pas tout encore; tandis que les premiers colons
algériens devaient vivre toujours sur la défensive, craindre les
attaques, et ne rencontraient, pour les travaux agricoles,
qu'un bien faible concours auprès des habitants de quelques
douars, les colons de la Nouvelle-Galles trouvaient un
précieux avantage dans la présence des « convicls ». Les
« convicts » étaient les condamnés aux travaux forcés de la
métropole transportés sur les côtes australiennes depuis
1788. Par les soins de l'administration, les uns furent
employés aux grands travaux publics des routes et des ports,
à ce que les Anglais appelent « the préparation », c'est-à-dire
l'ensemble de ces ouvrages indispensables h une colonie nouvelle; les autres, « assignés » chez les colons, leur furent livrés « presque comme des esclaves », suivant les termes d'un rapport officiel. Le colon devait la nourriture, le vêtement, le logement, des soins hygiéniques, des exhortations religieuses; le a convict » devait son travail. On sait combien « l'assignement » a d'abord rendu de services k la population libre en lui assurant pour un faible prix un travail abondant f. Lorsque, plus tard, l'élément pénal cessa d'être utile, devint une gêne et un souci pour les colonies grandissantes, l'importation des « convicls » fut supprimée.
Le pays libre, le pays occupé, c'est la première et la plus frappante des différences existant entre l'Australie et l'Algérie; ce n'est point la seule. Il n'est pas sans intérêt de mettre les autres en valeur afin de montrer, à la fois, combien il serait injuste de comparer le développement de deux pays aussi dissemblables et les difficultés spéciales que la France a rencontrées en Afrique.
Tout d'abord, il convient de relever les fautes et les difficultés du début, ce que l'on pourrait appeler « la période de tâtonnement » qui se lie intimement avec l'histoire même de la conquête. Alger est pris, mais y restera-l-on? S'étcndra-t-on dans le pays? Sur quelles régions? adoptera-t-on le système de l'administration directe ou celui du protectorat? On a lu toutes ces incertitudes au chapitre premier. Le général de Bourmont venait en Alger châtier les Turcs, aussi, il ne songea pas un instant, après la capitulation, à accueillir les ouvertures de plusieurs. Il les embarqua, il les chassa tous, coupant ainsi brusquement le fil des traditions gouvernementales et administratives en Algérie, puisque les Turcs occupaient seuls tous les emplois. On se trouva donc aussitôt en face d'une population indigène à conduire, en présence de besoins administratifs h satisfaire, sans avoir la moindre idée de ce qui se faisait, à cet égard, avant notre arrivée. Les
1. De 1787 à 1836, 75 000 condamnés ont été transportés à la Nouvelle-Galles et 27 000 sur la terre de Van-Dicmen. Sur 40 000 condamnés que contenaient vers 1840 les colonies australiennes, on en comptait 26 000 • donnés en assigneraient - sur lesquels plus de 8 000 étaient bergers.
choses allèrent si loin que, pour donner un service public en exemple, quand une fonlaine cessait de couler, on ne savait où chercher les conduites qui y amenaient l'eau pour les réparer, VAmin el-Aioun (le chef des fontaines) ayant été mis dehors comme tous les autres fonctionnaires turcs \
Voulait-on coloniser? ne le voulait-on pas? Pendant les dix premières années, l'opinion du gouvernement de Paris et du gouvernement d'Alger est presque toujours incertaine, flottante, mais généralement peu favorable à la colonisation. En 1832, une décision ministérielle est prise « afin d'arrêter une émigration trop nombreuse et trop hâtive »; en 1835, Guizot, après s'être opposé dans la Chambre des députés à l'évacuation, dit, à propos de la colonisation : « quant à l'extension de l'agriculture et de la colonisation, sachons nous en remettre à l'avenir, ne rien presser, attendre les faits et n'y prêter que la portion d'aide et de secours qui conviendra aux intérêts nationaux de la mère patrie ». Peu de temps après, le général Maison, ministre de la guerre, blâme le maréchal Clauzel, gouverneur général, d'avoir, dans une • proclamation, encouragé les espérances des colons. C'est seulement avec le général Bugeaud que commence véritablement la période de colonisation, et encore avec combien do tâtonnements, combien d'incertitudes, combien de difficultés!
En Australie, sans prétendre qu'aucune faute n'ait été commise, il est permis de dire que l'on ne connut point une « période de tâtonnement » comparable. Tout d'abord, il faut le rappeler, les Anglais ne rencontrent aucune population à administrer; ils sont chez eux, non chez les autres. Pendant les premières années, ils donnent presque tous leurs soins à la colonisation pénale; mais, lorsqu'ils se décident à aider la colonisation libre, des « compagnies de colonisation » sont formées; des « commissaires pour l'émigration en Australie » sont choisis qui favorisent l'émigration, l'établissement des colons. Ces compagnies, ces commissaires n'ont pas, d'ailleurs, à se préoccuper si la conquête du pays est terminée ou proche de l'être, si l'on craint ou non une nouvelle insurrec-