Léon Roches, loc. cit
tion. C'est une terre libre et tranquille que Ton donnera d'abord, que Ton vendra ensuite à l'émigrant britannique; quant à l'espace, il ne manque pas; tous peuvent venir, tous sont assurés de gagner leur vie.
Nous rencontrons précisément ici une autre des différences qui distinguent si profondément l'Australie de l'Algérie. Tous les malheureux, tous les gens sans travail, peuvent passer en Australie; il n'est pas besoin qu'ils aient de l'argent, un pécule; il suffit qu'ils aient leurs bras, ils trouveront à s'employer à la ville ou aux champs. C'est ainsi que, lors de la crise irlandaise de 1838 à 1841 et de la crise ouvrière, amenée un peu plus tard par la substitution du métier mécanique au métier à bras, tous les malheureux purent aller gagner leur vie en Australie.
L'ancienne Régence d'Alger, au contraire, n'est pas un déversoir pour les gens sans ressources. Les indigènes qui, le fusil déposé, seront prêts à travailler chez les colons à des prix assez bas, forment un prolétariat agricole qui exclut absolument le manœuvre français. En Algérie, le colon doit posséder un champ, être maître de ferme; celui qui n'ayant ni une terre de quelques hectares, ni un petit capital, ni un métier spécial voudrait s'engager comme berger ou laboureur, ne trouverait pas d'ouvrage. C'est ainsi que lorsqu'on 1857, le gouvernement accorde, avec beaucoup trop de précipitation, 80 000 passages, il doit rapatrier 70 000 individus. C'est ainsi encore qu'en 1849 et 1850, l'installation, en qualité de colons, d'ouvriers sans travail recrutés dans les villes, donne de très médiocres résultats.
Il ne suffit pas d'installer le colon sur la terre, il faut que cette terre soit assez salubre pour qu'il y puisse vivre. Le climat de l'Algérie, on l'a déjà vu, n'est pas malsain pour l'Européen; mais lorsque nous sommes arrivés dans ce pays, les marais couvraient les plaines et les vallées basses, à tel point que les fièvres terrassaient soldats et colons. En 1840, te capitaine de Montagnac constatait que, dans un mois, un bataillon de 700 hommes en évacuait 400 à l'hôpital « sous l'influence des miasmes de cette infernale Mitidja où personne ne peut vivre ».
Où le soldat était atteint, le colon devait l'être; en 1842, à Boufarik, sur 300 habitants, 92 mouraient des fièvres pernicieuses. La mortalité fut si grande pendant les vingt ou vingt-cinq premières années que Ton put douter de l'avenir de la colonisation. En 1836, on comptait encore parmi les Français 43 décès par 1 000 habitants, contre 41 naissances, et depuis la conquête jusqu'au 31 décembre 1864, il y eut dans la population civile 62 768 décès contre 44 900 naissances. C'est seulement vers 1856 que Ton constata un excédent des naissances sur les décès.
Les statistiques des colonies australiennes accusent des résultats bien différents, parce que les é migrants débarqués dans la Nouvelle-Galles du Sud trouvèrent un climat moins malsain que celui de l'Afrique. En 1823, dix ans après le débarquement des premiers colons, on constate dans la Nouvelle-Galles 13 naissances par 1000 habitants contre 11 décès; en 1833, 25 naissances contre 18 décès; en 1842, 39 naissances contre 16 décès. Dans la colonie de Victoria, qui date de 1835, l'acclimatation des Européens parait avoir été encore plus facile et plus prompte : en 1840, les naissances sont de 34 par 1 000, les décès de 19; en 1850, les naissances de 35, les décès de 10.
Si Ton voulait poursuivre plus avant la recherche des principales différences existant entre l'Algérie et l'Australie, il faudrait encore noter que, les terres étant possédées dans notre colonie, l'administration et les colons eurent de grosses difficultés pour s'en procurer; chaque jour ils rencontraient un obstacle dans la législation ou dans les mœurs indigènes, dors qu'aucune difficulté semblable ne se présentait en Australie.
Fait consolant et bien digne d'être noté! malgré toutes ces difficultés premières rencontrées par la France en Algérie, ce pays ne se développe pas moins vite que l'Australie, placée cependant dans des circonstances plus favorables. Les chiffres en témoignent : en 1850, l'Australie avait reçu en trente-cinq ans, 188 000 immigrants (les premiers colons libres étaient débarqués en 1815); en 1862, après 32 années d'occupation, la population européenne de l'Algérie atteignait 200 000 âmes.
A cette époque de la vie des deux pays, un rapprochemer eût donc été tout en faveur de notre colonie; mais un fa considérable allait changer la marche des choses. Tandis qu l'Algérie demeurait une région agricole, l'Australie, ou d moins les deux provinces de la Nouvelle-Galles et de Vi< toria, devenaient en 1851, par la découverte des mines doi de riches placers. Aussitôt les émigrants y affluèrent à t< point que la bourgade de Melbourne devint en quinze ar une ville de 200 000 âmes; que, de 1851 à 1861, l'Australi reçut de la métropole seule 508 000 tlmes. Dix ans après ] découverte des mines, en 1861, les provinces australienne comptaient 1 168 000 ûmes.
Dès lors, il n'est possible d'établir aucun rapport enti le développement de la population des deux colonies, car c se trouve en présence, d'un côté, d'une progression régi lière et, de l'autre, d'une progression anormale.
Il suffit, d'ailleurs, d'avoir montré que l'Australie et VA gérie ne peuvent être, en rien, comparées et que, dès la pr mière heure, notre œuvre, dans l'ancienne Régence d'Algc a rencontré des difficultés toutes particulières. Nulle pa ailleurs, dans aucune autre terre, les nations colonisatric n'en ont trouvé de semblables.
Aussi conclurons-nous que la terre d'Alger, marquée, < tant que colonie de peuplement, « d'un vice originel » l'occupation du sol, — est une colonie mixte de peupleme et d'exploitation. C'est une colonie de peuplement, parce qi la région du Tell, salubre, fertile, insuffisamment peuplé insuffisamment cultivée par les indigènes peut recevoir pli sieurs millions de cultivateurs européens ; — c'est ur colonie d'exploitation, d'abord, parce que dans l'ensemb du pays les indigènes sont les auxiliaires indispensables d< Européens, ensuite, parce que dans la majeure partie d' Hauts Plateaux et dans le Sahara entier les conditions cl matériques ne permettront jamais l'établissement d'ui nombreuse population française; là, un petit nombre « colons constituera toujours Y « élément directeur » i « exploitant » des tribus africaines.