‹ La France en AlgérieChapitre 23 sur 116 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA COLOxMSATION

Les premiers débuis de la colonisation. — Les colons « libres » et les colons «officiels v. — De 1830 à 1841. — La colonisation officielle du général Bugeaud. — Villages militaires. — Les Trappistes. — La colonisation ouvrière de 1848-1850. — Des différents systèmes de colonisation essayés.

— La Compagnie genevoise. — Les progrès de la colonisation libre. — -De 1860 à 1870. — Les lettres de l'empereur sur l'Algérie. — Le système de ia vente après 1863. — La Société de l'Habra et de la Macta et la Société générale algérienne.

U colonisation officielle après 1870. — Installation des Alsaciens-Lorrains. -Les décrets de 1871 et de 1878. — Critique du décret de 1878. — Les résultats de la colonisation officielle d'après les statistiques de 1883. — Discussion de ces statistiques. — Le projet des 50 millions. — Son rejet ne fait pas abandonner le système des concessions gratuites.

Critique de la colonisation officielle. — Pourquoi il fut nécessaire au début de donner des passages et des terres. — L'Angleterre a fait de la colonisation officielle en Australie et au Cap. — La faute a été de poursuivre trop longtemps le système des concessions. — Avantage de la vente sur la concession. — Des quelques ventes faites en Algérie dans ces dernières années. — Le système de la vente parait devoir être prochainement préféré. — Discussion à la Chambre. — Le projet de loi adopté par le Sénat.

— La construction des routes, des fontaines doit rester à la charge de l'État. — Des principales dispositions que devrait contenir une loi sur la vente des terres. — La vente aux enchères et la vente de gré à gré. — Les facilités de payement. — Les concessions deviendraient l'exception. — Une large publicité est indispensable à la vente des terres. — Le Domaine a des terres disponibles qu'il peut, dès maintenant, mettre en vente. — L'avenir est assuré. — Des compagnies de colonisation en Algérie.

Nous avons présenté dans le chapitre précédent, en les mettant en relief, les difficultés que la colonisation française devait rencontrer en Algérie. Il convient maintenant de retracer l'histoire même de la colonisation depuis ses débuts jusqu'à ce jour. On verra, d'une part, la venue et Téta-

blisscmcnt des « colons libres » soutenus par leurs seules ressources, leur seule énergie; d'autre part, la persévérance du gouvernement dans le syslème dit de la « colonisation officielle », les nécessités qui l'imposèrent durant les premières années, puis ses vices et ses erreurs. Partout, « colons libres » et « colons officiels » rencontreront un ennemi qui est la nature même, c'est-à-dire l'insalubrité du pays, les rigueurs d'un climat encore mal connu, les fièvres d'une terre nouvellement défrichée; presque partout, à côté d'hommes prêts aux rudes labeurs de la colonisation, en seront d'autres, ignorants du travail agricole, incapables de s'y faire, révoltés contre une destinée qui ne leur convient pas. Enfin, la constatation de l'état actuel, la vue des progrès accomplis, la cerlitude de l'avenir, en môme temps qu'elles convaincront que nos efforts dans l'ancienne Régence d'Alger n'ont pas été vains, indiqueront clairement comment doit désormais être poursuivie l'œuvre entreprise.

Les commencements de la colonisation en Algérie sonl particulièrement intéressants à rappeler; ils ont eu leur historien *. Dès le lendemain de la prise d'Alger, quelques hommes entreprenants y débarquèrent avec l'intention de cultiver les régions nouvelles. De 1832 à 1837, ils achetèrent des terres, soit aux indigènes, soit à l'administration, aux portes d'Alger, dans la plaine de la Mitidja. En 1837, huit adjudications publiques furent faites et le prix moyen monta à 48 francs l'hectare. Cette année même, on estimait que les colons avaient mis 9091 hectares en culture, dont la moitié en blé. Ils essayaient, sur quelques parcelles, la culture du coton, de la canne; ils avaient greffé 60 000 oliviers, planté 85 000 mûriers; aux environs de Blida, quelques orangeries entraient en rapport; de belles fermes s'élevaient dans la campagne. A côté de ces débuts de la « colonisation libre », les débuts de la « colonisation officielle » : dès 1832, l'administration avait donné des terres et construit des maisons à quelques familles alsaciennes débarquées à Alger; Boufarik fut bientôt fondé et, en 1838, on y comptait déjà 500 colons.

1. Louis de Baudicourt, Histoire de la colonisation de VAlgérie. Challamel, éditeur, Paris.

Mais la guerre était à nos portes. En novembre 1839, lorsqu'Abd-el-Kader dénonce le traité de la Tafna,les fermes de la Mitidja sont attaquées, brûlées, détruites et lorsque le maréchal Bugeaud arrive, en 1841, il trouve les colons désespérés. Le nouveau gouverneur doit relever leur courage; poursuivre énergiqucjnent l'œuvre de la colonisation. « La guerre, dit-il dans sa proclamation du 22 février, indispensable aujourd'hui, n'est pas le but. La conquête serait stérile sans la colonisation. Je serai donc colonisateur ardent, car j'attache moins de gloire à vaincre dans les combats, qu'à fonder quelque chose de durable à la France. » Sa devise, d'ailleurs, sera : ense et aratro. Conduisant « militairement » l'armée, Bugeaud entend conduire « militairement » la colonisation. Il est, on peut le dire, le véritable organisateur de la« colonisation officielle » : le colon sera transporté gratuitement; on lui donnera, en un lieu désigné d'avance, pour devenir « un centre » ou un « village », un « lot urbain » et un « lot rural » ; on lui remettra environ 800 francs de matériaux pour élever une maison, ou bien l'on fera construire les maisons par les condamnés militaires; quelquefois des détachements de soldats seront commandés pour aider les colons au défrichement. Mais, dans ce pays ennemi, où une escorte était nécessaire aux géomètres qui dressaient les plans des villages futurs dans la Mitidja *, souvent on se préoccupait plus de la position stratégique du centre nouveau que de la qualité des terres ou de la présence de l'eau.

De 1841 à 184i, 25 villages furent créés; on y installa i 765 familles; 104 792 hectares furent distribués dans les trois provinces. Beaucoup de demandes de concessions parvenaient de France et aussi des provinces rhénanes; d'autre part, les « colons libres » ne cessaient pas d'arriver à côté des « colons officiels ». La richesse de la colonie augmentait et cependant les morts dépassaient les naissances dans la population européenne; beaucoup de villages avaient été établis dans des lieux pestilentiels ou manquaient d'eau; bien, des maisons étaient abandonnées, plusieurs centres menacés de disparaître.

i. Colonel Ribourl, le Gouvernement de l'Algérie de 1852 à 1858. Panckoucke et C% éditeurs, Paris.

La population dans les provinces d'Alger et d'Oran était, en 1849, plus faible qu'en 1846.

A côté des villages officiels « civils », le général Bugeaud veut établir des villages « militaires »; il en fonde trois : Aïn-Fouka, Béni Mered, Maelma; dans l'un, il installe des militaires libérables : un officier, deux sergents, six caporaux, un tambour, soixante-six soldats dont vingt sont mariés avec des filles recrutées à Toulon. Pour les deux autres, il choisit des soldats non encore libérables afin que la discipline règne dans ces villages qui seront des casernes. Ces essai* donnent de médiocres résultats. Bugeaud, cependant, aurail poursuivi ses projets de colonisation militaire, si la Chambre n'avait refusé les crédits qu'il demandait (1847). Déçu de ce côté, le gouverneur a, d'autre part, la satisfaction d'assistei aux progrès d'une entreprise qu'il a contribué à fonder. Lei Trappistes appelés en 1843 en Algérie, mis en possession d'ur domaine d'un peu plus de 1000 hectares à Staoueli,aux envi rons d'Alger, y réussissent. Ils ont défriché, canalisé, drainé: ils plantent des céréales, des vignes; ils élèvent du bétail.

Un détail peindra le milieu dans lequel se poursuivait alors la colonisation. Tout village, civil ou militaire, est entouré d< murs, de fossés, de ponts-levis et de tourelles d'observation c'est une forteresse. Le colon qui couche à l'abri des mur est en sûreté, mais, dans la campagne, son champ, son « lo rural » reste exposé au pillage des maraudeurs. Encore une fois, comment, dans de pareilles conditions, comparer le colon algérien au colon australien?

Le gouvernement issu de la Révolution de 1848 fit dans notre colonie un très curieux essai de colonisation officielle. Jusqu'alors, les concessions, bien que données un peu à tout le inonde, avaient été attribuées le plus souvent à des agriculteurs, à des gens de la campagne. L'Assemblée nationale préoccupée de donner du pain aux ouvriers inoccupés des villes, vota en plusieurs fois une somme de 55 million; (sept, et nov. 1848, mai 1849) pour leur transport et leui installation en Algérie. C'était vouloir transformer, en ui jour, l'artisan en un laboureur! De 1848 à la fin de 1850 20 500 ouvriers-colons furent transportés en Afrique. Réparti

dans 56 centres préparés par l'administration du génie militaire, ils trouvèrent des maisons construites, reçurent, avec la terre, des semences, des instruments de culture, du bétail, des vivres et même des secours en argent qui devaient leur permettre d'attendre la récolte. Est-il besoin de dire que cette entreprise se termina par un échec? Les colons de l'Assemblée nationale ne connaissaient pas la terre, ni la vie des champs; ils ignoraient quelquefois jusqu'à l'époque des semailles; en outre, les centres ayant été établis hâtivement, ici, les maisons s'écroulaient, là, la terre était improductive, ailleurs l'eau manquait, la fièvre régnait. Au 1er janvier 1851, des 20 500 colons amenés, il n'en restait que 10 400; 7 000 étaient partis, 3 000 morts.

Le ministère de la guerre à Paris, qui avait charge de l'Algérie, le gouvernement général à Alger, devaient tout essayer pour implanter des colons sur la terre d'Afrique. En 1845, en 1846, pendant que l'on continue le système de la concession directe, on essaye de la colonisation « par concessionnaire ». Plusieurs personnes reçoivent gratuitement des territoires d'une certaine étendue sur lesquels elles s'engagent à installer des immigrants : elles donneront à chacun une maison, des semences et du bétail; elles sont en môme temps autorisées àréclamer aux colons, sous certains délais, le remboursement de leurs avances. Ce système donnant, dès ses débuts, de très médiocres résultats, le gouvernement imagine de traiter en 1853 avec une compagnie, la « Compagnie genevoise », constituée au capital de 3 millions. Il lui concède, aux environs de Sétif , un domaine de 22 000 hectares, avec charge d'installer un certain nombre de colons, justifiant de ressources suffisantes ; elle devra les établir dans des villages dont elle fera les frais, elle aura le privilège de se faire rembourser plus tard. Ce sont toujours les mêmes clauses, mais la Compagnie étant riche on peut espérer qu'elle saura réussir où d'autres ont échoué. Les premiers débuts furent, en effet, satisfaisants; mais bientôt les colons cessèrent de venir, de telle sorte qu'au 31 décembre 1858 les six villages fondés par la Compagnie n'avaient ensemble qu'une population de 519 individus. Un peu plus tard, une décision, toute gracieuse et sin-

gulièrement bienveillante, du gouvernement impérial laissais Compagnie genevoise en possession de son magnifique domaine, sans réclamer l'exécution des charges qui lui étaient imposées.

On continue à poursuivre mille projets. D'après l'un d'eux, on donnerait un domaine à chaque département français qui se chargerait de construire un centre et de le peupler. Le village, aujourd'hui prospère, de Vesoul-Bcnian sur la roule de Blida à Miliana est né de cette idée; ses premiers colons furent envoyés par le préfet de la Haute-Saône.

Cependant, malgré toutes les « écoles », tous les abus, tous les échecs partiels, l'Algérie se peuple, les cultures s'étendent; beaucoup d'Allemands, de Suisses, viennent avec les Français, et les entreprises qui réussissent font moins de bruit que celles qui échouent. L'administration civile et l'administration militaire, chacune sur leur territoire — car déjà il y a deux territoires en Algérie, — rivalisent, appelant des colons, fondant des villages. On fait des travaux de routes, d'adduction d'eau, on élève des mairies, des écoles, des églises dans les centres nouveaux des trois provinces. L'initiative privée, si elle est quelquefois contrariée par une réglementation arbitraire, ne cesse cependant pas de se développer. C'est ainsi que, lorsqu'en 1858 la fondation d'un « centre de population de 94 feux avec un territoire de 286 hectares » est décidée près de Tizi-Ouzou, en Kabylic, on s'aperçoit que depuis trois ans 600 colons sont venus librement se fixer en cet endroit et y conslruisent une ville. Un moment on crut que la terre allait manquer. Partout où elle était arrivée, la France avait pris les terres qui appartenaient au dey, au Domaine; mais, partout aussi elle les avait données aux colons. Le devoir de se procurer de nouveaux espaces conduisit le gouverneur général, maréchal Randon, à essayer sur plusieurs points ce que Ton a appelé « la politique du refoulement ». Elle consistait à « cantonner » les indigènes dans des périmètres déterminés, de façon à leur prendre une partie des surfaces dont ils avaient l'habituelle jouissance. Bientôt, heureusement, on devait renoncer à ce système '.

: i. Voir le chapitre suivant : Le régime des terres.

Au 31 décembre 1857, la population urbaine :rîc l'Algérie était de 112126 âmes; la population rurale et agricole, de 68 346. Cinq ans plus tard, on évaluera le nombre des Européens à 200 000, sur lesquels 120 000 Français, et 1 étendue de terrain occupé parla population européenne à 420 000 hectares.

De 1860 à 1870, on doit constater un ralentissement dans la marche de la colonisation; les causes en sont diverses. Au nombre des premières, il faut évidemment placer les deux lettres publiques de l'empereur du 6 février 1863 et du 20 juin 1865. La lettre de 1863 adressée au maréchal Pelissier, gouverneur de l'Algérie, avait pour objet essentiel d'arrêter « la politique de refoulement » et de reconnaître aux tribus la propriété du sol qu'elles occupaient. Mais l'empereur y laissait échapper cette déclaration inutile, un peu étrange : « L'Algérie n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection et je suis aussi bien l'empereur des Arabes que l'empereur des Français. » Ces paroles étaient plus que suffisantes pour inquiéter les colons, surtout à une époque où l'administration militaire toute-puissante les entravait quelquefois. La seconde lettre de Napoléon III les menaçait plus directement. Elle indiquait au nouveau gouverneur général, le maréchal de Mac-Mahon, les vues du souverain « sur la politique de la France en Algérie ». Après avoir tracé « un périmètre à la colonisation autour des chefs-lieux des trois provinces », périmètre « dans lequel les Européens pourront développer leurs intérêts », l'empereur ajoutait : « Dans la province d'Oran, les territoires de Nemours, de Mascara et de Tiaret, ne pourront prendre de nouveaux développements que lorsque les populations deviendront plus denses. Il en sera de môme dans la province d'Alger pour le territoire d'Aumale; dans la province de Constantine, pour les postes de Bougie, Djidjelli, Collo et Batna. Quant aux postes de Maghnia, Sebdou, Daya, Saïda, Ammi-Moussa, dans la province d'Oran; les postes de ïeniet-el-IIaad, Boghar, Tizi-Ouzou, Fort-Napoléon, dans la province d'Alger; enfin, les postes

de Bordj-btfu-Areridj, Biskra, Aïn-Beïda et Tébessa, dans province de Constanline, ils devront rester dans l'état actut sans "que leur territoire puisse être augmenté. Tout fois> ou viendra en aide, par des subsides, aux colons q demanderont à rentrer dans les zones de colonisation. Plus loin, on lit dans la môme lettre ces curieuses recor mandations : « Diminuer insensiblement l'importance pol tique et militaire des postes de Geryville, de Laghouat, < Djelfa. Rattacher les tribus de ces cercles à celles de lalisiè du Tell, chez lesquelles ces tribus viennent s'approvisionne Rappeler de ces lieux tous les colons. »

De semblables mesures pouvaient paraître arbitraires. 1 désir d'assurer la sécurité des colons, dans un pays pacil depuis peu, ne les expliquait pas suffisamment. Une cho est d'ailleurs certaine, c'est qu'elles soulevèrent de la part < ceux-ci de vives protestations, en même temps qu'elles fure condamnées par les hommes qui discutaient alors avec plus de compétence les questions algériennes '.

Si les lettres de Napoléon III doivent être citées parmi 1 causes de ralentissement des progrès de la colonisation ent 1860 et 1870, il faut ajouter qu'elles ne sont pas les seule D'une part, la grande famine de 1866-1867 vint jeter si l'Algérie un discrédit passager, effrayer ceux qui pouvaie avoir l'idée de s'y rendre; d'une autre, l'abandon de la col nisation officielle ralentit le peuplement. Ce fut l'emperei qui prescrivit cet abandon. Il faut cesser, disait-il dans lettre de 1863, de soutenir péniblement « des individus sa" ressources attirés par des concessions gratuites ». Les terr furent alors vendues, non plus données.

Ce système nouveau n'était, certes, pas condamnable, ma il était trop exclusif. A une époque où les souvenirs de . guerre, à peine effacés, pouvaient encore effrayer les éra grants, il convenait de conserver le système de la concessic à côté de celui de la vente.

Si l'on en croyait les publications officielles, de 1860 à 187 il n'aurait été créé que 11 centres nouveaux, représentant ui

1. Jules Duval, l'Algérie et les colonies françaises. Guillaumin, édilei Paris.

population européenne de 4 582 habitants. L'Algérie n'aurait ainsi gagné que 4 582 immigrants! Mais les publications officielles se trompent; elles négligent les progrès de la colonisation libre. Le chiffre des nouveaux colons a sensiblement dépassé 4 600 individus, puisque, d'après les recensements, la population agricole européenne durant cette période de onze années s'est accrue de 32 000 unités.

On se tromperait, d'ailleurs, si Ton pensait que Napoléon III, rêvant d'un « royaume arabe », condamnant le système des concessions gratuites, se désintéressait de l'avenir de l'Algérie. Il voulait son progrès; seulement il entendait le poursuivre par d'autres moyens que ceux jusqu'alors employés. II crut — et cette idée est assurément défendable — que la mise en valeur.de la colonie, son développement, devaient être poursuivis surtout par de grandes associations de capitaux européens, par de grandes sociétés; sociétés d'assainissement, de travaux, qui feraient des avances à l'État ou prendraient à leur charge des dépenses dont le Trésor serait ainsi dispensé.

C'est dans cet esprit que le gouvernement impérial accorda à des particuliers deux concessions considérables qui ont fait naître deux grandes compagnies : la Société de l'Habra et de la Macta et la Société générale algérienne.

La Société de l'Habra et de la Macta, qui devait devenir plus tard la Société franco-algérienne, fut fondée en 1865. Le but poursuivi était l'assainissement et la mise en valeur de la plaine de l'Habra (province d'Oran) et la culture du coton \ Déjà l'Etat avait construit dans la même région, sur le Sig, un barrage-réservoir qui desservait un territoire de 5000 hectares environ autour de Saint-Denis du Sig. Ce centre s'étant rapidement développé , on voulait créer dans son voisinage, un centre semblable, mais, cette fois, aux frais d'une compagnie et non du Trésor. La Société de l'Habra et de la Macta s'engagea donc à construire sur la rivière de l'Habra un barrage-réservoir, emmagasinant une

1. On pensait, à celte époque, que la culture du colon pouvait réussir en Algérie et que la production de notre colonie parviendrait à faire une sérieuse concurrence aux Étals-Unis.

réserve de 30 millions de mètres cubes d'eau, à desséche la plaine de la Macta et à construire un réseau de canau: d'irrigation, tant sur les terrains qu'on lui donnait que su un lot voisin de 12 000 hectares adjugé à des tribus arabe et à de petits colons. En retour de ces charges, la Sociét acquérait, au prix de 1 franc l'hectare, un immense lot d 24 000 hectares de terres domaniales, situé précisément dan la plaine de l'Habra et de la Macta. Ces terres, dont ell devenait propriétaire , elle pouvait soit les vendre, soit le louer, soit les cultiver directement. Le barrage achevé e 1871, éprouvé par la violence des eaux en 1872, réparé auf sitôt, a été définitivement terminé en 1873. Renversé sept an après, en 1881, par une crue extraordinaire, il a été recons truit. D'autre part, les travaux de défrichement et de desséche ment entrepris par les adjudicataires ont ouvert le pays à 1 colonisation. N'a-t-on aucun reproche à faire à la Compagnie a-t-ellc rempli toutes ses obligations? a-t-elle, pour le bie de la colonie, mis en valeur son grand domaine de 24 000 he< tares *? L'examen de ces questions donnerait certainemei lieu à de nombreuses observations ou critiques \ Mais deu faits sont là, c'est, d'abord, que l'ensemble des travaux de bai rage, de défrichement et de dessèchement a représenté pot la compagnie adjudicataire, avec le loyer des capitaux mis e œuvre, une dépense de plus de o millions; — c'est, ensuit* que toute la région conquise sur les broussailles, les m ara: et arrosée par les eaux du barrage est aujourd'hui parn les plus riches du déparlement d'Oran.

La Société générale algérienne a moins répondu que 1 Société de l'Habra et de la Macta aux espérances que l'o mettait en elle. Fondée en 1868 avec l'appui et le concour du gouvernement impérial (loi du 12 juillet 1865), elle aurai

1. Ce domaine est loin d'être complètement en valeur. Il appartient aujou: d'hui à la Société du Domaine de THabra qui l'a acheté à la Société franct algérienne en 188(>, moyennant le prix principal de 8 millions (sur cet! somme 7 millions devaient être apportés à la purge des hypothèques qui gr vaient le domaine). La Franco-Algérienne n'a pas cessé d'exister, mais eli est devenue une compagnie de chemin de fer.

2. La reconstruction du barrage en 188! a été entreprise aux frais c l'État, qui est aujourd'hui en procès avec la Société franco-algérienne à qi il réclame le remboursement de ses dépenses.

pu peut-être hâter considérablement les progrès de l'Algérie. Elle s'engageait vis-à-vis de l'État : 1° à réaliser à la réquisition du gouvernement, dans les proportions qu'il jugerait nécessaires, et jusqu'à concurrence de 100 millions, dans le délai de six années, des sommes qu'elle devrait employer à des entreprises industrielles et agricoles, travaux publics, exploitations de mines, de terres et de forêts, exécution de barrages et de canaux d'irrigation, établissement d'usines; 2° à mettre à la disposition de l'État une autre somme de 100 millions , qu'il devait employer dans le délai de six années à l'exécution de grands travaux d'utilité publique, routes, ports, chemins de fer, canaux, etc. L'Etat, de son côté, devait rembourser les avances qui lui seraient ainsi faites au moyen d'annuités calculées au taux de S fr. 25 et comprenant la somme nécessaire pour assurer l'amortissement en cinquante ans; il promettait, en outre, de vendre à la Société 100 000 hectares de terre moyennant un prix fixé à 1 franc de rente par hectare et par an, payable pendant cinquante ans. On voit dans quel but était passé ce contrat : l'État désireux de dépenser en peu de temps des sommes importantes en Algérie et ne voulant pas les inscrire à son budget ordinaire cherchait un prêteur et lui promettait, outre le remboursement, certains avantages.

La convention de 1866 ne fut jamais pleinement exécutée. La Société avança 87 millions à l'État, qui les employa en travaux publics en Algérie, mais on ne lui adressa pas la réquisition visée dans le paragraphe 1er. La guerre de 1870 survint bientôt, puis l'insurrection de Kabylie; d'autre part, la Société s'engagea dans des spéculations antistatulaires. Elle dut liquider en décembre 1877.

Au résumé, la Société générale algérienne a reçu les 100 000 hectares qui lui avaient été promis et avancé 87 millions à l'Etat. Les annuités qui assurent le remboursement de cette somme sont inscrites chaque année au budget. Quant aux 96000 hectares qu'elle possédait en 1877, ils ont été achetés par une nouvelle compagnie, la Compagnie algérienne, qui, étant substituée aux obligations de son vendeur, doit à l'État un franc de rente par hectare et par an jusqu'à

la fin de la période cinquantenaire prévue à la convention de 1866. Ainsi les deux grandes sociétés algériennes créées par l'Empire — pour ne rien dire de la compagnie de Sétif, qui appartient cependant à son administration — n'ont rendu à la colonisation que de médiocres services. Est-ce à dire qu'il faut condamner absolument en Algérie le système des grandes compagnies? La question demeure douteuse el demande examen '.

Au lendemain même de la guerre de 1870-71, la colonisation officielle fut reprise. Depuis dix ans elle était condamnée; tout à coup, elle revint en complète faveur, grâce à la nécessité patriotique où le gouvernement de la République se trouva brusquement de donner des moyens d'existence aux Alsaciens-Lorrains qui, pour demeurer Français, abandonnaient leur pays.

Une loi du 21 juin 1871 alloua 100 000 hectares de terre aux Alsaciens-Lorrains. Aussitôt, quelques hommes, parm lesquels M. Jean Dollfus et M. le comte d'IIaussonville, s< dévouèrent à cette œuvre de transfert d'une partie de la popu lation alsacienne-lorraine en Afrique. Cette œuvre était, ei effet, difficile; il s'agissait de transformer en colons algériens des hommes du Nord pour lesquels l'acclimatation devait ètr< longue, ouvriers des villes plutôt que paysans, presque tous sans ressources, sans pécule, à qui il fallait non seulement donner des terres, mais encore livrer des maisons construites, fournir des vivres, etc. Un millier de familles, représentant environ 5 000 individus, profitèrent immédiatement des concessions qu'on leur offrait; d'autres familles, représentant de 2 à 3 000 personnes, suivirent; 70 villages furent créés ou agrandis pour installer les nouveaux colons. La période d'acclimatation et d'installation a été longue; bien des échecs partiels ont pu être constatés; mais aujourd'hui, après vingt ans de persévérance, la « Société de protection des Alsaciens- Lorrains » croit pouvoir se féliciter de la prospérité à laquelle sont venus presque tous ses centres.

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