Voir plus loin ce qui est dit à ce sujet, p
Ce ne fut pas seulement l'installation des Alsaciens qui donna à la colonisation officielle l'occasion de reparaître. La répression de l'insurrection de 1871 venait de reconstituer le Domaine en mettant à sa disposition environ 300000 hectares confisqués aux tribus révoltées. Comment ne pas céder à la tentation de donner ces terres? Une fois encore, on jugea folle l'idée de mettre à un prix quelconque des terres situées dans un pays nouveau; on refusa de voir quelles avaient une valeur certaine, puisque la plupart au moins étaient en production; on pensa qu'il importait avant tout de ne faire aucun prélèvement sur le capital, ordinairement fort mince, des colons. On ne vit pas que donner des terres au lieu de les vendre, c'était s'exposer à appeler des gens sans aucune ressource, de mauvais colons.
C'est ainsi qu'un décret intervint, le 13 juillet 1874, qui autorisa le gouvernement général à consentir aux Français d'origine européenne, sous promesse de propriété définitive, des locations de terres domaniales d'une durée de cinq années ; pendant ces cinq années, le locataire était assujetti à la résidence sous peine de déchéance et devait acquitter un loyer de 1 franc par hectare et par an.
Quatre ans plus tard, le 30 septembre 1878, un nouveau décret fut rendu. Mais il ne s'agissait pas de corriger d'anciens errements, d'introduire des principes nouveaux; le système de la colonisation officielle conservait toutes les préférences du gouvernement. Le décret de 1878 est encore aujourd'hui en vigueur. La vente des terres de gré à gré ou aux enchères n'y figure qu'à titre d'exception; la concession est la règle. Les terres affectées au service de la colonisation sont divisées en « lots de village »,de 40 hectares au maximum et en « lots de ferme » dont la superficie ne doit pas dépasser 100 hectares. Le gouverneur général est autorisé à les concéder aux Français d'origine européenne et aux Européens naturalisés qui justifient « de ressources jugées par lui suffisantes ». La concession est faite sous condition suspensive; le concessionnaire tenu, sous peine de déchéance, de résider pendant cinq ans sur son terrain; il peut, toutefois, abréger ce délai et obtenir son titre de propriété après trois
ans, s'il justifie d'une dépense moyenne de 100 francs par heclare, réalisée en améliorations utiles et permanentes, dont un tiers au moins en bâtiments d'habitation ou d'exploitation agricole. Pour les « lots de ferme », la résidence personnelle peut être remplacée par l'installation d'une ou plusieurs familles françaises et par la dépense, en améliorations, d'une somme de 150 francs par hectare. Enfin, pendant la période de concession provisoire, le colon ne peut consentir hypothèque qu'au bénéfice du préteur qui lui fournit les fonds nécessaires pour améliorer sa propriété.
Le trait caractéristique de ce décret est qu'en exécution de ces mots : le demandeur en concession devra justifier de ressources suffisantes, l'administration décida qu'il ne serait accordé des terres qu'aux immigrants possédant en propre un capital de 5000 francs. Etait-il douteux qu'une semblable mesure eût le meilleur effet? Désormais les colons officiels ne seraient plus des « malheureux sans ressources » mais des « capitalistes », — ils auraient 5 000 francs et 5 000 francs sont une somme!
On se trompait grandement à Alger en raisonnant ainsi! Qui était en mesure d'affirmer au Gouverneur général que le demandeur en concession possédait bien réellement une somme de 5 000 francs? Personne... mais on demanda cette affirmation au maire de la commune où habitait le futur colon; il délivrerait un cerlificat. Un maire se serait montré bien sévère s'il avait refusé un certificat dont, en vérité, la signature ne l'engageait à rien et qui était indispensable à un de ses administrés malheureux. L'homme était sans ressources : « il fera forlune en Algérie »; — l'homme était un paresseux, un mauvais esprit : « la commune en serait débarrassée! »... Les administrateurs algériens disent : « ce sont les maires de France à qui nous devons nos mauvais colons »>, — et ils ont souvent raison, car ils sont venus nombreux depuis 1878, les immigrants « à certificat » n'ayant pour toul capital que quelques billets de 100 francs ou moins encore. 5 000 francs, d'ailleurs, est-ce une somme suffisante? Non, si le nouveau colon n'a pas de très grandes qualités de travail, d'énergie, d'économie, si, « prolétaire agricole » hier,
« propriétaire » aujourd'hui, il se laisse griser par une situation nouvelle. Son compte est facile h établir : une maison de deux pièces avec une petite écurie, i 300 francs; le matériel agricole indispensable et deux bêtes de trait, 1 000 francs ; les gros travaux de défrichement, si le sol est en friche, puis ledéfoncemenl de la terre, les labours, les semences, les boutures...; tout ceci, sur 6 ou 8 hectares seulement, et non sur les 25 à 30 hectares de la concession, représente une dépense de 1 500 francs au moins. Ainsi il reste i 000 francs à peine à notre colon pour faire face aux dépenses imprévues, vivre, attendre la récolte. Se trouvc-t-il « à court » par suite d'un malheur, ou parce qu'il est dépensier, ou parce qu'il voudrait acquérir un cheptel, planter de la vigne, étendre ses cultures? un usurier l'attend qui lui prêtera quelques milliers de francs à 8 ou 10 p. 0/0, non compris les frais, en première hypothèque sur sa concession provisoire. Voici le « colon officiel » bien près d'être exproprié, ruiné....
Entre 1882-1883, alors que la colonisation officielle était activement poussée depuis une douzaine d'années, l'administration algérienne annonça des résultais dont elle se déclarait fort satisfaite : Du 16 octobre 1871 à la fin de 1881, il avait été fait 318 créations (190 villages nouveaux, 47 agrandis, 81 fermes isolées) d'une étendue de 466 873 hectares ; — 9858 familles avaient été installées, représentant environ 3800 personnes.
Il faut examiner ces chiffres, chercher ce qu'ils valent. Une constatation frappe dès l'abord : toutes ces familles ne sont point métropolitaines; près de la moitié — 4 886 contre 1992 — sont algériennes. Pourquoi? L'administration a une réponse : elle estime que la moitié des concessions doit être réservée aux colons algériens; leur présence est indispensable dans les nouveaux centres parce qu'ils enseignent aux arrivants les lois de l'hygiène, les procédés de culture propres à la colonie; ils sont pour eux de précieux guides. La vérité est que le gouvernement général cherche à cacher sa faiblesse sous une raison spécieuse : s'il accorde d'aussi nombreuses concessions aux « Algériens », c'est le plus souvent parce qu'il n'ose pas résister aux sollicitations des élus de la
population algérienne, demandant dés faveurs pour leurs électeurs de la veille ou du lendemain.... Les concessions sont hélas! en Algérie la menue monnaie électorale *.
L'étude des chiffres officiels conduit à une seconde obser vation : toutes les familles installées n'ont point réussi; le: unes ont été évincées, les autres déclarées déchues; de nou vellcs les ont remplacées, mais en partie seulement, car ai 31 octobre 1881, l'administration ne se trouve plus en pré sence que de 7 423 familles (au lieu de 9858), comprenan 28 245 personnes (au lieu de 38 000); 14 026 viennent d< France, 14 21 9 d'Algérie. — Peut-on, enfin, oublier la dépense elle n'est certes pas négligeable ; elle ne s'élève pas à moin! de 57197 000 francs, ce qui porte le coût de chaque famille à 7 705 francs en moyenne*. La statistique de 1882-1883 ï dix années de date. Que sont devenues aujourd'hui les créa tions de l'administration? Elle l'a fait connaître récemment: sur les 215 villages créés ou agrandis entre 1871 et 1881 3 134 se sont développés, 81 sont demeurés stationnaires ou môme ont périclité. 17 centres ont perdu plus de 50 p. 0/(1 de leur chiffre initial de population; 47, en revanche, se son
i. Nous n'exagérons rien.
Dans la séance du 15 octobre 1889 du Conseil général de Constantin* M. Morinaud ayant déposé le vœu suivant couvert de 17 signatures, • qu les attributions territoriales soient désormais accordées aux (ils de colon ou jeunes gens algériens répondant aux conditions de la loi, de préférenc aux immigrants »,lc préfet n'osa pas s'élever contre une semblable motion.] rappela, au contraire, que sous son administration les « Algériens • avaieo toujours obtenu une large part dans la distribution des terres des village nouveaux : à Gravelotte, sur 32 concessions, 15 avaient été attribuées à de « immigrants >, 17 à des « Algériens • ; à Perigotville, sur 45 concession* 23 à dos « immigrants ». 22 à des - Algériens -, etc. Quant à la concli sion du préfet, il est facile de la pressentir après les prémices : « Je m rallierais volontiers au vœu, dit-il, s'il était modifié de façon à faire dispa raitre l'antagonisme fâcheux qu'il établit entre les immigrants français et le colons d'origine algérienne et s'il se bornait à demander pour ceux-ci tin part plus grande que celle qui leur a été faite dans le passé ».
Est-il besoin de dire que le vœu ainsi corrigé a été immédiatement adopl par le Conseil général?
2. Ce chilTre contient, à la vérité, une part d'exagération. 11 est éviden en effet, que, si comme nous le disons plus loin, l'administration colonial doit vendre la terre au lieu de la donner, elle doit, d'autre part, garder à s charge certaines dépenses, routes, fontaines, édifices publics — dont le coi est compris dans ce chiffre global de 57 millions pour 15 224 000 francs.
3. Pourquoi ce chiffre de 215 au lieu de celui de 237 fourni par les statif tiques officielles que nous venons de citer?
accrus de plus de 100 pour 100 et sont devenus de véritables villes; de ce nombre sont Tizi Ouzou, Bouira, Dra-el-Mizan, Aïn-Bessem, Carnot, Saint-Lucien, Cassaigne, etc.
Mais il faut revenir en arrière, pour rappeler un fait qui témoigne des vues de l'administration algérienne en matière de colonisation. Au gouvernement général, à Alger, on se félicitait du succès — cependant relatif — du plan de colonisation officielle suivi entre 1871 et 1881; — on négligeait de mettre en regard des résultats le chiffre de la dépense ; qu'importait le coût, d'ailleurs, puisque la métropole seule payait? — enfin, bien que la prospérité, chaque année grandissante, de la colonie ne fût point contestée, on se refusait encore à essayer du système de la vente, à le substituer au moins sur certains points au système des concessions.
C'est ainsi que le Gouverneur général prépara en 1882 un grand projet de colonisation officielle que Ton a appelé le « projet des 50 millions ». Le cabinet le présenta aux Chambres en 1883. Le Domaine algérien étant en partie épuisé, on demandait au Parlement l'ouverture d'un crédit de 50 millions de francs pour acheter aux indigènes « par voie d'expropriation pour cause d'utilité publique » environ 300000 hectares. La création sur ces terres (auxquelles on aurait joint 80000 hectares de terrains domaniaux) de 175 villages devait permettre de placer 9 649 familles , ce qui donne, à raison de 4 personnes par famille, une population de 38 596 habitants. Ces termes et ces chiffres empruntés au rapporteur de la commission peignent en une ligne la colonisation officielle ! Rien ne faisait prévoir dans le projet que le système des concessions serait abandonné. L'article 5 portait : « Le mode et les conditions de l'aliénation des terres affectées à la colonisation seront déterminés par une loi spéciale », mais cette loi n'était pas présentée et le décret de 1878, toujours en vigueur, autorisait les concessions gratuites '.
Le projet des 50 millions a été heureusement repoussé.
1. Rapport de M. Thomson, député de l'Algérie, favorable au projet, annexé à la séance de la Chambre des députés du 15 novembre 1883. — Discussion dans les séances du 27 et du 28 décembre.
Dos orateurs ont montré que le Domaine algérien n'était p; encore sans ressources, qu'il était possible de distraire il forôls des terrains propres à la colonisation, que rien n'i terdisait à l'administration d'acheter de gré à gré aux ind gènes les espaces qu'elle pouvait désirer pour les revend ensuite aux immigrants, enfin, qu'il était inhumain et imp litique d'exproprier les Arabes, déjà si souvent chassés < leurs meilleures terres. Voulait-on, en dépossédant malgi eux les détenteurs du sol, préparer une Irlande africaine? Le rejet du projet des 50 millions n'ouvrit pas encore 1 yeux à l'administration. S'il lui était interdit de créer, comn d'un seul coup, un nombre considérable de villages, il l était toujours permis, grâce au décret de 1878, ainsi qu l'inscription au budget d'un crédit annuel d'environ un m lion et demi pour la colonisation, de poursuivre son systèr de concessions gratuites. De nouveaux centres furent do créés, d'anciens agrandis; aujourd'hui encore, l'œuvre de colonisation officielle se poursuit.
Le moment est venu de dire ce qu'il faut penser de cetl « colonisation officielle » dont le caractère propre, spécial est la remise gratuite de la terre au colon.
Ce serait une erreur grave de condamner d'une faço absolue le système des concessions. On se tromperait, on s laisserait entraîner par l'esprit de système, si l'on prétenda qu'aucune concession gratuite n'aurait dû être faite en Algérii que l'on devait attendre le peuplement, le développement d pays des seuls efforts de la colonisation libre. Est-il perm d'oublier que nos compatriotes s'expatrient beaucoup moir volontiers que les Anglais? que, dans les vingt ou ving cinq années qui suivirent la prise d'Alger, le bruit des con bats, la nouvelle des insurrections devaient fatalement nuii au développement de l'immigration libre? enfin, que la con truction des chemins de fer, le renouvellement de l'outillag industriel de la France, bien loin de mettre les rentiers dar la nécessité de chercher au dehors des placements fructueux retenaient leurs capitaux dans la métropole?
Il était donc nécessaire de créer un courant artificiel vei
notre colonie africaine, et cela d'autant plus que la prompte création de centres européens au milieu d'une population nouvellement soumise était chose fort désirable. C'est ainsi que Ton fut amené à donner des passages gratuits, des terres, des maisons, des secours en bétail, en vivres ou en argent. Le choix des « colons » a été souvent léger, mauvais, déplorable, mais toute faute a son excuse! — et il ne semble pas qu'ils aient été nombreux les bons cultivateurs de France, propriétaires d'une petite ferme, d'un peu de terre et de bétail, qui se soient montrés disposés à renoncer h ces biens pour accourir au bruit de la fusillade algérienne afin de tout créer sur une terre en friche et fiévreuse. C'était, hélas! une loi fatale : les premiers colons devaient être surtout des malheureux de toutes les professions, n'ayant pour capital que leurs bras; ils devaient peiner, souffrir, mourir sur un sol demeuré improductif depuis des siècles ; leur sueur et leur travail devaient, en quelque sorte, engraisser la terre, lui créer une valeur pour les générations suivantes.
Mais il ne faut point dire seulement les nécessités spéciales qui excusent, expliquent la colonisation officielle. Il faut encore rappeler que la France n'est pas la seule nation, parmi les peuples colonisateurs, qui ait pratiqué ce système. L'Angleterre, pendant un temps, a fait de même. En Australie, le gouvernement britannique donna d'abord les terres, et le système de la vente aux enchères, préconisé par Wakefield, ne commença à être suivi qu'entre 1831 et 1835. Depuis cette époque et jusqu'à aujourd'hui, si les terres sont mises en vente, beaucoup de passages gratuits ou demi-gratuits sont encore accordés aux immigrants sur les budgets des colonies elles-mêmes f. Dans les possessions anglaises de l'Afrique méridionale, un mode de colonisation officielle assez semblable au nôtre a été longtemps suivi. C'est ainsi que, vers 1820, le Parlement britannique vote 1 250 000 francs pour établir dans la colonie du Cap, qu'il vient d'acquérir de la Hollande, 5 000 colons d'origine écossaise. Ils sont transportés gratuitement; on leur donne avec la terre, des rations,
1. E. Levasseur, les Forces productives de VAuslralasie britannique. Revue de Géographie, année 1881. Delagrave, éditeur, Paris.
des semences, des instruments de travail. En 1855 et dan les années qui suivent, de nouveaux fonds sont accordés, d< nouveaux colons introduits. Enfin, dans la colonie voisin* de Natal, l'administration a longtemps donné des terres e aujourd'hui encore, si elle ne les donne plus elle les vend au: immigrants, dans des conditions particulièrement favorables f Si nous comprenons que le gouvernement ait pratiqué ec Algérie la colonisation officielle, nous regrettons qu'il ail poursuivi presque exclusivement jusqu'à ce jour le système de la concession sans jamais essayer, avec esprit de suite, celui de la vente. Certains faits auraient cependant pu frapper l'administration algérienne. En 1856 et 1857, des terres situées dans la plaine de la Mitidja, mises à prix au taux de 50 francs l'hectare, furent adjugées à 120 francs ; à la même époque, des lots de terre de l'Habra trouvèrent acquéreur à 1 500, 1 600 et même 10 000 francs au-dessus de leur mise à prix. Est-il, d'autre part, douteux que depuis une vingtaine d'années, les terres situées dans les villages déjà créés, voisines des routes, des chemins de fer, des villes, ont une valeur propre, certaine? que ces terres auraient pu être vendues au lieu d'être données? Enfin, n'est-il pas certain que les vices du système des concessions gratuites sont depuis longtemps devenus évidents à tous les yeux? Il met, le plus souvent, la terre entre les mains de favorisés, de solliciteurs heureux, souvent impropres à la vie rude et laborieuse du cultivateur, et ne possédant généralement pas les ressources indispensables pour entreprendre une exploitation agricole. Il a encore le grave inconvénient d'attirer, on pourrait dire de dévoyer, beaucoup d'individus auxquels manquaient les qualités nécessaires au colon. A cette idée que l'État donne gratuitement les terres, que sans bourse délier, on peut obtenir 40, 50 ou 100 hectares, combien s'empressent de solliciter une semblable faveur? Ils pensent qu'ils pourront revendre le champ qui leur aura été donné, ou se font l'illusion de croire que sans grande peine et sans grands capitaux, ils deviendront rapidement possesseurs d'un riche domaine.