Emile Masqueray, Journal des Débats du 28 mars
La vente des terres appelle, tout au contraire, les colons sérieux et n'appelle que ceux-ci. Les hommes capables de travail, d'efforts incessants, de persévérance, sont seuls disposés, en effet, à consacrer une partie de leur capital à l'achat d'un lot de terrain, et, lorsqu'ils l'ont acheté, ils n'épargnent rien pour le faire produire f. Ce sont de pareils colons qui assurent le développement d'une contrée nouvelle. Dirat-on que l'Algérie n'en a jamais reçu? qu'il n'en viendra jamais? Ce serait une grave erreur! On a vu, au début de ce chapitre, comment, dès le lendemain de la prise d'Alger, des hommes entreprenants sont venus, qui ont acheté des domaines aux indigènes et à l'administration; on a vu, plus loin, les colons officiels rencontrer, en 1858 à Tizi-Ouzou, un village qui s'était créé sans aucune intervention gouvernementale, — on voit enfin, dans les 3 provinces, l'œuvre de la colonisation libre à côté de la colonisation officielle et, depuis plus de dix ans, on constate un mouvement qui, chaque année, grandit : achat de terres par des capitalistes français, plantations entreprises par eux, installation, à leurs frais, de fermiers et de vignerons français.
Mais les arguments se pressent. Peut-être croit-on que la colonisation officielle avec ses vices, son coût exagéré, a du moins l'avantage d'établir, en un temps assez court, une population considérable sur la terre d'Afrique. Rien ne serait
1. II esl assez curieux de noter que la critique de la colonisation officielle a été écrite par le précédent gouverneur de l'Algérie, M. Tirman, celui-là même qui a donné à la colonisation officielle une vive impulsion et préparé le projet des 50 millions. Dans une circulaire en date du 2 février 1882, M. Tirman signale aux préfets les inconvénients des concessions gratuites. U dit notamment : • Vous vous trouvez aussi en présence de pétitionnaires — il faut bien convenir que jusqu'ici ils ont été trop nombreux, — qui n'ayant aucune aptitude spéciale s'imaginent volontiers qu'ils feront d'excellents colons. Ils commencent bien par se rendre sur le territoire où se trouve leur concession, mais, après des essais infructueux, qui tiennent à leur inexpérience, le découragement les gagne et ils entrent alors en arrangement avec les indigènes pour leur louer leurs terres, jusqu'au moment où, ayant obtenu leur titre définitif de propriété ils peuvent aller jouir n'importe où de la rente que l'État leur a constituée. D'autres, à peine installés, quittent la localité, sauf à y faire des apparitions à des intervalles plus ou moins éloignés, mais suffisamment rapprochés pour éviter la déchéance. De semblables colons ne peuvent que discréditer l'Algérie. • 11 n'est pas possible de mieux dire, — mais il paraît que • dire • et • agir » sont deux choses!
moins exact. Nous avons déjà remarqué plus haut que, < 1871 à 1881, la colonisation officielle, si active à cette époqu n'était parvenue à établir dans nos 3 provinces que 3 600 i milles métropolitaines comprenant 14 000 personnes. D'autr statistiques permettent d'établir que, de 1886 à la fin de 189 27 000 Français environ sont venus s'établir en Algérie que, sur ce nombre, 2 200 au maximum ont été amenés p la colonisation officielle; c'est moins d'un dixième! c'e 8 p. 0/0. On pourrait faire suivre cet argument « chiffre d'un argument « moral ». La colonisation officielle, si lon^ temps poursuivie, a habitué le colon algérien à tout attend de l'État, à lui tout réclamer. L'État peut tout, l'État do tout, on exige tout de lui; c'est là un des traits les plus fraj pants du caractère du colon algérien f.
Si le gouvernement général a enfin consenti à essayer di système de la vente en 1885, c'est qu'il y a été contraint. I se trouvait à ce moment obligé d'appliquer une loi en date du 20 décembre 1879, sur l'enseignement supérieur en Algérie, disposant qu'il serait pourvu aux dépenses de construction et d'installation des Écoles supérieures d'Alger, « au moyen d'un fonds de concours (versé au Trésor) formé du prix de vente de biens domaniaux situés en Algérie ». Les premières ventes faites aux mois de janvier et février 1885 réussirent pleinement; presque tous les lots trouvèrent preneurs sur la première mise à prix, qui, généralement, fut de beaucoup dépassée : 13181 hectares furent vendus 911 107 francs, soit une moyenne de 69 francs l'hectare. Les secondes, faites au mois de mars 1886, donnèrent des résultats meilleurs encore : 13541 hectares atteignirent 1 172 490 francs, soit, en
moyenne, 86 francs l'hectare. Dans les quatre années sui*
\. M. le docteur Louis Gaucher, propriétaire à Aïn-Temouchent, faisait tr& sérieusement de la façon suivante la théorie du devoir de l'État envers 1< colon dans un numéro de YAkhbar de septembre 1889 : « Les émigrants d( la mère patrie sur une terre devenue française par acquisition ou conquête doivent être installés aux frais de la métropole. On doit leur venir en aid< dans la mesure de leurs besoins et protéger leurs personnes et leurs biens Les dépenses de ce fait sont de droit strict et obligatoires pour tous Ie métropolitains qui sont obligés d'acquitter cette dette nationale. C'est h compensation due à ceux qui consentent à émigrer dans les nouvelles pos sessions nationales. •
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vantes, l'administration a restreint considérablement ces ventes, mais les prix se sont maintenus f.
L'avenir paraît être acquis au système de la vente. Dans la discussion du budget de l'Algérie pour 1892, à la Chambre des députés, le nouveau gouverneur général, M. Cambon, pressé par le rapporteur *, et, d'ailleurs, éclairé sur les vices, sur les demi-échecs, sur les dépenses exagérées de la colonisation officielle, a promis d'y renoncer presque complètement 3. Il a reconnu que, le pays ne cessant de progresser, sa richesse, sa réputation croissant avec les années, il était temps de renverser les termes du décret de 1878, c'est-à-dire de faire de la vente la règle, et de la concession gratuite, l'exception.
M. Cambon, d'ailleurs, n'était pas le premier à exprimer cette opinion. Elle avait été présentée, défendue, devant le Sénat qui l'avait fait sienne en votant au mois de décembre 1889 un projet de loi sur « le développement de la colonisation en Algérie ». Mais aujourd'hui, à la fin de Tannée 1892, la Chambre des députés n'a point encore abordé l'examen du texte voté par le Sénat, ni même chargé une commission de l'étudier. L'intervention du législateur lui-même n'est heureusement pas nécessaire en cette matière ; un décret peut abroger le décret de 1878, édicter de nouvelles règles. Il serait à souhaiter que ce décret intervînt sans nouveau retard. Son rédacteur pourrait s'inspirer du projet de loi voté par le Sénat. Nous n'avons pas, dans cet ouvrage, à rédiger un projet de loi ou de décret; il nous suffit, après avoir présenté la critique du système actuel, puis donné nos raisons en faveur du système de la vente des terres, de faire connaître les vues générales qui nous paraissent devoir être suivies : En Algérie, le colon, à moins qu'il ne soit par tempérament un véritable pionnier, disposé à aller à l'aventure , cherchera à s'établir près des centres qui sont déjà établis. 11 n'ira pas volontiers loin des routes, des approvisionnements,
1. Le total des terres vendues en 1887, 1833, 1889, 1890 ne représente que 15608 hectares, ayant produit 1 113 306 fr., soit en moyenne 75 fr. à l'hectare.
2. M. Burdeau, député. Son rapport a été publié à la librairie Hachette, sous ce titre : l'Algérie en 1891.