‹ La France en AlgérieChapitre 26 sur 116 · Journal officiel des 5 et 6 décembre · texte numérisé non relu

Journal officiel des 5 et 6 décembre

des secours médicaux ; aussi faut-il que l'administration prépare elle-même sa place. Son rôle est de favoriser l'établissement des immigrants : elle doit allotir les terres, construire des routes, aménager les eaux, édifier la maison d'école, la fontaine, faire « un cadre » à la colonisation libre. Ainsi, elle attirera les colons en même temps qu'elle donnera aux terres plus de valeur. Elle peut faire encore davantage en livrant aux acheteurs des terres défrichées. Aujourd'hui, le travail du défrichement, dur, pénible, représente pour le colon qui, le plus souvent, ne peut l'exécuter lui-même, une dépense assez importante ; on l'en déchargerait si l'on confiait la « préparation » des champs aux prisonniers d'Algérie qui, dirigés par le service pénitentiaire, travaillent à bas prix f. Toutes ces dépenses, l'administration en sera remboursée par la vente même qu'elle fera des terres ainsi préparées.

Le décret à intervenir devra naturellement fixer les modes et les conditions de la vente. Suivant leur situation et leur valeur, les terres doivent être vendues aux enchères — ce sont les meilleures, les plus proches des centres déjà existants — ou à prix fixe, — ce sont les moins fertiles, les plus éloignées. Il importe que les unes et les autres soient offertes à des prix peu élevés, d'abord parce que les terres généralement incultes, situées dans un pays neuf où les centres de population et les voies de communication sont encore peu nombreux, n'ont pas une grande valeur, et ensuite parce qu'il est nécessaire qu'elles soient à la portée des petits colons ne disposant que d'un faible capital. 11 faut que l'immigrant paye de ses deniers la terre qu'il désire afin de l'apprécier à sa juste valeur, mais il faut, en même temps, qu'il lui reste des ressources suffisantes pour en entreprendre l'exploitation. C'est, inspiré par cette pensée, que le Sénat a admis dans son projet le fractionnement du payement en six termes égaux, exigibles d'année en année. Allant plus avant, il a même jugé qu'il convenait,

i. Le travail du défrichement effraye beaucoup les colons. Ne pouvant y employer les indigènes qui y répugnent, ils s'adressent dès qu'ils ont quelques ressources à des équipes spéciales de travailleurs espagnols qui prennent à forfait le défrichement d'un terrain à raison d'une somme fixe par hectare. Voir plus loin, page 245, ce qui est dit de l'emploi du personnel des risons pour les travaux publics.

Jans certains cas, de faire remise de plusieurs des termes encore dus à l'acquéreur qui aurait établi sa résidence sur le lot acheté et fait certains frais d'exploitation.

Pour la concession gratuite, elle ne doit plus être faite qu'exceptionnellement. On la comprendrait, par exemple, lorsqu'il s'agirait d'installer sur la côte des pêcheurs français dans une région fréquentée seulement par des pécheurs étrangers, ou lorsque l'on voudrait faire faire à la colonisalion un pas en avant dans la région encore peu habitée des Hauts Plateaux. 11 serait mauvais de lier absolument les mains au gouverneur général en matière de concession, mais il faut qu'avec une parfaite « loyauté administrative » il sache résister aux conseils de ceux qui regretteront les errements anciens ainsi qu'aux sollicitations trop pressantes de quelques personnalités ; les concessions doivent cesser d'être monnaie électorale, comme elles doivent cesser d'introduire dans la colonie des hommes sans capitaux.

Il est un dernier point, non le moins important : le système de la vente des terres ne réussira que s'il est soutenu par une large publicité.

Un fait est malheureusement certain, c'est que l'Algérie est encore peu connue en France, surtout dans les campagnes, dans les milieux agricoles. On a observé que les ventes faites parle Domaine, entre 1885 et 1890, avaient attiré peu de métropolitains, que les terres avaient été achetées surtout par des Algériens. Pourquoi cela? c'est que l'administration avait très imparfaitement annoncé les ventes en France. Certes, elle avait publié un fascicule donnant le plan des parcelles mises en adjudication, indiquant leur situation dans la région; mais qui a reçu ce fascicule? où a-t-il été distribué? Aujourd'hui encore qui a dans les mains la brochure annonçant les ventes qui doivent être faites en décembre 1892?

L'Etat vendant des terres en Algérie doit adopter, sans hésitation, le mode de propagande, de publicité habile, répétée, qu'emploierait un particulier. Nous disons un particulier; nous écririons avec plus de raison, un État, une colonie. La République Argentine, les colonies d'Australie, de Nouvelle- Zélande, du Canada, du Cap, ne cessent en effet, par des

agents d'immigration, par des brochures, par des affiches, de solliciter en Europe, en Angleterre, ceux qui sont disposés à passer les mers pour se créer une existence nouvelle. Il importe donc que les ventes de terre en Algérie, les ventes aux enchères faites à une certaine période de l'année, aussi bien que les ventes à prix fixe faites à tous moments, soient perpétuellement annoncées en France par une publicité parfaitement honnête, mais aussi très large et très habile. Il faut que des affiches, des annonces, des articles de journaux appellent partout l'attention du public, que des brochures contenant le plan de chaque terrain à vendre, avec les chemins qui le bornent, les voies ferrées qui le desservent ou le desserviront, les villages et marchés qui Tavoisinent, les modes et les procédés de cultures, soient distribués par tout le pays ou mis en vente au prix le plus modique f.

Qu'attend donc le gouvernement pour abroger le décret de 1878 et adopter le système de la vente?

La terre ne lui manque pas. Le Domaine, quoique bien moins riche aujourd'hui qu'au lendemain des confiscations qui ont suivi l'insurrection de 1871, a une réserve de 300 000 hectares * qui pourraient, dès demain, être allotis et ■ mis en vente par fractions. Il est possible, d'autre part, de prélever 150 à 200 000 hectares et peut-être plus, au profit de la colonisation, sur les terrains appartenant « au régime forestier » et qui n'ont de « forêts » que le nom. Si, au milieu du siècle prochain, alors que le nombre des colons el l'étendue de leurs propriétés auront considérablement augmenté dans la région du Tell, les fils de ces colons ou les

1. Le gouvernement impérial qui, de 1860 à 18*70, renonça, comme on l'a vu, au système des concessions pour adopter celui de la vente, a eu le torl de ne pas l'organiser. C'est ainsi que le comte de Kèratry disait au Corp: législatif dans une discussion sur l'Algérie au mois de mars 1870 : « 11 conviendrait de créer, comme en Amérique, des bureaux ouverts; d'ouvrir de! agences en France où les familles, décidées à s'expatrier, viendraient s'éclaire i sur les éléments disponibles de colonisation en Algérie. 11 faut mettre terre: et colons en présence partout où il y a chance de les rapprocher. »

Voir d'ailleurs, sur cette importante question de la publicité ainsi que sui la nécessité qu'il y a à ce que les immigrants possèdent des capitaux, ce qui est dit plus loin, page 158, au chapitre du Peuplement.

2. Ce chiffre est emprunté à la Situation générale de V Algérie en 4891, Déduction a été faite des terres occupées par les services publics, sur le poinl d'être livrées à la colonisation ou inutilisables (rochers, plages, lacs, etc.).

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nouveaux immigrants veulent avancer dans l'intérieur, ils trouveront sur les Hauts Plateaux où peu d'Européens se sont encore établis, de vastes espaces qu'il sera possible d'acheter aux indigènes sans les ruiner ni les refouler. La terre et le climat sont, sur certains points, favorables à rétablissement des Européens, ainsi qu'en témoignent, d'ailleurs, les ruines des villes et des fermes laissées par les Romains. Dans la province de Gonstantine, l'ancienne Numidie, le voyageur visite aujourd'hui, avec respect, les ruines de deux grandes cités, Lambesse et Thamugas. Ici, le prétoire, l'enceinte d'un camp, des portes triomphales; là, une basilique, un théâtre, une place publique et sa tribune, de larges rues ornées de colonnes sculptées, témoignent de l'état de prospérité et de richesse de ce pays au temps de la domination des maîtres du monde f.

Nous avons rencontré plus haut une question dont nous avons remis l'examen à la fin de ce chapitre, celle des compagnies de colonisation. Depuis quelques années on parle beaucoup, dans notre pays, de la constitution de grandes compagnies de colonisation à qui serait confiée la mise en valeur de certaines régions de notre domaine colonial. Devons-nous, en Algérie, faire appel à une ou plusieurs compagnies privilégiées pour le défrichement, l'assainissement, l'irrigation, la mise en culture, le peuplement de vastes espaces aujourd'hui déserts? Poser cette question dans l'Afrique du Nord, ce n'est point apporter une idée nouvelle. Nous avons vu, en effet, le second empire, préoccupé de hâter l'essor de notre colonie, faire appel à de grandes

1. La vue de ces ruines magnifiques — et il est intéressant de rappeler ce fait dans une étude sur la colonisation du Maghreb central par la France — ne doit pas nous amener à conclure que l'Afrique septentrionale était, au temps de la domination romaine, peuplée par une majorité de colons. On se tromperait grandement. La population des villes, faite de riches propriétaires, de bourgeois, de boutiquiers, d'artisans d'origine romaine pour la plupart et de familles autochtones à demi assimilées, constituait une société f part, riche, heureuse, tranquille; — mais, hors les villes, la terre était aux indigènes vaincus, soumis, qui — nous parlons des sédentaires et non des nomades — cultivaient les champs en qualité d'esclaves, de serfs de la glèbe et de métayers. Des paysans d'origine romaine demeuraient certes au milieu d'eux — c'étaient des citoyens pauvres et d'anciens soldats à qui on avait donné des concessions, — ils ne constituaient toutefois qu'une minorité au milieu des aborigènes.

associations de capitaux, c'est-à-dire à des sociétés de colonisation. C'est ainsi que la Compagnie genevoise reçut 22 000 hectares avec la charge d'installer des colons sur son domaine; que la Société de l'Habra reçut 25 000 hectarers pour prix de la construction d'un barrage; que la Société générale algérienne en reçut 100 000 avec la charge de réaliser ou prêter à l'Etat des sommes qui devaient être consacrées aux travaux publics. Mais l'histoire même de ces grandes entreprises fait hésiter sur le point de savoir s'il est bon d'en tenter de nouvelles. Trois fois le gouvernement a fait appel à des sociétés pour leur confier des œuvres différentes, quoique tendant au même but, et trois fois les résultats ont été médiocres. Ne voyons-nous pas aujourd'hui la Compagnie genevoise, la Société du domaine de l'Habra (héritière de la Société primitive de l'Habra) et la Compagnie algérienne, maîtresses les unes et les autres, de domaines considérables qui sont, non pas ouverts à la colonisation, mais bien plutôt fermés, interdits à toutes les initiatives? La majeure partie des terres de ces domaines sont, en effet, non dans les mains de cultivateurs européens, mais louées à des indigènes qui ne savent en tirer que de maigres produits, et les sociétés « concessionnaires » étant bien et dûment « propriétaires », l'administration n'a aucun droit d'intervenir auprès d'elles dans un intérêt de colonisation.

Malgré l'effet fâcheux de pareils précédents, nous n'osons pas dire qu'il faut condamner tout nouvel essai de société de colonisation en Afrique. Lorsque l'on envisage la grandeur de l'œuvre à accomplir dans notre colonie quant aux travaux publics, à l'appropriation du sol, au développement des cultures, on vient au contraire à penser que rien ne serait plus désirable que la collaboration de puissantes associations de capitaux. Cette impression persista pendant toute la durée d'un voyage dans les trois provinces. Voici, par exemple, n<>B loin d'un port que des travaux peu coûteux rendraient d'une approche facile aux navires une longue plaine fertile arrosés de plusieurs ruisseaux; aujourd'hui son humidité la ren<* improductive, elle est couverte de roseaux et de palmters nains, mais des travaux de drainage la mettraient bientôt eB

état de produire; les coteaux qui dominent cette plaine sont, eux aussi, déserts : aucune ferme européenne, aucun village indigène : l'homme craint la fièvre; la plaine assainie, les coteaux pourraient être plantés de vignes. Que faire de ces espaces? L'Etat doit-il attendre la marche lente de l'initiative privée? Doit-il, au contraire, accepter les offres d'un groupe de capitalistes honorables qui, moyennant la cession de la propriété du sol, Rengageraient à drainer, assainir, allotir, puis à appeler des colons, à les installer, à élever une mairie, une église, une école, à fonder une ferme modèle? La réponse n'est pas douteuse : il doit accepter ces offres, — mais la difficulté réside dans la rédaction d'un bon cahier des charges conciliant les intérêts des deux parties : les capitalistes voudront, très légitimement, être assurés de ne point perdre leurs fonds et de pouvoir en retirer un intérêt proportionnel aux risques; si donc ils prévoient que la vente des terres ne saurait suffire à les couvrir, ils demanderont une subvention ou une garantie d'intérêt; — l'État, de son côté, voudra, très légitimement, prendre des garanties afin que les travaux soient exécutés, la région fertilisée, colonisée et que dans aucun cas la compagnie ne puisse demeurer propriétaire sans remplir toutes ses obligations.

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